‹ Les amours d'un poète (volume 2)Chapitre 55 sur 74 · liuimbdad, op. cit · texte numérisé non relu

liuimbdad, op. cit

jours délicieux où ils sentirent qu'ils ne s'étaient jamais plus follement aimés. Chacun, à sa façon, exprima son extase. Juliette écrivit à son « cher petit homme » une lettre débordante de bonheur, de reconnaissance et de tendresse. Comme elle ne vivait que par l'amour et pour l'amour, elle était rayonnante d'avoir retrouvé le calme, la confiance, la foi dans l'avenir. Elle sentait en elle comme une sève nouvelle. Il n'était pas en reste. Ouvrez le premier volume des Contemplations , vous y lirez dans le livre II, si délicatement appelé X Ame en Fleur, une poésie pure et tranquille qui est l'admirable écho de cette courte excursion où se prolongea un passé et où se décida un avenir :

Que le sort, quel qu'il soit, vous trouve toujours grande Que demain soit doux comme hier!

Quatre mois s'étaient écoulés depuis que madame Biard, trop sûre de sa jeunesse et de sa triomphante beauté, avait invité Juliette Drouet à lui céder l'amour du poète. Sa présomption et son inexpérience avaient compté sans les souvenirs et sans les liens du passé. De Victor Hugo à elle les sens surtout avaient parlé. Lnlie Victor Hugo et Juliette les cœurs

s'étaient donnés. Le 2,5 octobre, il revit sa complice, qui ne le troubla pas. Juliette avait mérité de vaincre, elle avait vaincu, et elle ne profita de sa victoire que pour « mettre aux pieds » de son amant son abnégation et son dévouement, bientôt soumis à une 'tragique épreuve. « Il me semble, lui dit-elle, que mon âme est faite de toi. »

Son âme, à lui, était plus complexe, et trop de passions, de sentiments, de tentations, de désirs et de besoins la traversaient et l'agitaient pour qu'elle pût se donner en entier. Sa femme qu'il respectait, et Juliette, qu'il adorait, en prenaient la part la meilleure, mais il ne résistait pas à des fantaisies passagères où il faut d'ailleurs avouer que seuls les sens étaient en jeu. Dans le temps même où il poursuivait avec Mme Biard une intrigue que le commissaire de police avait interrompue sans la briser, il fut pris d'un caprice pour Alice Ozy, engagée alors au Vaudeville. Il la connut au début de 1847. Agée de vingt-sept ans, la belle fille, que le duc d'Aumale avait entretenue et qu'un prince de Saxe-Weimar avait aimée, était vraiment un morceau de roi,

et digne de tenter un poète. La perfection de son corps et les grâces de son esprit lui avaient valu d'être une des célébrités de la scène parisienne. Elle avait des mœurs libres, mais ses complaisances ne la firent jamais tomber dans la galanterie vénale. Elle savait choisir. Avant qu'elle rencontrât Victor Hugo, elle avait été chantée dans des quatrains spirituels et dans des vers magnifiques par Théophile Gautier, amant platonique. Victor Hugo était accoutumé à avoir d'autres exigences et c'est seulement dans ses vers qu'il pratiquait la « contemplation ». Il fit la connaissance d'Alice Ozy en même temps que son fils Charles. Le père et le fils eurent ensemble le coup de foudre. Ils firent leur cour : entre ces concurrents imprévus, l'actrice, si flattée qu'elle fût de l'hommage d'un poète illustre, donna la préférence à la jeunesse sur le génie1. Elle accueillait le père dans son salon avec sympathie et respect, mais seul le jeune homme eut les faveurs de la chambre à coucher, qu'il occupa d'ailleurs une nuit par un périlleux coup d'audace. Il y

1. Louis Loviot, Alice Ozy, pour les Bibliophiles fantaisistes, 1910. Le roman de Charles Hugo est délicatement raconté, avec des documents inédits, dans cette charmante biographie de l'actrice.

avait dans cette chambre un lit merveilleux, en bois de rose avec des incrustations de Sèvres ancien. Alice invita Victor Hugo avenir le voir, mais seulement en amateur, et, « si le sujet lui semblait digne d'une goutte d'encre », en poète. La visite fut faite, et aussi les vers dont le désir avait expliqué la démarche indiscrète de la jeune femme.

Platon disait, à l'heure où le couchant pâlit : « Dieu du ciel, montrez-moi Vénus sortant de l'onde ! Moi, j e dis, le cœur plein d'une ardeur plus profonde : « Madame, montrez-moi Vénus entrant au lit. »

L'audace de ce quatrain ne choqua pas outre mesure Alice Oz)r, depuis longtemps habituée à des sollicitations moins poétiques. Elle eut seulement la pudeur discrète de trouver les vers « un peu légers peut-être » et la modestie habile de se refuser la prétention de remplacer Vénus. Victor Hugo subit sans amertume une défaite qu'on lui infligeait avec esprit. 11 eut même la délicatesse d'exagérer le tort qu'il avait fait à la vertu de la charmante femme et il s'en excusa par un nouveau quatrain, accompagné d'une lettre où il avouait avec la plus spirituelle bonne grâce une faute qu'il avait, au fond, le regret de n'avoir pas poussée plus avant.

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Un rêveur quelquefois blesse ce qu'il admire ! Mais, si j'osai songer à des cieux inconnus, Pour la première fois aujourd'hui j'entends dire Que le vœu de Platon avait blessé Vénus !

La lettre était ainsi conçue : « Vous le voyez, madame, je voudrais bien vous trouver injuste; mais je suis forcé de vous trouver charmante. J'ai eu tort et vous avez raison. J'ai eu tort de ne me souvenir que de votre beauté. Vous avez eu raison de ne vous souvenir que de ma hardiesse. Je m'en punirai de la façon la plus cruelle , et je sais bien comment.

« Veuillez donc, madame, excuser dans votre gracieux esprit ces licences iramémoriales des poètes qui tutoient en vers les rois et les femmes, et permettez-moi de mettre, en prose, mes plus humbles respects à vos pieds.

« Dimanche, midi (août 1847). M

Plus heureux que son père, ce n'est pas seulement en vers que Charles Hugo tutoyait Alice Ozy. Il devint son amant et lui écrivit des poésies qui , sans valoir évidemment les Chansons des Rues et des Bois, ont de l'aisance, de la variété, de l'esprit et une certaine giace libertine .issez savoureuse. Cet amour dura trois mois. Il n'avait pas interrompu les

relations de Victor Hugo avec Alice Ozy. Un jour que « des événements stupides » l'empêchèrent de se rendre chez elle, il lui dit son regret dans cette phrase délicieuse : « Je suis très mélancolique et je songe tristement qu'il devrait hien être dans l'ordre des choses que les fauvettes fassent des visites aux hiboux. » Un autre jour, il exprimait le même regret d'une façon qui rappelait le ton de ses lettres à Juliette : « Soyez belle, heureuse, charmante, et rayonnez comme c'est votre droit de fleur et d'étoile ». Cela n'empêcha pas l'actrice de le qualifier quarante ans plus tard de sublime canaille le jour où elle lut dans Choses vues l'admirable récit où, sous le titre D'après nature, Victor Hugo racontait, en lui prêtant un rôle trop douloureusement cruel, un épisode de ses amours avec le peintre Chassériau.

Les amours trop satisfaits de Victor Hugo avec Madame Biard ou son intrigue avortée avec Alice Ozy n'entraient pas, puisqu'elle les ignorait, dans les préoccupations de Juliette, qui se plaignait d'être délaissée. Mais la vie extérieure de son amant ne manqua pas de

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fournir d'autres sujets à sa jalousie, à ses alarmes ou à sa tristesse. Elle se plaignait avec une poignante amertume de son abandon et de son isolement, sans se douter qu'une heure viendrait où, arrachée par les circonstances aux rigueurs d'une claustration trop prolongée, rendue à la liberté et au plein air, elle ressemblerait, au moins pendant quelque temps, à un oiseau embarrassé et effaré qui regrette sa cage ! Cette heure vint avec la nomination de Victor Hugo à la pairie. Occupé aux travaux de l'Assemblée, qu'il prit sérieusement à cœur, le nouveau dignitaire se faisait accompagner par sa maîtresse au Luxembourg, mais elle rentrait seule chez elle. Cette liberté lui pesait. Elle ne savait pas marcher seule dans les rues. Plus libre, il lui semblait qu'elle était plus délaissée. Victor Hugo lui écrivait pendant les séances, mais elle eût préféré une visite à la lettre par laquelle il s'excusait de ne pouvoir pas tenir sa promesse. Pourtant, les billets qu'il lui adressait étaient le témoignage d'une pensée présente.

Pendant que le prince de la Mo show a s'escrime contre le ministre des Finances , je songe à toi, mon pauvre ange bien-aimè, et

je t'écris sous les yeux d'une foule de gens graves qui me regardent et m' observent1.

Ou encore :

Ce ne sera quun mot, mais je veux te V écrire, mon pauvre ange : je veux que tu saches que ma pensée est sur toi, quau milieu de cette assemblée, à travers toutes ces choses qui se disent autour de moi, sous tous ces regards fixés à toutes mes actions , je pense à toi, je suis à toi, je t'aime*.

Quand il voyait disparaître au tournant du quai sa robe noire et son châle vert, il prétendait que le soleil se couchait pour lui et, rentré dans la salle des délibérations, il Lui envoyait un tendre souvenir. Aux heures tragiques où Claire agonisait, il était empêché d'assister la malheureuse mère dans cette cruelle épreuve.

Je suis, moi, de mon côté, dans un inexprimable tourbillon de choses et d 'affaires , souvent précipité à la fois sur les mêmes

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