luédit
encore la République. On le vit pendant les journées de Février, place Royale et place de la République, haranguer le peuple en faveur de la régence de la duchesse d'Orléans. Mais les événements, dont Lamartine avait compris la loi supérieure, exigeaient plus qu'une demimesure. La République proclamée entraînait la disparition de la pairie. Victor Hugo redevenait un simple citoyen. Mais son goût de la rue et de l'action le mêlait aux mouvements populaires. Juliette en conçut de l'inquiétude et se hasarda à lui donner des conseils dont il est impossible de ne pas apprécier la clairvoyance et la noblesse : il y avait sous l'ardente passion de cette femme un vrai sens pratique et le sentiment exact des réalités Elle lui conseillait une participation officielle, qui ne pouvait s'exercer qu'avec un mandat électif. Battu aux élections générales du if\ avril, Victor Hugo fut élu, dans le département de la Seine, aux élections complémentaires du 4 juin. Juliette n'avait pas souhaité son succès. Cette candidature lui paraissait venir prématurément dans une heure trop obscure et trop dangereuse. Elle affirmait l'accord de son cœur avec les intérêts mêmes de la France et les événements tragiques des journées de Juin
ne tardèrent pas à justifier l'appréciation générale qu'elle avait portée sur la situation. Victor Hugo entra dans l'Assemblée au moment où la République, dont il avait redouté la proclamation trop précipitée , tournait dans « un affreux cercle de désordre, de violences et de misères ». Il fit face au danger avec un réel courage, il alla aux barricades et il n'est pas jusqu'à M. Biré, dont l'ordinaire partialité rehausse l'hommage, qui ne reconnaisse qu'il fit son devoir. Quand il crut que la gravité de la situation pourrait contraindre l'Assemblée à quitter Paris, il donna à Juliette des instructions pour le retrouver, mais, en même temps, il la rassurait : « Dieu est avec les bons et avec les justes ». La cause de l'ordre triompha. Il eut sa large part de ce succès.
Je suis un des soixante délègues chargés par 1 Assemblée a" un pouvoir souverain pour toutes les mesures à prendre. J'ai usé de mon mandat depuis trois Jours pour concilier les cœurs et arrêter V effusion du sang; fai un peu réussi. Je suis exténué de fatigue. J'ai passé trois jours et trois nuits debout, dans la mêlée, sans un lit pour dormir, m asseyant par instant sur un pavé, presque
sans boire et sans manger. De braves gens m'ont donné un morceau de pain et un verre d'eau; un autre ma donné du linge. Enfin cette affreuse guerre de frères à frères est fuie. Je suis, quant à moi, sain et sauf, mais que de désastres ! Jamais je n oublierai tout ce que f ai vu de terrible depuis quarante-huit heures '
1. Inédit. — Deux mois après l'insurrectiou, Paris avait retrouvé sa physionomie habituelle et les théâtres jouaient comme à l'ordinaire. Alexandre Dumas avait monté en août sur la scène du théâtre Historique, dont il était directeur, une reprise de Marie Tudor. La présence de mademoiselle George en faisait le principal attrait. La vieille comédienne, aux côtés de laquelle jouaient Bignon et Lacressonnière, eut assez d'art et de talent pour faire oublier son âge et elle obtint un grand succès. Le personnage de Jane fut rempli par mademoiselle Rey. Les amis du poète, qui obéissaient peut-être à un mot d'ordre, n'accablèrent pas celle-ci sous leurs éloges. Théophile Gautier ne la mentionna pas et Jules Janiu se borna à écrire qu'elle avait été « très heureusement inspirée dans le rôle de Jane, une des plus charmantes et des plus vives compositions de M. Victor Hugo ».
La pièce, où elle avait sombré si terriblement il y avait seize ans, était restée pour Juliette Drouet son œuvre de prédilection, celle que le cœur d'un homme de génie avait, en partie, écrite pour elle. L'amertume des souvenirs de la première représentation ne l'avait jamais empêchée d'y retourner. Elle assista à la reprise du jeudi 17 août 1849. Deux lettres qu'elle écrivit au poète le lendemain mettent à nu les sentiments d'une âme que se disputent et déchirent l'amour, l'admiration, la jalousie, la colère, la tristesse.
Dès huit heures, elle lui disait :
Aux luttes de la rue succèdent les luttes de la tribune. Il y faisait, disait-il, « des évolu-
Donjour, mon adoré bicn-aimé, bonjour. Tu dois être bien heureux et fier de la soirée d'hier? J'espère que les bravos, l'enthousiasme et l admiration n'ont pas fait faute à cette merveilleuse Marie Tudor. Quant à moi, j'étais tout yeux, tout oreilles et tout cœur. Ce que j'ai éprouvé pendant ces trois dernières heures serait trop difficile et aussi trop triste à raconter. Je voyais se mirer dans le miroir de ton âme une femme qui n'était pas moi. J'étais confuse et humiliée : il me semblait que ce rôle de Jane n'aurait jamais dû être joué que par moi. Je regardais autour de moi et je voyais toutes les femmes belles et parées à qui mieux mieux; toutes étaient fêtées, recherchées, enviées; moi seule, j'étais laide, pauvre, oubliée, dédaignée. J'aurais voulu pouvoir apparaître à cette foule comme le bon Dieu m'a faite en dedans; il me semble que je l'aurais éblouie et que je les aurais toutes effacées, ces femmes. Cette ambition d'un moment n'était pas causée par un stupide amour-propre, Dieu le sait, mais par le besoin d'être aimée de loi comme aux beaux jows de Marie Tudor. J'aurais donné tout ce qui me reste à vivre pour être pendant cette soirée la Juliette que tu as aimée autrefois.
Deux heures après, une seconde lettre, plus frémissante et plus émouvante, accentuait le ton de ces plaintes désespérées, de ces reproches et de ces soupçons.
Je ne sais pas comment je pourrai aller le rejoindre, mon amour; cependant j'irai, dussé-jc m'y faire porter à bras. Je suis dans un état d'esprit et de cœur qui exige que je le voie le plus lot possible. Si tu savais quelle nuit j'ai passée ! Et puis j'ai besoin de savoir ou tu as passé la soirée hier, car tu n'es resté qu'un instant dans la loge de ta femme, et il est difficile de penser que tu sois resté tout ce temps-là sur le théâtre. Je sens bien que je suis ridicule, que je t'obsède, que ma jalousie me sied mal, mais je ne peux pas me contenir; il faut que je te montre tout ce que je souffre, au risque de te faire rire ou de te fâcher. J'ai le désespoir dans l'âme; il me semble que tu ne m'aimes plus. Je voudrais mourir. Je demande celle faveur au bon Dieu
3oO LES AMOURS d'un POÈTE
lions de cormoran dans la tempête » et, par opposition à ces temps tragiques, il évoquait les souvenirs des parties de campagne qu'il faisait autrefois avec Juliette :
Où sont les champs ? Où est Pierre Laisnè? Où est Nicole et notre petit cabriolet si vieux, si poudreux, si laid, si affreux et si charmant ? Comme f aimerais mieux cuire dans la marmite de Pierre, de Provins à Coulommiers, que de bouillir dans cette chaudière qu on appelle l Assemblée et sous laquelle MM. les terroristes et communistes font un si bon feu! Pauvre être adoré, je pense à toi. je t'aime : je songe au milieu du charabia d'un M. Gasc qui gasconne à la tribune en ce moment, et je rêve à tous nos doux souvenirs, f espère que Dieu réserve encore à notre vie à venir quelques beaux jours comme ceux de notre vie passée. Sans cela, à quoi bon vivre1 ?...
et je supplie mon enfant de l'obtenir de lui. Qu'est-ce que je fais ici? En quoi puis-je te plaire? Quel service puis-jc te rendre? Aucun. Je suis une charge et un ennui, voilà tout. Si fêtais morte, je ne serais plus qu'un doux souvenir pour toi. Cher adoré, je t'aime trop : je t'en demande pardon.
(Lettres inédites.)
i. Inédit.
LES AMOURS b'UN POÈTE 3oi
Un autre jour, il se prit à penser, le 20 février 1849, cllu était un mardi gras, à leur doux anniversaire, et ce tendre souvenir lui inspira une page délicieuse. Après seize ans, cette journée restait sacrée dans son cœur :
Je n'oublierai jamais cette matinée oit je sortis de chez toi, le cœur ébloui- Le jour naissait. Il pleuvait à verse : les masques, déguenillés et souillés de boue, descendaient de la Courdlle avec de grands cris et inondaient le boulevard du Temple. Ils étaient ivres, et moi aussi, eux de vin, moi d'amour. A travers leurs hurlements, j 'entendais un chant que j'avais dans le cœur ; je ne voyais pas tous ces spectres autour de moi, spectre de la joie morte, fantôme de l orgie éteinte ; ie te voyais, toi, douce ombre rayonnante dans la nuit, tes yeux, ton front, ta beauté, ton sourire aussi enivrant que les baisers. O matinée glaciale et pluvieuse dans le ciel, radieuse et ardente dans mon cane. Tout cela me revient en ce moment, au milieu de cette autre foule de masques qu on appelle V Assemblée Nationale, et qui, eux aussi, sont des fantômes*. . .