Inédit
Elle allait le voir au milieu de ces masques, avec lesquels ou contre lesquels il jouait son rôle. Quand il parlait, elle était là, et elle ne manqua pas les discours, souvent retentissants, qu'il prononça à l'Assemblée Législative on il avait été élu, le i3 mai 1 849, par 1 1 7 069 voix, le dixième sur vingt-huit. Son instinct ne l'avait pas trompée. Elle souffrait de le voir « livré au bêtes de ce cirque politique, mille fois plus féroces et mille fois plus bêtes que celles de l'antique Rome ». Elle avait la politique en horreur. « Depuis que la politique a envahi toute ta vie, le bonheur s'est retiré de moi. » Pendant deux ans elle souffrît des cruels tourments que la politique lui infligeait et des craintes qu'elle lui inspirait. Elle se retrempait dans les souvenirs du temps où « son sublime bien-aimé1, son
1. Ils firent en septembre 1849 une fugue de neuf jours sur les bords de la Somme et de l'Oise. Saint-Valéry-sur- Somme, « un des plus charmants lieux de la côte, qui ne le cède ni au Tréport, ni au Bourg-d'Ault, ni à Étretat », inspira le double talent de Victor Hugo. Au bas d'un beau dessin représentant la mer, dont il fit don à Juliette, il écrivit ces quatre vers :
O souvenirs ! beaux jours, douces heures passées ! Rappelle-toi ce ciel, ces mers, ces grands tableaux, Quand nous laissions errer, confondant nos pensées, Nos pas sur les rockers, nos âmes sur les flots! Saint- Valery-sur-Sorome, 1849. — (Inédit.)
LKS AMOURS d'iIJN POÈTE 3o3
amant rayonnant et divin, n'était que le poète Victor Hugo ». Dans les premiers jours de novembre i85i, elle fit un pèlerinage à la place Royale, que Victor Hugo n'habitait plus depuis trois ans. La maison, le quartier, les rues, les pierres, les enseignes, l'émurent avec douceur. Elle fut triste aussi, mais sa tristesse aurait été autrement poignante si elle avait su que ce pèlerinage, elle ne pourrait pas le refaire pendant dix-neuf ans : un mois après, en effet, le coup d'État du 2 décembre la jetait, avec lui, en exil.