‹ Les amours d'un poète (volume 2)Chapitre 59 sur 74 · DE I/EXIL A LA MORT · texte numérisé non relu

DE I/EXIL A LA MORT

i. — LE DÉVOUEMENT D'UNE MAITRESSE

IL suffit de rapprocher deux lettres de Juliette Drouet, écrites l'une et l'autre de Jersey à l'occasion du premier anniversaire du 2 décembre1, pour juger de son rôle et de celui de Victor Hugo. « Il y a un an, à pareille date, à pareille heure, j'apprenais par la pau\ re Dillon la nouvelle du eoup d'État. La pauvre fille, sachant de quel intérêt c'était pour moi, était accourue du faubourg Saint-Germain chez moi, pour m'en prévenir et se mettre à ma disposition, c'est-à-dire à la tienne, car c'est une noble et courageuse

i. Guimbaud, op. ci:., ^■xr>-\^).

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femme. A partir de ce moment-là, jusqu'au jour où j'ai reçu ta chère petite lettre de Bruxelles m'annonçant que tu étais enfin sauvé, j'ai vécu comme dans un horrible rêve. »

Quoi qu'on ait tenté sous l'influence de l'esprit de parti, auquel les adversaires politiques de Victor Hugo n'ont pas toujours été les seuls à céder, pour rabaisser l'action du poète dans ces événements tragiques, ses initiatives clairvoyantes et fermes, son éloquence enflammée et vigoureuse, son zèle ardent et son courage, inconscient ou dédaigneux du péril, sont acquis à l'histoire impartiale. Le 3 décembre i852, Juliette Drouet évoquait, dans la seconde des lettres que je dois citer, un épisode particulièrement émouvant. « A partir d'hier jusqu'au i4 de ce mois, il n'y a pas un seul jour que je ne me rappelle les dangers auxquels tu as été exposé il y a un an, et les terreurs et les angoisses inexprimables que j'ai éprouvées pendant ces dix affreux jours. Aujourd'hui, ce matin, à la même heure, tu étais au faubourg Saint- Antoine affrontant et provoquant à toi seul une troupe forcenée qui ne connaissait plus rien et ne respectait plus rien. Je te vois encore, mon pauvre bien-

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aimé, interpellant les soldats pour les rappeler à leur devoir et au véritable honneur, menaçant les généraux et les foudroyant de ton mépris. Tu étais effrayant et sublime, on eût dit le génie de la France, en proie au plus amer désespoir, en voyant s'accomplir le plus lâche et le plus vil de tous les crimes. C'est un véritable miracle que tu sois sorti vivant de ce faubourg que tu remplissais à toi seul d'héroïque fureur — »

L'exaltation de ce témoignage enthousiaste n'en diminue pas la valeur. Juliette rappelait ainsi, dans une lettre intime dont rien ne lui permettait de croire qu'elle serait un jour publiée, ce qu'elle avait vu et ce qu'elle avait entendu. Elle était présente. Elle ne cessa pas de l'être au cours de ces journées mouvementées où la liberté, sinon même la vie de son amant, fut en jeu. M. de Maupas a essayé de démontrer, dans ses Mémoires sur le second Empire, que Victor Hugo s'était caché pendant qu'il excitait les autres à aller au feu. Se cachait-il donc au faubourg Saint-Antoine, quand il affrontait et haranguait les soldats? S'était-il caché boulevard du Temple, où il avait préoonisé et préparé la résistance; rue Blanche, où Baudin avait écrit, sous sa dictée,

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une proclamation qui mettait Louis-Napoléon hors la loi et provoquait aux armes ; quai Jemmapes, où un magnifique appel à l'armée s'échappait de son âme indignée; rue Popincourt, où la lutte pour le droit fut décidée à la suite de son improvisation véhémente? M. de Maupas allègue contre le poète les pérégrinations dont il a lui-même fait l'aveu et ses changements de domicile. L'ancien ministre prétend qu'on les connaissait et qu'on aurait pu le faire arrêter dix fois : il ajoute : « Nous n'avions nul intérêt à le faire. » Ce dédain méritait de s'appuyer sur une preuve : je l'ai vainement cherchée. La vérité est que l'on évite de se faire arrêter, au cours d'une révolution, quand on veut résister et agir. La sécurité de Victor Hugo était la condition même de son action. Juliette l'aida à trouver plusieurs de ses lieux d'asile, avec un dévouement courageux dont aucun péril ou aucune fatigue ne put avoir raison. Ce fut elle qui le conduisit chez un marchand de vin de la rue de la Roquette, auquel elle avait sauvé la vie. en 1848; puis chez M. de la Roëllerie; puis chez M. de Montferrier. Victor Hugo lui a rendu dans l'Histoire d'un Crime un hommage assez bref, mais auquel il était impossible

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de donner dans une histoire générale, surtout à l'heure où elle était publiée, un tour et un ton trop intimes. Le rôle de Juliette Drouet, que l'initiale de son nom désigne, n'en apparaît pas moins « généreux, vaillant et héroïque ». Victor Hugo savait ce qu'il lui devait. J'ajoute deux documents inédits au dossier de sa gratitude.

(l'est d'abord un passage du carnet, si riche en documents de toutes sortes, où le poète exilé prenait ses notes en i856.

J'ai payé exactement jusqu'au dernier jour la prime annuelle convenue ; f ai inscrit au dos de la police d'assurance la formule de transfert telle quelle ni a été dictée par le directeur même de la compagnie ; la somme stipulée, augmentée de la part qui me revient dans les bénéfices de la compagnie comme assuré à vie entière, sera donc payée immédiatement après ma mort par la compagnie à Mme Drouet, désignée par moi.

Je. prie Mme Drouet de transmettre cette somme par testament à /nés enfants bienaimés.

Aucune difficulté ne s'élèvera évidemment

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de la part de mes enfants à la remise de cette somme à Mme D. Je ne sais si le régime actuel finira assez tôt pour me permettre de remplir en France les formalités indiquées par l'art.... La force majeure du devoir m interdisant tout rapport avec la prétendue légalité actuelle, je supplée à ces formalités autant qu'il est en moi en mettant le droit de Mme D. sous la sauvegarde même de l'honneur de mes chers enfants. Mme D. a tout donné et tout sacrifié pour moi; c'est à son dévouement admirable que j'ai dû la vie dans les journées de décembre i85i ; je ne veux pas qu'elle soit sans pain dans ses vieux joiws ; mes enfants ne le voudront pas non plus. Du fond de mon tombeau, je le leur recommande au nom de tout ce qui est sacré dans ce monde et dans l'autre. V. H. Guernesey, i5 février i856, anniversaire du mariage de ma file Léopoldine*.

Cette note est rayée transversalement par les trois mots écrit, signé et remis qui montrent que l'intention généreuse du poète avait reçu son exécution. La délicatesse de Juliette

i. Inédit.

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Drouet ne fut pas, comme on le verra plus tard, en reste avec lui.

L'autre document où s'exprime la gratitude de Victor Hugo pour le rôle joué par son amie au moment du coup d'État m'a été gracieusement communiqué par M. Eugène Planés, dont la collection est si abondante. C'est une note importante écrite par Victor Hugo en tête des épreuves de la Légende des Siècles.

L'ordre de me fusiller si f étais pris avait été donné dans les journées de décembre i85i. J'en avais été prévenu dans la réunion qui eut lieu chez Landrin, le 3 décembre, par le représentant Napoléon, fils de Jérôme, cousin de Louis Bonaparte et faisant alors cause commune avec nous contre la trahison du président. Il m'avait même offert un asile chez lui, rue d'Alger n° 5. Je n'ai pas usé de cet asile, mais je ni en suis souvenu, et c'est pour ces motifs que je n'ai nommé ni Jérôme Napoléon, ni son père, quand j'ai du attaquer l'Empire.

Si je n'ai pas été pris et, par conséquent, fusillé, si je suis vivant à cette heure, je le dois à Mme Juliette Drouet qui, au péril de sa propre liberté et de sa propre vie, ma

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préservé de tout piège, a veillé sur moi sans relâche, m'a trouvé des asiles sûrs et ma sauvé, avec quelle admirable intelligence, avec quel zèle, avec quelle héroïque bravoure, Dieu le sait et l'en récompensera ! Elle était sur pied la nuit comme le jour, errait seule à travers les ténèbres dans les rues de Paris, trompait les sentinelles , dépistait les espions, passait intrépidement les boulevards au milieu de la mitraille, devinait toujours où j'étais et, quand il s'agissait de me sauver, me retrouvait toujours. Un mandat d'amener a été lancé contre elle et elle paie aujourd'hui de l'exil son dévouement.

Elle ne veut pas qu'on parle de toutes ces choses, mais il faut pourtant que cela soit connu .

Je la supplie de me permettre de lui rendre ici respectueusement témoignage, du fond de mon cœur et de mon cime, et de trouver bon que je dépose ce livre à ses pieds.

Victor Hugo. Hauteville House, ier janvier 1860, au commencement de la neuvième année d'exil1 .

1 Inédit.

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Do leU documents ont une valeur morale el une force probante qui se suffisent à ellesmêmes. Ils justifient le mot, exact et profond, qu'un admirateur respectueux de Madame Y iclor Hugo, M. Gustave Simon, a écrit sur la liaison du poète avec Juliette Drouet : « Commencée en faute, a-t-il dit, elle s'acheva presque en vertu. » Tout un jugement impartial tient dans cette courte phrase. Son amour inspira à Juliette, dans les jours tragiques de décembre i85i et dans les années qui suivirent, une véritable vertu civique. Elle se condamna à l'exil. Ayant sauvé son amant, elle le suivit, heureuse de pouvoir, avec soumission et fierté, « vivre au plein soleil de l'amour et du dévouement ». Victor Hugo, aidé par un déguisement et par un faux nom, était arrivé à Bruxelles le 12 décembre. Juliette l'y rejoignit le 17, lui apportant un cœur résolu à affronter avec lui, au cours des événements, tous les passages difficiles ou terribles de la vie.

Exaltée par le sacrifice au-dessus d'ellemême, elle eut, dès cette première journée, un souci qui honore sa délicate générosité. Elle savait avec quel noble dévouement et avec quelle sereine hauteur d'âme madame

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Victor Hugo, frappée dans ses affections et dans ses intérêts, isolée et mal préparée à cet isolement, avait supporté les conséquences, si graves pour elle en tant que femme et en tant que mère, du coup d'État. Ses fils, Charles et François-Victor, ses amis, Paul Meurice et Vacquerie, tous frappés pour délits de presse, étaient en prison. Aucun appui, aucun secours, aucun conseil. Seule avec sa fille Adèle, qu'allait-elle faire? Sans doute fut-il question pour elle d'aller, dès ce moment, et au moins pour quelque temps, retrouver son mari, auquel Juliette promettait avec une délicatesse spontanée et touchante de se sacrifier pour rendre cette réunion possible. Mais madame Victor Hugo ne vint pas. Restée à Paris dans une situation que tout rendait difficile, elle sut faire face à tous ses devoirs, non seulement avec la dignité dont elle était coutumière, mais avec un sens des réalités de la vie qui paraissait avoir manqué jusque-là à son habituelle nonchalance. Pour la première fois peut-être, elle eut ses responsabilités propres, qu'elle sut prendre, porter et garder. Ce n'est pas à tort que son mari lui écrivait : « Je sais que tu as l'âme grande et forte ». Elle montra vraiment de la grandeur d'âme. Victor Hugo

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en fut, non étonné, mais ému. Les lettres qu'il lui écrivait témoignaient de son respect attendri. Il admirait en elle des qualités qu'il énumérait avec une gratitude sincère : « Tout y est, dignité, force, simplicité, courage, raison, sérénité, tendresse ». Si elle parlait politique, il louait la justesse de ses vues; si elle parlait affaires et famille, il mettait sa confiance dans la bonté du cœur de la « chère maman », delà « maman bien-aimée ». Sans doute, en l'appelant ainsi il consacrait l'abdication définitive de ses droits d'épouse, auxquels elle avait elle-même renoncé depuis longtemps, mais il l'élevait vers une situation nouvelle, faite d'une dignité plus reposée et plus grave, et il entrait comme une estime plus grande dans la fidélité de son affection, que la vie avait transformée sans la détruire. Devenue ainsi une « maman », elle avait pour son mari, dont elle savait les défaillances, les indulgences avec lesquelles une mère, plus tendre que sévère, couvre les légèretés de son fils. Les occasions ne faisaient pas défaut à sa bonté. Elles naissaient parfois sous la forme la plus imprévue. Quand elle préparait, en juin i85'2, la vente nécessaire du mobilier, livré aux enchères publiques, elle découvrit dans le tiroir

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de la table de nuit de son mari des lettres intimes en si grand nombre que le tiroir fit résistance. De même, « toutes sortes de papiers et de choses intimes » étaient renfermés dans un meuble de bois de sapin, recouvert en étoffe de soie, qui formait comme une bibliothèque. Etaient-ce les lettres de Juliette, les souvenirs de madame Biard, ou d'autres souvenirs et d'autres lettres? Elle n'en dit rien et n'en laisse rien paraître : indulgente aux infidélités, elle reproche seulement à son mari son imprudence. « Il faut que je te gronde — Les domestiques ont pu lire et dérober ces lettres selon qu'ils ont voulu. J'espère qu'il n'en est rien pourtant, car le tiroir n'était pas très apparent. Cette pensée m'a tellement pourchassée qu'hier matin une crainte m'est venue, et bien m'en a

pris »

Ainsi elle avait l'art de pardonner. N'en avait-elle pas depuis dix-huit ans la douloureuse habitude? A la longue, elle s'était résignée. Elle avait consenti à un partage dont la vie avait, d'elle-même, par une sorte d'accord tacite, réglé les rapports et les droits réciproques. L'exil créait une situation nouvelle. Retenue à Paris par le devoir maternel et par le légitime souci d'intérêts qu'un brusque

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départ aurais mis en péril, elle n'avait pu accompagner son mari en Belgique ou l'y rejoindre. Dans ces conditions, la présence de Juliette Drouet était pour elle moins une humiliation qu'une sécurité. Cette présence, qui la rassurait sur les soins matériels dont l'exilé serait entouré, n'était d'ailleurs pas une cohabitation. Ni Victor Hugo ni Juliette n'auraient consenti à l'usurpation d'une place que seule la maîtresse de la maison avait le droit légal et moral d'occuper. En arrivant à Bruxelles Victor Hugo avait pris à l'hôtel de la Porte Verte, qui n'était pas, il s'en faut, une maison de luxe, une chambre non chauffée, meublée d'un lit « grand comme la main » et de deux chaises de paille. Sa dépense quotidienne s'élevait, tout compris, à trois francs cinq sous. Prévenu de l'arrivée de son fils Charles, il s'installa plus confortablement, dès le 5 jam ier i8d2, place de l'Hôtel-de- Ville. Il évaluait à ce moment sa dépense totale à environ cent francs par mois. Juliette, logée tout près de lui, chez son amie mademoiselle Luthereau, dans le passage du Prince, trouvait, pour sa domestique Suzanne et pour elle, une hospitalité qui s'élevait à cent cinquante francs par mois. D'une maison a l'autre, le vois;uage

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permettait l'envoi quotidien au poète d'une côtelette et d'une tasse de café. Suzanne en avait la charge, sans que Juliette vînt jusqu'au domicile de son ami, où les plus notables des proscrits se réunissaient1.

Si près de lui et si loin à la fois, peut-être regrettait-elle les heures terribles et douces où, dans les intervalles de la 1 ulte, elle accourait auprès de son ami, caché dans une petite chambre obscure, au milieu de vieilles tapisseries, mangeant au coin d'une table, leurs deux

i. Guimbaud, op. cit., i84-i85. — Victor Hugo évoquait ces souvenirs, en janvier 1 855, dans une lettre charmante à Emile Deschanel : « ... Vous rappelez-vous? Vous veniez le matin; Charras était dans un coin, Lamoricière daus l'autre, fumant dans la pipe de Charles; Charles et Hetzel, sur le canapé qui me servait de lit; et, avec le beau soleil dans une large fenêtre, je vous lisais une page du livre.... »

La solidarité fraternelle qui réunissait, par la pensée ou par la présence, autour du grand proscrit les victimes du coup d'Etat n'excluait pas certaines attaques auxquelles se laissait entraîner l'exagération de quelques éléments avancés. Victor Hugo répondit à l'une d'elles en 1 853 par des vers où se retrouve la verve indignée et vengeresse des Châtiments :

Toi qui derrière moi vantes la guillotine.

Toi qui baves et qui, dans ta rage crétine,

Dénonces le penseur comme on dénonce un roi,

Hurle et grince des dents : je n'ai pas peur de toi,

A7i de l'ongle allongé, ni de l'œil qui menace,

Xi de ton faux système, imbécile et tenace,

Qui contre le progrès entre en rébellion ;

Car je te sens chacal, et je me sens lion. (Inédit.)

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fauteuils côte à côte, le poulet froid qu'elle avait apporté! Une nuit, le carillon de l'Hôtel de Ville, les bastringues, les orphéons, les cris des débardeurs belges et des pierrots flamands firent un tel vacarme qu'il dut s'enfuir de sa chambre pour se réfugier dans celle de Juliette. Mais ces bonnes fortunes étaient rares. L'âge n'avait pas apaisé chez elle certaines exigences et elle reprochait à son amant l'excès d'une continence dont elle souffrait comme dune humiliation. Jalouse du passé et toujours irritée, quoiqu'elle eût pardonné et promis d'oublier, elle faisait sans cesse des allusions à la liaison que le poète avait eue avec madame Biard. Mais elle était, aussi, jalouse du présent. Tout servait de prétexte à ses craintes et à ses plaintes. Elle s'attachait aux plus petits indices et elle exerçait sur la vie de son ami une véritable inquisition qui se traduisait par des questions pressantes et multiples.

Sa solitude, insuffisamment occupée par le raccommodage de leur linge et par la copie du manuscrit de Napoléon le Petit, excitait et troublait son imagination. Elle soupçonnait, entre lui et elle, «quelque douloureux mystère » dont elle redoutait la découverte. Vraiment, elle se rendait malheureuse. Mais ni son amour,

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ni son admiration, ni son dévouement ne faiblissaient. Elle préférait les tortures de la jalousie aux souffrances d'une séparation. Quel que fût l'exil, elle en avait accepté les conséquences. En juillet i8j2, Victor Hugo, menacé par la loi Faider dans la liberté de sa pensée, résolut de quitter la Belgique et de chercher en Angleterre un asile plus sûr. Il n'eut pas de peine à décider Juliette à partir, mais il lui demanda de ne partir qu'après lui, et elle n'accepta pas sans amertume une condition qui soulignait ce qu'il y avait de gêné et d'humiliant dans sa situation. Cet incident accrut la tristesse de son départ.

i. — LES VOISINAGES DE L'EXIL»

Le séjour rie Victor Hugo à Jersey dura trois ans. Le poète s'était installé à Marin e-Terrace avec sa famille dans « une petite niche » au bord de la mer. La « superbe maison » que les journaux de l'île lui attribuaient généreusement était « une cabane, dont l'océan baignait le pied ». Madame Victor Hugo écrivait à son oncle Asseline : « Notre vie ici est régulière, tranquille, et consacrée en partie au travail. Le pays est superbe, la vie matérielle abondante, facile, et un peu moins chère qu'à Paris. C'est le pays libre par excellence — Chacun va, vient, à sa fantaisie. »

Victor Hugo, tout de suite, s'était remis à sa tâche. Il achevait Y Histoire d'un Crime et il composait les Châtiments. Juliette lui servait de copiste. Après un séjour de six mois dans une pension bourgeoise, que l'ivrognerie de son hôtesse finit par lui rendre impossible,

ï. Guimlflud, »/>, ■■'■. cbap< S 'î- Dam Ufl< 11»,

elle occupa un appartement meublé, assez

confortable, où Victor Hugo, transportant dans l'après-midi les habitudes qu'il avait autrefois le soir rue Saint Anaslase, vint tous les jours travailler à ses côtés. Ainsi, chacune chez elle, la femme légitime et la maîtresse avaient leur rôle. Mais, peu à peu, la maîtresse gagna du terrain. D'abord, malgré son peu de goût pour le « savetier égalitaire », elle ouvrit sa porte et sa table aux proscrits qui rencontraient Victor Hugo chez elle chaque soir. Puis elle obtint de recevoir les fils mêmes du poêle. C'était chez elle un très ancien désir, né d'une affection sincère, auquel la volonté de son amant s'était jusque-là opposée. A. Bruxelles, elle n'avait pas rencontré Charles. Quand elle en partit, j'ai dit qu'elle souffrit d'être condamnée à voyager seule et d'être sacrifiée dans un incognito douloureux, qui coûta beaucoup à son amour-propre. A Jersey, elle ne manqua pas de s'intéresser à ce qui se passait dans l'autre maison. Son journal, qu'elle avait rédigé sur l'ordre de Victor Hugo, mais qui s'étend seulement du i4 décembre i85i au 10 janvier 1 8 5 3 * , renferme

i. Jean-Pierre Barbier. Tulrette Droite!, p. 119-162.

sur la vie et sur la famille du poète quelques détails intéressants. Il y a notamment l'histoire, assez amusante, de la rupture, à laquelle le père et les amis collaborent, des relations amoureuses du jeune Victor avec une certaine demoiselle dont Juliette ne goûte guère l'attitude. « Encore les mêmes pourparlers, les mêmes objections, les mêmes larmes, les mêmes gaudrioles, la même colère, la même hésitation pour des propositions que toute femme ayant du cœur aurait reeues a genoux comme le bonheur dans celte vie et le pardon ci a n s l'autre. »

Juliette était sans doute moins exigeante pour les autres que pour elle-même. Le pardon qu'elle espérait dans une autre vie n'excluait pas dans celle-ci le désir du bonheur et le besoin de l'amour. Elle redoutait de vieillir, mais Victor la rassurait, ou il la consolait, en jouant agréablement sur les deux 3 du prénom de Jufu cru'il avait l'habitude ancienne de lui donner : « Tu dis que tu vieillis, mu J. ,/. Quand le premier J qui signifie jeunesse aura disparu, il restera le second J c/ui signifie joie1. » Sa vie était monotone, mais ne la pré-

!. Ii'édit.

ferait-elle pas, avec les exigences de l'exil, à la claustration qu'elle avait subie à Paris pendant de longues années? La présence autorisée des fils du poète chez elle achevait sa réhabilitation. Obtiendrait-elle davantage ? Sans méconnaître la force tenace de ce qu'elle appelait un préjugé, elle y songeait, mais il lui fallait encore attendre. En attendant, elle avait pour la famille de son ami des attentions et des bons offices. Elle envoyait à la jeune Adèle, la vraie victime de l'exil, ses premières fraises et ses premières roses. Elle préparait pour Madame Victor Hugo un savoureux pot-au-feu à l'oie et même, se résignant à faire ies plats à son usage, elle lui prêtait pour un temps sa cuisinière Suzanne1.

Victor Hugo, de son côté, l'associait aux menus incidents qui marquaient sa vie de famille. Un jour de mai, entendant sa fille qui jouait au piano la chanson du festin Negroni, il prolongea jusqu'à Juliette, dont c'était la fête, dans un billet charmant, l'écho de cette musique. « Elle m'apporte, lui disait-il, comme une féerie tout V éblouissement de notre passé* . »

i. Guimbaud, op, cit., p. 197-J98.

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