Inôdit
328 LES AMOURS d'u» POÈTE
La lettre a un post-scriptum :
M. Hugo vient de lire cette lettre et me prie de vous dire qu'il partage tous les sentiments que je vous exprime.
Pourquoi ne pas avouer que ce postscriptum pèche doublement contre le goût? Il révèle ce qu'il veut dissimuler et il a, surtout s'adressant à un prêtre, quelque chose de choquant qu'on ne saurait taire. Le génie de Victor Hugo a souvent de ces absences qu'une sorte de délicatesse instinctive épargnait à un Lamartine ou à un Alfred de Vigny.
Expulsé de Jersey le 3 1 octobre i855 parce qu'il avait protesté avec énergie, dans un sentiment de généreuse solidarité, contre l'expulsion de certains de ses compagnons d'exil, Victor Hugo s'installa à Guernesey. D'une île à l'autre, la nature changeait. Le poète avait pu comparer Jersey à Lemnos. Guernesey oiirait un autre aspect. C'était une « solitude splendide », où, sept mois après son arrivée, Victor Hugo acheta une maison pittoresque, quii devait d'abord appeler Liberty-Houseel
qu'il a immortalisée sous son nom définitif de Hauteville-House. Cette « nature âpre et sauvage, où il y a tant de mer et tant de ciel que c'est à peine si l'on a besoin d'un peu de terre », séduisit et servit son génie. Il s'est défini lui-même « un somnambule de la mer » et « une espèce de témoin de Dieu ». Les deux premières éditions des Contemplations avaient fourni les fonds de l'acquisition de la maison. C'est Juliette qui avait, à Jersey, recopié le manuscrit de l'œuvre. Il y a, dans une de ses lettres à Madame Lutliereau, un passage enthousiaste qui permet de mesurer le succès qu'avaient remporté les deux volumes.
Je n'ai pas été étonnée de l'effet que ce nouveau chef-d'œuvre a produit sur vos deux cœurs, mes braves amis, mais j'ai été bien touchée de tout ce que vous m'avez écrit de bon et de sympathique à ce sujet. M. Victor Hugo n'en a pas été moins touché et moins heureux que moi et il me charge de vous en remercier tous les deux avec la plus tendre effusion. Quant à moi, je continue de vous aimer de toutes les racines vivaces de ma vieille amitié. Du reste il est impossible d'avoir reçu plus de témoignages d' admira-
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tion, de reconnaissance et de vénération au sujet de ce prodigieux livre que n'en a reçus M. Victor Hugo depuis qu il a paru. On dirait que la France veut lui rendre en gloire tout le remords que lui cause son exil. Il y a des gens qui font le voyage de Paris à Guernesey, seulement pour serrer la main du poète. Quant à mon sentiment personnel^ mes braves amis, je iï ai pas encore pu le formuler par aucun mot de la langue humaine. Tout ce que je peux faire dans ma pieuse gratitude, cest de bénir à genoux r homme qui a posé cette sublime et impérissable couronne sur la tombe de ma pauvre
miei.
il n'y avait pas d'exagération dans la gratitude et dans la piété de Juliette. A côté des pièces magniliques que le souvenir de Claire avait inspirées, et dont son cœur maternel recevait tant de fierté émue, elle avait trouvé pour elle-même, dans le livre II, la plus belle couronne, et la plus riche, et la plus fleurie, que son amour eut pu rêver. Son exemplaire portait cette dédicace : « A celle qui, après