I. Illcuit
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avoir sauvé la vie du combattant, a voulu partager V exil du proscrit. »
D'abord installée dans une pension de famille, Juliette suivit l'exemple de Victor Hugo et, tout près d'Hauteville-House, elle loua une maison, d'où elle pouvait guetter les mouvements du poète dans sa chambre, épier son révei!; recevoir ses signaux, deviner ses baisers, — d'où, lui disait-elle, « mon regard IC voyait, te caressait, le gardait, te préservait et t'adorait ».
(les nouvelles installations exigeaient des soins dont ils avaient le goût l'un et l'autre. Juliette, dans sa lettre à Madame Luthereau, lui donnait des instructions pour faire sculpter le quatrième côté' de son petit lit en chêne resté à Paris, pour lui trouver « un morceau de tapisserie d'un certain style et a personnages » afin de recouvrir sa table de nuit et pour faire remettre en marche la « fameuse pendule Louis XIV » qu'elle avait achetée à Bruxelles sur la Grande-Place de l'Hôtel-dc-Ville. Peu à peu tous ses meubles et tous ses bibelots revinrent. Il \ avait de longues années déjà qu'elle se livrait, par contagion ou par nature, à la chasse au bric-à-brac. Ce goût la rapprochait de Victor Hugo, dont Madame Victor
Hugo, au contraire, n'aimait pas la bizarrerie, qu'elle lui reprochait, et qui s'attachait « aux étoffes usées, aux porcelaines écornées, fêlées, cassées, aux meubles détraqués, aux assiettes dépareillées ». En 1832, au lendemain de la vente de son mobilier, elle lui donnait le conseil de se remeubler, « sans trop dépenser », en Belgique, où il y avait de nombreuses et vraiment bonnes occasions, et elle ajoutait : « De grâce, renonce au cassé, au fêlé, au déchiré. Ne crois plus qu'une mince étoffe de Lyon est une soie de Chine. »
Il y avait aussi des occasions à Guernesey. Victor Hugo et Juliette se les disputaient. Ils faisaient la chasse aux bibelots, tantôt ensemble, tantôt dans des courses séparées où leur émulation se défiait et s'excitait.
D'ailleurs Juliette savait trouver autre part que chez les marchands ou chez les antiquaires de l'île des satisfactions à ses désirs. Avec un goût très sûr, elle avait deviné que les dessins de Victor Hugo valaient mieux qu'un amusement et elle n'avait pas attendu l'album de Paul Chenay en 1 863 et la belle préface de Théophile Gautier pour en reconnaître l'originalité puissante et le haut intérêt d'art. Elle les collectionnait, sans dissimuler
sa jalousie si d'autres bénéficiaient autour du proscrit de sa générosité. Ce goût, où il y avait autre chose que de la curiosité, flattait d'ailleurs trop Victor Hugo pour qu'il ne lui fît pas une large part. Il la lui faisait en tout. Son magnifique génie de menuisier et de décorateur ne réservait pas toutes ses fantaisies pour Hauteville-House. Il s'exerçait aussi à la Pallue, dans la maison de Juliette, où pas un coup de marteau ne fut donné sans son inspiration, et qui devint, par ses soins, « un petit paradis domestique, charmant, poétique et artistique ». Est-il besoin d'ajouter qu'il y eut un dieu dans ce paradis? L'amour de Juliette s'était exalté jusqu'à un véritable culte d'idolâtrie dont Victor Hugo humait l'encens avec une impassibilité toute olympienne.
Juliette eût été heureuse dans ce décor sans les exigences d'un amour que l'âge exaspérai! au lieu de l 'affaiblir. Sa part et son rôle ne lui suffisaient pas : il lui eût tout fallu pour la satisfaire. Il y avait des heures d'abandon dont elle s'efforçait vainement de combler le vide \vav une joie intérieure à laquelle elle ne parvenait pas. Le temps que son amant dérobait pour elle à sa famille, à sou travail, à ses amis el •> sa gloire était si peu <ie ohose ;> <'<v>*^ de
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l'immensité des désirs qui remplissaient son eœuf! Elle craignait de devoir ses visites à un assujettissement fastidieux, à un faux respect humain, à une sorte de pitié qui l'humiliait. Croyant même à la mort de son bonheur, elle renouvela à Victor la proposition qu'elle lui avait faite en i8jq d'aller achever sa vie dans un coin. 11 refusa. Sa reconnaissance, son amour et son égoïsme s'accordaient pour la garder. Quand il la faisait pleurer, il bénissait ses larmes comme « les perles de l'amour vrai » et loin de s'excuser de sa férocité, il l'invoquait comme le témoignage d'une passion fidèle et semblable à elle-même. Il lui disait :
Cela prouve à quel point nvus nous aimons toujours vraiment comme le premier jour. Les malentendus d amour montrent l'admirable jeunesse de cette adoration idéale qui est la lumière même du ciel , et que le cœur est plus que jamais allumé, et qu'il n y a pas de cendres dessus1.
S'il la consolait ainsi du mal qu'il lui faisait par une dureté dont, à de certaines heures,