I. Inédit
LES amours d'or POÈTE 335
l'amour le plus fidèle et le plus passionné peut n'être pas exempt, il lui exprimait le plus souvent sa lendresse avec une délicatesse où s'accordaient son cœur et son génie. Les anniversaires, surtout, l'inspiraient. Si j'en crois ceux qui ont lu ses lettres à Juliette, il excellait à redire les mêmes choses sur les tons les plus variés et à racheter par la richesse d'une forme sans cesse rajeunie la monotonie d'une situation que les années prolongeaient. Certains de ces témoignages sont assez autorisés pour que je leur donne une pleine confiance, cl je ne doute pas de la joie qu'éprouveront en iq63 nos descendants, auxquels une clause, trop sévère pour nous, a réservé la primeur de cette correspondance amoureuse. A côté de ces lettres, j'ai trouvé un court billet qui peut en donner un avant-goût. Il est daté, dans les papiers de Juliette, de Fermain-Bav, le 20 mai 1862 :
Comment ne pas songer à la fête qui vient? Yoid toute la nature qui se fait belle. La terre est comme une grande fleur verte, la mer est comme une grande fleur bleue, le
firmament plein de soleil est comme une fleur d'or. Un immense souhait de l ion heur se
dégage de tout;- c'est à toi que je V envoie; les oiseaux chantent, la grève chante, la plaine et la montagne rient, et je suis là, seul, songeant à toi; et pour moi, dans tout cet infini, il y a ta pensée, comme hier au soir dans cet immense ciel crépusculaire que nous voyions ensemble, il y avait une toute petite étoile qui brillait à elle seule plus que tout le ciel.
Tout à l'heure, venu ici pour travailler, je ne faisais qu'aimer; je me tournais vers toi et mon âme ne voulait pas se détacher de ton âme. Alors, je lui ai dit : fais comme tu voudras. J'ai pris mon crayon, j'ai détaché le dos d'une lettre de je ne sais quel brave Anglais et je me suis mis à t' écrire. Ceci sera ton bouquet de fête. Il y a tout près de moi au bout d'une branche un joli petit rouge-gorge qui me regarde et qui 771 approuve. Oh! oui, tu es vraiment ma bienaimée*.
Il associait pour la rassurer les souvenirs de leurs enfants morts. En i858 il publia sous ce titre : les Enfants, un recueil, offert aux
». loédh,
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mères, où étaient réunies les poésies, éparses dans son œuvre, que l'enfance lui avait inspirées. J'en possède un exemplaire qui renferme une dédicace dont le goût, je l'avoue, est douteux : A ?noti doux ange d 'ici-bas, — au nom de mon ange de là-haut. V.
Je préfère celie que porte l'exemplaire conservé par M. Planés.
Ouvrez ce livre comme un voile :
Vous verrez au bout d'un moment Apparaître confusément Un front charmant comme une étoile*.
Ce qui manquait le plus à Juliette, ce que oe pouvaient remplacer ni les visites quotidiennes de Victor Hugo ni ses promenades avec lui le long des rochers ni les manuscrits qu'elle copiait avee alitant de zèle que d'admiration, c'était la vie de famille. L;t présence chez elle des deux fds de son ami, quelque affection qu'elle leur eûi toujours portée, ne réussissait pus à lui faire illusion'. Elle restait
i. [nédit.
a. Los 11 ls de Victor Hugo témoignaient à Juliette Dfouet
une affection et un respect dont je trouve la preuve une lettre de François-Victor du > février 1 86 S
et elle se sentait une étrangère, dont la proximité avec la maison de famille du poète accusait encore davantage la situation. Pendant son installation à la Pallue, il semble qu'elle n'en franchit le seuil qu'une seule fois, en l'absence de Madame Victor Hugo, pour connaître les merveilles qu'un goût somptueux et ingénieux y avait entassées. La pruderie des Guernesiais, plus austère que le cant anglais, si rigoureux pourtant, s'opposait aux rapports de bon voisinage plus encore que la sévérité de Madame Victor Hugo. La pauvre femme, naturellement bonne et généreuse, avait appris à l'école de la vie les bienfaits de l'indulgence. Il y a dans la Vie d'ane Femme, de M. Gustave Simon, qui la raconte, une lettre d'elle où se peint à merveille ce côté de son caractère. Elle avait dîné à Paris, en 1862, chez un restaurateur avec un de ses amis et la maîtresse de celui-ci qui passait pour sa femme. En faisant à Victor Hugo, plus rigoureux pour les autres que pour lui, la confession
« Si généreuse que vous soyez, croyez bien que vous n'avez pas affaire à un ingrat. Vous avez toujours été si indulgente pour moi, si bonne pour tout ce qui m'est cher, si hospitalière, si gracieuse, si noblement prévenante pour nuus tous que vous me faites de la reconnaissance le plus doux dos devoirs » (Inédit.)
LES AMOURS d'un POÈTE 33o,
de cette entrevue, elle disait : « Je conçois qu'il y ait une barrière entre les ménages réguliers et les ménages irréguliers, cela parce qu'en général les femmes non mariées viennent d'un monde peu retenu. Je ri aime pas le masque, mais je tiens au voile. Le fond, je ne le discute pas et ne m'en mêle pas, mais je veux, l'apparence. Or Madame A... est d'apparence aussi légitime que possible. Son dévouement et son amour des siens l'ont sacrée.... » Elle ajoutait que cette morale, si elle n'était pas celle de tout le monde, s'appuyait chez elle sur sa conscience, sur son horreur de l'hypocrisie et sur « la pensée surhumaine » de son mari, qui lui objectait pourtant, dans l'intérêt de leur fdle Adèle, la nécessité de tenir compte des préjugés du moment en attendant les principes et les lois de l'avenir*. Avec une telle profession de foi, pouvait-elle ignorer complètement Juliette, dont le dévouement, qui avait tout bravé, s'affirmait depuis trente ans, dont les attentions La touchaient et dont ses fils, qu'elle avait autorisés à la fréquenter, lui vantaient la sollicitude, la modestie et la haute délicatesse? La
i, G. Simon, op. cit., p. 347-348
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liaison de Victor Hugo n'avait guère eu de masque, et peu à peu le voile lui-même tombait. Madame Victor Hugo, préoccupée pour sa fille de la solitude de l'exil, avait pris dès i858 l'habitude d'un voyage annuel. En 1862, elle resta pendant cinq mois à Paris où d'ailleurs la publication des Misérables, qu'elle surveillait, suffisait à justifier sa présence. En t 863, elle y fut appelée par son livre sur Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. Peut-être ce livre fut-il l'occasion du premier pus qu'elle fit vers Juliette. Elle lui envoya un exemplaire sur grand papier, qui porte cette dédicace, simple et digne : A Madame Drouet, écrit dans l'exil — donné par lexil. Adèle Victor Hugo. Hauteville House, 1 863 ' .
Était-ce pour la remercier d'avoir, en son absence, tenu son intérieur? Juliette était d'ailleurs sur le point de changer de maison. La Pallue était humide. Elle y avait contracté de douloureux rhumatismes, qui émurent Victor Hugo. Il lui installa une habitation nouvelle, dont il fut, comme pour Hauteville- House, le menuisier, le peintre et le décorateur et qui devait lui rappeler, par une reconstitution heureuse, la chambre de la