I. Inédit
LES AMOURS I)'u> POÈTE 34 ï
rue Saint-Anastase où ils s'étaient aimés trente ans avant! Malheureusement, en quittant la pauvre et chère petite maison où elle avait vécu pendant huit ans, Juliette s'éloignait de son ami et perdait le « petit coin d'horizon, où son cœur plongeait jour et nuit ». Elle pensait avec une tristesse inquiète au proverbe : loin des yeux, loin du cœur et elle se demandait, la mort dans l'âme, ce que vaudrait pour elle la plus belle chambre si elle était vide d'amour. Une longue absence de Madame Victor Hugo, qui dura presque toute l'année 1864, vint à point pour rassurer ses craintes. Elle passa son temps entre Hauteville-House, où elle jouait, discrètement d'ailleurs, le rôle d'intendante, et Uauteville- Féerie, sa nouvelle habitation, où elle se résignait à inviter des proscrits, dont tous ne faisaient pas par la distinction de leur éducation et par Ja délicatesse de leurs manières le même honneur à sa généreuse hospitalité1.
Chaque année, à l'occasion de la Noël, Victor Hugo réunissait chez lui a dîner des enfants pauvres de l'île, auxquels il distribuait des jouets et des vêtements. Madame A iclor
ï. Guimbaud, 0[>. fit., p. 217-240.
Hugo en profita en 1864 pour accentuer la politesse qu'elle avait faite à Juliette en lui envoyant son livre. Elle l'invita à la fête par un billet simple et affectueux qui lui ouvrait toute grande la porte de la maison de famille.
« Hauteville-House , 21 décembre i86 1- — Nous célébrons Noël aujourd'hui, Madame. Noël est la fête des enfants et, par conséquent, des nôtres. V ous seriez bien gracieuse de venir assiter à cette petite solennité, la fête aussi de votre cœur.
« Agréez, Madame, l'expression de mes sentiments aussi distingués qu'affectueux. — Adèle Victor Hugo. »
L'invitation était courtoise, délicate et tentante. Juliette eut le tact d'y résister, mais son refus témoignait suffisamment du plaisir que lui avait fait une attention si flatteuse pour sa dignité et pour son amour-propre. Elle répondit en ces termes :
« Hauteville, jeudi 11 décembre.
« La fête, Madame, c'est vous qui me la donnez. Votre lettre est une douce et gêné-
reuse joie; je m'en pénètre. Vous connaissez mes habitudes solitaires et ne m'en voudrez pas si je me contente aujourd'hui, pour tout bonheur, de votre lettre. Ce bonheur est assez grand. Trouvez bon que je reste dans l'ombre, pour vous bénir tous pendant que vous faites le bien. Tendre et profond dévouement. — J. Drouet. »
Le ton et la date de ces billets suffiraient à faire justice de la légende qui s'obstine, sur la foi des souvenirs inexacts de l'éditeur Lacroix, à représenter les deux femmes comme ayant assisté ensemble au banquet offert à Bruxelles, en septembre 1862, à l'auteur des Misérables. M. Gustave Simon en a d'ailleurs démontré la fausseté en publiant une lettre décisive de Madame Victor Hugo qui était, précisément à ce moment, souffrante et obligée de garder le lit. Ni la distinction de Madame Victor Hugo, ni la délicatesse de Juliette, ni la dignité du poète ne se seraient prêtées à une rencontre dont la publicité aurait été scandaleuse et choquante. Le tact de Juliette la protégeait contre les succès que son amour-propre aurait pu être tenté de rechercher ou d'accueillir. Il lui suffisait d'être admise dans l'intimité de la
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famille de Charles, où la présence de Madame Hugo lui apportait la joie d'une « réhabilitation discrète ». Mais elle ne tenait pas à prendre le public pour témoin de cette réhabilitation. Elle en jouissait sans en faire parade; En 1868, elle se trouva à Bruxelles avec le poète el toute sa famille. Elle prit part à une de leurs promenades, dont elle n'osa pas décliner l'invitation en présence des enfants, pour ne pas souligner à leurs yeux par ce scrupule le côté délicat de sa situation. Mais, quoique fière et heureuse d'avoir été ainsi Lraitée, elle éprouva une gêne qu'elle exprima, dès le lendemain, à Victor Hugo en lui demandant de ne plus l'associer à ces effusions familiales, dont elle se contentait de se réjouir de loin et dans son for intérieur.
Ea mort de ."Madame Victor Hugo, survenue le 'i-j août 1868 à Bruxelles, lui fut l'occasion de montrer, une fois de plus, la délicatesse de ses sentiments. Elle salua avec une émotion sincère la disparition de « ce grand cœur el de ce grand esprit », dont elle avait suivi la maladie avec une véritable angoisse, mais elle refusa d'assister à l'enterrement. « Plus je pense au triste voyage de ce soir, plus je sens que je dois m'abslenir d'en faire partie.
L'hommage pieux de mon cœur, envers celle grande el généreuse femme, ne doit pas s'exposer à être mal interprété par des indifférents ou des malveillants. Encore ce dernier sacrifice à la malignité humaine pour avoir le droit de nous aimer ensuite à ciel ouvert, n'est-ce pas, mon cher bien-aimé"? et puis que rien jamais ne nous sépare ici-bas, ni là haut, tel est mon vœu ardent1. » A ce vœu il répondait par une magnifique déclaration de foi et d'amour.
Oui, ma douce bien-aimée.... Prier Dieu, c'est assurer son âme. Prions Dieu. Qu'il ne nous sépare jamais, ni dans la vie, ni dans la mort, ni sur cette terre, ni dans la grande clarté où nous le verrons bientôt et où nous le verrons mieux. Je t'aime bien profondément, tu fais de plus en plus partie de ce qui est moi. Je ne comprends rien sans toi ni hors de loi. Je demande que la vie soit ma vie, que la mort soit ma mort, que ton
éternité soit mon éternité Ton amour est
mon abri. Tu as sur ton beau front la sereine jeunesse de l'âme, et cette lumière qui
i, Guimbaud, op. ci/., 464»
est l'éternité de l'amour; tu es le bonheur que Dieu /ne donne et tu es la promesse que Dieu
me fait Aime-moi. Espérons, croyons,
p?*ions. Je t'adore à deux genoux1 .
La reprise de Lucrèce Borgia, le 2 février 1870, fut un triomphe qui exalta leurs souvenirs. Six mois après, la guerre les libéra de l'exil. Il leur restait treize ans encore à s'aimer « à ciel ouvert ».