‹ Les amours de Henry IVChapitre 23 sur 30 · MADAME DE SAUVE · texte numérisé non relu

MADAME DE SAUVE

Pendant que Henri IV, marié depuis peu à Marguerite de Valois, était retenu à la cour comme prisonnier avec le duc d'Alençon, son beau-frère, et que, selon ses propres expressions, rapportées par Sully « ne sachant à « quoi se divertir, pour ce qu'ils ne sortaient pas souci vent, il n'avoit d'autre exercice qu'à faire voler des « cailles dans sa chambre, ces deux princes s'amusoienl « encore à un autre jeu qui étoit de caresser les

(l) Charlotte, fille unique de Jacques de Beaune, deuxième du nom, chevalier de l'oTdre du Roi, baron de Samblançay, vicomte de Tours, seigneur de la Carte, ei de Gabrielle Sades. Née en 1550, elle épousa en premières noces, Simon de Fizes, baron de Sauves, secrétaire d'État en 15G7, et en secondes noces, François de la Trémoille, premier marquis de Noirmoutier.

« dames, en sorte qu'ils devinrent tous deux amoureux a d'une même beauté, qui étoit madame de Sauves. »

Cette femme, douée de grâces qui ensorcelèrent tour à tour, et même à la fois, le duc de Guise (selon Vanel), le duc d'Alençon et le roi de Navarre, était, par l'esprit et la beauté, des plus recherchées et des plus employées parmi cet escadron de jolies femmes, filles d'honneur et dames d'atours, que Catherine de Médicis employait à ses desseins, et qui faisaient plus de traités que ses diplomates et plus de conquêtes que ses généraux, par la seule persuasion ou la seule victoire de leurs yeux. Mézeray nous a laissé d'elle une jolie esquisse où il la montre : « n'em- « ployant pas moins ses attraits pour les intentions de a la reine que pour sa propre satisfaction ; se jouant de « tous ses mourants avec un empire si absolu, qu'elle a n'en perdait pas un, quoiqu'elle en acquît toujours de « nouveaux. » Elle était arrière-petite-fille du fameux surintendant de Samblançay, si tragiquement immolé à la vengeance de la mère de François Ier. Elle avait épousé, très-jeune, Simon de Fizes, baron de Sauves, originaire de Languedoc, qui, de secrétaire du garde des sceaux Bertrandi, devint secrétaire du roi, charge bien autrement importante qu'elle ne le fut plus tard, puis secrétaire des commandements de Catherine de Médicis, et enfin secrétaire d'État au mois d'octobre 1567. Homme souple et intrigant, il fut un des rares confidents du sombre drame de la Saint-Barthélémy, et dut perdre à l'ambition et aux affaires un temps çu'il eût tout aussi utilement employé à surveiller sa femme. Mais quoi ! sa femme eût pu lui répondre qu'elle exerçait, elle aussi,

des fonctions politiques, qu'elle était, elle aussi, chargée de missions secrètes, dans lesquelles il n'avait rien à voir. Elle était riche d'ailleurs, la confiscation qui avait dépouillé sa famille ayant été révoquée, deux ans après la mort du surintendant, en faveur de son fils, grand-père de madame de Sauves. Notre secrétaire d'État, ayant, en outre de son crédit, auquel elle ne nuisait pas, la jouissance de la dot de sa femme, semble lui avoir abandonné

sans trop de mauvaise grâce la libre disposition du reste.

La mission de madame de Sauves, combinée par le génie machiavélique de Catherine, consistait à brouiller le roi de Navarre avec sa femme et avec son beau-frère le duc d'Alençon, auquel l'unissait une inquiétante intimité, née de la communauté de leur disgrâce. Madame de Sauves s'acquitta à merveille de cette mission. Elle n'avait pour réussir qu'à rendre les deux princes éperdument amoureux d'elle. Elle n'eut qu'à les regarder.

Henri III, à peine monté sur le trône, ne s'associa que trop facilement à une intrigue qui le vengeait à la fois de ses plus grands ennemis. Son favori du Guast, qui, pour le dominer, avait besoin de l'isoler de toute autre influence que de la sienne, et auquel d'ailleurs, madame de Sauves, à ses moments perdus, ne paraît pas avoir été indifférente, seconda de toutes ses forces ce perfide manège. Marguerite, quoique suffisamment distraite, à ce moment, par sa passion pour le beau Bussy d'Amboise, dont elle devait si cruellement venger la mort, paraît avoir profondément senti l'injure de cette rivalité de madame de Sauves. Moins piquée de l'infidélité même, qu'elle

envisageait avec la philosophie particulière aux princesses galantes, que du choix de la personne qui en était l'objet, elle n'a pu prendre sur elle de se contenir comme d'habitude, et s'étend longuement sur les trop heureux artifices et les charmes diaboliques de cette Circé, qui, la première, troubla cette paix et cette harmonie, faite de mutuelles tolérances, qui avait régné jusque-là entre elle et son mari.

a Après ce désastre, dit-elle (la mort du roi Char- « les IX), malheur pour la France et pour moi, nous al- « lasmes à Lyon, au-devant du roy de Pologne, lequel, « possédé encore parle Guast, rendit de mesmes causes e< mesmes effects, et croyant aux advis de ce pernicieux « esprit, qu'il avoit laissé en France pour maintenir a son party, conceut extrême jalousie contre mon frère a d'Alençon,- ayant pour suspecte et portant impatiem- (( ment l'union de luy et du roy mon mary, estimant que « j'en fusse le lien, et le seul moyen qui maintenoit leur « amitié, et que les plus propres expédients pour les dia vorcer estoient d'un costé, de me brouiller et mettre « en mauvais mesnage avec le roi mon mary, et d'autre, « de faire que Madame de Sauves, qu'ils servoient tous « deux, les mesnageroit tous deux de telle façon qu'ils « entrassent en extrême jalousie l'un de l'autre. Cet « abominable dessein, source et origine detantd'ennuys, « de traverses et de maux, que mon frère et moy avons « depuis soufferts, fut poursuivy avec autant d'animosité, « de ruses et d'artifices qu'il avoit esté pernicieusement a inventé. »

Dès le séjour de la cour à Lyon, du Guast, qui ne per-

LES AiMOUBS DE HENRI IV. 51

dait pas son temps, commença à mettre à exécution ses funestes desseins, en suscitant à Marguerite un affront presque public de la part de la reine mère et du roi. Celui-ci, poussé par son favori que secondait, en qualité de compère, le malicieux Ruffé, reprocha à sa sœur d'avoir, en joyeuse compagnie de dames et de seigneurs, été sous prétexte de dévotion, honorer d'une imprudente visite le logis de Bidé, qui était malade, et d'avoir, par cette démarche, affiché une préférence de nature à compromettre sa dignité. Henri n'avait pas borné à ces reproches l'expression de son mécontentement. Il avait essayé de le faire partager au roi de Navarre, qui devina facilement le motif de cette touchante sollicitude pour ses intérêts conjugaux, et ne fît que rire de ces avertissements, sachant pertinemment que Marguerite avait fait la plus irréprochable des promenades à l'abbaye de Saint-Pierre. Marguerite, forte de son innocence et sentant bien que le piège, tout grossier qu'il était, pouvait une autre fois réussir, se plaignit amèrement de l'affront qui lui était fait à sa mère qui la rabroua, et à son frère qui, reconnaissant ses torts, l'apaisa par ces caresses dont il était si prodigue. Puis elle fit jurer au duc d'Alençon et à son mari un pacte d'éternelle amitié. « Mais quel a serment, dit-elle, peut valoir en amour? » Cependant du Guast, dont ce premier échec redoublait l'animosité, ne se tint pas pour battu. Et il chargea madame de Sauves de raccommoder ses affaires compromises par un maladroit empressement.

« Il se servit d'une aultre voye, qui estoit de madame « de Sauves, la gaingnant tellement qu'elle se gouvernoit

a de tout par luy, et usant de ses instructions, non moins « pernicieuses que celles de la Célestine, en peu de « temps elle rendit l'amour de mon frère et du roy mon « mary, paravant tiède et lente, comme celle de perce sonnes si jeunes, en une telle extrémité (oubliant « toute ambition, tout devoir et tout dessein) qu'ils n'a- (( voient plus autre chose à l'esprit que la recherche de a cette femme. Et en viennent à une si grande et si véa hémente jalousie l'un de l'aultre, qu'encore qu'elle fust a recherchée de monsieur de Guise, du Guast, de Sou- <( vray et plusieurs aultres (1), qui estoient tous plus « aimez d'elle qu'eux, ils ne s'en soucioient pas ; et ne « croyoient ces deux beaux-frères que la recherche de « l'un et de l'aultre. » Madame de Sauves, pour mieux jouer son jeu, persuada à Henri de Navarre que sa femme était jalouse, et qu'il fallait s'en méfier. En conséquence, celui-ci, qui, jusqu'alors, avait poussé la confiance jusqu'à parler à Marguerite aussi librement qu'à une sœur et à la dédommager au moins par la franchise de ses infidélités, la priva de cette consolation qui lui suffisait, a n'estant aucunement jalouse et ne désirant «que son contentement. » Il ne lui parlait presque plus. Il revenait de chez madame de Sauves fort tard, se trouvait de grand matin au lever de la reine, où sa charge retenait sa maîtresse, et passait le reste de la journée auprès d'elle. C'est en vain que Marguerite employa toutes les ressources du dévouement le plus habile pour arra-

(1) Selon Bassompierre [Nouveaux Mémoires. Paris, 1802, p. 171 Charles IX avait aussi aimé madame de Sauves.

cher son mari, ou tout au moins son frère, aux filets de la belle de Sauves. Ce qu'elle faisait en huit jours, sa rivale le défaisait facilement en une nuit. Ménageant savamment ses bontés, tantôt elle irritait, en feignant de pencher pour le duc d'Alençon, la passion de Henri de Navarre, tantôt elle rebrouoit et méprisoit en présence de Henri, François désespéré. Les choses en vinrent à un tel point, qu'il ne demeura plus aux deux rivaux que la ressource de vider leur différend l'épée à la main, ce qui faillit arriver en effet, et ce qui n'eût pas été empêché deux fois, sans les événements qui ne tardèrent pas à les séparer, et qui emportèrent le duc d'Alençon en Flandre et le roi de Navarre dans ses États. Voici les détails de la première querelle, racontée par l'historien Matthieu (1).

« Un soir que le duc d'Alençon étoit auprès de maa dame de Sauves, le roi de Navarre lui dressa un tour « de page, de sorte qu'en se retirant, il heurta quelque h chose si rudement, qu'il eut l'œil tout meurtri. Le len- « demain, du plus loin que le roi de Navarre le rencon- « tra, il s'écria : « Eh ! qu'est cela, mon Dieu ! à l'œil? à « l'œil? quel accident! » Le duc lui répondit brusquece ment: « Ce n'est rien ; peu de chose vous étonne.)) « L'autre continue de le plaindre ; le duc, piqué d'ailleurs , a s'avance, et feignant de ne penser qu'à rire, lui dit à k l'oreille : «Quiconque dira que je l'ai pri où vous pensez, « je le feroi mentir.); Souvray et du Guast les empêchè- « rent de se battre. »

Marguerite, nous l'avons dit, employait à écouter Bussy

(1) Tomel, liv. VII, p. 409.

les trop longs loisirs que lui laissait son mari. Dans ces Mémoires où il est si difficile d'apercevoir la vérité, il lui est néanmoins impossible de dissimuler tout à fait ses sentiments pour le plus hardi cavalier de ce temps. Elle cherche à en faire un serviteur purement platonique, un courtisan habile, cherchant à plaire au frère en se rendant agréable à la sœur. Elle fait de cette petite cour du duc d'Alençon un tableau tout patriarcal. Mais l'exagération même de cette naïveté si imprévue tient le lecteur en méfiance.

« Estant à Paris, mon frère approcha de lui Bussy, en « faisant autant d'estime que sa valeur le méritait. Ils « estoient tous jours ensemble, et ordonnant à tous ses sera viteurs de ne m'honorer et rechercher moins que luy. a Tous les honnestes gens de sa suite accomplissoient cet « agréable commandement avec tant de subjection qu'ils a ne me rendoient moins de service qu'à luy. »

Du Guast, que Marguerite, dans sa colère, traite de « potiron » ne manqua pas d'empoisonner de ses calomnies intéressées la pureté fraternelle de ce nouveau commerce. Il fit avertir le roi de Navarre que sa femme avoit agréé Bussy pour son serviteur. Ayant trouvé Henri indifférent ou incrédule, il s'adressa au roi, beaucoup plus facile à persuader, tant à cause de sa vieille haine contre le couple de Navarre, qu'à cause de sa récente rancune contre Bussy qui lui avait fait l'injure de quitter son service pour se «dédier » à son frère. «Acquisition, dit Mar- « guérite, avec un irrésistible orgueil, qui accroissoit auu tant la gloire de mon frère que l'envie de nos ennea mys, pour n'y avoir en ce siècle-là, de son sexe et de sa

a qualité, rien de semblable en valeur, réputation, grâce « et esprit. » Le roi essaya donc d'animer la reine mère contre Marguerite « de la mestre aux mesmes aigreurs « qu'il l'avoit mise à Lyon. » Mais cette fois, ces charitables efforts échouèrent complètement. Catherine, qui ne suspectait pas un commerce environné des apparences les plus irréprochables, ne voulut pas s'exposer de nouveau à recevoir une leçon, là où elle croyait la donner. Du Guast, voyant que sa mine était éventée, ne mit plus de bornes à sa rage et à sa vengeance. Alors eut lieu ce formidable guet-apens, qui peint si bien les mœurs du temps et ce mélange de ruses italiennes et de rodomontades espagnoles. Du Guast, qui commandait au régiment des Sardes, fait assaillir de nuit son rival par trois cents hommes qui, divisés en six troupes, et conduits par une dizaine de courtisans intéressés dans cette solennelle vengeance, chargent Bussy et ses amis, éteignant les torches et les flambeaux. Il faut lire dans Brantôme, mais surtout dans Marguerite, les détails de cette nuit infâme et héroïque. Au souvenir des périls qui ont menacé une tête si chère, le style de Marguerite s'anime d'une sorte d'ardeur martiale, et il frémit et éclate comme « arquebusades et pistoletades » . C'est dans ce récit si féminin qu'il faut voir Bussy faisant tête, malgré son bras droit en écharpe, à ses assassins, qu'attire sans cesse cette écharpe colombine (peut-être brodée par Marguerite) qui leur signale le héros. Un gentilhomme, ami de Bussy, et son commensal, qui portait comme lui, blessé comme lui quelques jours avant, une écharpe colombine, «mais tou- « tes fois bien différente, dit Marguerite, pour n'estre en-

« rickie comme celle de son maistre, » paya de sa vie le fatal hasard de cette coïncidence qui le fit prendre pour Bussy lui-même. Un gentilhomme italien du duc d'Alençon, blessé aux premiers coups, accourt tout sanglant au Louvre, criant sur les degrés la nouvelle de l'attentat. Tout le palais s'éveille et s'anime. Le duc d'Àlençon veut se précipiter au secours de son ami, Marguerite l'enlace de ses bras. La reine mère l'arrête de son sévère regard. Bussy, à peine rentré en son logis, envoie un messager rassurer tout le inonde. Et, le jour venu, sans crainte de ses ennemis, il revient dans le Louvre « avec la façon aussi brave et aussi joyeuse que si cet attentat luy eust esté un tournoi pour plaisir. »

Du Guast, encore déjoué dans ses desseins, mais dont chaque échec redoublait la haine, ne tarda pas à trouver un autre moyen d'éprouver la patience de ses adversaires,

Il réussit d'ailleurs à ce point que le duc d'Alençon, et surtoutMarguerite,tremblantsurlesdangersqueleurcher Bussy courait incessamment au milieu d'une cour peuplée de rivaux acharnés à sa perte, et à peu près sûrs de l'impunité, — lui donnèrent le conseil de s'éloigner pour quelque temps, ce qu'il se résigna à faire, par une soumission que sa royale maîtresse ne laissa certainement pas sans récompense. Cependant, toutes ces persécutions et le sentiment, plus fort que tout, d'un danger permanent et commun, rapprochaient insensiblement le duc d'Alençon et le roi de Navarre, demeuré sensible aux soins dévoués de sa femme, clans une circonstance critique. Il eut une nuit une fort grande faiblesse a en laquelle il dece meuraesvanouy l'espace d'une heure, et qui lui venoit,

« comme je crois, ajoute flegmatiquement Marguerite, « cTexcez qu'il avoit faits avec les femmes, car je ne a l'y avois jamais veu subject. » Sa femme le servit et l'assista, en cette fâcheuse occurrence, avec un dévouement d'autant plus méritoire qu'il était désintéressé, et Henri, qui crut devoir la vie à son empressement et à sa présence d'esprit, ne put s'empêcher de lui en savoir grand gré « et de lui faire beaucoup meilleure chère. » C'est à ce moment de bonace, après tant de tempêtes, que les vents adverses recommencèrent à souffler. Du Guast n'eut pas de cesse qu'il n'eût persuadé au roi, qui venait, sur son avis, d'ôter à la reine, sa femme, une fille confidente et familière, nommée Changy, d'étendre à la maison de la reine de Navarre cette salutaire rigueur et de l'épurer de la favorite, nommée Thorigny (J), « sans en amener « aultre raison, sinon qu'il ne falloit point laisser à des a jeunes princesses des filles en qui elles eussent si para ticulière amitié. »

Tout cela n'était pas trop mal raisonné, il faut en convenir. Et ce du Guast, qui fut d'ailleurs un vaillant et habile homme, et qu'il ne faudrait pas juger uniquement d'après les Mémoires de Marguerite, savait parfaitement trouver le défaut de la cuirasse de ses ennemis. Il est certain qu'en ôtant Thorigny à Marguerite, en la privant de cette compagne trop fidèle, de cette gardienne trop indulgente, de cette ouvreuse de portes et de cette porteuse de

(1) Gillone Goyon, fille de Jacques, frère de Matignon, maréchal de France, depuis mnriée à Pierre de Harcourt, seigneur de Beuvron .

poulets, il rendait à la reine de Navarre un fort mauvais service, mais il en rendait un moins mauvais à son mari. Henri ne se résolut néanmoins qu'à grand'peine, et sur la menaçante insistance du roi, à causer à sa femme ce cruel déplaisir. 77 la pria et la commanda de renvoyer sa favorite. Il fallut obéir, non sans larmes, et la fille congédiée se retira, ce jour même, chez un sien parent, nommé Chastelas, où son importune fidélité allait l'exposer à un sort bien autrement barbare.

a Je restoy, dit Marguerite, si offensée de cette indice gnité, à la suite de tant d'aultres, que ne pouvant plus <( résister à la juste douleur que je ressentois, qui bancc nissoit toute prudence de moy, m'abandonnoit à l'en- « nuy, je ne me peus plus forcer à rechercher le roy, « mon mari. De sorte que le Guast et madame de Sauves a d'un costé, l'estrangeant de moy, et moy m'esloignant (( aussi, nous ne couchions plus ni ne parlions plus enci semble. »

Cependant, cette mésintelligence funeste, qui servait si bien les projets de leurs ennemis, ne dura pas longtemps. Sur les remontrances de quelques serviteurs fidèles, les deux princes se ravisèrent, et songèrent enfin aux moyens décisifs de mettre fin à une situation intolérable. « Co- « gnoissant qu'ils estoient tous deux enmesme predicaa ment à la cour, aussi desfavorisez l'un que l'autre; que « le Guast seul gouvernoit le monde ; qu'il falloit qu'ils a mendiassent de luy ce qu'ils vouloient obtenir auprès « du roy; que s'ils demandoient quelque chose, ils esa toient refusez avec mespris ; que si quelqu'un se ren- « doit leur serviteur, il estoit aussitôt ruiné et attaqué de

« mille querelles que l'on luy suscitent, ils se résolurent, « voyant que leur division estoit leur ruine, de se réunir « et se retirer de la cour, pour, ayant ensemble leurs ser- « viteurs et amys, demander au roy une condition et un « traitement digne de leur qualité; mon frère n'ayant eu « jusques alors son appennage, et s'entretenant seulece ment de certaines pensions mal assignées, qui venoient u seulement quand il plaisoit au Guast, et le roy, mon « mary, ne jouissant nullement de son gouvernement de « Guyenne, ne luy estant permis d'y aller, ny en aucunes « de ses terres. »

Cette résolution, une fois prise, fat l'occasion d'une réconciliation générale, tous les griefs s'effaçant devant l'impérieuse préoccupation du salut commun. Alençon dit à Marguerite : « qu'il désiroit que nous fussions bien, a le roy mon mary et moy, et qu'il me prioit d'oublier « tout ce qui s'estoit passé ; que le roy mon mary luy « avoit dit qu'il en avoit un extresme regret, et qu'il « cognoissoit bien que nos ennemys avoient esté plus fins « que nous, mais qu'il se résolvoit de m'aimer et de me « donner plus de contentement de luy. Il me prioit aussi « de mon costé, de l'aimer et de l'assister en ses affaires a en son absence. »

Le 15 septembre 1575, (de soir venu, peu avant le sou- « per du roy, le duc d'Alençon, changeant de manteau et « le mettant autour du nez, » sortit, seulement suivi d'un des siens, et parvint à gagner à pied incognito la porte Saint-Honoré, où l'attendait Seymer, maître de sa garderobe, avec le carrosse d'une dame qu'il avait emprunté à cet effet. Il alla ainsi jusqu'à quelques maisons à un

quart de lieue de Paris, où il trouva des chevaux qui l'attendaient. Escorté de cette avant-garde, il rejoignit, à un rendez-vous convenu, un gros de deux ou trois cents cavaliers dévoués, avec lesquels il arriva à Dreux, ville de son apanage, le vendredi 46 septembre, à 10 heures du matin. Delà, il publia un manifeste justificatif de sa conduite et de ses prétentions.

L'on ne s'aperçut de sa disparition que sur les 9 heures du soir. On devine la surprise, la colère, la terreur du roi. Il passe des résolutions les plus extrêmes au plus extrême abattement. Que tout le monde monte à cheval, il lui faut son frère mort ou vif ! Puis, il se ravise, et écoute des conseils plus modérés. Au milieu de ces tergiversations, le temps passe. On ne part plus que le matin, sans trop de hâte, pour une commission désagréable, et le fugitif est en sûreté. Cependant, l'émotion et les larmes de cette nuit si agitée avaient altéré la santé de Marguerite. Elle eut une sorte d'érésypèle et une grosse fièvre. Le roi son mari lui eût sans doute rendu en cette occasion les soins qu'il en avait reçus, si la pensée de son départ prochain ne l'eût absorbé et s'il n'eût été en proie à un redoublement de sa fièvre amoureuse, voulant au moins consacrer tout entier à madame de Sauves le peu de temps qu'il avait à passer encore à ses pieds. Il rentrait à une ou deux heures du matin. Marguerite, couchée clans un lit séparé « comme nous faisions toujours, » ditelle, ne l'entendait point venir. Henri, de grand matin, se relevait, pour aller assister au lever de la reine mère, où il trouvait encore son adorée . De sorte qu'il oublia, remarque tristement sa femme, de lui parler, comme il l'avait pro-

mis à son frère, et partit même sans lui dire adieu.

« Le vendredi 3 février 1576, le roy de Navarre, qui, a depuis l'évasion de Monsieur, avoit fait semblant d'être « en mauvais ménage avecluy, et n'affecter aucunement « le party des huguenots, sortit de Paris, sous couleur « d'aller à la chasse en la forest de Senlis, où il courut le « cerf le samedi, et renvoya un gentil-homme, nommé a Saint-Martin, que le roy lui avoit donné, luy porter a une lettre en poste, et partant de Senlis sur le soir, a accompagné de Laverdin, Fervacques et le jeune La a Yallette, prit le chemin de Vendôme, puis alla à Alen- <( çon et de là se retira au pays du Maine et d'Anjou, où « il commença à prendre le party de Monsieur et du « prince de Condé, reprenant la religion qu'il avoit été <( contraint d'abjurer, et recommençant l'ouverte profes- « sion d'icelle par un acte solennel de batême, tenant la a fille d'un médecin au prêche (1). »

L'Estoille et d'Aubigné nous ont minutieusement conservé les particularités de cette évasion, dans laquelle Henri, jetant son masque d'insouciance et de frivolité, fit preuve, pour la première fois, de cette intrépidité joviale et de ce sang-froid goguenard, qui donnent à sa figure un caractère si original et si attrayant.

Selon d'Aubigné, courageux instigateur et compagnon fidèle de cette fuite heureuse, « le roy de Navarre, dépité « de tous les déboires qu'il recevoit chaque jour à la « cour et de la galanterie de sa femme, prit la résolution a de se retirer au delà de la Loire. Pour cela, il s'en fut

(1) L'Estoille.

a à la chasse du côté de Livry, et puis s'en départit, suivi « d'un petit nombre de confidents, dont estoit d'Aubigné, ce vint passer la Seine au pont de Poissy, et fit une pe- « tite repue en un village près Montfort-rAmorré où « luy estant arrivé de faire ses affaires dans une met (huée che), une vieille qui l'y surprit, lui fendoit la teste par « derrière, d'un coup de serpe, sans Aubigné qui Tempesce cha, et qui dit à son maistre, pour le faire rire : ce Si « vous eussiez eu cette honorable fin, je vous eusse « donné un tombeau en stisle de Saint-Innocent; c'estoit :

Cy gist un Roy par merveille Qui mourut, comme Dieu permet, D'un coup de serpe et d'une vieille Gomme ileh... dans une met.

a II eut encore occasion de rire la mesme journée ; ce « fut qu'un gentilhomme, voyant approcher cette troupe a de son village, vint picquer l'avoine pour l'en destour- « ner, fut en grande peine pour choisir le capitaine, et ence fin, choisit Rocquelaure, qui avoit le plus de clinquant, ce Son village luy fut accordé, à la charge de guider la ce compaignie jusqu'à Chasteauneuf; ce qui estoit seulece ment afin qu'il ne portast pas nouvelles par les chec( mins ; il entretint le roy de bonnes fortunes de la cour ce et surtout des princesses où il n'espargnoit pas la « royne de Navarre. En arrivant la nuict aux portes de ce Chasteauneuf, il arriva à Frontenac de dire au ca- « pitaine L'Espine, mareschal des logis de ce prince, a comme il parloit dessus la muraille : ce Ouvrez à vostre ci maistre. » Le gentilhomme, qui sçavoità qui appartc-

a noit Chasteauneuf, entra en une grande peur, et Aubi- <( gné luy fit prendre un chemin esgaré pour se sauver et « ne retourner de trois jours chez luy. »

Ces détails sont empruntés aux Mémoires de d'Auhigné; mais si l'on vent avoir un tableau complet des personnages, des caractères et des événements, il faut lire l'admirable relation qu'il donne, dans son Histoire Universelle, des circonstances intimes qui précédèrent cette odyssée aventureuse. C'est là qu'il faut assister à ces scènes de haute comédie entre la reine mère, qui veille nuit et jour sur le dernier des princes resté en cage, « sur ce gendre dont elle soupçonnoit le vigoureux esprit et le corps laborieux » , et entre le roi de Navarre combattu entre ses instincts généreux et ses instincts galants, ses devoirs et ses plaisirs, gagnant « par sa courtoisie et agréable conversation » ses gardiens les plus farouches, et s'en faisant des espions; projetant le soir un coup hardi, et le lendemain s'endormant aux amourettes « que la royne mesme suscitoit, aiant de long- « temps reconnu que c'estoit la partie la plus tendre de « ce prince. » Il faut lire cette admirable scène où d'Aubigné et Armagnac, les deux fidèles au franc parler, entendant le roi de Navarre soupirer et murmurer sous ses rideaux le psaume 88, « au couplet qui desplore l'esloi- ((gnement des fidelles amis, » se pressent mutuellement, prennent ce temps pour parler hardiment, et menacent le roi de l'abandonner s'il persiste à s'abandonner luimême. Écoutez ce ferme discours de d'Aubigné.

« Sire, est-il donc vrai que l'esprit de Dieu travaille « et habite encore en vous ? vous souspirez à Dieu pour

« l'absence de vos amis et fidelles serviteurs, et en mesme atemps, ils sont ensemble souspirants pour la vostre et « travaillans à vostre liberté. Mais vous n'avez que des (; larmes aux yeux, et eux les armes aux mains. Ils comte battent vos ennemis, et vous les servez; ils les remce plissent de craintes véritables, et vous les courtisez a par des espérances fausses; ils ne craignent que Dieu, « vous une femme, devant laquelle vous joignez les mains « quand vos amis ont le poing fermé ; ils sont à cheval, et « vous à genoux. Voilà Monsieur, chef de ceux qui ont « gardé votre berceau, et qui ne prennent pas à grand « plaisir de travailler sous les auspices de celuy qui a ses « autels à contrepoil des leurs. Quel esprit d'estourdisa sèment vous a fait choisir d'estre vallet ici au lieu « d'estre'le maître là; le mépris des méprisés, où vous a seriez le premier de tous ceux qu'on redoute? N'estesa vous point las de vous cacher derrière vous-mesme, si « le cacher étoit permis à un prince nai comme vous ?.. . » D'Aubigné n'épargna rien de ce qui pouvait ajouter à l'effet de ces mâles paroles : ni les malins propos du roi aux dames ; ni la déception de cette lieutenance générale du royaume, qui de promesse avait passé en risée, ni les menées équivoques de la reine de Navarre (que d'Àubigné n'aime pas, et qui le lui rendait bien), qui préférant à tout son frère bien-aimé, trahissait en sa faveur la cause même de son mari, échauffant le roi contre lui, lui prêtant l'accusation de vices infâmes ; tandis que, d'un autre côté, elle faisait soigneusement rapporter à son mari par madame de Sauvesles récriminations du roi. Elle avait fait savoir au roi de Navarre, par son médecin Saint-

Ponts ces deux choses, à savoir « qu'on l'avoit essaie pour travailler à l'empoisonner, » l'autre que le titre de protecteur des églises n'appartenait pointa Monsieur, a Toutes a ces choses, dit d'Aubigné, préparent l'âme de ce prince à « respudier les délices, et son cœur à espouser les dan- « gers. » Le projet d'une fuite qui sera sa plus belle vengeance fermente et s'aigrit dans son âme. Fervacques et Lavardin, mécontents de la cour, lui font des offres de services. On se promène pour conférer en liberté « en un « coche fermé des deux costés par les rues de Paris. » A la fin de ces propos, d'Aubigné, à qui son maître a demandé ses étrennes, lui donne un bouquet d'olive, de laurier et de cyprès avec un sonnet qui peut se traduire par cette fière devise : « Seare paix, vaincre bien ou mou- « rir en honneur. » On se réunit au logis de Fervacques, à la Cousture-Sainte-Catherine, pour arrêter les derniers préparatifs de l'évasion. On s'enferme à sept, et on se fait serment de « ne se point desdire, par quelque caresse qui « se présentast, et d'estre ennemis jusques à la mort de « quiconque decelloit l'entreprise. Cela prononcé, le roi « de Navarre les baisa tous dix à la joue et eux à lui à la « main droitte. »

Fervacques, le Judas de ce petit conciliabule, trahissait déjà dans son cœur. Le lendemain au soir, d'Aubigné surprenait Fervacques suspendu à l'oreille du roi et lui révélant le complot. Mais il était trop tard. Henri de Navarre, la veille, jouant toujours au bonhomme, avait si naïvement affiché le désir et l'espérance d'être lieutenant général du royaume, que le tenant pour pris au lacet de cette vaine ambition, Guise et la reine mère se frottaient

les mains de joie de le garder pour dupe. Aussi la chasse à Senlis, qui devait être contre-mandée, ne leur donnapas le moindre ombrage, et ils laissèrent le roi partir, après qu'il eut pris lui-même son congé, botté et le fouet à la main. Quand la trame fut dévoilée à Henri III, on mit le prévôt des marchands en campagne, les portes de la ville furent consignées, les écuyers de service jetés à toute bride sur la route de Senlis. Mais déjà Roquelaure et d'Aubigné avaient décampé, brûlant la route, rencontré et prévenu le roi qui s'avançait aux faubourgs de Senlis accompagné de ses deux geôliers Saint-Martin et Spalungue, lieutenant des gardes . Ses amis voulurent les tuer. Lui, plus avisé, les renvoie et s'en sert pour retarder les poursuites du roi. Il donna le change à Saint-Martin, lancé le premier à porter au roi de captieux bonjours, et des offres de venir Je rejoindre, pour démentir ses ennemis. Il fit semblant de se loger et de vouloir ouïr des comédiens passant par là. Quelque temps après, il appelle Spalungue,etl'envoie au roi, toujours avec de décevantes assurances. Saint-Martin arrive au lever du roi le lendemain matin et le tient en confiance ; Spalungue s'égare vers Saint-Maur et n'arrive qu'à l'après-dînée. Catherine flaire la fraude. Mais quand, au soleil couchant, on se prépara à cerner les chemins, Henri avait déjà près de vingt-quatre heures d'avance. Il avait « traversé les forêts par une nuit très-obscure et fort glaceuse. Il avoit passé l'eau au point du jour à une lieue de Poissy, percé un grand païs de Beausse tout semé de chevau-légers, repu deux heures à Châteauneuf, et le surlendemain, de bonne heure, il étoit dans Alençon. »

A ces détails précis et émouvants, L'Estoille ajoute quelques traits de caractère qui complètent la physionomie morale du Béarnais, éclairée, pour la première fois, dans son vrai jour. Il nous montre Henri, le jour qu'il partit de Paris, qui était le premier jour de la foire de Saint- Germain, y allant tout botté avec M. de Guise, à qui il fait des caresses extraordinaires, et qu'il prétend emmener de force à la chasse avec lui. Insistance habile, puisque le duc se méfie et refuse. Deux jours avant son évasion, le bruit ayant couru de sa fuite, parce qu'il n'avait pas couché à Paris, il va trouver tout botté le roi et la reine à la Sainte-Chapelle et les salue de ces mots : « Je vous ramène celui dont vous étiez tout en peine. »

Comment se méfier avec un comédien de cette force-là ? Le génie gascon a vaincu le génie italien. Les Gascons vont gouverner la France.

« Un gentilhomme des siens, ditL'Estoille, m'a dit que « ce roy, depuis son partement de Senlis jusqu'à la ri- « vière de Loire, ne dit mot, mais que, l'ayant passée, il « jetta un grand soupir et dit : Loué soit Dieu ! qui m'a a délivré ; on a fait mourir la reyne ma mère à Paris, on « y a tué M. l'amiral, et tous nos meilleurs serviteurs, a on n'avoit pas envie de me mieux faire, si Dieu ne « m'avoit gardé (1) ; je n'y retourne plus, si on ne m'y « traisne. » «Puis çossant à sa manière accoutumée : « Je « n'ay, ajouta-t-il, regret que pour deux choses que j'ay

(1) Selon Dreux du Radier, ce qui décida Henri IV à fuir, c'est qu'il fut averti par M. de Sauves qu'on avoit résolu de rappeler le duc d'Alenqon à la cour, et de se saisir du roi de Navarre, après le retour du duc.

«laissées à Paris, la messe et ma femme; toutes fois a pour la messe, j'essayeroy de m'en passer; mais pour « ma femme, je ne puis et la veux ravoir. »

La pauvre Marguerite, qui n'en pouvait mais, paya pour tout le monde. Elle paya pour son frère le duc d'Alençon, auquel il avait fallu dépêcher, presque suppliante, la reine mère elle-même. Elle paya pour son mari, qui échappait pour jamais aux liens qui seuls garantissaient la sécurité royale ; elle paya pour Fervacques, tardif dénonciateur du complot, auquel le roi n'en sut pas le moindre gré, et qu'il voulait tout simplement faire pendre, comme un double traître qu'il était. Fervacques, prévenu par Crillon, se sauva auprès de Henri de Navarre, qui n'avait pas le loisir d'être si scrupuleux et reçut lé renégat repentant parmi ses compagnons, malgré les murmures et les œillades de dogue hérissé de l'implacable d'Aubigné.

Furieux jusqu'au délire de toutes ces évasions humiliantes, Henri III, « jetant feu contre sa sœur, eust faict, « dans sa colère, exécuter contre sa vie quelque cruauté, « s'iln'eust esté retenu de la royne sa mère. » On se borna à lui donner des gardes, pour l'empêcher de suivre le roi son mari ou de communiquer avec lui. Henri fut moins modéré vis-à-vis de tout ce qui pouvait tenir à Marguerite. Excité par du Guast, ne pouvant frapper sa sœur, il songea à la frapper au moins dans la personne de ses serviteurs et de ses amis. « Il envoya des gens à la maison « de Chastellas, cousin de Thorigny, pour, soubs ombre « de la prendre pour l'amener au roy, la noyer en une h rivière qui estoit près de là. » Cet ordre barbare eût été

exécuté sans la rencontre fortuite, par un serviteur échappé de la maison au pillage, de La Ferté et Aventigny, tous deux chambellans du ducd'Alençon, qui l'ailaient rejoindre avec deux cents chevaux. Ils délivrèrent la victime et dispersèrent les ravisseurs. Puis, ils la conduisirent, ainsi miraculeusement arrachée à un danger pressant, au duc d'Alencon, qui lui fît excellent accueil, aussi bien qu'à son cousin.

Pendant cette longue captivité de Marguerite, dont le brave Crillon osa seul braver la consigne, pour consoler la prisonnière, le roi de Navarre était arrivé en son gouvernement, où des amis lui représentèrent qu'il devait tout faire pour regagner à sa cause une femme habile, dévouée et injustement offensée. «Il fust aisé à persuader « en cela, estant esloigné de sa Circé, madame de Sauves, « et ses charmes ayant perdu, par l'absence, leur force..., «il m'escrivit une très-honneste lettre, où il me prioit ce d'oublier tout qui s'estoit passé entre nous, et croire « qu'il me vouloit aimer et me le faire paroistre plus qu'il « ne Pavoit jamais faict; me commandant aussy le tenir « adverty de Testât des affaires qui se passoient où j'es- « tois, de mon estât et de celuy de mon frère ; car ils « estoient esloignez, bien qu'unis d'intelligence , mon « frère estant vers la Champaigne, et le roy mon mary en «Gascogne. Je reçus cette lettre estant encore captive, « qui m'apporta beaucoup de consolation et soulagement « et ne manquoy depuis (bien que les gardes eussent « charge de ne me laisser esciïre) aydée de la nécessité, « mère de l'invention, de luy faire tenir souvent de mes « lettres, n

Ainsi était déjouée la prévoyance de Catherine de Médicis et du roi, qui n'avaient mis Marguerite en charte privée que pour empêcher le commerce épistolaire avec son frère et son mari; c'était l'excuse qu'on lui avait donnée de cette mise en surveillance. Marguerite objectant à sa mère que le roi son mari, depuis le congé donné à Chavigny, ne lui avait plus parlé, ne l'avait pas même vue durant sa maladie, et même était parti sans lui dire adieu, Catherine, en femme qui connaît le cœur humain, lui avait répondu : « Ce sont petites querelles de mary à ce femme; mais on sçait bien qu'avec douces lettres, il « vous regaignera le cœur, et que, s'il vous mande l'aller « trouver, vous irez, ce que le roy mon fils ne veult <( pas. ))

La reine mère, ayant essayé d'aller seule négocier la paix auprès de son fils rebelle, en fut assez mal reçue, et dut revenir à Paris chercher Marguerite, seule médiatrice irrésistible, dont la présence était inflexiblement réclamée par le duc d'Alençon, et dont le roi dut se plier à demander les bons offices. Marguerite, en cette circonstance, fit preuve du meilleur naturel et donna au roi et à la cause royale des preuves de désintéressement et de dévouement qui auraient dû à jamais désarmer la haine de Henri III, si la haine désarmait jamais. La paix étant conclue, grâce à son intervention, quoique avantageuse surtout aux huguenots, elle ne demanda, pour toute grâce, que d'alJer retrouver en Gascogne son mari, qui la rappelait instamment auprès de lui. Ce congé, subordonné d'abord au retour du duc d'Alençon à la cour, fut ensuite ajourné, sous différents prétextes, et le roi n'ayant

pas tardé, sûr de son frère ou croyant l'être, à révoquer comme abusifs les avantages faits aux huguenots, on se prépara, de part et d'autre, de nouveau à la guerre.

Génissac, envoyé à la cour pour presser le départ de Marguerite, fut renvoyé au roi de Navarre avec de rudes et menaçantes paroles, le roi lui ayant répondu qu'il avait donné sa sœur à un catholique, non à un huguenot, et que si le roi de Navarre avait envie de ravoir sa femme, il n'avait qu'à se faire catholique. Marguerite, outrée , eut beau insister, supplier, pleurer, menacer ce d'aller rejoindre son mari, de quelque façon que ce fust, « au hasard de sa vie, » le roi et la reine mère, sourds à ses plaintes et à ses reproches, lui conseillèrent de quitter la cour, et de voyager hors du royaume sous prétexte de pèlerinage, de santé ou de visite à parents. Marguerite, en effet, se décida à aller aux eaux de Spa, où elle pouvait être utile à son frère, à propos de ses prétentions sur la Flandre, et où, en effet, elle lui rendit des services qui eussent été décisifs, s'il eût mieux su en profiter.

Durant cette période de 1775 à 1776, il est'permis de croire que Marguerite se dédommagea le plus qu'elle put, avec Bussy d'Amboise, des vicissitudes de la fortune et de l'ingratitude de son mari. Le duc d'Alençon était revenu à la cour, une fois la paix conclue, « avec toute « la noblesse catholique qui l'avoit assisté. Le roy, ajoute « Marguerite, le reçeust avec tout honneur, monstrant « avoir beaucoup de contentement de le revoir, et fist « bonne chère aussi à Bussy qui y estoit. » Dans sa joie

d'échapper aux embarras de la guerre civile, Henri III comblait son frère et sa sœur de caresses, renvoyait M. de Duras, envoyé par Henri de Navarre, pour ramener enfin la reine, avec la promesse de la conduire lui-même jusqu'à Poitiers, et éludait ensuite cette promesse par toutes sortes de prétextes flatteurs, comme s'il retardait le plus possible le départ de l'ornement et de la lumière de la cour.

Le commerce amoureux de Bussy et de Marguerite dut profiter de ces bonnes dispositions du roi. Du Guast n'était plus là pour contrarier les rendez-vous : le lundi 30 octobre 1775, il avait été assassiné, sur les 10 heures du soir dans sa maison, où il était couché, malade, par des hommes masqués, qui daguèrent aussi impitoyablement son valet de chambre et un de ses laquais. Marguerite appelle cette mort, qui demeura impunie, et dont elle triomphe avec une joie non déguisée, « un jugement de Dieu.» Elle passa, dans le temps, pour avoir fort aidé à ce jugement de Dieu. On prétendit, et plus d'un historien s'est fait l'écho de ce bruit, qui n'est pas cependant une certitude, qu'elle avait armé elle-même le bras de l'assassin, Guillaume du Prat, baron de Witteaux, et lui avait d'avance payé ce service en une monnaie fort usitée en ce temps-là. M. Michelet s'est fait sur ce point, sans balancer, l'écho de Varillas et de de Thou, et a arrangé sur leur thème tout un roman dont il a, comme de raison, placé dans un couvent et dans une église le lubrique dénouement. M. Michelet n'est pas homme à ménager ces bonnes fortunes-là. Pour cet historien, peu favorable aux prêtres et aux rois, c'est une

aubaine bienvenue que celle d'un scandale à deux coups (I).

Marguerite, d'ailleurs, ne jouit pas longtemps de cette heureuse sécurité que lui assuraient, comme de concert, la mort de du Guast et la faveur du roi. Le 19 août 1599, Bussy d'Amboise fut traîtreusement assassiné au château de Monsoreau, où il avait été attiré par une assignation galante de la dame du lieu, à laquelle il faisait l'amour depuis longtemps. Il se défendit avec un indomptable courage, combattit contre les assaillants, tant qu'il lui demeura à la main un tronçon d'épée, s'aida ensuite des tables et escabelles, avec lesquelles il en blessa encor trois ou quatre, jusqu'à ce qu'à la fin, accablé par le nombre, il s'élança par une fenêtre, y fut accroché par son pourpoint, et achevé à coups redoublés.

Ainsi finit en aventurier cet homme vicieux et héroïque, qui eût pu devenir un grand capitaine, « qui étoit né, « dit Marguerite, pour être la terreur de ses ennemis, la ce gloire de son maître et Y espérance de ses amis. » Elle avait d'ailleurs plus lieu, selon ces indiscrets pamphlétaires, le Divorce satirique entre autres, d'en être fière que satisfaite. Bussy passait pour être plus vaillant en guerre qu'en amour, et plus à redouter par les hommes que par les femmes. « Elle ne trouva pas son compte « avec lui, insinue le pamphlet, et l'on dit qu'il n'étoit pas « si brave dans les ruelles qu'à la tête d'un camp volant, « parce qu'il étoit incommodé d'une colique qui le prête noit d'ordinaire au moment où elle est le plus inop-

(I) La Ligue et Henri IV, p. 81.

a portune. » D'ailleurs il faisait noblement les choses, et envoyait galamment à Marguerite les vaincus qu'il avait épargnés et qui lui avaient demandé la vie, « au nom de <( la personne qu'il aimoit le mieux. » Brantôme a raconté qu'il dépêcha ainsi à Marguerite le capitaine Page, officier du régiment de Lancome, qu'il allait tuer, quand celui-ci eut l'heureuse inspiration de se recommander à la dame de ses pensées. « Bussy, frappé au cœur de ce mot, dit Brantôme, répondit : « Va donc chercher par tout « le monde la plus belle princesse et dame de l'univers, a et te jette à ses pieds et la remercie, et lui dis que « Bussy t'a sauvé la vie pour l'amour d'elle. » L'auteur ajoute : Et cela fut fait (i).

« Voulez-vous cesser d'aimer, a dit Marguerite, pos- « sédez la chose aimée. » Il est donc probable, en vertu de cette maxime un peu égoïste, qu'après avoir donné à la douleur un temps décent, et avoir confié à quelque poëte familier le soin d'embaumer, dans les vers, la mémoire adorée (V. Muses françaises, p. 370; l'Esprit de Lysis), elle prit un autre amant; ceux-ci disent Saint- Luc et ceux-là Ghanvallon. Nous aurons à y revenir. Pour Henri de Navarre, il est plus probable encore qu'il apprit la mort de Bussy, en un combat stérile, avec plus de philosophie que sa femme, et qu'il lui consacra une oraison funèbre dans le goût de celle que lui avait inspirée la mort, en semblable aventure, de Saint-Mégrin.

(1) Mémoires de Brantôme, Hommes illustres et grands capitaines français, t. II, p. 249. Le Laboureur. Additions à Castelnau, liv. VI, t. II, p. 490 etsuiv.

On rapporte qu'il dit : « Je sçay bon gré au duc de Guyse, « mon cousin, de n'avoir pu souffrir qu'un mignon de « couchette le fît c... ; c'est ainsy qu'il faudroit accousa trer tous ces petits galands de la cour qui se meslent « d'approcher les princesses pour les muguetter et leur a faire l'amour (i). »

Plus heureux que sa sœur dans ses amours, le duc d'Alençon, après avoir traité avec la cour, le 10 mai, n'eut pas de cesse qu'il n'eût renoué avec madame de Sauves, et il y parvint. Débarrassé de la gênante concurrence du roi de Navarre, il dut mieux faire ses affaires. Marguerite le donne à entendre, à cet endroit de ses Mémoires où elle raconte une scène entre le roi et son frère, le roi toujours jaloux, le frère toujours mécontent, dans laquelle Henri III, perdant toute mesure, s'abaisse jusqu'à fouiller lui-même dans les coffres et les papiers du rebelle, a Le roy, entrant en ceste furie, commença à le « gourmander et luy dire qu'il ne cesseroit jamais d'ena treprendre contre son estât, et qu'il lui apprendroit « ce que c'est que de s'attaquer à son roy. Sur cela, il « commande à ses orchers d'emporter ses coffres hors a de là, et de tirer ses valets de chambre hors de la a chambre. Il fouille luy-mesme le lict de son frère, a pour voir s'il y trouveroit quelques papiers. Mon frère, « ayant une lettre de madame de Sauves, qu'il avoit re- « eue ce soir-là, la prend à la main pour empescher que « l'on ne la vist. Le roy s'efforce de la luy oster; luy « n'y résistant et le priant à mains joinctes de ne la point

(1) L'Estoille.

« voir, cela en donne plus d'envie au roy, croyant que « ce papier seroit assez suffisant pour faire le procès à a mon frère. Enfin, l'ayant ouverte, en la présence de la <( royne, ma mère, ils restèrent aussi confus que Caton, « quand, ayant contrainct César dans le sénat de monsa trer le papier qui luy avoit esté apporté, disant que « c'estoit chose qui importoit au bien de la République, a il luy fist voir que c'estoit une lettre d'amour de la « sœur du mesme Caton, s'adressant à César. »

Ceci se passait en 1578. Le vendredi 14 janvier, le duc d'Alençon qui, à la suite de cette scène, avait été constitué prisonnier, parvint à échapper à cette captivité, que sa sœur avait voulu partager avec lui, et à gagner la Flandre .

On sait qu'il mourut le 10 juin 1584. Madame de Sauves ne paraît pas avoir gardé à l'absent une bien rigoureuse fidélité (1 ) . Nous retrouvons son nom , néanmoins , dans une de ces lettres où Marguerite envoyait à son mari la petite chronique de la cour (2). Elle y parle maintenant sans trop de dépit, mais non pas sans malice, de son ancienne rivale. « Puisque, pour ne vous rendre mes lettres d'une

(1) Madame de Sauves accompagna, avec Dayeile, Catherine de Médicis dans son long voyage en Gascogne. Peut-être essaya-t-elle de ranimer la flamme assoupie au cœur d'Henri de Navarre. Ses efforts furent sans doute vains, et échouèrent devant la concurrence des attraits plus jeunes, plus vifs et plus frais de la Cypriote. Marguerite ne parle pas d'elle, et ce dédain atteste sa défaite. C'est d'Aubigné qui nous apprend sa présence à la cour de Nérac, en 1578. « Catherine, dit-il, avoit exprès pour son gendre la dame de « Sauves et Dayeile, Cypriote, celles-là mesmes q-ii l'avoient retenu « autres fois aux prisons de la cour. » (Histoire, p. 370.)

(2) Lettre de Marguerite au roi de Navarre (1582).

« longueur trop ennuyeuse, vous m'avez commandé de « faire comme les grossiers, qui vendent de toutes mar- « chandises, je vous diray de toutes sortes de nouvelles. « La Vernée et Setanaie (deux filles d'honneur de Cathea rine) ont, à ce que Font dict, perdu leurs serviteurs ; le « premier n'aime que sa femme, le second est à madame « de Sauves. Il l'est venu voir à Chenonceaux et y a esté « deux jours caché; mais ce n'a esté si finement que la « royne ne l'ait sçeu et ait voulu faire croire que c'estoit « pour notre tante; personne ne luy a contredict. Je vous « laisse à penser en quel estât l'on s'est réduict de servir a de couverture à cela. Elle me faict pitié, mais de se- « cours il ne faut pas que personne que vous en attende « de moy. Le lendemain qu'il est party, sa maistresse a « feint d'estre malade et est allée à Paris. Elle m'apro- « mis de vous faire de hons offices, et Setanaie aussi aua tant qu'elle pourra. »

Quel est ce mystérieux amant auquel Marguerite fait allusion; et qui, en 1782, possédait les bonnes grâces de l'ancienne maîtresse de Henri de Navarre? Il serait possible que ce fût le duc d'Alençon, revenu à la cour; il est plus probable qu'il s'agit du duc de Guise, qui , depuis cette époque jusqu'à sa mort, passa pour un des poursuivants favorisés de cette femme au cœur infatigable. Ce qu'il y a de certain, c'est que madame de Sauves, qui, depuis le 18 octobre 1584, était remariée à François de la Trémoille, premier marquis de Noirmoutier, fut la dernière femme qu'aima le Balafré, et qu'il sortait de ses bras, lorsqu'il fut assassiné àBlois. Les auteurs spéciaux font mourir M. de Sauves en 1579. Comment se fait-il que dans les

dépêches des ambassadeurs de Savoie à la cour de France, citées par M. Michelet dans les Pièces Justificatives de son livre intitulé : La Ligue et Henri IV (1), nous lisions, sous la date du 20 février 1586, ces mots : « Guise va toujours « à pied au milieu de ses gentilshommes à cheval. M. de a Sauves a dit que si Guise se hasardoit à s'accoutumer a avec sa femme, il le feroit mourir sans respect. » Que veut dire ceci? M. de Sauves est-il un lapsus de l'ambassadeur ou du traducteur; l'ambassadeur continuant toujours d'appeler, par habitude : madame de Sauves, celle qui était déjà madame de Noirmoutier, ou le traducteur traduisant à tort par : M. de Sauves, le nom non indiqué du mari de celle qui fut madame de Sauves? La chose, au surplus, ne vaut pas la peine qu'on s'y arrête, rien ne prouvant, d'ailleurs, que M. de Sauves se soit donné la peine de ressusciter, lui si commode pendant sa vie, pour chercher noise aux amants de sa femme. Dans ces mêmes dépêches, nous lisons encore, à la date du 11 septembre 1786, ces mots, témoignage delà persistance des relations du duc de Guise avec madame de Noirmoutier : « Guise en vient à nonchaloir, reprend ses amours avec a madame de Sauves. »

Ces amours l'ensorcelèrent si bien, qu'elles le perdirent sans doute. A ces baisers amollissants, Guise, au moment même de ce duel de la Ligue, qui exigeait impérieusement toutes ses forces d'esprit et de corps, épuisa sa vigueur morale, émoussa l'acuité de son vif esprit.

(1) Pages 482, 4S3.

a Avec une telle cour et de tels amis, » dit un historien auquel une sorte de divination donne parfois, sur les faits et les caractères, des vues pénétrantes, « Guise ne « se sentait pas bien et n'était pas son propre ami. Il ta- « chait d'oublier. Il ne buvait pas ; il cherchait une autre « ivresse, qui n'est pas moins funeste. Il prenait par der- « rière, mais sans trop de mystères, les distractions mon- « daines, qui ne se présentaient que trop. Les dames, a toujours tendres pour l'homme du jour, avaient trop « de bontés pour lui. A son néant moral s'ajoutaient les a fatigues de ses campagnes nocturnes, souvent des défi faillances. Comme d'autres beaux de l'époque, il por- « tait sur lui un drageoir, pour prendre quelque chose et (i se raffermir le cœur, quand ces faiblesses le pre- « naient (l).

a La grande affaire à ce moment (dont il n'entretenait « pas son conseil), c'était madame de Noirmoutier, nouvelle et charmante aventure, dont il était enveloppé. « Cela l'enracinait à Blois et à ce fatal château. Il « voyait fort bien chaque jour qu'il fallait s'en aller, et « plus tôt que plus tard ; chaque nuit, il disait : « Pas en- « core »....

« En un moment, il lui vint jusqu'à cinq avis. Et

« il était déjà couché (chez sa maîtresse) qu'il lui en vea nait encore. « Cène serait jamais fini, dit-il, si on vou- « lait faire attention à tout cela. » Il fourra le dernier

(1) Tant légitimes qu'illégitimes. On sait que la duchesse de Guise, au moment de l'assassinat de son mari, était dans une grossesse avancée.

(( sous le chevet et renvoya l'avertisseur : « Dormons, et « allez-vous coucher. » Il faisait ainsi le brave pour rasce surer sa clame, ne pas gâter sa nuit d'adieux. Au souper, « il avait été (comme parfois on l'est devant les femmes) « insolemment audacieux, rejetant sous la table un des « billets mystérieux où il avait écrit : a On n'oseroit » (1).

On osa, et Henri de Guise épuisé, étonné, tomba sous le poignard, avec le courage stupide et muet du taureau dans l'arène.

Madame de Noirmoutier, à ce moment, avait trentehuit ans. C'était l'heure de la retraite, c'est-à-dire de la dévotion, ou de l'intrigue. Quel parti prit-elle, après avoir clos, par cet épisode tragique, la comédie galante de ses belles années? Peut-être tous les deux à la fois. Toujours est-il qu'il n'est plus question d'elle. Pour varier, peutêtre aussi, s'avisa-t-elle d'aimer son second mari, et de le prendre au mot. On a vu de ces palinodies. Cette seconde union ne fut pas stérile, comme la première. Elle eut, en 1586, un fils unique, Louis Ier de la Tremoille, qui mourut âgé de vingt-sept ans, le 4 septembre 1613. Elle avait d'ailleurs conservé, avec le souvenir du roi de Navarre, cette espèce d'intérêt que ressentent les femmes galantes pour leurs anciens amants. Ge sentiment l'engagea à faire entendre à Sully, dans un entretien qu'il eut avec elle et madame d'Usez, en 1587, quelque temps avant la bataille de Coutras, qu'il ne devait faire aucun fond sur les promesses de la cour, qu'on ne cherchait qu'à amuser le roi de Navarre, et que ce prince n'avait d'autre

(1) La Ligue et Henri IV, p. 288, 289, 291.

parti à prendre que celui de la lutte et de la victoire (1). Ce bon et loyal conseil est comme le grain odorant : il suffit à parfumer cette équivoque mémoire.

MADEMOISELLE DE TIGNONVILLE (loTfi).

Mademoiselle de Tignonville, la petite Tignonville (1), comme l'appelle, avec sa familiarité militaire, d'Aubigné qui ne devait pas l'aimer, à cause de sa disgrâce dont elle fut l'involontaire cause, était fille de madame de Tignonville, gouvernante de Madame, sœur du roi de Navarre. C'est tout ce qu'il est permis d'en dire, pour ne pas tomber dans les erreurs généalogiques de Dreux du Radier. Le personnage étant d'ailleurs tout à fait secondaire, il suffit d'éviter sa bévue, sans prendre la peine de la discuter.

Mademoiselle de Tignonville eut le dangereux bonneur d'éveiller la première, dès son retour dans ses États, le cœur d'un prince qui consacrait à l'amour tout le temps qu'il ne donnait pas aux affaires. Henri, grand amateur de fruits verts, ne put voir impunément cette beauté à peine épanouie. Il ne parvint pas néanmoins du premier coup à en cueillir la fleur, et dut invoquer, contre les rigueurs de la tentante pudibonde, les bons

(1) Sully, édit. de 1814, t. I, p. 17G et 17T.

(2) Confession de Sancy, liv. I, chap. v.

offices de d'Aubigné, qui refusa net de tenir cette échelle-là.

« De là, dit-il dans ses Mémoires, le roy de Navarre «fît son voyage en Gascongne... Sur ce point, estants « commencées les amours du jeune roy et de la jeune « Tignonville (1) qui, tant quelle fut fille, résista vertueu- « sèment, le roy vouloit y employer Aubigné, ayant posé a pour chose seure que rien ne luy estoit impossible. « Gelui-cy, assez vicieux en grandes choses, et qui peut a être n'eust refusé ce service par caprice à un sien com- « paignon, se banda tellement contre le nom et l'effect de (c m... qu'il nommoit vice de basace (besace), que les cacc resses desmesurées de son maistre ou les infinies sup- « plications, jusques à joindre les mains devant luy à « genoux, ne le peurent esmouvoir. »

Henri essaya en vain delà menace comme de la prière. En vain il feignit de prendre parti pour Fervacques, le rival et l'ennemi de d'Aubigné, pour le rendre plus souple par intérêt. En vain profita-t-il d'une occasion dans laquelle il avait failli tirer l'épée contre des batteurs de

(1) Suivant M. Berger de Xivrey, l'excellent et regrettable éditeur et annotateur des Lettres missives, cette àme écrite de Henri IV, Jeanne du Monceau de Tignonville était fille de Lancelot du Monceau, seigneur de Tignonville, et de Marguerite de Selves. Elle épousa, en 1581, François-Léon-Charles, baron de Pardaillan, comte de Pangeas, conseiller d'État, chambellan ordinaire du roi, chevalier de son ordre, capitaine de cinquante hommes d'armes de ses ordonnances, mestre de camp du régiment de Guienne, gouverneur de l'Armagnac. C'est celui que Madame, sœur du roi, dont sa femme était dame d'honneur, appelle quelque part, selon Sully, « ce gros buffle de Pangeas. »

pavé, et où d'Aubigné s'était jeté aussitôt en avant, parant les coups, et protégea son maître, pour faire accroire malicieusement que d'Aubigné était son compagnon de bonnes fortunes nocturnes; d'Aubigné fut inflexible. Ce métier de Mercure galant ne lui allait pas. Le rouge lui montait au visage, à l'idée de certains services qu'un prince peut vous demander. Il n'était pas né avec un tempérament de chambellan, et s'entendait mieux à tenir l'épée que le bougeoir. Le roi de Navarre supporta mal cette indomptable et incorruptible susceptibilité. « La « malice, dit le rude et fidèle serviteur, le poussoit à lui a faire toutes sortes de querelles, à lui empêcher tout « payement, et mesme à lui garder ses habillements, « pour le réduire à nécessité. »

Aussi opiniâtre que d'Aubigné, mais moins désintéressée, la jeune Tignonville persista à attendre du mariage le droit d'avoir un amant, et conserva sa réputation pour la mieux compromettre. La baronne de Pangeas répara (aux dépens du baron), les torts de mademoiselle de Tignonville, les répara même avec excès, s'il faut conclure du peu de traces qui nous restent de ces amours, sans doute bientôt étouffées par la satiété, àleur brièveté. Nous ne connaissons pas d'autres témoignages de cette fugitive passion, que quelques lignes de Sully et de la Beaumelle(l).

« On ne put convenir que d'une trêve, dit Sully, pen- « dant laquelle le roi de Navarre alla en Béarn, voir la

(i) Mémoires pour servir à l'histoire de madame de Maintenon, . I,p. 21.

« princesse, sa sœur, ou plutôt la jeune Tignonville « dont il étoit amoureux. Il me permit de l'accompa- <( gner (1). » «

Voilà tout ce que nous savons, le reste se devine.

DAYELLLE (l578).

La captivité du duc d'Alençon, adoucie, embellie par les charmes de cette conversation élégante de Marguerite, de ses soins délicats, futbientôt abrégée par l'influence de Catherine, dont la politique paraît avoir consisté uniquement à se rendre indispensable, en brouillant et en réconciliant tour à tour les deux frères ennemis, et par la peur inquiète que Henri III, abandonné à lui-même, avait de sa propre énergie, comme ces poltrons qui s'effrayent de l'ombre qui les a grandis. Mais cette fois, le duc d'Alençon, profondément ulcéré, et sentant bien que sa sécurité, toujours suspendue au fil d'une intrigue de cour, dépendait d'une éclatante démonstration, suivie d'un arrangement définitif, résolut d'échapper àjamais à des ennuis et à des dangers, qui, naissant d'une situation demeurée la même, se renouvelaient et s'aggravaient fatalement. Il fallait àsa tête une couronne pour l'assurer sur ses épaules. Tant qu'il demeurerait simple prince du sang, il demeurerait brouillé, il le sentait, avec le roi. Cette couronne pré-

(1) Mémoires, édit. d'Amable Coste, t. I, liv. I, p. 72.

servatrice, il devait la chercher tour à tour en Angleterre, où il se flatta de partager le trône et le lit d'Elisabeth, et enFlandre, où d'impatients amis n'attendaient qu'un chef, pour essayer de secouer le joug alourdi de la domination espagnole. La confidente discrète et la complice active de ces projets d'évasion, ce fut encore Marguerite. Elle poussa l'abnégation jusqu'à se faire, devant des soupçons trop légitimes exprimés par sa mère, sa caution, et à répondre de lui sur sa vie. Peu d'instants après, cette fière et intrépide femme, aidée de trois de ses femmes et d'un valet affidé, soutenait et déroulait lentement la corde par le moyen de laquelle le duc d'Alençon, Simier etCangé, plus tremblants qu'elle, se faisaient successivement descendre dans le fossé et de là gagnaient, heureusement l'abbave Sainte-Geneviève. Là, Bussv les attendait, et avait pratiqué dans un mur, de concert avec l'abbé, une brèche par laquelle ils gagnèrent la campagne (14 janvier 1578). Certes, c'était une amitié bien rare, bien étonnante, en ces temps frivoles et égoïstes, que celle dont Marguerite redoublait ainsi les preuves en toute occasion. Et on comprend l'étonnement qu'elle dut inspirer aux contemporains, qui, autorisés jusqu'à un certain point au soupçon, par de nombreux exemples de corruption universelle et d'infamie domestique, ne trouvèrent qu'à calomnier ce sentiment qu'ils ne pouvaient comprendre. En J 577, Marguerite, sous prétexte d'accompagner la princesse de la Roche-sur-Yon,auxeauxdeSpa, et d'achever de s'y guérir des suites d'un érésipèle au bras, avait fait enFlandre un long voyage politique et galant, et avait secondé d'une façon décisive l'ambitieuse candidature de son frère. Les

services signalés qu'elle lui avait rendus en cette occasion, et dont elle parle elle-même avec une modestie charmante, qui n'a d'enthousiasme que pour le but du voyage, et en dissimule les résultats, n'étaient pas sortis de la mémoire et de l'admiration des contemporains, qu'elle y ajoutait une marque de dévouement presque héroïque. Il est impossible de douter d'un attachement qui cherche et trouve sans cesse les expressions les plus exaltées, par exemple : « La souvenance de mon frère ne me a partant jamais de l'esprit, pour n'affectionner rien tant « que lui ; » et dont le duc d'Àlençon était assez sûr pour dire, avec une sorte de naïf égoïsme : « Je m'assure qu'elle a aimera mieux se captiver avec moi, que de vivre libre « sans moi. » Comment la licencieuse imagination des chroniqueurs du temps ne se fût-elle pas offusquée de cette intimité suspecte, «.de ces particuliers sans fin», comme dira plus tard Saint-Simon, de cette union de cœur et d'esprit qui s'exprime, par la bouche de Marguerite même, en des termes dont l'ardeur mystique enivre et trouble encore la pensée?

A son retour, le duc s'était empressé d'aller en poste la rejoindre à la Fère « qui fust, dit Marguerite, un des a grands contentements que j'aye jamais receus de voir « personne chez moy que j'aimois et honorois tant; où je a mis en peine de luy donner tous les plaisirs que j e pensois « luy pouvoir rendre ce séjour agréable; ce qui estoit si « bien receu de luy, qu'il eust volontiers dict, comme

« saint Pierre : « Faisons icy nos tabernacles. » La

« tranquillité de nostre cour, auprès de l'agitation de « l'aultre d'où il partoit, luy rendoit tous les plaisirs qu'il

« y recepvoitsi doux, qu'à touste heure, il ne se pouvoit « empescher de me dire : « 0 ma royne, qu'il faict a bon avec vous ! Mon Dieu, cette compagnie est un paa radis comblé de toutes sortes de délices n

Ainsi s'étaient écoulés près de deux mois, qui avaient paru longs à la médisance publique, mais « qui ne feurent « aux intéressés, en cet heureux estât, que deux petits « jours. »

Quoi qu'il en soit de ces problèmes et de ces mystères irritants qui attirent et rebutent la curiosité du moraliste, mais que l'historien ne peut qu'effleurer, une chose est certaine, c'est que Marguerite ne pouvait s'empêcher de s'occuper un peu de son mari, sous peine d'être accusée de trop s'occuper de son frère. La reine mère et Henri III lui-même semblent avoir senti la nécessité délicate de cette diversion, à laquelle, d'ailleurs, le politique trouvait son compte comme les convenances, et enfin, le samedi 2 août 1578 , « la royne de Xavarre , dit l'Estoille , « partit du chasteau d'Olinville pour prendre le chemin a de Gascongne, vers le roy son mary ; et l'accompagnent « la royne, sa mère, le cardinal de Bourbon, le duc de « Montpensier, et messire Gui du Faur, sieur de Pvbrac, président de la Cour.)) Après les mots : «Le roy son mary,» L'Estoile avait ajouté, dit l'éditeur, la ligne suivante, qu'il a postérieurement effacée : « à son grand regret et corps « défendant, selon le bruict tout commun. » Au moment de cette séparation, Henri III accabla sa sœur de prévenances, de caresses, de présents, cherchant à la dédommager en un jour de tout le passé, et à l'arracher par un effort décisif à cette alliance avec le duc d'Alençon, qui

l'inquiétait toujours, et fut certainementun des plus grands chagrins de son existence, un des soucis rongeurs de sa vie. Il n'obtint de Marguerite que de vagues assurances de respect, d'amitié, de fidélité, et ne put lui refuser la grâce qu'elle sollicita d'aller dire adieu à son trop cher Alençon.

Le cortège royal se dirigea pompeusement vers la Guienne, rapprochant l'un de l'autre deux époux qui n'étaient pas, quoiqu'en dise L'Estoille, trop fâchés de se voir, ne fût-ce que par curiosité. Assurés d'ailleurs, par l'expériencedu passé, d'une mutuelle indulgence et de réciproques concessions, ils pouvaient sans appréhension entretenir, chacun de leur côté, des espérances consolantes. Marguerite songeait déjà peut-être aux nouvelles transformations de son inconstant idéal, à ce Turenne, à ce Saint-Luc, à ce Chanvallon, qui lui fourniront tour à tour, après Guise, Entragues et Bussy, l'image toujours décevante du parfait amant. Henri, de son côté, pensait peut-être à cette belle fille d'honneur de la reine, à cette enchanteresse étrangère, cette Dayelle, miraculeusement sauvée, disait-on, du sac brutal de Chypre, et à qui Catherine avait donné, dans sa garde féminine, un poste en évidence. Déjà en 1775, il n'avait pu recevoir impunément le trait de flamme parti de ces prunelles exotiques, si habiles à décocher l'amour. Et las des charmes provinciaux de Tignonville, impatient de nouveauté, le Béarnais accourait, avec un empressement galant, au-devant de la femme et de la maîtresse également bienvenues.

Marguerite, d'ailleurs, était loin d'être un pis- aller avec son opulente beauté, sa grâce, son élégance, son

esprit. Tout cela se lisait dans la structure de cette litière, sans doute la même que celle de Flandre « faite à piliers ((doublés de velours incarnadin d'Espagne, en broderie « d'or et de soie nuée à devise, cette litière toute vitrée, a et les vitres toutes faites à devise, y ayant, ou à la douce Mure ou aux vitres, quarante devises toutes différentes a avec les mots en espagnol et en italien sur le soleil et «ses effets. »

C'est aux premiers rayons de ce soleil d'amour, apparaissant à travers les nuages de la guerre civile, qu'accourait Henri, qui joignit à la Réolle les deux reines, à qui l'on faisait partout entrée triomphale.

Catherine, en voyant son gendre, s'excusa, feignit d'être pressée, de n'être venue que pour accompagner sa fille, visiter le pays,.... 0 fine commère royale, nourrie aux bons contes de Boccace et du Pogge ! Elle y demeura dixhuit mois, pendant lesquels ses filles d'honneur ne perdirent pas leur temps. Henri devint fort amoureux de Dayelle, et M. deTurenne de La Vergne, ce dont la reine Catherine affectait de se montrer scandalisée. Marguerite, elle, ne s'en formalisait pas. Tout cela, d'ailleurs, «n'ema peschoit pas, dit la reine de Xavarre, que je ne rea ceusse beaucoup d'honneur et d'amitié du roy, qui am'en tesmoignoit aultant que j'en eusse peu désirer, « nrayant, dès le premier jour que nous arrivasmes, a conté tous les artifices que l'on luy avoit faits, pendant « qu'il estoit à la cour, pour nous mettre mal ensemble; « ce qu'il recongnoissoit bien avoir esté faict seulea ment pour rompre l'amitié de mon frère et de luy, « et pour nous ruiner tous trois ; monstrant avoir

a beaucoup de contentement que nous fussions enc semble. »

Tout alla pour le mieux, pendant ces dix-huit mois. a La royne de Navarre, dit d'Aubigné, eut bientôt dé- « rouillé les esprits et rouillé les armes. Elle apprit au a roy, son mari (Henri n'était pas si novice, ô d'Aubigné, « que d'avoir besoin d'apprendre cela!), qu'un cavalier « estoit sans âme quand il estoit sans amour; et l'exercice « qu'elle en faisoit n'estoit nullement caché, voulant par « là que la publique profession sentit quelque vertu et « que le secret fut la marque du vice. Ce prince eut bience tôt appris à caresser les serviteurs de sa femme, elle « à caresser les maîtresses du roy son mari. » Pendant ces trois ans et demi de séjour de la reine de Navarre auprès de son mari, c'est tour à tour à Nérac et à Pau que brille ou s'obscurcit la lune variée de ce bonheur indépendant et de ces irrégulières amours. Lune propice ici, lune fâcheuse là. Lune de miel à Nérac, lune rousse à Pau, « en ce petit Genève de Pau, » comme dit ironiquement Marguerite, ville intolérante, puritaine, hostile au luxe et aux belles folies, où elle rencontre sans cesse devant elle le hargneux du Pin, le pédantesque Pibrac, ou le farouche d'Aubigné. C'est de Nérac que Marguerite date, dans sa pensée, ces mystérieuses félicités, dont elle caresse encore le souvenir. C'est à Nérac, pendant les dix-huit mois de fêtes du séjour de la reine mère, puis plus tard, après les ennuis et les traverses de Pau, quand elle est parvenue à rentrer dans sa commode et joviale Gascogne, qu'elle favorisa tour à tour, selon le Divorce satyrique, Saint-Luc « qui vint souvent la voir à

« Nérac, à la faveur de la nuit, travesti de plusieurs mari nières. Mais comme il disparaissoit le soir, son absence « ramenoit son chagrin. Les Huguenots auraient eu « sujet de se plaindre, si elle n'avoit trouvé personne « parmi eux digne de l'occuper pendant quelques jours. « Le vicomte de Turenne fut le premier qui se mit sur « les rangs ; il était de bonne taille, il a voit bonne mine « et son extérieur la charma d'abord ; mais elle ne trouva « pas dans le particulier ce qu'il promettoit en public, * Aussi lui donna-t-elle son congé, parce, disoit-elle, a qu'il ressemblent aux nuages vuides, qui n'ont rien de « beau que l'apparence. Cet amant désespéré vouloit «aller se pendre dans quelque terre inconnue; et je a ne sais ce qui en seroit arrivé, si, pour l'intérêt de note tre parti, je ne l'eusse obligée à le rappeler. Elle eut « de Ja peine à s'y résoudre, parce que sa vanité lui fai- « soit espérer que le vicomte auroit le destin de l'amant « d'Anaxarette, et qu'il lui fàchoit de se voir dérober la « gloire d'avoir fait pendre un homme de ce mérite. »

Ce vicomte de Turenne était Henri de La Tour, qui fut depuis duc de Bouillon et maréchal de France, un des meilleurs et longtemps, des plus fidèles compagnons de Henri IV, qui l'appelait familièrement « ce grand desgousté » ou « Monsieur le grand pendart. » Henri III daigna prendre la peine d'écrire lui-même au roi de Navarre, pour l'avertir du commerce scandaleux de sa femme avec le vicomte de Turenne. Il espérait ainsi semer des ferments de discorde dans le parti huguenot, et profiter, suivant la coutume maternelle, de ces divisions. Devinant le dessein du roi de France, le Béarnais ne fit que rire, avec

Marguerite et Turenne lui-même, de cette sollicitude intéressée du roi à son endroit. Il n'y avait pas de quoi tant rire, car les accusations d'Henri III ne paraissent que trop fondées. Quoi qu'il en soit, Henri n'y crut pas ou feignit de n'y pas croire. Il y a d'heureuses insouciances et de nécessaires dissimulations, dans le métier de roi militant. Henri IV semble donc avoir, sincèrement ou non, fermé les yeux sur des relations qui ne lui causèrent jamais grand ombrage. Que lui importait, après tout, celui-là ou un autre ! Mieux valait encore celui-là qu'un autre. Au moins Marguerite ne dérogeait pas, ne s'encanaillait pas, comme elle ne fit que trop dans la suite. « Elle me vendit cher cette complaisance, continue l'au- « teur du Martyrologe conjugal de Henri IV. car il faite lut que je souffrisse celle qu'elle avoit pour Clermont « d'Amboise, qui l'embrassoit souvent en déshabillé sur (( la porte de sa chambre, tandis que, le soir, pour lui « donner le temps de se mettre au lit, je jouois ou je me « promenois dans ma salle avec mes officiers. On ne peut « pas être plus commode, et je connois plus d'une cote quette qui achetèrent, au poids de l'or, un mari de ce te caractère. »

Ici l'auteur s'interrompt, pour relever un peu le personnage du roi de Navarre, et lui faire expliquer les motifs de haute et fine politique qui réhabilitent, jusqu'à un certain point, satoléranee conjugale.

« Cependant, afin qu'on ne m'accuse pas de débiter « une morale singulière, pour apprivoiser les maris ja- « loux, et profiter de leur facilité, je veux bien expliquer « les raisons qui m'obligèrent à tenir une telle conduite.

a J'étois un roi sans royaume, et chef d'un parti qu'il « falloit maintenir, le plus souvent sans troupes et sans a argent pour en avoir; et quand je voyois l'orage prest « à fondre sur moi, je n'avois pour le conjurer d'autres amoyens que la soumission. Cette bonne dame, telle « qu'elle est, ne m'étoit pas inutile. Sa considération fié— « chissoit sa mère et ses frères aigris contre moi. D'un « autre côté, sa beauté m'attiroit quantité de braves que « sa facilité retenoit à mon service ; et elle auroit cru « faire tort aux intérêts de notre parti, si elle en avoit ((rebuté quelqu'un par un excès de sévérité. Jugez, a après cela, si je n'avois pas besoin de la ménager, « quoique avec ses autres minauderies elle amusast « tous ceux qui lui en contaient. Il y en eut pourtant qui « furent l'objet de sa raillerie, et je fus honoré de la con- « fldence de leur ridicule passion. Le vieux foudePibrac « fut de ce nombre. L'amour le ht son chancelier, et il « brigua cette charge pour avoir le privilège de lui écrire « les belles lettres que sa tendresse lui dictoit. et dont la « perfide se divertissoit avec moi dans le particulier (1).

Ainsi tout homme qui approchait un peu familièrement de la reine de Navarre devenait le jouet d'une sorte d'amoureuse fatalité ; il était condamné à être son amant ou à le paraître.

« Combien que cette beauté de reine fut plus divine « que humaine, disait don Juan d'Autriche, elle étoit

(1) Le vieux fou de Pibrac s'est disculpé à merveille de cette accusation dans une lettre apologétique, vraiment haute et digne, qu'on peut lire dans l'édition des Mémoires de Marguerite, donnée par la Société de l'Histoire de France.

« plus pour perdre et damner les hommes que pour les « sauver (1). »

Marguerite ne nous a pas donné tous ces détails. Mais elle n'a pu s'empêcher d'avouer que ces années de fêtes, d'intrigues, de perpétuel Décaméron, furent les plus belles de sa vie. Elle régnait alors doublement, par le rang et par la beauté, et cette double couronne rayonnait sur un visage animé par l'esprit. Rien ne manqua à ce triomphe que d'être moins court. Quand la reine mère, après avoir rétabli la paix, et, à Ja prière de Henri, remplacé en Guienne le lieutenant du roi, marquis de Yillars, par le maréchal de Biron, retourna à Paris, le roi et la reine de Navarre l'accompagnèrent jusqu'à Castelnaudary, où, prenant congé d'elle, ils s'en retournèrent à Pau en Béarn.

Là, a n'y ayant nul exercice de la religion catholique, <( l'on me permit seulement de faire dire la messe en une a petite chapelle qui n'avoit que trois ou quatre pas de « long, qui, estant fort estroicte, estoit pleine quand a nous y étions sept ou huict. »

C'est à propos de cette chapelle et de ce culte catholique, proscrit à Pau, qu'il arriva une aventure dont Marguerite se plaint avec raison, et qui fut la première goutte amère de la coupe de félicité, le premier sursaut de ce beau songe. A l'heure où l'on voulait dire la messe, on levait le pont du château, de peur que les catholiques du pays, « qui n'avoient nul exercice de reli- « gion, )> ne l'ouïssent. Le jour de la Pentecôte de 1579,

(1) Brantôme, Éloge de Marguerite.

quelques habitants de Pau, affamés de messe et de prêtre, et ne pouvant se résoudre à passer un si grand jour sans nourriture catholique, trouvèrent moyen de frauder la consigne et de se glisser humblement dans la chapelle. Découverts, ils furent arrêtés, battus en présence de la reine, et emprisonnés, le tout par ordre de Jacques Lallier, sieur du Pin , secrétaire de la main, fidèle, bourru , bon serviteur mais passionné huguenot, qui voyait de mauvais œil la galante idolâtrie dont Marguerite était l'objet, et ramollissement de cette cour de braves. Marguerite, indignée de l'affront fait à sa présence dans la chapelle, de la violation de ce double droit d'asile que ces pauvres gens, pieusement rebelles, y tenaient à là fois de Dieu et d'elle, se plaignit au roi de Xavarre, réclama la délivrance des délinquants, et à ce propos, rudement gourmée par le sieur du Pin, qui n'était guère courtisan, le renvoi de cet insolent commensal. La querelle s'envenima, et le conflit en arriva à ce point que Henri dut choisir entre sa femme et son secrétaire. Il choisit la femme, tout en regrettant le secrétaire.

La toilette et l'amour consolèrent Marguerite de l'affront de cette difficile victoire. La ville montagnarde sem ble avoir gardé encore comme un éblouissement de cette apparition de la fille des Valois, que pleurait la cour dont Brantôme a peint les regrets, a Je vis, dit-il, quasi tous les a courtisans regretter son départ , comme si une grande (( calamité leur fût tout à coup tombée sur la tête. Les uns « disoient : La cour est veuve de sa beauté ; les autres : La « cour est fort obscure, elle a perdu son soleil. D'autres « ajoutaient : Nous avions bien à faire que la Gascogne

(( nous vînt gasconner et ravir notre beauté, destinée pour « embellir la France et la cour et l'Hostel du Louvre, a Fontainebleau, et Saint-Germain et autres belles places a de nos roys, pour la loger à Pau ou à Nérac, demeures c bien dissemblantes les unes des autres. »

Marguerite essaya d'en prendre son parti, et l'admiration naïve des Béarnais l'eût assez récompensée du sacrifice, sans les sourdes intrigues et l'intolérante rudesse de cette cour huguenote, insensible à ces attraits et hostile à ces fêtes qui avaient fait à Marguerite, même à Pau, une sorte de popularité. Ceux-là, les ambitieux, les grincheux, les conseillers travaillés de gouttes ou de gravelle, les capitaines chauves aux longues moustaches blanches, tordues parles orages de trente ans de guerre, ceux-là regrettaient le temps perdu aux loisirs de cette Capoue que Marguerite portait en quelque sorte avec elle, et l'argent gaspillé aux parures et coiffures. Ceux-là, indifférents « à ses traits si beaux, à ses linéaments (( bien tirés, ses yeux transparents et si agréables qu'il « ne s'y peut rien trouver à redire , ce beau visage fondé « sur un beau corps, de la plus superbe taille qui se « puisse voir, accompagnée d'un port de déesse et d'une « grave majesté, » eussent préféré une reine simple, intrépide, féconde, et soupiraient en comparant Jeanne d'Albret, reine masculine, militaire, politique, habile au conseil, énergique au combat, à l'admirable poupée, futile, inutile, stérile, qui lui avait succédé, et infectait le patriarcal Béarn des modes italiennes de Paris, laBabylone du siècle. Superbe texte à déclamation, on peut le croire, et que les puritains et les mécontents exploitaient

sans merci. Marguerite laissait dire, et, comme le soleil, se vengeait en éblouissant ses blasphémateurs. Elle donne des fêtes, des bals, et les vieux grondeurs euxmêmes ne peuvent s'empêcher de s'attendrir et de sourire, quand elle se montre, tantôt avec sa robe de satin blanc, ornée de force clinquant et d'un peu oV incarnadin mêlé, tantôt avec la robe de velours, incarnat d'Espagne, fort chargée de clinquant, et coiffée d'un bonnet du même velours, bien di*essé de plumes et de pierreries, tantôt enfin, dans les grandes occasions, vêtue de la plus belle robe qu'on ait vue en France. Cette robe de drap d'or frisé est un chef-d'œuvre. Elle provient d'un cadeau du Grand Turc. Elle est de quinze aunes, et chaque aune a coûté cent écus. Coiffée de diamants et de plumes, le cou ceint de ses colliers de perles, Marguerite, ces jours-là, est vraiment une princesse de féerie. Et l'enchantement n'est pas moins grand, quand, descendant du nuage et consentant à plaire comme une simple mortelle, elle figure dans ces danses italiennes ou espagnoles à la mode de la cour, la Pavanne d'Espagne, le Pazzamento d'Italie, le Branle de la Torche. Parfois aussi, en s'accompagnant du luth, elle chante, de son angélique voix, des romances en beau Phœbus, qu'elle a composées elle-même.

Pendant ce temps, Dayelle s'étant éloignée, et ayant été à la cour avec Catherine de Médicis, chercher le mari qu'elle avait gagné, et qui ne lui fit point défaut (1),

(U Cette Dayelle, maîtresse passagère et fugitive, était grecque de naissance, et s'était sauvée du sac de Chypre en 157 1. Elle épousa

Henri ne trouva d'autre ressource contre l'ennui que de se mettre à rechercher Rebours.

MADEMOISELLE DE REBOURS (i 5 7 9).

Cette Rebours, dit Marguerite, «estoitune fille malice cieuse, qui ne m'aimoit point, et qui me faisoit tous les « plus mauvais offices qu'elle pouvoit en son endroit.»

Mademoiselle de Rebours, selon l'auteur des Remarques sur La Confession de Sancy, et quelques autres, était fille d'unMontabert, sieur de Rebours, gentilhomme dauphinois huguenot, massacré à la Saint-Barthélémy.

Le Laboureur dit que M. de Rebours était président de Calais. Selon MM. Guessard et L. Lalanne, annotateurs des Mémoires de Marguerite, elle était fille de Guillaume Rebours, président au parlement, qui donna lieu plus tard à ce jeu de mots rapporté par L'Estoille. « Le g samedi 16juinl590, ceux du roy tirèrent à coups perdus « sur Paris, de deux pièces qu'ils avoient posées sur le « mont des Martyrs de Montmartre ; du boulet de l'une (( desquelles fut blessé le président Rebours, qui en eust

Jean d'Hémerits, sieur de Yillers ou de Villars, gentilhomme normand. Il ne faut pas la confondre avec Victoire d'Avelle (Avala), fille d'honneur de la reine Catherine. Celle-ci était d'une famille illustre d'Espagne et épousa, en 1580, Camille de Feia, seigneur originaire de Mantoue. Le frère de notre Dayelle était gentilhomme de la chambre du duc d'Anjou (Alençon).

(( la jambe rompue... et pour ce que le dit Rebours estoit « tenu pour roïal et politique, les prédicateurs, dans leur a chaire, en faisoient une gosserie, et disoient que « les « coups que tiroient les roiaux alloient tout à rebours. »

A la date du mois de juin 1610, le même chroniqueur dit : « En ce mois, mourut à Paris de ma connaissance, mademoiselle la présidente de Rebours. » Est-ce de la femme ou de la fille du président qu'il s'agit ?

Henri IV, d'Amville, Frontenac eurent tour à tour, peut-être ensemble, part aux faveurs de cette peu inhumaine beauté. On trouve dans la Muse chasseresse de Guillaume du Sable, (folio 29 v°) un sonnet, écrit au nom et dans les intérêts de ce dit Frontenac. Voici ce curieux spécimen de la galanterie poétique du temps :

Rebours, n'éprouve tant de Frontenac la foi, Que l'épreuve à la fin ne soit pour lui mortelle. Je vois bien que son cœur te porte une amour telle Qu'impossible est qu'il vive étant privé de toi.

J'ose bien t'assurer, si tu veux croire en moi, Que jusques à la mort il te sera fidèle ; Car l'Amour l'a lié si bien à ta cordelle Qu'il faut qu'il obéisse aux édits de sa loi.

N'offense point ce Dieu; il a la même flèche Qui, en son cœur, a fait luire pareille brèche, Perçant de part en part son loyal estomac.

Donc si pour l'avenir tu veux être servie

Non pas pour quelque temps, mais pour toute la vie,

Ne change, s'il te plaît, ton humble Frontenac.

Ces choses-là nous font rire aujourd'hui. Mais alors elles faisaient rêver.

Selon Brantôme, mademoiselle de Rebours mourut à Chenonceaux, et Marguerite, qu'elle avait si cruellement offensée, s'en vengea noblement en l'entourant de soins et de pardon.

ce Rebours, une de ses filles, qui mourut à Chenon- « ceaux, lui avoit faict quelque grand desplaisir; elle ne « luy en fist plus cruel traictement, et venant à estre fort « malade, la visita, et ainsi qu'elle voulut rendre à l'âme « elle l'admonesta et puis dit : « Cette pauvre fille endure « beaucoup, mais aussi elle a faict bien du mal. Dieu lui « pardoint comme je luy pardonne. » Voylà la vengeance « et le mal qu'elle luy fist. Voylà aussi comme cette « grande reyne a esté, par sa générosité, fort lente en ses a vengeances, et a esté toute bonne (1) . »

Mademoiselle de Rebours, destinée à une mort prématurée, ne semble pas avoir joui de la bonne santé nécessaire en sa condition. Henri ne demeurait pas longtemps fidèle aux femmes cbétives, et la malingre Rebours ne tarda pas à expier, par l'abandon, les maux fâcheux qui faisaient tort à sa coquetterie, et l'obligeaient trop souvent à avoir recours au médecin, ce tiers ennemi des amants.

« En ces traverses, dit Marguerite, ayant tousjours rea cours à Dieu, il eût enfin pitié de mes larmes et pera mist que nous partissions de ce petit Genève de Pau, ou, « de bonne fortune pour moy, Rebours y demeura maa lade ; laquelle le roy mon mary perdant des yeux, per- « dist aussy d'affection, et commença à s'embarquer avec a Fosseuse, qui estoit plus belle et pour lors toute enfant

(1) Œuvres, édit. Foucault, 1823,, t. V, p. 189.

(( et toute bonne. » Le roi et la reine de Navarre se dirigeant vers Montauban, ils passèrent par Eause où, la nuit même de son arrivée, Henri tomba malade d'une grande fièvre continue, qui lui dura dix-sept jours pendant lesquels il n'eut de repos ni jour ni nuit. Marguerite, en cette occasion, se montra prévenante, attentive, dévouée. Il fallait perpétuellement changer de lit le malade endolori. Elle le veilla comme une sœur, ne quittant point son chevet, et se rendant malade elle-même pour le mieux guérir. « Je me rendis si subjecte à le servir, ne « me partant jamais d'auprès de luy, sans me deshabiller, « qu'il commença d'avoir agréable mon service et de ce s'en louer à tout le monde, et particulièrement à son ce cousin, M. de Turenne, qui me rendant office de bon « parent, me remist aussi bien auprès de lui que j'y avois ce jamois esté : félicité qui me dura l'espace de quatre ou ce cinq ans que je fus en Gascongne avec luy. »

De sorte que, lorsqu'ils arrivèrent à Nérac, leur séjour habituel, lieu de halte et de repos de ces royautés vagabondes, toujours en caravane, à cause de l'amour et parfois de la nécessité du changement, en ces temps de vicissitudes politiques et militaires, Marguerite et Henry étaient au mieux ensemble et disposés à se tout pardonner mutuellement. Marguerite ne devait pas tarder à prendre Champvallon. Henri s'attacha à mademoiselle de Fosseux.

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