MADEMOISELLE DE FOSSEUX
C'est cette Françoise de Montmorency qui est l'ombre privilégiée de la cour de Nérac. Elle en personnifie la corruption naïve et l'ingénieux raffinement, et nous fournit naturellement l'occasion d'esquisser, d'après Marguerite, la physionomie si curieuse de cet intérieur royal et de cette cour semi-italienne, semi-espagnole, semibéarnaise, où soufflent tour à tour toutes ces influences, et où l'on trouve, à n'avoir que l'embarras du choix, des types et des exemples de rodomontade castillane, de fourberie florentine et de jovialité gasconne. Avant donc de poser les figures, plaçons les fonds et disposons le cadre convenable à nos portraits. Marguerite nous le fournira tout fait.
« Nous faisions dit-elle, la plupart de ce temps-là « notre séjour à Nérac.
« Nostre cour estoit si belle et si plaisante, que nous « n'enviions point celle de France ; y ayant madame la « princesse de Navarre sa sœur (de Henri IY) (c2), qui
(1) Françoise de Montmorency, cinquième fille de Pierre, marquis de Thury, laron de Fosseux, depuis mariée au baron de Cinq- Mars. V. Mémoires de Castelnau, 1. 1, p. 329. — Histoire de Montmorency, p. 304, et la Confession de Sancy.
(2) La princesse Catherine de Bourbon, sœur adorée de Henri IV, qui, après une longue et malheureuse fidélité au comte de Soissons, épousa, en 1599. Henri de Lorraine, duc de Bar.
« depuis, a esté mariée à monsieur le duc de Bar, mon f nepYeu, et moy avec bon nombre de dames et de « filles; et le roY mon marv estant suiYY d'une belle « trouppe de seigneurs et gentis-hommes, aussi bon- « nêtesgens que les plus galants que :aye veu à la cour; a et n'y aYoit rien à regretter en eux, sinon qu'ils esa toient buguenots. Mais de cette diversité de religion « il ne s'en oyoit point parler : le roy mon mary et ma- « dame la princesse sa sœur allants d'un costé au pres- « cbe, et moy et mon train à la messe en une cbappelle « qui est dans le parc ; d'où, comme je sortois, nous « nous rassemblions pour nous aller promener ensemble, « en un très-beau jardin qui a des allées de lauriers et « de cyprèz fort longues, ou dans le parc que j'aYois « faict faire, en des allées de trois mille pas. qui sont au « long de la riYière ; et le reste de la journée se passoit « en toutes sortes d'bonnêtes plaisirs, le bal se tenant « d'ordinaire Taprès-disner et le soir. »
Quel admirable paysage amoureux! Il ne peut souffler là qu'un air de galanterie. Xous ne répondons pas que le sage Pibrac lui-même n'en ait été quelque peu enivré, quand nous Yoyons le jeune et déjà positif et austère Rosny, le futur Sully, se balançant deYant la sémillante Madame, sœur du roi, qui prend la peine de lui montrer les pas d'un ballet où elle le voulait faire figurer, s'éYertuant et soufflant àjouer des pieds en cadence, et, pour faire comme tout le monde, prenant, lui aussi, une maîtresse (1).
(1) Économies royales, etc., p. 23 et 28 du tome 1er de la collection Michaud et Poujoulat.
En ce temps d'anarchie et de corruption, les intrigues politiques alternaient avec les intrigues galantes. Henri, mécontent de la cour, plus mécontent du repos, excité par d'impatients capitaines qui avaient mis sur sa tête toutes leurs espérances de fortune, n'était pas de ces Hercules qui s'endorment aux pieds d'Omphale. Las de l'insuccès de ses protestations contre les impertinences du maréchal de Biron en Guienne, il saisit le premier prétexte (le démantèlement de Langon, par exemple, arbitrairement exécuté selon lui, par Biron) pour rompre cette paix qui n'était qu'une trêve, et entrer en campagne par cette série de hardis coups de mains qui signalèrent cette guerre dite des Amoureux, qui commença le 15 avril 1580. On appela cette guerre la Guerre des Amoureux, parce que tous ceux qui y prirent part étaient en effet inamorati, et que leurs sentiments secrets ne furent pas sans avoir part à leurs actes et à leurs desseins.
Avant de recourir aux Mémoires de Marguerite, notre unique guide en ces questions obscures et délicates où il faut plus deviner qu'apprendre, écoutons d'Aubigné, qui nous mettra en garde contre ces récits si insinuants et si trompeurs, où la reine se donne un rôle par trop innocent, que le vériclique gentilhomme contrarie quelque peu.
«La cour du roy de Navarre, dit-il, se faisoit floris- « santé en brave noblesse, en dames excellentes, si « bien qu'en toutes sortes d'avantages de nature et de « l'acquis, elle ne s'estimoitpas moins que l'autre. L'aise a y amena les vices (comme la chaleur les serpents)...
« J'eusse Lien voulu cacher l'ordure de la maison ; mais a aiant prêté serment à la vérité, je ne puis espargner les « choses qui instruisent, principalement sur un point, a qui depuis Philippe de Commynes, n'a esté guères « Lien connu par ceux qui ont escrit, pour n'avoir pas a fait leur chevet aux pieds des rois, comme lui et moi ; « c'est que les plus grands mouvements des roiaumes et « les tempêtes qui les renversent, prennent souvent a leurs premières ondes aux cerveaux de personnes « viles et de peu.
a >7ous avons touché la haine de la royne de Navarre a contre le roi son frère. Cela ht que pour lui remettre a la guerre sur les hras, à quelque pris que ce fust, « cette femme artificieuse se servit de l'amour de son « mari envers Foceuse, jeune fille de quatorze ans et du a nom de Montmorency, pour semer en l'esprit de ce a prince les résolutions quelle y désiroit. »
Le mariage de Pierre de Montmorency avec Jacqueline d'Avaugour ayant eu lieu le 24- janvier 1553, et ce mariage ayant produit onze enfants, selon Dreux du Radier, neuf seulement suivant d'autres, Françoise de Fosseux, qui était le dernier fruit de cette union féconde, ne pouvait avoir, en 1579, plus de quinze ou dix-sept ans, n'ayant pas dû raisonnablement naître avant 1 562 ou 1564. Marguerite nous l'a dit : elle étoit « toute enfant et toute bonne, » et nous connaissons le faible de Henri IV pour le fruit vert.
Pendant toute la guerre des Amoureux, suscitée, comme nous le verrons, par Marguerite inquiétée dans ses amours avec Turenne, par Turenne offensé de la dénon-
dation du roi Henri III, par Henri qui voulait plaire à Fosseuse, et ménager à cette candide et fière vertu une chute sur des drapeaux, le roi, dit Marguerite, servi* Fosseuse, « qui despendant du tout de moy se maintece noit avec tant d'honneur et de vertu, que si elle eust « tousjours continué de cette façon, elle ne feust tombée « au malheur, qui depuis, luy en a tant apporté et à moy « aussi. »
Ceci veut dire, suivant la traduction peu galante de d'Aubigné, que Fosseuse, d'abord instrument docile et fidèle des vues de Marguerite, se redressa contre elle quand son dévouement fut en contradiction avec ses propres ambitions, et quand elle put perdre à son obéis sance. D'Aubigné nous a révélé tout ce manège de ruelle.
« Cette fille (Fosseuse) craintive pour son aage au « commencement, ne pouvoit bien pratiquer les leçons a de sa maistresse ; elJe la faisoit aider par une fille de « chambre nommé Xainte, avec laquelle le roi de Naît varre familiarisoit (1). »
a Cette-ci, hardie, rapportoit sans discrétion force « nouvelles que la reine de Navarre recevoit (ou invente toit) de la cour, soit les parolles de mespris que son « frère disoit en son cabinet, soit les risées de Monsieur « et du duc de Guise, qui se faisoient à ses despens de- « vant la dame de Sauves ; d'ailleurs elle (la roine) sé- « duisit les maistresses de ceux qui avoient voix au cha-
(i) Il n'y a que trop de ces familiarités dans la vie privée de Henri IV. On comprend que nous ne les compterons pas toutes. Les maîtresses de cette sorte demeurent dans l'antichambre, même en histoire.
a pitre ; elle-mesme gaigna pour ce point le vicomte de « Turenne. Tous leurs discours n estaient que mespris « pour la paix, et par la guerre, hautes espérances et ((exaltations. Les esprits ainsi préparez, il se présente a un dillème qu'il falloit vuider , assavoir rendre les a places de seureté, pour avoir paix, ou les déffendre ce par la guerre... Le roy de Navarre n'appela à son sea cret que le vicomte de Turenne, Favas. Constant Alice bigné et le secrétaire Marsillère. Il leur propose le ce dillème que nous avons dit en termes qui sentoient la ce conclusion (suivant sa bonne coustame). Tous ceux ce qu'il avoit appelés pour en dire leur avis, estaient ce amoureux et partant plains des instructions que nous ce avons marquées, qui tous ne pouvoient respirer ne « conspirer que guerre... Ainsi fut résolue la guerre, ce qui, pour les raisons susdites, fut nommée la guerre ce des Amoureux . »
Qui écoute maintenant la cloche de Marguerite entend un tout autre son. A l'entendre, la guerre se fit malgré elle, en dépit de ses conseils, de ses efforts, et elle ne se décida à soutenir le parti de son mari que par devoir et en reconnaissance ce de l'honneur que le roy son ce mary lui faisoit de l'aimer. »
Nous n'avons pas à raconter cette campagne, dont on retrouve les erreurs et les cruautés, les exploits et les héroïques folies, dans ces admirables Mémoires, et cette plus admirable Histoire de d'Aubigné, où les événements et hommes de ce temps apparaissent dans uu inimitable mouvement de couleur, de naturel et de vie. Nous laissons le roi chevaucher, suivi de ses compagnons,
comme un véritable roi errant, cherchant occasion de férir de beaux coups de pied. Nous passons sur cette aventureuse échauffourée du siège de Cahors, où Henri « fist paroistre sa valeur, dit non sans raison Marguecc rite, non comme prince de sa qualité, mais comme « prudent et hazardeux cappitaine. »
Nous revenons à Nérac dont la ville et le château jouissaient, à la demande de Marguerite, des inviolables privilèges de la neutralité, à la condition qu'Henri n'en profiterait pas. a Cette condition, » dit machiavéliquement Marguerite qui, par moment, se ressentait du sang des Médicis, « fut observée de l'un et de l'autre party avec « autant de respect que j'eusse peu désirer. » Puis, elle ajoute, sans avoir l'air de s'apercevoir de la contradiction : « Mais elle n'empescha pas que le roy, mon mary, ne « vinst souvent à Nérac, où nous estions, madame sa sœur « et moy, estant son naturel de se plaire parmy les da- « mes, mesme estant lors fort amoureux de Fosseuse <« (qu'il avoit toujours servie depuis qu'il quitta Rebours) « de laquelle je ne recepvois nul mauvois office ; et pour a cela, le roy, mon mary, ne laissoit de vivre avec moy a en pareille privauté et amitié que si j'eusse esté sa « sœur, voyant que je ne désirois que de le contenter en (( toutes choses. »
Or, voici qu'un jour, la venue du galant Béarnais attiré à Nérac par l'odeur de la femme aimée (odor di femind) provoqua la poursuite du maréchal de Biron. Celui-ci, sans la pluie, eût soumis à un siège en règle la ville trop hospitalière, et il força le roi de Navarre à jeter ses troupes dans les vignes pour arrêter l'indiscrétion des assaillants.
cette indiscrétion, le maréchal, qui était goguenard, la poussa jusqu'à envoyer tout d'un coup sept ou huit volées de canon sur la ville, dont 'une donna jusqu'au château, et éclata sous les pieds des dames qui, du haut des remparts, se donnaient le spectacle dangereux de ces évolutions et de ces cavalcades. Elles en furent quittes pour la peur, mais Marguerite neput jamais pardonner à Biron cette plaisanterie par trop militaire, qu'il compléta en envoyant un trompette faire à nos belles effrayées des excuses ironiques.
Henri de Navarre, au contraire, trouva le tour de trèsbonne guerre et n'en voulut pas le moins du monde au maréchal, qui devait être un de ses meilleurs serviteurs, et ne lui ménagea point son dévouement, puisqu'il se fit tuer pour lui. Cette petite alerte ne fit, sans doute, que lui rendre plus piquant le séjour de Nérac « où il ses- « journa trois jours, ne pouvant se despartir d'une com- « pagnie et d'un séjour si agréable. »
Cette paix de 1781 eut un négociateur fort imprévu. C'estleduc d'Alençon lui-même, qui, voulant divertir, au profit de son expédition de Flandre, une partie des troupes qu'absorbait la guerre de Gascogne, mais cachant cet intérêt sous les apparences d'une modération avide de paix et de concorde, — vint, avec l'agrément de Henri III, le réconcilier avec le roi de Navarre, accompagné de MM. de Villeroy et de Bellièvre. Cette démarche, secondée par Marguerite avec la passion qu'elle mettait à tout ce qui était à l'honneur de son frère, réussit à la satisfaction générale, et ce succès embellit un voyage que le duc prolongea pendant sept mois, ce qui prouve qu'il ne s'en-
nuyait pas. Marguerite convient que le contentement qu'il avait d'être avec elle « lui addoucist fort l'aigreur « du soing » de dégager Cambrai, où son ami Balagny s'était jeté imprudemment et était bloqué.
Mais, « comme la gloire et le bonheur est toujours suia vy d'envie, » le roi Henri III pardonna encore moins à son frère d'avoir réussi dans sa négociation qu'il ne lui eût pardonné d'y avoir échoué. Son inquiète jalousie, enflammée par des courtisans dont la discorde faisait toute l'autorité, et qui vivaient de la guerre civile, lui persuada que Marguerite avait fait naître la guerre pour donner à son frère l'honneur de faire la paix. De sorte que sa haine contre le duc d'Àlençon et Marguerite s'accrut encore de cet étrange grief, et qu'il jura la perte de tous deux.
L'amour, toujours l'amour, le servit plus que ses diplomates, et ne tarda pas à embrouiller les cartes. — Il remit en concurrence, aux pieds deFosseuse, les deux rivaux qui s'étaient déjà rencontrés aux genoux de madame de Sauves, et voilà, parce qu'une poule est survenue, la guerre allumée entre ces deux coqs qui vivaient en paix.
« Le malheur fut tel pour moy qu'il devint amoureux « de Fosseuse. Cela pensa convier le roy, mon mary, à « me vouloir mal, estimant que j'y fisse de bons offices « pour mon frère contre lui; ce qu'ayant recongneu, je « prioy tant mon frère, luy remonstrant la peine où il me « mettoit par cette recherche, que luy, qui affectionnoit « plus mon contentement que le sien, força sa passion et « ne parla plus à elle. »
La mauvaise fortune, mise à la porte, rentre par la fenêtre. Alençon guéri, le roi rassuré, c'est Fosseuse, jus-
que-là si docile, qui se rebecque. « Fosseuse, qui aimoit a extresmement le roy, monmary, et qui, toutesfois jus- « ques alors, ne luy avoit permis que les privautez que « rhonnesteté peut permettre, pour luy oster la jalousie « qu'il avoit de mon frère, et luy faire cognoistre qu'elle « n'aimoit que luy, s'abandonne tellement à le contenter « en tout ce qu'il vouloit d'elle, que le malheur fust si « grand qu'elle devint grosse. »
Marguerite a raison d'appeler cet événement un malheur, même pour une épouse aussi désintéressée qu'elle l'était. La rivale inoffensive, reconnaissante même, d'une reine indulgente, devenait, par ce fait seul, son ennemie. On a parlé des haines qui naissent au cœur. Que dire de celles qui naissent, pour ainsi dire, dans nos entrailles, s'y forment de notre sang et de notre chair, et en sortent sous la ligure d'un enfant adoré qui, tous les jours, attise de ses caresses innocentes la flamme implacable de notre orgueil, de notre méfiance, de notre jalousie? La question n'est plus celle-ci : Que deviendrai-je? indifférente à qui aime vraiment. Elle est celle-ci, si poignante pour une mère : Que deviendra-t-il? Le présent suffit aux autres amours. A l'amour d'une mère, il faut l'avenir. Malheur, malheur alors, à l'autre femme, fût-elle reine, qui peut être un obstacle ! Qu'importe qu'elle soit bonne, qu'elle soit stérile? L'ambition maternelle est aveugle. Pour que l'obstacle légitime cesse de l'inquiéter, il faut qu'il cesse d'exister. Voilà pourquoi ces questions, d'abord si frivoles, si légères, pèsent bientôt sur une, sur plusieurs vies, d'un poids si terrible. Voilà pourquoi l'adultère porte un flambeau d'une main, et un poignard de
l'autre. Marguerite faillit apprendre cela, tout cela à ses dépens. Elle faillit payer de sa vieTinjure d'exister. La logique de la crainte est implacable. Par bonheur pour elle, Françoise de Fosseuse n'avait que le sentiment maternel sans en avoir l'implacable égoïsme, l'impitoyable et infatigable énergie.
a Lors, se sentant en cet estât, elle change toute de façon « de procéder avecrnoy; et, au lieu qu'elle avoit accous- « tumé d'y estre libre, et de me rendre à l'endroict du g roy, mon mary, tous les bons offices qu'elle pouvoit, « elle commence à se cacher de moy, et à me rendre aul- « tant de mauvais offices qu'elle m'en avoit faict de bons. « Elle possédoit de sorte le roy, mon mary, qu'en peu de « temps, je le congneus tout changé. Il s'estrangeoit de « moy, il se cachoit, et n'avoit plus ma présence si agréa- « ble qu'il avoit eue les quatre ou cinq heureuses années « que j'avois passées avec luy eu Gascongne pendant « que Fosseuse s'y gouvernoit avec honneur. »
La paix de 1781, une fois conclue, et le duc d'Alençon parti, la cour de Navarre retourna à Nérac. A peine arrivés, Fosseuse persuada au roy, «pour trouver une couce vertureàsa grossesse, ou bien pour se défaire de celle « qu'elle avoit, d'aller aux eaux de Aigues-Caudes, qui « sont en Béarn. » La reine Marguerite pria son mari de: la dispenser de l'accompagner, ayant fait vœu de ne rentrer à Pau qu'avec la religion catholique. Douceur ni colère, rien n'y fit. Alors le roi, démasquant ses batteries, « lui dit que sa fille (car il appeloit ainsi Fosseuse), avoit a besoin d'en prendre pour le mal d'estomach qu'elle « avoit. » Marguerite répond par un consentement. Le
roi lui observe qu'elle devrait y aller avec elle; que le contraire « seroit foire penser mal où il n'y en avoit « point, etc.. «Marguerite persiste dans son refus. Elle fit tant qu'il dût se contenter de l'y envoyer, avec deux de ses compagnes, Rebours et Yillesavin, et la gouvernante. « Elles s'en allèrent avec luyet moy , j'attendis à Banière .»
Ici, reparaît sur la scène, faisant pour y rester les plus astucieux efforts, et se cramponnant dans ce but à toutes les perfidies, cette Rebours qui a cru saisir une dernière occasion de reconquérir le cœur du Roi. Elle calomnie à la fois Fosseuse et Marguerite, l'une auprès de l'autre.
« «Pavois tous les jours advis deRebours, qui estoit celle a qu'il avoit aimée, qui estoit une fille corrompue et « double, qui ne désiroit que de mettre Fosseuse dehors, « pensant tenir sa place en la bonne grâce du roy mon « mary,que Fosseuse me faisoit tous les plus mauvois ofa fices du monde, médisant ordinairement de moy, et se « persuadant, si elle avoit un fils, et qu'elle se peust défi faire de moy, d'espouser le roy mon mari ; qu'en cette « intention, elle me vouloit faire aller à Pau et qu'elle « avoit fait résoudre le roy mon mari, estant de retour à « Banière, de m'y mener ou de gré ou de force. Ces advis a me mettoient en la peine que l'on peut penser. » Marguerite le dit, non sans énergie, elle versa autantde larmes « qu'eux beuvoient de gouttes des eaux où ils estoient. »
Au bout d'un mois ou cinq semaines, le roi de Navarre et ses compagnes revinrent à Bagnères, et de là on retourna à Nérac, etle fantôme de Pau, la ville de pénitence, cessa de peser sur les nuits plus tranquilles de Marguerite. Mais, en femme avisée, elle voulut regagner, par un ser-
vice rare, un peu de l'influence perdue. Ne pouvant pas empêcher ce qui allait arriver, elle alla au-devant, et poussa la bonne grâce jusqu'à vouloir ménager les voies à cet enfant illégitime qui allait donner une figure et un corps à l'infidélité maritale. Il n'était bruit, à la cour et dans tout le pays, que du prochain événement, et amis et ennemis d'en escompter d'avance les conséquences, d'intriguer ou de se gausser à qui mieux mieux. Pour tromper la médisance et couper court à ces commentaires humiliants, Marguerite prit le parti d'une démarche singulière et difficile à qualifier , car, selon qu'on l'interprète, elle peut être appelée courageuse ou lâche. Elle alla nettement au-devant de l'aveu que tant de motifs arrêtaient sur la bouche de sa rivale, et, espérant se l'attacher à jamais par un sacrifice si héroïque, elle lui offrit, au nom de son amitié pour son mari, pour elle, pour sa famille, elle lui offrit, surmontant ses répugnances de femme, d'épouse et de reine... ses services. Rien ne peut rendre l'impression qu'on éprouve à la lecture de cet entretien, un des morceaux à effet des Mémoires de Marguerite, et évidemment combiné et arrangé dans ce but. Il est difficile, du reste, de porter plus habilement, plus délicatement, plus coquettement, l'humiliation d'une situation si fausse, qu'elle en semble impossible . «J'ay moien « dit-elle, de m'en aller sous les couleurs delà peste que « vous voyez qui est en ce pais et mesme en cette ville, « au Mas d'Agenois, qui est une maison du roy mon mory « fort escartée. Je ne mèneroy avec moy que le train que a vous voudrez. Cependant le roy mon mory ira à la « chasse de aultre costé, et ne bougeroy de là que vous
« ne soyez délivrée , et ferons par ce moyen cesser ce u bruict qui ne m'importe moins qu'à vous. »
Il n'y avait qu'à se révolter ou à tomber à genoux. Fosseuse prit le premier parti, ce qui prouve qu'elle était bien femme, et jouteuse cligne de son adversaire. Ce qui prouve aussi que cette offre bardie de Marguerite, dans la situation du monde qui excuse le plus l'égoïsme et comporte le moins l'abnégation, n'est pas moins impossible dans la vie qu'elle ne le serait au roman ou au tbéâtre. Fosseuse recula-t-elle devant la bonté d'un tel aveu, la reconnaissance d'un tel bienfait? Se souvint-elle que Marguerite était Valois et Médicis? Ce sourire et ces caresses d'une rivale, qui l'était peut-être d'autant plus qu'elle paraissait l'oublier , lui glaçèrent-ils le cœur? Eut-elle comme une rapide vision de ce qui peut arriver d'impuni à une créature comme elle, dans un lieu mystérieux et solitaire, près d'une femme et d'une reine offensées? Toujours est-il qu'elle bondit, comme piquée par un serpent, et que, au lieu de savoir gré à Marguerite de sa proposition, elle lui répondit, avec une arrogance extrême « qu'elle feroit mentir tous ceux qui en avoient « parlé, qu'elle cognoissoit bien qu'il y avoit quelque u temps que la reine ne l'aimoit point, et qu'elle chercboit « prétexte pour la ruiner. »
Et sortant furieuse, elle alla communiquer sa colère au roi, qui prit la défense de sa fille, et qui fort longtemps « en fit la mine » à la reine. Toute cette comédie alla bien jusqu'au dénoûment, plus facile à braver qu'à éviter. Quand les premières douleurs annoncèrent la fatale échéance, il fallut bien que la pauvre Fosseuse envoyât
prier le médecin de passer à la chambre des filles, et avertît le roi du péril. Le roi fut fort en peine, ne sachant que faire, « craignant d'un coté qu'elle fust descouyerte, « et de l'aultre qu'elle fust mal secourue, car il Vaimoit a fort. » Il est curieux de voir comment Henri s'y prit, pour aborder victorieusement la question la plus délicate qui se puisse présenter, même pour un roi. Mais le Béarnais était un fin diplomate. Il prit, comme on dit, le taureau par les cornes. Écoutez ce discours intime: quelle bonhommie câline ! quelle componction naïve ! « Nous g estions couchez en une mesme chambre, en divers lits, «comme nous avions accouslumé... Il ouvre mon ri- « cleau, et me dit : « M'amie, je vous ay celé une chose « qu'il fault que je vous aclvoue. Je vous prie de m'en a excuser, et de ne vous point souvenir de tout ce que je « vous ay dict pour ce subjet; mais obligez moi tant de « vous lever tout à cette heure et aller secourir Fosseuse, « qui est fort malade. Je m'asseure que vous ne voudriez, a la voyant en cet estât, vous ressentir de ce qui s'est « passé. Vous savez combien je l'ayme. Je vous prie, obli- « gez-moi en cela. »
Il n'y a que l'impossible qui arrive. Il n'y a que l'audace qui réussit. Le mari triompha des derniers scrupules de sa femme, comme le roi devait triompher des dernières résistances de sa capitale. Paris, certes, ne devait pas être imprenable pour un homme qui réussissait en pareille occurrence. Ace discours paradoxal, Marguerite répond avec une crânerie vraiment digne de l'interlocuteur. Aux situations exceptionnelles il faut des partis exceptionnels. Peut-être, d'ailleurs, fut-elle tentée par ce
que sa résolution avait d'inouï. Les femmes ont la coquetterie de l'impossible. Tous les héroïsmes les tentent, même les absurdes.
« Je luy dis : « Que je l'honorois trop pour m'offenser a de chose qui vînt de luy; que je m'y en allois et y fe- « rois comme si cestoit ma fille; que cependant il s'en a allast à la chasse et emmenasttout le monde, afin qu'il « n'en fust point ouy parler. »
Et elle fit promptement ôter la patiente de la chambre des filles, la mit en une chambre écartée, avec son médecin et ses femmes pour la servir, et la fit très-bien secourir. Dieu voulust qu'elle ne flst quune fille, qui encore estoit morte.
Ce qui relève Marguerite à nos yeux, c'est d'abord qu'elle refusa d'aller plus loin, et de pousser les condescendances que l'amour exigeant de son mari sollicitait d'elle plus bas que la pitié; ensuite qu'elle ne fut pas récompensée, et que l'ingratitude de Fosseusela punit de son bienfait comme s'il eût été naturel.
Les beaux jours étaient passés. Le séjour de la cour de Nérac elle-même commençait à devenir insipide à Marguerite. Et c'est sans surprise et sans répugnance, quoique sans confiance, qu'elle se rendit aux lettres de Henri III et de la reine mère, qui la rappelaient avec instance à la cour. Les véritables motifs de ce retour subit de tendresse n'échappèrent point à Marguerite. Elle y vit fort bien un accès de curiosité maladive et l'espoir d'une plus facile occasion de vengeance. Le roi voulait savoir la chronique secrète de la cour de Xavarre. Le roi voulait tenir encore une fois sa sœur sous sa dépendance, et
se servir d'elle, une seconde fois, pour attirer à Paris les huguenots et le Béarnais. Il se trompait dans ses calculs, car Henri de Navarre n'était pas homme à oublier les leçons de l'expérience pour revenir dormir avec sa femme. Marguerite, plus sincère que son frère, nous a bien dit quelques-uns des vrais motifs qui la décidèrent à accepter les propositions de Henri III, dorées par un viatique de quinze mille écus. Elle comptait, selon elle, faire à la cour un voyage de quelques mois seulement pour y accommoder ses affaires et celles de son mari, « estimant « aussy qu'il serviroit comme de diversion pour l'amour « de Fosseuse que femmenois avec moy ; que le roy mon « mary, ne la voyant plus, s'embarqueroit possible avec « quelque aultre qui ne me seroit pas si ennemye. »
Ensuite? — Ensuite? Rien. Vous êtes plus qu'indiscret. — C'est mon état.
Marguerite a prudemment arrêté ses Mémoires au moment où elle a prévu des questions trop téméraires, des réticences trop difficiles , des révélations trop humiliantes. Il y a de la coquetterie dans toutes les confessions. Marguerite est rentrée dans le silence, après nous avoir exposé la plus belle partie de sa vie, celle qu'excuse l'amour, qu'embellit la jeunesse, celle que défend la beauté. De même la sirène, pour parler le langage mythologique cher à la reine de Navarre, ne montre, hors de l'eau sombre, qui voile tout le reste, que sa poitrine étincelante et son visage fascinateur. Nous suppléerons à ce sage silence. Nous comblerons les lacunes. Nous plongerons le regard, avec discrétion toutefois, jusqu'au fond de ces eaux impures et de ces vases libidineuses. L'histoire doit
avoir, comme la guerre, ses enfants perdus, ses soldats d'avant-garde, sur lesquels tirent quelquefois les troupes d'écrivains graves, pour lesquels ils butinent dans les broussailles et tiraillent dans la nuit. Et, pour commencer, nous dirons nettement qu'un des motifs qui durent amener Marguerite à Paris (de ceux qu'elle ne dit pas), fut le désir de serrer la liaison nouée à Cadillac, au dernier voyage du ducd'Alençon, avec ce beau gentilhomme du duc, ce Jaques de Harlay , seigneur de Champvallon , un des amours favoris de Marguerite , sa plus belle vengeance, celui qui, en rendant féconde cette reine stérile, en lui faisant un enfant , et , qui plus est, un garçon, lui fournissait la revanche et la revanche victorieuse de la petite Fosseuse, de sa fille et de sa fille morte. Cet enfant, bien vivant, qui fut depuis un moine intrigant, appelé le père Ange ou Archange, capucin indigne, semble avoir porté dans sa vie la fatalité de cette destination vengeresse. Il détestait le mari de sa mère, et le prouva, en se mêlant à cette conspiration d'épouse trahie, de galant ambitieux, de maîtresse délaissée et de moine bâtard, qui arma la main fanatique de Ravaillac.
Ce fut alors autour de Henri IV d'être étonné et d'écouter modestement le pendant de son petit discours extraconjugal de do8w2. Nous verrons qu'il ne se montra pas tout à fait aussi philosophe que sa femme.
C'est d'Aubigné qui nous met le premier sur la piste de ce commerce de Marguerite avec le beau Champvallon. Leur correspondance amoureuse a été retrouvée et publiée, dans ce qui en reste digne de l'histoire, par M. Guessard. Nous lafeuilleterons. Ce Jacques de Harlay.
seigneur cle Champvallon, « de noblesse douteuse, » dit le malin ambassadeur et intendant allemand Busbecq, dont les commérages sont une des mines pour la chronique intime du temps, quoique écrits en latin a mais jeune, « beau et d'aimable façon, » «avoit, à Cadillac même, « été descouvert par d'Aubigné en ses privautez avec la « reine de Navarre. » C'est ce que les Anglais appellent aujourd'hui, surpris en conversation criminelle. En aucun temps, en aucun pays, les femmes n'ont pardonné cela. Le mordant importun, le fâcheux survenant, paya de la haine éternelle de Marguerite et de plus d'une disgrâce, le bonheur de sa curiosité. Il n'était pas homme, d'ailleurs, à atténuer cette bonne fortune. Et plus d'une fois, ses impudents bon mots avaient bourdonné comme des moucherons autour de la majesté royale. Les femmes ne sont jamais plus fières que lorsqu'elles ont perdu le droit de l'être, et elles n'ont jamais plus de pudeur que lorsqu'elles n'ont plus de vertu. Quoi de plus insolent et de plus hypocrite qu'une courtisane? Rien, si ce n'est une reine surprise en sa chute, et se relevant d'autant plus superbe. Mais Dupleix, Le Divorce satyrique, Busbecq et L Estoille nous raconteront, en son lieu, cette décadence incroyable d'une Valois tombée jusqu'à ses domestiques. Revenons à. mademoiselle de Fosseuse... pour lui dire un dernier adieu. Car nous ne savons plus rien sur son compte et ne sommes pas assez historien pour inventer. Elle se maria à un Saint-Marc, sieur de Broc, ou à un de Broc, sieur de Saint-Marc. Il n'est plus question nulle part de cette jolie pécheresse, enterrée dans le mariage, où tant d'autres ressuscitent.