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CHAPITRE III

La belle Corisande (1582)

Voici enfin une maîtresse qui semble avoir aimé, pour lui-même, un roi qui ne put s'empêcher de l'estimer, une maîtresse qui paya d'un dévouement prodigue et constant une trop passagère faveur. La comtesse de Gramont mérite mieux qu'un souvenir. Elle a droit à l'attention et, jusqu'à un certain point, aux hommages de l'histoire. Elle eut plus que de la beauté et de l'esprit. Elle eut du courage et du désintéressement. Toutes ces qualités ne valent pas la vertu, mais, dans un temps si fécond en vices, c'est déjà quelque chose que d'avoir des qualités. Nous respirons au moins un certain air d'aristocratie morale, et nous avons à raconter des fautes qui ne manquent pas de je ne sais quelle noblesse. Parlons donc de la belle Corisande, une des femmes, trop rares dans la vie de Henri IV, dont on peut dire qu'elles n'ont rien coûté à la dignité du prince ni à la prospérité de l'État. Les erreurs privées qui n'ont pas de conséquences publiques ont droit, pour ainsi dire, au bénéfice des circonstances

atténuantes. C'est à ce point de vue d'indulgence et de modération qu'il se faut placer pour apprécier avec justesse, c'est-à-dire avec justice, une passion qui relève à propos Henri IV de la déchéance encourue par les révélations de la Confession de Sancy. La comtesse de Gramont mériterait cette faveur, ne fût-ce que pour avoir arraché son amant à la Vénus vulgaire.

Le 7 août 1567, Philibert de Gramont et Toulongeon, comte de Gramont, dit le comte de Guiche,' vicomte d'Aster, maire de Bordeaux et gouverneur de Bayonne, sénéchal de Béarn, épousa Diane (dite la belle Corisande) d'Andouins, vicomtesse de Louvigny, fille unique de Paul, vicomte de Louvigny, seigneur de Lescun.

Brantôme a donné une mention à ce «M. d'Andouins, « brave seigneur, père de madame la comtesse de Guiche,)) qui fut tué à la prise de Rouen, auprès de M. de Guise, père du Balafré.

L'Estoille parle, à plusieurs endroits, de Philibert de Gramont, un des favoris d'Henri III, de sa querelle avec Bussy, qu'ils faillirent vider à la porte Saint-Antoine, dans un duel homérique (trois cents contre trois cents) (1578), de son différend avec un jeune gentilhomme, parent de M. de Chavigny, survenu à propos d'une baguette ôtée à un page, et qu'il tua net devant l'église Saint-Paul (1578), enfin de sa mort.

a Au commencement d'aoust (1580), le seigneur « de Gramont, Gascon de grande valeur et espèce rance, eut le bras emporté d'une mousquetade dece vaut la Fère. On disoit à la cour que c'estoit une

(( mauvaise beste que la Fore de dévorer ainsi tant de « mignons. »

Diane d'Andouins devait avoir épousé Philibert de Gramont dans sa plus tendre jeunesse, et à peine nubile, car elle était née vers 1554, et en 1567, n'avait guère que treize ans, ce qui a fait penser à quelques auteurs que cet hymen prématuré ne put se consommer que plus tard, singularité qui n'est pas sans exemple clans l'histoire du temps.

Neuf ans après ce mariage, lorsque Henri IV s'échappa de la cour de France, pour aller prendre possession de son gouvernement de Guienne, ce prince crut devoir visiter le comte de Gramont, dont la maison avait rendu d'importants service à sa famille, particulièrement à sa mère. C'est dans cette circonstance qu'il vit pour la première fois la belle Corisande. Quelques-uns ont pensé que la passion du roi date de cette première entrevue. VEsprit de Henri IV contient trois lettres de ce prince, indiquées comme adressées à la comtesse de Gramont et datées de 1570, de 1573 et de 1579. Si ces lettres ne sont pas apocryphes, la date n'en saurait être exacte, ou renverserait les probabilités les plus raisonnables. Les amours des rois sont, malgré eux, publiques, et il n'est pas permis de croire que la passion du roi pour Corisande, en la faisant commencer si tôt, eût pu jouir pendant dix ans de ce privilège du mystère, refusé à toutes les autres. D'un autre côté, cela supposerait un Henri bien constant, et dont la flamme aurait duré pendant près de vingt ans. Or, les plus longues amours de Henri n'ont jamais atteint, sans s'éteindre, la moitié de ce terme. Le plus sage est de

s'appuyer sur le témoignage de Sully (1) qui marque l'apogée de cette liaison en 1583, ce qui permettrait de placer la faiblesse de la comtesse de Guiche après la mort de son mari, et débarrasserait sa mémoire d'un fort inutile soupçon d'adultère. Admettons donc, pour l'honneur de la fragilité humaine, que Diane de Gramont ne fut infidèle qu'à une tombe, et put, devenue veuve et libre, accorder à Henri des faveurs sans remords.

Nous pousserons d'ailleurs la bonne foi jusqu'à prendre le lecteur pour juge de ces questions délicates, en mettant sous ses yeux les témoignages assez frivoles sur lesquels repose l'hypothèse que nous combattons, c'està-dire celle qui ferait Henri amant de la comtesse de Gramont du vivant même de son mari, et lui attribuerait par conséquent une part dans la paternité d'Antoine de Gramont, fils unique de Philibert.

On lit dans les Mémoires du comte de Grammont que Henri IV voulait reconnaître le fils que Diane avait eu de Philibert. Le chevalier de Gramont y dit en répondant au reproche d'ignorance que lui fait son ami Matta : a Ah! que tu fais le mauvais plaisant! Tu t'imagines donc (( que je ne connais pas les Mendores (au lieu de Menaux a d'Aure) ni les Corisandes? Moi? je ne sais peut-être apas qu'il n'a tenu qu'à mon père d'être le fils de « Henri IV? Le roi vouloit a toute force le reconnaître, a et jamais ce traître d'homme n'y voulut consentir. Vois « un peu ce que ce seroit que les Gramont sans ce beau

(1) « Le roi de Navarre était alors au plus chaud de ses passions « amoureuses pour la comtesse de Guiche, vers laquelle il fit un « voyage en un endroit qu'on nomme Ageman. » (Tome I, p. 39.)

((travers. Ils auraient le pas devant les César de Ven- « dôme. Tu as beau rire, c'est l'Evangile (1). »

L'auteur des observations sur Alcandre et sa Clef [Journal de Henri ///, édit. de 1720, t. I, p. 245—270), raconte ainsi le même fait. « Il offrit pourtant (Henri IY) « à Antoine son fils (de Diane), .de l'ad vouer pour sien, « lequel repartit qu'il aimoit mieux estre gentilhomme « que bastard d'un roy. Et cecy, je le sçay de la bouche ((d'un des enfants d'Antoine. C'étoit feu M. le comte de a Gramont. »

Cet Antoine de Gramont fut vice-roi de Navarre, gouverneur et maire perpétuel de Bayonne, et reçut de Louis XIY le brevet de duc. « M. le duc d'Orléans disoit « audit comte de Gramont qu'il estoit son frère, puis que a son père (Henri IV) avait couché avec sa mère. Ledit a comte disoit qu'il estoit vray que le roy avoit couché a avec sa mère, mais qu'il y avoit eu une bûche entre eux (( deux; c'est pourquoy, d'ordinaire, M. le duc d'Orléans « l'appeloit son frère bûche. C'est M. d'O.... qui m'a fait a ce conte (2). »

Si Henri aima passionnément Corisande, au point de lui faire, selon Les Amours du grand Alcandre, une promesse de mariage, signée de son sang, de lui offrir de reconnaître son fils, de pleurer amèrement celui qu'elle lui donna réellement, et qui mourut en bas âge, il n'en est pas de même de d'Aubigné, le chef de ce parti de fidèles mécontents, qui murmuraient en voyant leur maître

(1) Chap. m, p. il.

(2) Observations sur Alcandre et sa clef> p. 270.

s'endormir aux bras d'Armide, et oublier, pour les fêtes galantes, les batailles qu'il leur avait promises. D'Aubigné, qui ne fut jamais bien avec la maîtresse non plus qu'avec la femme, qui ne lui pardonnaient pas ses mordantes censures, raconte, dans la Confession de Sancy (1), sans se nommer, une scène curieuse, qu'il eut à ce propos avec M. de Bellièvre, et à propos de laquelle dans ses Mémoires (2) il se rend le rôle d'interlocuteur. La boutade est caractéristique.

«Le seigneur de Bellièvre, depesché parle roy vers « le roy de Navarre, au Mont de Marsan, voyoit tous les « matins, parlafenestrede son logis, la comtesse de Gui- « che, lors garce à quartier, qui alloit à la messe, accom- « pagnée d'Esprit et de la petite Lambert, d'un Maure, « d'un Basque, avec une robe verte, du magot Bertrand, « d'un page anglois, d'un barbet et d'un laquais. Ce sé- « nateur remonstroit à un huguenot leur défaut en ces c termes : « J'ay veu plusieurs fois de mon temps quel- « ques amies de nos rois, mais les plus grands, voire les ((princesmesmes,estoyentbienbeureuxdeguetter l'heure «qu'elles sortoyent de leur logis, pour leur faire hon- « neur. Je vois cette femme, qui est de bonne maison, aqui tourne et remue ce prince comme elle veut, la voilà « qui va à la messe un jour de feste, accompagnée, pour « tout potage, d'un singe, d'un barbet et d'un bouffon. — (( Monsieur, répliqua le huguenot, c'est qu'en toute cette « cour, il n'y a ni singe, ni barbet, ni bouffon que ce que « vous voyez. »

(1) Page 385.

(2) Page 69. Ed.-Lud. Lalanne.

Cependant, la guerre avait recommencé entre les huguenots et les catholiques. C'était la huitième, appelée par d'Aubigné Guerre des Barricades, et par le commun des historiens, Guerre des trois Henri, Nous verrons tout à l'heure, à propos de Marguerite, que le principal motif en fut un affront sanglant, fait à cette princesse par Henri III.

Henri, pendant cette guerre, durantlaquelle la vaillante comtesse de Gramont lui donna d'héroïques marques de dévouement, jusqu'à engager ses domaines et ses bijoux pour lui amener des hommes et des chevaux, sentit aussi grandir son amour, qu'exaltaient l'admiration et la reconnaissance. Il en donna, à son tour, à la comtesse des preuves mémorables, et il ne tint pas à lui qu'il n'y mît le comble en l'épousant.

En 1586, au mois de mars, Henri avait forcé le maréchal de Matignon à lever le siège de Castel et s'était emparé de plusieurs drapeaux. Il ne put résister au désir d'apporter à sa maîtresse ces glorieux trophées et de se coucher avec elle sur ce lit triomphal. Après la sanglante bataille de Coutras(20 octobre 1587), le roi de Navarre, sourd aux murmures de son armée, animée par la victoire, aux reproches et aux prières du prince de Condé, qui ne demandait que quelques jours pour se saisir du passage de Saumur, licencie sa noblesse, renonce à ses avantages, et compromet les résultats de la campagne pour apporter à Corisande, qui les préférait, à ce qu'il paraît, à tous les autres, un nouveau présent de drapeaux.

Sully, assez enclin à excuser les fautes de son maître, prétend que le roi céda aux obsessions du comte de Sois-

sons, qui brûlait d'aller reprendre, aux genoux de Catherine, sœur de Henri IV, son poste amoureux. Quoi qu'il en soit, le roi céda à ces prières, qui s'accordaient avec ses propres impatiences. Le comte de Soissons « rencontrant pour complices de telles passions dans l'es- « prit du roy, l'amour qu'il portait à la comtesse de Guice che et la vanité de présenter lui-même à cette dame les a enseignes, cornettes et autres dépouilles des ennemis, a qu'il avoit fait mettre à pari pour lui être envoyées, il c prit, pour prétexte de ce voyage, l'affection qu'il portoit « à sa sœur et au comte de Soissons. »

En 1586 ou 1587, deux ans après la mort du duc d'Alençon, le roi en était arrivé à ce point d'engouement amoureux qu'il songea sérieusement à exécuter la promesse qu'il avait faite à la comtesse de Guiche de l'épouser, et qu'il l'eût peut-être réalisée sans la désapprobation muette de Turenne, et sans les énergiques observations de d'Aubigné, qui lui donna en cette occasion un témoignage éclatant de ce que le roi nommait « sa rude fidécc lité. » Turenne « le bon amy, » reculant devant une complaisance lâche ou une remontrance dangereuse «apcc préhenclant ce pacquet, » dit d'Aubigné, fit naître une occasion pour donner vers Marans; « l'autre, le fidèle serceviteur, attaché au maistier d'écuyer, » fit ce que Turenne n'osait faire. Il resta et « se résolut à son devoir. »

Le matin, au sortir de la ville, le roi ayant défendu qu'on l'approchât, prit son homme à partie, et fit un discours de deux heures et demie, « dans lequel il employa « trente histoires des princes anciens et modernes, qui « s'étoient bien trouvez de s'estre mariez pour leurs plai-

« sirs à personnes de moindre condition, puis il toucha « autant d'autres mariages par lesquels la recherche a des grandes alliances avoit esté ruineuse à la personne « et à l'Estat, achevant par l'iniquité de ceux qui vou- « loient sans passion disposer d'un esprit passionné. »

D'Aubigné, sommé de répondre à cette harangue, le fit selon son hahitude, procédant à tranchée ouverte, par un rapide exorde, puis, montant à l'assaut, il commença « par la détestation de mauvais serviteurs » qui avaient fourni à Henri son arsenal d'histoires favorables, «inex- « cusables, dit d'Aubigné, pour ce que, sans passion, ils « fomentoient une passion excusable. »

Mais il faut lui laisser la parole, car presque tous les discours de d'Aubigné, dans ses Mémoires ou dans son Histoire, sont des chefs-d'œuvres de mâle éloquence, et ce sont là, pour ainsi dire, les bonnes fortunes de notre sujet.

(c Ces exemples, dit-il, Sire, sont beaux et inutiles «pour vous, car les princes que vous avez nommez esa toient en estât paisible, non deschassés, non errants « comme vous, de qui l'âme et Testât n'ont de support « que de la bonne renommée. Vous devez, Sire, consi- « dérer en vous quatre conditions qui font autant de dif- « férences : Henry, le roy de Navarre, le successeur de « la couronne et le protecteur des Églises. Chascune de o ces personnes a ses serviteurs à part, et lesquels vous « devez payer en diverses monnoyes, selon leurs diverses ce fins; vous devez à ceux qui servent Henry, commettre « Henry, à sçavoir les estats de vostre maison ; aux service teurs du roy de Navarre, les offices de vostre souverai-

« neté ; à ceux qui suivent le Dauphin (1), les payer de (d'espérance, comme l'espérance les attire, et par cette « beauté, les allécher dans le monstre de votre fortune, ce Mais lamonnoye de ceux qui servent le protecteur des « Eglises est difficile à un prince. C'est le zèle, les bonnes a actions, l'intégrité, payement de ceux qui sont vos ser- « viteurs en quelque égard, entre autres sont vos com- « paignons, mais à cette condition qu'ils tous laissent la « plus petite part des dangers qu'ils peuvent et des bonn neurs et advantages de la guerre l'entière disposition. » D'Aubigné, tout loyal et tout sincère qu'il était, n'était pas homme à continuer longtemps sur ce ton dogmatique et hautain, qui ne pouvait que blesser le roi. Non, il y avait dans ce censeur intrépide un souple et habile courtisan. Seulement d'Aubigné avait une façon à lui d'être courtisan. C'est le courtisan honnête homme. Mais son inflexibilité ne pouvait aller jusqu'à compromettre, par un zèle intempérant, son heureuse autorité et l'intérêt sacré de la vérité elle-même, dont le succès tient souvent aux moyens. Après avoir brusqué et décontenancé la résistance par cette attaque à franc étrier , d'Aubigné se détourne à propos et se jette, comme qui dirait de la forêt dans une prairie. Il caresse après avoir soufflette, il guérit après avoir frappé, il ménage peu à peu à cette conscience endolorie une solution adoucie. Il rejette son engouement sur les conseils de serviteurs trop complaisants. Et par là, il désintéresse de sa critique l'amour-

(1) C'est-à-dire l'héritier présomptif du trône ; Henri Tétait devenu par la mort du duc d'Anjou, arrivée le 10 juin 1584.

LES AMOURS DE HENRI IV. î 3 L

propre du roi. non moins à épargner que son amour. Revenant à cet amour même, il n'a garde de le blâmer, il l'excuse, il l'encourage, à la condition que Henri en fera un motif non d'amollissement, mais d'inspiration, et qu'il demandera à sa passion non les douceurs du repos, mais le courage et la victoire. Et après ? Eh bien après, je ne dis pas non. D'Aubigné connaissait son roi, et il savait qu'une question retardée de deux ans, c'est une question morte. Écoutez cette habile et éloquente péroraison, où d'Aubigné reparait, non plus comme en commençant en censeur, mais en ami, en homme auquel n'ont pas été épargnés non plus les orages du cœur : Haud ignora mali.

« Or, ai-je esté trop amoureux pour penser pouvoir ny « vouloir laisser vostre cœur par une raison. Tous estes « possédé d'un amour violent ; il ne faut plus consulter « si nous chasserons cette passion ; mais bien pour jouir a de vos amours, je dis qu'il faut vous rendre digne de « vostre maistresse. Je vois à vostre contenance que vous o trouvez ce mot estrange , je l'explique ainsi : que « vostre amour vous serve d'esperon pour empoigner vos «affaires vertueusement; aymez vos conseils que vous « fuyez; employez le meilleur temps aux actions néces- « saires; surmontez les petits vices domestiques qui a vous font tort, et puis estant victorieux de vos ennemis « et de vos misères, vous prendrez l'exemple de ces prina ces, quand vous leur semblerez de condition. Monsieur

• est mort, vous n'avez plus qu'un degré à surmonter « jusques au trosne. Recevez encore un point de ma fi-

• délité, c'est que vous ne faciez point à demy les affaires

« présentes sur l'espérance menteuse de l'advenir ; vous a avez diminué le soin de l'Estat qui est pour celuy qui a sera (Dieu aydant). Mais si vous avez un pied levé pour amonter l'eschelon avant qu'il soit vide, comme il ad- « vient en tirant des armes, un coup vous portera par « terre, s'il vous trouve le pied en l'air. »

a Le roy de Navarre le remercia, et luy promit avec u serment de faire deux ans trêve de ses pensées avec « la comtesse. »

Au retour du vicomte deTurenne, qui eut soin d'arriver tard et assez fatigué pour avoir le droit de se mettre au lit, d'Aubigné était en train de le réconforter, en lui racontant son discours et son succès, quand il fut interrompu par le roi lui-même, qui venait répéter au vicomte tout le sermon dudit d'Aubigné, en le présentant comme le résultat de ses réflexions.

Les lettres de Henri IV à la belle Corisande ont été conservées. Elles passèrent de la bibliothèque du comte d'Argenson dans celle du président Hénault, qui les communiqua à La Place. Elles sont revenues dans la bibliothèque de M. de Paulmy, petit-fils du testateur (l). La Place les publia dans le Mercure, années 1765 et suiv. Praultfils les a recueillies et insérées à la fin de V Esprit de Henri IV. A ces lettres, au nombre de trentesept, il faut ajouter les deux que cite Dreux du Radier, d'après l'auteur de Y Histoire de la Rochelle, qui les a données dans ses Preuves, celles qu'on trouve dans la Vie militaire et privée de Henri IV, par Musset-Pathay,

(1) Et sont aujourd'hui à la bibliothèque de l'Arsenal.

et celles dont a pu s'enrichir le beau Recueil définitif de la Correspondance de Henri IV, publiée par le regrettable Berger de Xivrey, dans la collection des Documents inédits relatifs à l'Histoire de France, entrepris par le gouvernement.

Feuilletons un moment ces lettres si honorables pour la comtesse, dont elles attestent le mérite et le pouvoir, et si honorables pour Henri IY, que l'amour assez heureusement inspiré pour que le meilleur de nos rois ait pu prendre une place au nombre de nos meilleurs écrivains.

Toute l'histoire morale des amours de Henri IV avec Corisande est dans sa Correspondance. « Chacun des a amours de Henri IV, dit M. E. Yung, a sa pbysionoa mie particulière. Madame de Gramont lui inspire un « sentiment vif, qui tient plus de la reconnaissance et de « l'estime que de la passion violente, et que n'aiguillonne « pas la jalousie. » L'amour de Henri IV, quand il s'adresse à elle, parle, en effet, un langage beaucoup plus vif, plus libre, plus dégagé. On sent qu'il respire sous une chaîne légère. On n'y sent pas l'égoïsme inquiet des passions profondes. Il exige peu et ne doute pas. Il est sûr de Corisande ; et il lui importe médiocrement qu'elle soit sûre de lui. Aussi, il lui confie ses affaires, ses impressions. Il se laisse aller au plaisir de lui décrire, en traits nets et caractéristiques, à la façon du soldat et du chasseur, ces beaux paysages, plus beaux encore à considérer à cheval, la veille ou le lendemain d'une bataille, quand l'âme s'exalte à la pensée du danger ou se dilate à celle de la victoire. C'est à elle, le 17 juin ln86, qu'il

adresse cette adorable lettre, pleine d'une intime allégresse, allanguie par moments de je ne sais quelle douce mélancolie. Henri avait le sentiment de la nature. Il exprime ses charmes en homme qui les a ressentis. Il ne dédaigne pas, par exemple, d'aller en mer et de ce courre a une bordée par le doux temps. » Mais il aime mieux les rivières, les îles , la vie et la petite navigation parmi les maisons et les bois. C'est au retour d'une de ces excursions qu'il écrit ces lignes, embaumées d'une odeur printanière et saline :

« J'arrivis hier soir de Marans, où j'étois allé pour a pourvoir à la garde d'iceluy. Ah ! que je vous y souce haitoi ! C'est le lieu le plus selon votre humeur que « j'aie jamais vu. Pour ce seul respect, je suis prêt à l'éa changer. C'est une île renfermée de marais bocageux, « où, de cent en cent pas, il y a des canaux pour aller cherci cher le bois par bateau. L'eau claire, peu courante; « les canaux de toute largeur; les bateaux de toute gran- « deur. Parmi ces déserts, mille jardins où l'on ne va a que par bateau. L'île a deux lieues de tour, ainsi enci vironnée ; passe une rivière par le pied du château, au c< milieu du bourg, qui est aussi logeable que Pau. Peu « de maison qui n'entre de sa porte dans son petit bateau. « Cette rivière s'étend en deux bras qui portent non-seu- « lement grands bateaux, mais les navires de cinquante « tonneaux y viennent. Il n'y a que deux lieues jusqu'à a la mer. Certes, c'est un canal, non une rivière. Contrece mont vont les grands bateaux jusques à Niort, où il y « a douze lieues; infinis moulins et météries insulées; « tant de sortes d'oiseaux qui chantent; de toutes sortes

(( de ceux de mer. Je vous en envoie des plumes. De poisce sons, c'est une monstruosité que la quantité, la gran- « deuret le prix; une grande carpe, trois sols, et cinq un a brochet; c'est un lieu de grand trafic et tout par ba- « teaux. La terre est pleine de blé et très-beaux. L'on y « peut être plaisamment en paix et sûrement en guerre. (( L'on s'y peut réjouir avec ce qu'on aime et plaindre une « absence. Ah! qu'il y fait bon chanter ! »

On a souvent agité la question de savoir si Henri IV fut poëte, et si réellement il a écrit Charmante Gakrielle et Viens Aurore. Le tournoi est encore ouvert, où l'on a vu tour à tour chevaucher et férir de beaux coups d'épée, pour ou contre, MM. Sainte-Beuve, M. Edouard Fournier, M. Bascle de La Grèse, M. Yung. Arrêtez, messieurs les critiques. Trompettes, sonnez la retraite. La querelle est vidée, l'arène est close ; il n'y a plus de doute possible. Pour quiconque lira cette lettre (1), débordante des grâces de l'esprit et du cœur, Henri IV fut poëte. Il put faire des vers, celui qui fit si poétique prose. Sans doute, la source poétique n'est pas profonde ni puissante. C'est une inspiration à fleur de mousse, à ciel ouvert. Mais elle y est, on l'entend bruire et briller, sous ces phrases riantes et claires.

Cette Correspondance de Henri IV avec Coriande, bien que L Esprit de Henri IV en donne des fragments rapportés par l'auteur à 1570 (absurde), à 1573 (/rf.), à 1579

(1) Datée à tort par l'historien de la Rochelle et Dreux du Radier de 1588, non datée par V Esprit de Henri IV, présumée du 17 juin 178G, par Musset-Pathay. C'est, en effet, du 17 juin 1786.

(id.), et que Musset-Pathay en date de 1580-1 58 \ (peu probable) est surtout alerte, constante, nourrie, pendant les années 1587, 88 et 89.

C'est là, en ces années de jeunesse, de fraîcheur et de verdeur, une des œuvres les plus utiles pour l'étude intime de Henri IV. C'est de ces lettres pleines d'abandon, de naturel, de sincérité familière et joviale, qu'on peut tirer un à un les traits de la physionomie politique, morale, galante de Henri. A ses autres maîtresses Henri IV ne disait que ce qu'il voulait. A Corisande, qu'il sent entièrement sienne, il dit tout. L'année 1588 avait été rude, la déroute des reîtres rendit inutile la victoire de Coutras; l'empoisonnement du prince de Condé le laissait seul en face du roi et de la Ligue. « Ah ! s'écrie-t-il, les violentes « épreuves par où on sonde ma cervelle ! Je ne puis fail- « lir d'être bientôt ou fou, ou habile homme » (1). « Il a en sortit habile homme, dit M. Yung, mais il avait déjà, « avant cette épreuve, la première condition de l'habi- « leté, la confiance en soi-même. Il croyait et il disait « qu'il connaissait ce qui était bon, que sa tête était la « meilleure de son conseil; qu'il ne se trompait guère « en ses jugements (2). » S'il découvre « un tueur pour « lui; » « si l'on met des gens après lui pour le tuer, sa « principale assurance est en Dieu, qui le gardera par sa « grâce (3) . » C'est à cette dépositaire de ses plus secrètes pensées qu'il confie le plaisir qu'il a éprouvé des nou-

(1 ) Lettre à madame de Gramont, 8 mars 1588.

(2) Lettre à la même, 10 mars 1588.

(3) Lettres à la même (10 mars 1588, 20 novembre 1589, 14 mai 1590).

velles dispositions de Henri III, que la crainte des Guise a rapprochée de lui. Il se félicite de cette alliance avec le roi qui fait de son parti un parti complètement et irréprochablement national. Henri, héritier légal de la couronne, souffrait d'avoir l'air de faire la guerre à son roi, tandis qu'il ne la fait, en réalité, qu'aux Guise et à l'Espagne, o Je crois que Sa Majesté se servira de moi. Aua trement, il est mal, et sa perte vous est un préjugé a dommageable (1). » Il avait su faire partager ses sentiments aux siens, et, quand les deux armées se rapprochèrent, les gens de guerre s'embrassaient au lieu de se frapper. « Sans qu'il y eût trêve ni commandement expiées de ce faire. » Avec quelle joie il annonce à Duplessis la conclusion de l'alliance : «La glace a été rompue, non « sans nombre d'avertissements que si j'y allois, j'étois <( mort. J'ai passé l'eau en me recommandant à Dieu, « lequel, par sa bonté, ne m'a pas seulement préservé, a mais fait paroitre au visage du roi une joie extrême, « au peuple un applaudissement non pareil, mesme « criant : Vivent le roi! de quoi j'étois bien marri. » (20 avril 1589.)

La fortune devait encore déjouer ces loyales espérances. Les deux rois, réunis à Saint-Cloud, assiégeaient Paris et prenaient déjà les faubourgs. Soudain, Henri III est assassiné , le nouveau roi est abandonné par une partie des catholiques et une partie des protestants, les concessions qu'il fait aux uns éloignent les autres. Il est forcé d'abandonner Paris avec les débris ralliés à la voix •

(1) Lettre à madame de Gramont, 8 mars 15^9.

du fidèle Givry. Il eut là une période rapide de découragement et de dégoût. Il y avait de quoi. Mais bientôt se redresse le ressort de cette souple nature, un moment accablée par tant de déceptions. La foi lui revient, et, dès qu'il se trouve à la tête de quelques troupes, il sait les animer, les multiplier de son exemple et de ses paroles. « A la veille du combat d'Arqués, » dit M. Yung dans son « excellent et très-sagace travail sur Henri IV écrivain, « quand Mayenne publiait que Henri allait se rendre ou « se jeter à la mer, quand l'ambassadeur d'Espagne écrite vait déjà à Rome qu'il était tué, quand madame de « Montpensier disait partout qu'on Fallait amener gar- <( rotté , et que les fenêtres de la rue Saint-Antoine se « louaient d'avance sur le passage prochain du captif; « Henri IV écrivait avec une assurance tranquille à ma- « dame de Gramont : «Je me porte bien et mes affaires « vont bien au prix de ce que pensoient beaucoup de a gens. J'ai pris Eu. Les ennemis, qui sont forts au dou- « ble de moi à cette heure, m'y pensoient attrapper; ayant a fait mon entreprise, je me suis rapproché de Dieppe et a les attends à un camp que je fortifie. Ce sera demain « que je les verrai, et espère, avec l'aide de Dieu, que, a s'ils m'attaquent , ils s'en trouveront mauvais mara chands. » (9 septembre 1589.) Ses lettres à madame de Gramont , sont presque toujours inspirées d'une pensée politique ou religieuse, tour à tour gravement ou naïvement exprimée. « Tout est en la main de « Dieu qui a toujours béni mes labeurs. » (22 octobre 1588.) « Certes, je fais bien du chemin et vais comme a Dieu me conduit, car je ne sais jamais ce que je dois

a faire au bout.» (8 janvier 1588.) «Bien que nous soyons a jour et nuit à cheval, s'y est-ce que nous trouvons cette « guerre bien plus douce ; l'esprit y est plus content. » (14 juillet 1589.) L'esprit y est plus content, parce que le roi de Navarre marche à côté du roi de France, que son droit est reconnu, et qu'il a la conscience tranquille.

A ces effusions d'un noble esprit et d'un noble cœur Henry môle toutes sortes de nouvelles, de plaisanteries, d'offres, de présents, d'assurances de son amoureuse impatience et de sa fidélité. Il raconte comme il combat, à la française, à la légère, d'une façon nette, vive, brève. Il y a de ces petits tableaux de dix lignes qui sont achevés. « Hier, le maréchal et le grand-prieur vinrent nous a présenter la bataille, sachant bien que j'avois congédié a toutes mes troupes. Ce fut au haut des vignes du côté a d'Agen. Ils étoient cinq cents chevaux, et près de trois « mille hommes de pied. Après avoir été cinq heures à « mettre leur ordre, qui fut assez confus, ils partirent « résolus de nous jeter dans les fossés de la ville , ce « qu'ils dévoient véritablement faire, car toute leur in- « fanterie vint au combat. Nous les reçûmes à la muraille « de ma vigne, qui est la plus loin, et nous retirâmes au « pas, toujours escarmouchant, jusqu'à cinq cents pas a de la ville où étoit notre gros, qui pouvoit être de trois (t cents arquebusiers. L'on les ramena de là jusques où « ils nous avoient assaillis. C'est la plus furieuse escar- « mouche que j'ai vue. » (1er mars 1588.)

« Aristote, dit M. Yung, eût été content des narrations « de Henri IV. Rien n'y est inutile, rien d'important n'y

« est oublié ; tout frappe et atteint son effet. Un historien « voulant raconter la mort du prince de Condé ne saurait <( mieux faire que de citer Henri IV. » C'est à madame de Gramont qu'il annonce cette nouvelle. « Ce pauvre « prince, jeudi, ayant couru la bague, soupa, se portant « bien . A minuit, lui prit un vomissement très-violent « qui lui dura jusqu'au matin ; tout le vendredi, il dea meura au lit. Le soir, il soupa, et, ayant bien dormi, il « se leva le samedi matin, dîna debout et puis joua aux a échecs. Il se leva de sa chaise, se mit à promener par sa « chambre, devisant avec l'un et l'autre. Tout à coup il « dit : « Baillez-moi ma chaise, je sens une grande fai- « blesse ; » il ne fut assif qu'il perdit la parole et soudain « après il rendit l'âme, assis. Les marques de poison sor- « tirent soudain. » (10 mars 1588.) Dans ses lettres ou les passages de ses lettres purement galants, car Henri ne donna guère souvent toute une lettre à l'amour, il garde la même supériorité de finesse, de goût, de grâce. Au milieu de la corruption universelle, son style dans le genre qui prête le plus à l'incorrection et à la subtilité s'est conservé sain et pur comme son cœur; tantôt, c'est à l'espagnole qu'il s'exprime, et du ton d'un cavalier de roman chevaleresque, qu'il dit : « Résolvez-vous, ma belle maî- (i tresse, de me faire faire une faveur; car de vous seule ce en veux porter à cette guerre ; je n'ai que deux cents « chevaux contre trois cents, mais je vais voir s'ils veua lent se battre ; s'ils le font, je donneroi un coup de pisce tolet pour l'amour de vous. » Henri affectionne ces coups d'épée et de pistolet donnés pour l'amour de sa dame. Constamment il l'associe à ses entreprises et par

cette pensée s'encourage au succès. « Les ennemis ont c< pris File de Marans devant mon arrivée, de façon que « je n'ai pu secourir le château, ce que j'y amenois de a Gascogne n'y étant arrivé. Vous oirrez dire bientôt que « je l'aurai repris, s'il plaît à Dieu. » (12 mars 1587.) A tout moment revient ce «vous en oirrez parler bientôt » dont on excuse si volontiers la naïve et galante forfanterie.

C'est à madame de Gramont, qui l'aime pour luimême , que le bon Henri confie le plus volontiers ses maux, ses soucis, ses déceptions. Le plus beau titre de madame de Gramont à l'indulgence de la postérité n'est-il pas d'avoir pu recevoir des lettres comme celles-ci?

« Terre n'a pu être dépesché à cause de ma maladie, « dont je m'en vois dehors, Dieu merci,... je ne puis « guère écrire. Certes, mon cœur, j'ai vu les cieux ou- « verts, mais je n'ai été assez homme de bien pour y ence trer. Dieu se veut servir de moi encore. En deux fois « vingt-quatre heures, je fus réduit à être tourné avec les « linceuls . Je vous eusse fait pitié . Si ma crise eût demeuré « deux heures à venir, les vers auraient fait grande chère « de moi.... Je finis parce que je çie trouve mal. Bonce jour, mon âme. » (Mi-janvier 1589.)

a J'ai l'âme fort traversée, et non sans cause. Envoyez- « moi Licerace, je vous manderoi par lui les extrêmes « peines où je suis. Je ne sais comme je les puis sup- « porter.)) (8 décembre 1587 et 22 janvier 1588.)

« Le diable est déchaîné, je suis à plaindre et est mer- « veille.que je ne succombe sous le faix. Si je n'étois hu-

« guenot, je me ferois Turc... Toutes les géhennes que « peut recevoir un esprit sont sans cesse exercées sur le « mien, je dis toutes ensemble. Plaignez-moi, mon âme,

« et n'y portez pas votre espèce de tourment Mon tout, '

(c aimez-moi. Votre bonne grâce est l'appui de mon es- « prit au choc des afflictions. Ne me refusez ce soutien. » (8 mars 1588.)

Et à propos de la mort du prince de Condé, si inopportune et si funeste, il s'écrie : « Je suis à cette heure la « seule butte où visent les perfidies de la messe. Ils a l'ont empoisonné, les traîtres! Si est-ce que Dieu « demeurera le maître, et moi, par sa grâce, l'exé-

a cuteur Je me vois en chemin d'avoir bien de la

ce peine. Priez Dieu hardiment pour moi. Si je m'échappe, « il faudra bien que ce soit lui qui m'ait gardé. Jusqu'au «tombeau, dont je suis peut-être plus près que je ne a pense, je vous demeureroi fidèle esclave. » — « Mon « âme, je me porte assez bien du corps, mais fort affligé « de l'esprit. Aimez-moi et me le faites paraître ; ce me « sera une grande consolation pour moi. » (10 et 13 mars 1588.)

Henri IV sait, quand il le veut, soupirer à l'italienne et donner à sa galanterie les formes subtiles et précieuses du patito. « Sera-t-il bien possible qu'avec un si doux « couteau j'aie coupé le filet de vos bizarreries ? » (21 octobre 1588). Annonçant à madame de Gramont la défaite et la mort du comte de Randon en Auvergne, a Dieu me donnera-t-il aussi victoire sur votre cœur? » (5 avril 1590).

Je l'aime mieux donnant, sachant donner, offrir à mer-

veille, à la royale et à la française. Ses lettres sont aussi pleines d'envois de ces petits cadeaux qui, s'ils entretiennent l'amitié , ne déplaisent pas à l'amour. C'est ainsi que nous le voyons offrir à madame de Gramont deux petits sangliers privés et deux faons de biche pour ses ménageries , qui le suivoient partout, même à la messe (8 décembre 1587). Il remarque, parmi ses chevaux de coche, un cheval pareil à ceux de madame de Gramont, et le lui offre (23 juin 1586). Et ailleurs : «Je « suis sur le point de vous recouvrer un cheval qui va e l'entrepas, le plus beau que vous vîtes jamais et le « meilleur, force panache d'aigrette. Bonnyères est « allé à Poitiers pour acheter des cordes de lue (luth) « pour vous. » (25 mai 1586.)

Pendant toute l'année 1588, la correspondance de Henri IV et de Clorisande ne tarit pas. En 1589, nous remarquons, de ci de là, quelques symptômes de sécheresse. L'aridité commence en 1590. Et alors finit cet adorable mélange des tu et des vous, qui donne tant de charme à certaines lettres de Henri IV. a Votre esclave <( vous adore violemment. Je te baise, mon cœur, un milci lion de fois les mains. » (17 juin 1786.) « Je te prie de « trouver bon, si Je malheur vouloit que M. de Turenne «mourut, que je ne donne l'état que demandez à votre «fils.» (14 mai 1590.) Alors commencent les doutes, les soupçons, les griefs, les reproches, les regrets d'un amour qui n'a plus d'espérances. Elle ne fait plus que palpiter, que battre d'une aile allanguie, cette belle passion si alerte, si vive, si fiére, si gracieuse. «Je lis « tous les soirs votre lettre; si je l'aime, que dois-je faire

(( de celle d'où elle vient?» Henri ne doutait point, lui, lorsqu'il s'écriait avec un naïf et charmant égoïsme: aAimez-moi plus que vous-même. » — « Je ne vous « prieroi point de m' aimer, ce vous l'avez fait, que vous a n'en aviez pas tant d'occasions. » (22 décembre 1588.) Mais déjà sa maîtresse doute, s'effraye, menace, supplie. Henri est obligé de la rassurer et de lui écrire. « J'aimea rois mieux mourir que de manquer à rien que je vous « aye promis. » (14 juillet 1589.) A tous moments, ce sont des bouderies, des silences, des brouilleries, bien vite apaisées, mais qui ne laissent pas que d'insinuer leur goutte d'amertume , et d'exciter cette aigreur sourde qui dégénère en explosion.

Henri, dans ces escarmouches amoureuses, apporte la souplesse et l'intarissable variété de formes du génie gascon. Qui croirait qu'un roi, qu'un roi toujours à cheval trouve le temps de distiller ces mièvreries sentimentales: «Mon cœur, souvenez-vous toujours de Pe- « tiot. Certes, sa fidélité est un miracle. Il vous souhaite <c mille fois le jour clans ces allées de Lyranuse. — a Croyez ma fidélité être blanche et hors de tache, il n'en « fut jamais sa pareille. — Vivez assurée de ma fidélité ; a si elle peut, elle s'affermit. — Assurez-vous toujours de « ma fidélité, qui sera inviolable. — Je suis plus homme « de bien que vous. — Je n'aime rien que vous, et en cette « résolution je mourroi. — N'entrez jamais en doute de « ma fidélité. — Assurez-vous de la fidélité de votre es- « clave. Il ne vous manquera jamais. — Croyez que rien « qu'un manquement d'amitié ne me peut faire changer « la résolution que j'ai d'être éternellement à vous. »

Mais Corisande était trop fine pour ne pas s'effrayer de la multiplicité de ces protestations, par lesquelles cherche à s'étourdir et à se faire illusion un amour agouisant. Elle savait que la lampe qui va s'éteindre jette aussi ses plus beaux éclats. Dans son dépit, elle ne ménageait point à Henri, et jusqu'à l'offusquer et à l'impatienter parfois, les petites rigueurs et les petites vengeances de sa jalousie. Henri, piqué au vif, se rebiffait sous l'aiguillon.

« Plus je vais en avant, et plus il semble que vous tact chiez à faire paraître combien peu je suis, non-seule- (( ment en votre bonne grâce, mais encore en votre mé- « moire. Par ce laquais, vous avez écrit à votre fils et non à « moi. Si je ne m'en suis rendu digne, j'y ai fait toutce que «j'ai pu. Vous ne trouvez pas le chemin dangereux pour « faire plaisir au moindre de vos amis. Mais s'il me faut <t écrire pour me donner du contentement, les chemins « sont dangereux. Voilà le témoignage de la part que je ce possède en votre bonne grâce.... Je finis, croyant cera tainement que ne m'aimez point. — J'ai reçu votre « lettre ; il n'a fallu guère de temps à la lire, vous n'avez « daigné m'écrire par Yicose. Pensez-vous qu'il soit bien « d'user de ces froideurs? Je vous en laisse à vous- « même le jugement. — J'ai reçu une lettre de vous, ma (c maîtresse, par laquelle vous me mandez que vous ne a me voulez mal, mais que vous ne vous pouvez assurer <c en chose si mobile que moi. Ce m'a été un extrême ce déplaisir de savoir le premier, et vous avez grand tort ce de demeurer en doute qu'êtes. Quelle action des mien-

« nés avez-vous connu muable? Je dis pour votre regard.

<c Votre soupçon tournait, et vous pensiez que ce fut moi. <c J'ai toujours demeuré fixe en l'amour et service que je « vous ai voué : Dieu m'en est témoin. »

Sur une lettre de Henri IV, on trouve des corrections ironiques de madame de Gramont. Où le roi met : <c Vous jurant avec vérité que je n'aime ni honore rien « au monde comme vous, et vous garderoi fidélité jus- <c qu'au tombeau, » Corisande ajoute : « Il n'y a rien qui « n'y paroisse, » et change ainsi la dernière partie par l'addition d'une syllabe : « Je vous garderoi l'infidélité; » après quoi, elle met : ce Je le crois. » (18 mai 4589.)

A ces protestations par lesquelles il cherche à couper court, parfois non sans vivacité, aux récriminations de madame de Gramont lui écrivant par exemple : « Mon « cœur, j'enrage quand je vois que vous doutez de moi, et de (c dépit, je ne tâche point de vous ôter cette opinion. » Henri mêle des plaintes ou des sarcasmes à l'adresse de sa remuante, intrigante et galante moitié, qui se pique nonseulementd'infidélité, mais de trahison, et lui donne autant de fil à retordre qu'unearmée. « C'est une dangereuse « bête qu'une mauvaise femme, » écrit-il, le 13 mars 1 588, à madame de Gramont, et le 8 mars, il s'était déjà écrié : «C'est un mal bien douloureux que le domestique. » D'autres fois, il prend en gaieté ses infortunes conjugales, et accable sa moitié de traits d'une soldatesque ironie.

« Il est venu un homme, de la part de la dame aux a chameaux, me demander passe-port pour passer cinq «cents tonneaux de vin sans payer taxe, pour sa bou- <( che : et ainsi est écrit en une patente. C'est se déclarer « ivrognesse en parchemin. De peur qu'elle ne tombât

(( de si haut que le dos de ses bêtes, je le lui ai refusé, ce C'est être gargouille à toute outrance, la reine de Tar- (( vasset n'en fit jamais tant. » (Lettre à .Mmo de Gramont du 7 décembre 1585.)

Et plus tard, quand Marguerite mène en Auvergne une vie d'aventurière, il écrit : « Le roi m'a parlé de la dame (( d'Auvergne, je crois que je lui ferai faire un mauvais saut. )> (18 mai 1589.) Le 17 janvier 1589, il se bornait encore à souhaiter d'en être débarrassé, n'importe commenta la vérité. ((Je n'attends que l'heur de ouïr dire qu'on aura « étranglé la feue reine de Navarre; cela, avec la mort de a sa mère, me feroit bien chanter le cantique de Siméon. »

Il faut expliquer en quelques mots (car malgré nous l'insinuante reine de Navarre a pris peut-être un peu trop de place dans notre sujet, et la femme y gêne les maîtresses), par quelle série d'événements Marguerite était t tombée au-dessous de la haine et même du mépris de son mari.

Marguerite, à son retour à la cour de France, où elle arrivale 8 mars 1582, y avait été assez froidement accueillie, et y avait trouvé force changements dans les hommes et dans les choses. Dès les premiers jours, elle fait part à son mari de ses impressions sur deux hommes qui avaient eu ses bonnes grâces, le duc de Guise, son amant intermittent, et le duc de Mayenne, qui, s'il faut en croire le Divorce satyrique, doit être placé aussi sur la liste de ses caprices, tout gros et gras qu'il était. c< Il s'en h faut beaucoup qu'il soit ce qu'on nous avait dit de « M. du Maine (de Mayenne) ; il est si estrangement en- (( graissé, qu'il en est difforme. M. de Guise est fort

a emmaigri et vieilli. Ils sont par l'humeur tels que vous « les avez vus, sinon qu'ils sont un peu plus eston- «nés. )>

Au mois de juin 1582, elle acheta, moyennant 28,000 écus, l'hôtel du chancelier Birague (L'Estoille). Elle avait précédemment vendu àPibrac, son chancelier, qui l'avait cédé à Mme de Longueville, l'hôtel d'Anjou, qui était situé près du Louvre.

Elle ne trouva pas à Paris son frère chérile duc d'Anjou, qui était allé promener en Flandre ses intrigues et ses trahisons. Le roi, méfiant et sourdement irrité contre elle, ne 1 ui ménageait plus les marques de cette haine qui avait remplacé l'amitié exaltée dont il faisait jadis profession pour la sœur en l'honneur de laquelle il avait institué l'ordre du Saint-Esprit en 1578 ; cetordre portait encore dans ses couleurs et dans ses chiffres la marque symbolique de sentiments déjà éteints. Marguerite, dans l'espoir sans doute de reconquérir, par le service qui leur était le plus agréable, la faveur du roi et de la reine mère, n'épargna aucun effort pour décider son mari à venir la rejoindre. Mais celui-ci resta sourd à tous ces beaux appeaux.

Marguerite, délaissée et sans crédit, ne tarda pas à se venger, par de piquantes railleries, de l'humiliant dédain qui répondait à ses avances ; car, comme dit Busbecq, « ce « n'étoient ni la volonté, ni la méchanceté, ni l'esprit qui « lui manquoient. » « Il advint, dit d'Aubigné, que cet a esprit impatient ne demeura guère sans offenser le roi, a son frère et ses mignons et faire parti dans la cour avec « ceux qui diffamoyent ce prince, en lui imputant de très-

« sales voluptés, auxquelles mesme il sembloit que les a dames eussent interest.» D'autres griefs aussi délicats durent s'ajouter à ceux-là ; Dupleix va jusqu'à dire « que « Marguerite portaunjour des paroles d'amourincestueux

a à la reine Louise De quoi le roi lut très-sensible-

« ment outré contre elle et contre son frère (1). »

Plusieurs altercations très-vives, et telles qu'elles pouvaient être entre personnages qui se connaissaient si bien, eurent lieu entre le frère et la sœur, « qui s'entre « firent, dit Sully, une foule de reproches meilleurs à « faire qu'à dire. »

Enfin, un attentat auquel Marguerite était trop intéressée pour échapper au soupçon de l'avoir conseillé, favorisé ou commandé, précipita les événements et fournit au roi un trop légitime prétexte pour éclater. Il avait envoyé à Joyeuse, alors ambassadeur à Rome, un courrier portant une longue lettre, toute entière écrite de sa main. Le porteur, à peu de distance de la cour, fut assailli par quatre cavaliers, qui le percèrent de coups, etlui enlevèrent ses dépêches, fort compromettantes pour certaines personnes, et surtout probablement pour Marguerite. Le roi, confiant sur l'inviolabilité d'un courrier d'État, y épanchait librement, dans le cœur de son confident le plus cher, sa bile contre sa sœur.

a Quelque temps après, le 7 août 1 583, éclata une scène scandaleuse etqui la précipita, dit l'auteur de l'excellente et très-complète Notice sur Marguerite, qui précède l'édition elzevirienne de ses Mémoires, dans un abîme de

(1) Tome IV, p. 203.

(c désordres et de malheurs.» Le roi lui reprocha publiquement, au dire de Busbecq, la vie honteuse qu'elle menait, lui énuméra ses adultères et lui rappela le bâtard qu'elle avait eu, le tout avec de telles particularités, qu'il semblait avoir été le témoin de toutes ses fautes. Il finit en lui intimant l'ordre de quitter Paris à l'instant et de débarrasser la cour de la peste de sa présence.

Dès le lendemain, la reine de Navarre sortit, en toute hâte, de Paris, sans grand équipage ni grande suite, et répétant dé temps en temps « qu'il n'y avoit pas dans le monde deux princesses plus malheureuses qu'elle et la reine d'Ecosse. »

Mais la fureur du roi n'était pas encore rassasiée. Il fallait d'autres affronts à cette implacable vengeance.

Le 8 août 1583, un capitaine des gardes, qui suivait avec soixante archers, par ordre du roi, la fugitive, arrêta le cortège à Palaiseau, où on faisait les préparatifs du coucher. La litière de la reine de Navarre, selon les uns, son lit où elle était déjà, selon les autres, ne furent pas à l'abri des outrageantes perquisitions de l'officier. Celui-ci, qui avait ordre de ne garder aucune mesure, obligea la princesse à se démasquer et donna même quelques soufflets à ses suivantes, qui ne se pressaient pas assez d'obéir au même ordre. Enfin, il appréhenda au corps la dame de Duras et la demoiselle de Béthune, favorites et compagnes de Marguerite, « qu'on accusait d'incontinence et d'avortements procurés. »

« Furent aussy parmesme moien arrestés (dit L'Estoille) « le seingneurde Lodon, gentilhomme de sa maison, son a escuier, son secrétaire, son médecin et aultres,qu'hom-

LES AMOURS DE HENRI IV. loi

« mes que femmes, jusques au nombre de dix, et tous a menés à Montargis (à l'abbaye de Ferrières), où le roy ce luy-mesme les interrogea et examina sur les déporte- « ments de la dicte royne de Navarre, sa sœur, mesme <( sur l'enfant qu'il estoit bruict qu'elle avoit faict depuis (( sa venue en cour, de la façon duquel estoit soubçonné «le jeune Cbampvallon, qui, de faict, à cette occasion, « s'en estoit allé et absenté de la cour (1). »

Ouvrons ici une parenthèse pour dire quelques mots de ces amours de la reine Marguerite avec Champvallon, et des lettres qui ensont, avec le père Archange (2), demeurées le témoignage . La liaison de Marguerite avec Champvallon, ébauchée à Cadillac et surprise par d'Aubigné en ses intimes commencements (1580), dut se continuer à Paris, pendant le second séjour de la reine Marguerite, de 1582 à 1584. Après son ignominieux départ de Paris, Marguerite remplaça par des commerces plus tranquilles et plus vulgaires cette liaison avec Champvallon, cause de sa disgrâce. Elle ne semble avoir revu son ancien amant qu'en 1605. S'il faut en croire Dupleix, le roi aurait envoyé à Madrid (bois de Boulogne) au-devant

(1) Il se retira en Allemagne et ne tarda pas à reparaître, puisque nous le retrouvons grand maître de l'artillerie de la Ligue. Il ne mourut qu'en 1630. Henri IV le fit, en 1602, chevalier de l'Ordre.

(2; Ce fils bâtard, que Dupleix appelle le Père Ange, et Bassompierre le Père Archange, fut d'abord élevé sous le nom de Louis de Vaux, comme fils d'un sieur de Vaux, parfumeur, demeurant près de la Madeleine, à Paris. Il se fit capucin, se signala par ses intrigues, et, en qualité de confesseur et de directeur de la marquise de Verneuil, devint un des agents les plus dangereux de cette conspiration d'ambition et de vengeances, où il ne s'agissait pas moins que de la couronne de Henri IV livrée à l'Espagne, et, peut-être, de sa vie.

d'elle, pour la recevoir et lui souhaiter bienvenue, le duc de Vendôme et le sieur de Champvallon, « lequel a elle avoit autrefois plus aimé qu'elle ne devoit, de sorte « que l'on estimoit cet accueil honteux aune si grande « princesse. » La prévenance de Henri IV peut, en effet, paraître ironique.

M. Guessard, dans son excellente édition des Mémoires de Marguerite, a publié vingt et une lettres se rapportant à cette intrigue amoureuse , dont deux sont de Champvallon. M. Sainte-Beuve les qualifie à merveille dans ces quelques lignes.

« Ici ce n'est plus le style agréable, modérément orné « et naturellement poli des Mémoires. C'est de la haute « métaphysique et du pur phébus presque inintelligible « et des plus ridicules : a Adieu, mon beau soleil ! adieu, « mon bel ange ! beau miracle de la nature ! » ce sont là « les expressions les plus communes et les plus terre à « terre ; le reste monte et s'élève à proportion et se perd « au plus haut de l'empyrée.» Le maître critique s'autorise de ces excès de rhétorique pour trouver la passion de Marguerite plus artificielle que sincère, plus d'imagination que de cœur. Nous ne sommes pas tout à fait de cet avis , et voyons au contraire, dans un amour capable d'entraîner Marguerite, si subtile et si sensée, à de tels écarts de langage et de goût, la marque des passions souveraines et pour ainsi dire fatales. « Triomphe, triomphe, s'écrie-t-elle à un moment, de ma trop sincère et trop ardente amour! » Et il y a, dans ce cri, le désespoir de ne pouvoir se vaincre et renoncer à un amant assez heureux pour avoir contraint une fille de France à toutes

les avances et à toutes les déceptions. Car il est souvent question de jalousie et d'infidélité, dans cette correspondance galante, où Champ vallon semble avoir gardé, d'un bout à l'autre, les avantages de la défensive. Correspondance d'ailleurs moins alambiquée qu'il ne semble, et dont les post-scriptum notamment, selon l'habitude des épîtres féminines, sont d'une signification décisive. « Adieu, ma vie, je baise un million de fois ces beaux « yeux et ces beaux cheveux, mes chers et doux liens.)) « Je baise un million de fois cette amoureuse et belle (( bouche. »

La reine avait poussé la prévoyance jusqu'à vouloir marier de sa main son beau Champvallon. Il semble avoir résisté à cette complaisance et avoir voulu garder le choix de son établissement. C'est là sans doute ce qui empoisonna et finalement étouffa cette liaison où Marguerite, avec beaucoup de ses sens, semble avoir apporté beaucoup de son âme.

Mais revenons, après cette digression rafiaîchissante, à ces fièvres et à ces émotions de la disgrâce de 1583.

oEnfin , le roy, n'ayant rien peu descouvrir parla bouche <c desdicts prisonniers et prisonnières, les resmist tous et « toutes en liberté, et licentia la royne de Xavarre, sa «sœur, pour continuer son chemin vers la Gascogne, et « ne laissa pourtant d'escrire de sa main au roy de Na- <( varre, son beau-frère, comme toutles choses s'estoient « passées. »

On sait que la réflexion rendait Henri III facilement pusillanime, lui, à qui l'ivresse de la colère, dans le premier moment, faisait perdre toute mesure et toute précau-

tion. Sa haine avait les alternatives et les vicissitudes des haines féminines.

« Le roi de Navarre, étant àSainte-Foix, disent lesMé- /noires de Duplessis-Mornay, reçut une lettre du roi, en date du 5 août, par un valet de garde-robe, à la chasse, toute de sa main (du roi), par laquelle il lui mandoit, en somme, que, pour avoir découvert la mauvaise et scandaleuse vie de madame de Duras et de mademoiselle de Béthune, il se seroit résolu de les chasser d'auprès de la reine de Navarre, comme une vermine très-pernicieuse et non supportable auprès d'une princesse d'un tel lieu. »

Henri III ne disait rien de l'affront qu'il avait fait faire à Marguerite ; et le roi de Navarre, ne sachant de la chose que ce que le roi lui en avait appris, se crut obligé de le remercier. Mais depuis, ayant reçu à Nérac des nouvelles certaines que l'insulte avait été faite à la reine, sa femme, il prit des mesures pour en obtenir satisfaction.

Ces dispositions effrayèrent Henri III. n Le roy ayant « songé à la conséquence d'une telle affaire, et à ce que « le roy de Navarre se résouldroit là-dessus, (comme il « advint), de ne la plus reprendre (sa femme) qui seroit « ung scandale et escorne indigne de son nom et de ses «armes, joint que la renommée en estoitjà bien avant « espandue jusques aux nations estrangères, il fîst nou- « velles lettres et depesches au roy de Navarre, par les- « quelles il le prioit de ne laisser, pour ce qu'il luy avoit a mandé, de reprendre la royne sa sœur ; car il avoit « appris du depuis, que tout ce qu'on luy avoit faict en- « tendre de ce costé-là, et ce qu'il luy en avoit escript « estoit faux, et qu'on avoit, par faux rapports, innocem-

LES AMOURS DE HENRI IV. lôo

« ment chargé l'honneur de la royne de Navarre sa seur. « A quoy le roy de Navarre ne fît aultrement response, ce et s'arrestant aux premiers advis que le roy luy avoit u donnés , qu'il sçavoit certainement contenir vérité, ce s'excusa fort honnestement à Sa Majesté, et cependant, a se résolut de ne lapoint reprendre. De quoy le roy irrité a envoya par-devers luy M. deBellièvres, aveq mande- « ment exprès et lettres escriptes et signées de sa main, 0 par lesquelles aveq parolles aigres et piquantes, il luy « enjoignoit de ne faillir de mettre promptement à exécc cution sa vollonté. Entre les aultres traicts qui estoient a dans les dictes lettres du roy, cestuy-cy en estoit ung : «Qu'il sçavoit comme les roys estoient subjectsà estre « trompés par faux rapports et que les princesses les « plus vertueuses n'estoient bien souvent exemptes de « la calomnie, mesme pour le regard de la feue royne sa « mère, qu'il sçavoit ce qu'on en avoit dict, et combien « on en avoit toujours mal parlé. Le roy de Navarre, « ayant veu ces lettres, se prend à rire, et en présence de « toutte la noblesse quiestoitlà, dicta M. deBellièvrestout « haut : «Le roy me faict beaucoup d'honneur par touttes « ces lettres ; par les premières, il m'appelle c. .. ., et par «ses dernières, fils de p.. .je l'en remercie. »(L'Estoiile). On n'a pas idée de la longueur et de la multiplicité des négociations engagées entre les deux rois, à propos de cette triste et singulière affaire. Ces débats usèrent plusieurs envoyés, tous obligés de renoncer à la peine, et le hardi d'Aubigné, et le sage Duplessis Mornay, et Yolet etPibrac. Henri III éludait toutes demandes de séparation, et persistait à exiger la réception pure et simple de

156 LES AMOURS DE IlENIil 1 Y.

Marguerite. Henri, impatienté, s'empara de Mont-de-Marsan. C'était un argument. Il fitson effet sur un prince timide, et, moyennant de réciproques concessions, l'affaire fut arrangée.

Ce fut au mois de janvier 4584 que le roi de Navarre alla chercher sa femme, qui s'était retirée à Agen, dans son apanage, et la conduisit à Nérac où son entrée, en dépit des poètes, Du Bartas entre autres, fut loin d'être triomphale. Le roi, son mari, attiédi par l'absence et fatigué par toutes ces querelles dont elle était l'objet, reçut avec une indifférence goguenarde cette femme de discorde, cette nouvelle Hélène, qui portait la guerre sous son vertugadin. Le roi ne pouvait se résoudre à lui pardonner ses intrigues, la corruption de ses meilleurs serviteurs, la perturbation jetée dans sa maison, et ses imprudents dédains. Il se souvenait avec amertume, le Divorce satyrique l'atteste, de l'inutilité de son indulgence d'autrefois, qui n'avait fait qu'encourager la coquetterie et la vanité de son épicurienne moitié. Il se rappelait ces recherches de volupté, ces draps de taffetas noir, cette chambre éclairée de mille bougies, où elle affectait de recevoir avec répugnance un mari revenant de la chasse, le visage poudreux et le corps en sueur; et, aussitôt qu'il était sorti de cette couche indifférente, l'empressement avec lequel elle faisait renouveler et parfumer son lit. Il se souvenait de son orgueil, qui osait regarder comme une mésalliance le titre de reine de Navarre, et de ce mépris pour des parentes telles que madame de Toiras. Marguerite ne s'était-elle pas oubliée jusqu'à dire qu'avant de l'admettre à sa table, il

LES AMOL'IIS DE HENIU IV. 137

trouvât bon qu'elle lui fît laveries pieds? Henri se souvenait de tous ces affronts, de toutes ces déceptions, et Marguerite allait les expier, maintenant que le sort la mettait en présence d'un maître qui pouvait la traiter en juge. La mésintelligence éclata bientôt entre les deux époux, et elle alla si loin que Henri accusa sa femme d'avoir voulu l'empoisonner, et que son conseil délibéra si on la ferait mourir. C'est d'Aubigné, qu'elle détestait à cause de ses bons mots sur Entraigues (1) et sur Champvallon aqui rompit, selon lui, par ses remontrances, « une telle action, de quoy son maître le remercia.))

« Ce jour dernier, février 1585, dit le naïf et malin « l'Estoille, arriva à Paris un gentilhomme de la part du «roy de Navarre, envoie de luy exprès pour faire plainte a au roy et à la royne, sa mère, d'un secrétaire dudit «roy de Navarre, nommé Ferrand, que sa femme luy « avoit donné, ce faisant, comme il disoit et soutenoit, par « le conseil et commandement de sa maîtresse, laquelle <( on disoit estre fort mal contente de son mary, qui la né- « gligeoit, n'ayant couché avec elle, depuis les nouvelles « de l'affront que le roy son frère lui avoit fait recevoir <( en août 1583. »

(l) « Elle avoit sur le cœur quelques bons mots, entre autres ce- « tui-cy : La mareschalle de Retz avoit donné à Entraigues Charles « de Balzac, sieur d'Entragues, dit Entraguet, mort en 1590) un « cœur de diamant. La royne en ostant Entraigues à la mareschalle, « avoit eu aussy le diamant pour en triompher, et comme Aubigné « maintenoit la mareschalle contre la royne, elle réplicqua trop sou- « vent. « Mais fay le cœur de diamant. » — « Ouy, dit le bon com- « pagnon, il n'y a que le sang des boucqs qui y puisse graver. » (D'Aubigné, Mémoires, p. (53.)

Le séjour de Nérac ne tarda pas à devenir aussi insupportable à Marguerite qu'il lui avait autrefois été agréable. Aussi lorsque le roi de Navarre eut été excommunié par Sixte-Quint, elle saisit avec empressement ce prétexte pour le quitter, et s'empara d'Agen, qui lui avait été donné en dot. Mais ses galanteries et les exactions de madame de Duras, qui l'avait rejointe et la dominait, soulevèrent contre elle les habitants, qui, secondés par le maréchal de Matignon, mirent la clique royale à la porte. Ce fut un sauve-qui-peut à la fois tragique et grotesque, une véritable déroute de comédie. Marguerite, selon le Divorce satyrique,îx\.\, obligée de partir avec tant de précipitation, qu'elle eut à peine le temps de monter en croupe derrière son amant (Lignerac). Madame de Duras en fit autant. Ses filles, qui n'avaient pu trouver de chevaux de louage, suivirent comme elles purent, les unes sans masque, les autres sans tablier, plusieurs à demi nues, et toutes avec tant de désordre, qu'on les eût plutôt prises pour une troupe d'Égyptiennes que pour les filles d'honneur d'une grande reine. Elles furent accompagnées par quelques officiers, les uns à cheval sans bottes, les autres à pied. Lignerac, chef de la bande, la mena, à raison de vingt-quatre lieues en deux jours, tout essoufflée, crevant de faim, à Cariât, forteresse des montagnes d'Auvergne, dont son frère, Marcé, était gouverneur. Là ne devaient pas finir les aventures ni les pérégrinations de cette majesté déchue au ridicule ; poursuivie dans son nid des montagnes par la haine de tous les partis, demeurée sans défenseur par la mort de son frère, le duc d'Alençon, elle abandonna la forteresse de Cariât, devenue

peu sure, pour se retirer à Ivoy, maison de la reine mère. C'est en route qu'elle fut faite prisonnière par le marquis de CaDillac. On trouve dans un manuscrit du fonds de Mesme (7140) la note suivante relative à cette évasion et à cette capture.

« La vérité est telle que le sieur de Lignerac, pouf «quelque mescontentement et jalousie qu'il a eu de la a royne de Navarre, qu'elle ne se saisît du chasteau, Ta « chassée. — Et, si vous congnaissiez l'humeur de « l'home, vous penseriez que c'est une quinte aussy tost « prise, aussy tost exécutée. Il a retenu quelques bagues « en payement, comme il dist de dix mil livres qu'il a « despendues pour elle, qui, après avoir bien contesté en « son esprit, se résolut de s'en aller à Millefleur et se meit « en chemin à pied aveq Aubiac et une femme ; puys, « sur le chemin fu>t mise sur ung cheval de bast et après « dans une charrette à beufs ; et corne elle fut dans un «village nomé Colombe, un gentilhome noméLanglas, «qui estoit lieutenant dans Usson, luy offrit le cbasteau, « et l'y mena. Aussy tost qu'elle y fust arrivée, luy-mesme « s'en va trouver le marquis de Canillac à Saint-Hicques « qui monte à cheval et s'estant faict ouvrir la porte, il «demande le dit Obiac, caché entre des murailles. Il le « prend et le met entre les mains d'ungprévost. Lemar- « quis despescha incontinent le jeune Montmaurin au « roy et à la royne mère. »

La singulière et mélancolique histoire que celle de ce d' Aubiac !

Il connut Marguerite pendant son long séjour au Cariât. Elle s'y trouvait fort réduite, sans lit de parade, même

sans chemise, et ce qui la fâchait le plus, sans amant. A bout de ressources, elle fit faire, dit-on, à un simple cuisinier, promu aux fonctions les plus délicates de la maison, l'intérim de Duras qui était en Espagne, dépensant son dernier argent à lui chercher des secours qu'il n'apporta pas. Pas d'argent, pas de Suisse. Marguerite congédia Duras malgré les efforts de sa femme, à qui l'absence de tout scrupule permettait de se charger des intérêts galants de son époux. Duras fut remplacé par Saint- Vincent, qui s'enfuit devant la dépense d'une reine à nourrir. C'est alors que Marguerite jeta les yeux sur ce d'Aubiac, pauvre gentilhomme, ébloui de sa beauté, toujours planté devant elle en adoration. Ce culte muet avait touché la reine. D'Aubiac n'était pas beau, mais il paraissait amoureux et promettait d'être fidèle. Les faveurs deMarguerite, qui n'avait pas d'autre récompense à lui offrir, récompensèrent le pauvre diable. Celui-ci dut croire rêver quand il se sentit le maître de cette femme, de cette reine qu'il admirait si naïvement que, la première fois qu'il la vit, il dit au commandant du régiment de Saint-Luc, qui était près de lui : «Ah! l'aimable per- « sonne! si je pouvois passer une nuit avec elle, je ne g regretterois pas ma vie, dussé-je être pendu le lende- « main. »

C'était un pressentiment de sa destinée. Et, comme dit le Divorce satyrique : «il y a nul plaisir à rencontrer si juste. » « D'Aubiac, en dépit de son poil roux, de sa peau ce truitée, de son nez teint en écarlate, » devint l'amant en titre de la fille des Médicis et des Valois. De ce commerce étrange naquit un enfant sourd-muet. Il en coûta

la vie àMarcé pour avoir surpris ce mystère. Il fut empoisonné. D'Aubiac avait envoyé son cousin Roras lever des troupes en Gascogne. Les deux amants devaient s'emparer de la place et y régner féodalement. Le projet fut découvert, et l'hospitalité trahie le punit de tant d'ingratitude par une expulsion sans formes. Le marquis de Canillac cerna les fugitifs. Marguerite fut prise avec son amant, qu'on trouva « caché sous un tas d'ordures, asansbarbe etsans cheveux, elle-même les luiayant court pés avec ses ciseaux pour mieuxle déguiser. » Canillac, qui se sentait déjà épris de Marguerite, se montra doublement sévère pour le rebelle et le rival. Il fut bel et bien pendu à Aigueperte « et témoigna jusqu'au bout tant de « constance pour son infidèle maîtresse, qu'au lieu « de songer à son salut, il baisa , jusqu'au dernier mo- (( ment, un manchon de velours bleu, qui étoit le seul « reste qu'il eut alors des faveurs de cette impudique. »

Mais il faut abréger ce roman scandaleux. Il faut renoncer à montrer Canillac le barbon séduit par cette Circé, consultant son miroir, se carrant dans des vêtetements de parade, haussant sa petite taille, et devenu le prisonnier de sa prisonnière. Il faut renoncer à raconter l'histoire, peut-être la légende du château d'Usson qu'Hilarion de Coste appelle un temple, un hermitage saint, un monastère a dévot a, et dont le Divorce satyrique dit : « qu'il ressentoit plus la tanière de larrons que la « demeure d'une princesse fille, sœur et femme de « roi. »

Henri III disait en pleine cour : « Les cadets de Gas- « cogne n'ont pu saouler la reine de Navarre ; elle est

a allée trouver les muletiers et les chaudronniers d'Àu- « vergne. »

Marguerite, qui n'avait pas de préjugés en amour, serait en effet descendue jusque-là, s'il faut en croire une chronique scandaleuse dont ses débordements de Paris, même après la cinquantaine, ne justifieront que trop l'assertion.

Marguerite, « ayant envoyé le vieux Ganillac à Saint-

a Cirgues cueillir des pommes, » se donna un Rizzio dans

« la personne d'un Pomini fils d'un chaudronnier d'Au-

« vergne, qu'elle tira de l'église cathédrale où il étoit en-

<( fant de chœur. Il s'acquit, par sa belle voix, la dignité

« d'un de ses musiciens ; et, passant de la chapelle à la

a chambre, et de la chambre au cabinet, il parvint enfin

a à la charge de secrétaire, où il a longtemps tenu diver-

a ses parties et fait des dépêches sur des matières bien

« différentes. C'est celui de tous ses amants qu'elle a le

a plus tendrement aimé. C'est de lui dont elle disoit qu'il

« changeoit de corps, de voix, de visage, de poil comme

« il lui plaisoit, et qu'il avoit audience à huis clos quand

<( il vouloit. C'est pour lui qu'elle fit faire les lits de ses

« dames si élevés qu'on pouvoit voir tout ce qui étoit des-

« sous sans se baisser, et cela, afin qu'il ne pût s'y ca-

a cher; c'est lui qu'elle cherchoit si souvent la nuit à

a tâtons derrière la tapisserie ; c'est pour lui enfin qu'elle

a fit ce couplet de chanson qu'on a tant chanté à la

<( cour:

A ces bois, à ces prés, à cet antre, Oftïons les yeux, les pleurs, les sons, La plume, les vœux, les chansons D'un poëte, d'un amant, d'un chantre, etc.

Mais nous devons enfin laisser Marguerite réduite aux expédients, mettant ses pierreries engage à Venise, passant sa vie à quémander des secours à sa belle-sœur, Eléonore d'Autriche, à sa mère, à son mari lui-même, et se consolant, par l'amour et la poésie, d'une captivité qui dura jusqu'en 1606. Nous la retrouverons encore à Paris, quand elle aura acheté, par son consentement au divorce à elle demandé dès 1593, par elle accordé en i599, par sa complaisance pour les maîtresses, Gabrielled'Estrées et la marquise de Yerneuil, par ses flatteries et ses caresses à Marie de Médicis et à ses enfants, par l'impuissance où elle est désormais de nuire, la faveur de venir étaler, dans la capitale étonnée, les mœurs et les modes des Valois, et le scandale suranné de ses galanteries tragiques et de sa voluptueuse dévotion.

Nous avons hâte de revenir à Corisande, à ses reproches de pliîs en plus mérités, à la douleur et à la leçon de cet amour mort de satiété, et agonisant en soupirs mensongers et en assurances banales. Il est possible de marquer le moment précis où Henri cesse d'appartenir à Corisande. C'est lors de la perte du fils qu'il avait eu d'elle. Débarrassé des scrupules du père, il a bientôt triomphé de ceux de l'amant. La mort a détaché de lui ces bras enfantins, fragile et si irrésistible lien. Comment désormais pourrait-il être retenu auprès d'une femme que l'habitude, pire que la maturité approchante, a flétrie et dépoétisée à ses yeux ?

Comme on sent tout cela dans cette lettre sans parfum, à peine illuminée de quelques étincelles de la passion qui s'éteint, et où Henri, parlant désormais à Corisande le

langage sobre, précis, pratique de l'amitié, cherche àl'associer, non plus à sa vie, mais seulement à ses desseins, et l'engage à user de son influence auprès de Catherine sa sœur, pour la détacher de son amant le comte deSoissons, et la disposer à la pensée d'un mariage avec le roi d'Ecosse, « qui s'offre de le venir servir avec six mille a hommes à ses dépens et de venir lui-même offrir son a service. Il s'en va infailliblement être roi d'Angle- « terre. » 0 crime de la destinée, ô impitoyable égoïsme de la raison d'État! Voilà donc la récompense, pauvre Corisande, de dix années de dévouement et de constance. Avoir touché au mariage, et descendre enfin jusqu'à cette commission, unique prix d'une héroïque fidélité, de préparer sa maîtresse à devenir infidèle! Comme on sent que cette fière et énergique femme, ainsi défiée, va se venger noblement et hardimenl ! Comment ? En contrecarrant ces ambitieux projets, en déjouant cette politique trop aisément prodigue des sacrifices du cœur, en favorisant l'amour du comte de Soissons et cette fidélité de vingt-cinq ans, qui devait, dans Catherine, faire une si belle défense.

Mais écoutez cette lettre si froide, si terne, si empreinte de l'insensibilité de l'ambition et des affaires.

« Mon cher cœur, renvoyez-moi Bryquesières, et il s'en a retournera avec tout ce qu'il vous faut, excepté moi. <( Je suis fort affligé de la mort de mon petit, qui mourut « hier. Il commençoit à parler. »

Rien de plus, voilà toute l'oraison funèbre. Comme on sent que la mort de cet enfant le délivrait! Comme on sent que le serment fait à d'Aubigné lui devenait désormais léger!

Puis, des nouvelles militaires, et aussitôt, l'insinuation relative au roi d'Ecosse et au service qu'il attend d'elle d'humaniser un peu laromanesque et inflexible Catherine . a Préparez ma sœur, de loin, à lui vouloir du bien, re- « montrant l'état auquel nous sommes, et la grandeur de « ce prince avec sa vertu. Je ne lui en écris point. Ne lui « en parlez que comme discourant qu'il est temps de se « marier, et qu'il n'y a point d'autre parti à espérer pour « elle que celui-là. »

Puis à la fin, mais non plus par désir impatient, par sincère hommage, mais par habitude, par souvenir, par pitié peut-être : Adieu mon cœur, je te baise cent millions a de fois. » A ce nombre exagéré de baisers, et à cette familiarité dégagée, on sent l'amour qui finit.

Non, ce n'est plus le temps où il sacrifiait les avantages de la victoire de Coutras, pour lui apporter les drapeaux pris sur l'ennemi ; ce n'est plus le temps où il cherchait constamment à se dérober à sa gloire, tout brûlant du désir de l'humilier à ses pieds. « Si les ennemis ne nous a pressent après cette assemblée, je veux dérober un « mois. )) — « Je me porte bien, n'ayant rien sur le cœur « qu'un violent désir de vous voir. Je ne sais quand je à serai si heureux. S'il se présente occasion, je lui mon- « trerai que je sais bien qu'elle est chauve. »

Aujourd'hui, si l'occasion se présentait, il l.a fuirait pour éviter de trop humiliantes douleurs, de trop justes reproches.

Pendant toute l'année 1590, Henri écrit encore à Corisande. Il lui raconte tous les épisodes de cette première, glorieuse et infructueuse campagne, et de cette

marche victorieuse sur Paris à laquelle la mort imprévue d'Henri III fit rebrousser chemin. Il lui écrit encore quand déjàGabrielled'Estrées est sa nouvelle maîtresse. Madame de Gramont, justement irritée, a cherché, comme nous l'avons dit, sa vengeance, en poussant Catherine à épouser le comte de Soissons, malgré son frère. Il est intéressant de lire, dans les Économies de Sully et dans la Correspondance de Henri IV, cette affaire de cœur et d'état où Corisande embrouille si subtilement les cartes et montre si bien ce que peut une femme qui se venge:

Fures quid fœmina possit.

« Au moment où le roi était engagé dans les plus grâce ves affaires, le comte quitta furtivement l'armée, feignit « un voyage à Nogent, et se rendit en Béarn pour époua ser la princesse à l'insu de son frère. Corisande leur a fit signer une promesse réciproque de mariage, et le a mariage aurait eu lieu, sans l'inflexible résistance de « Palma Cayet. Pour la vaincre, le comte alla jusqu'à « menacer de le tuer. Ce courageux ministre répondit « froidement qu'il aimait mieux mourir de la main d'un « prince, en faisant son devoir, que de celle du bour- « reau, en trahissant son maître. Le sieur de Pangeas, « mari d'une ancienne maîtresse de Henri, mademoiselle « de Tignonville, qui était à la tête du conseil souve- « rain de Béarn, ayant reçu des ordres du roi, se saisit a du château, dit L'Estoille, contraignit le comte à sortir « du pays, et mit des gardes à l'entour de la princesse, « de peur qu'on ne l'enlevât. Honteux d'un éclat inu-

a tile, et obligé de repasser enFrance, le comte, dit Sully, (( ne put tirer d'autre vengeance de Pangeas, qu'en le « faisant tomber du haut d'un escalier un jour qu'il se « rencontra avec lui chez le roi, à Pontoise (1). »

Mais la promesse de mariage existait toujours. Sully, que nous verrons toute sa vie lutter contre ces malheureuses promesses de mariage et épuiser à poursuivre tour à tour ces « papiers honteux, » dont le bon Henri était si prodigue, qu'il signera tour à tour àCorisande, à Gabrielle, à Henriette d'Entragues , cette habileté que la réorganisation des finances mettait à de si rudes épreuves, Sully dut se résignera cette désagréable commission d'escamoter ce seing compromettant. « Il me prit un frémisa sèment, dit-il, lorsque le roi me donna un pareil or- « dre. » Il fallut néanmoins essayer et réussir, car on ne pardonne pas un échec en pareille circonstance. Sully joua son rôle de faux bonhomme avec une admirable fourberie. Il trompa Du Perron, dévoué à la princesse, il trompa la princesse, il trompa Corisande elle-même. Il fit entendre à ces esprits, à ces cœurs abusés, que le roi consentirait à une union inévitable, lorsque son autorité serait sauve de tant de rébellions, et se laisserait certainement toucher par le sacrifice et l'hommage confiant de cette promesse de mariage, qui était une insulte à sa qualité de roi et de chef de la famille. Le rusé compère eut le papier. Il eut plus, il eut une déclaration par laquelle les deux amants, ô sublime crédulité, ô naïveté sacrée des amours sincères ! renonçaient à s'épouser sans

(1) Le château de Pau, etc., par Bascle de la Frèze, p. 239.

son consentement. Sully remit au roi le premier papier et garda l'autre, dont il ne souffla mot à Henri IV, mais qui lui servit pour rompre ces desseins amoureux qu'il avait semblé favoriser. Ce peut être là un triomphe comme homme d'État, mais, ô Sully, c'est une défaite comme honnête homme ! C'est à cette querelle domestique, dont les explosions troublèrent profondément, jusqu'au mariage de Catherine vaincue avec le duc de Bar en \ 699, la paix de la maison royale, que se rapporte une touchante lettre de Catherine de Bourbon, citée par M. Yung, où elle proteste contre le martyre auquel on la réduit, et demande la grâce de finir dans un couvent ce douloureux veuvage de cœur qu'elle préfère à un mari contre son gré (1 ) .

Henri IV n'a pas l'avantage dans ce débat domestique, malgré ses airs de roi et de frère méconnus, et ses protestations d'un dévouement qui survivra à toutes ces déceptions.

«Je vous diroi que j'ai reçu, ces jours passés, une « lettre de ma sœur qui me fâche fort, où, après une « grande quantité d'injures fort humbles, elle me fait « connaître son mauvais naturel ; car elle se plaint de a moi le plus cruellement qu'il est possible, avec douces a paroles en apparence, mais toutes autres, comme je « vous feroi voir par sa lettre queje vous montreroi. Avec « tant de déplaisirs qui me traversent maintenant, je « n'en ai senti un plus sensible que, désirant son bien, « m'en savoir si peu de gré. Les ingratitudes seront pu-

(1) Henri IV écrivain, 1855, p. 1G2, 1G3.

« nies du ciel, et là je la remets. Quoi qu'elle fasse et die, « je ne laisserai pas d'être son père, son frère et son roi, « et de faire mon devoir, encore qu'elle ne fasse le sien ; a ce que tout le monde ne fait pas à cette heure, mais «Dieu me fera la grâce que je ferai le mien. » (Lettre à M. de la Force, 13 septembre 1595.)

Déjà, vers le mois de mars 1591, il avait écrit à madame de Gramont :

a Madame, j'avais donné chargea de parlera vous

« touchant ce qu'à mon regret, s'étoit passé entre ma sœur « et moi. Tant s'en faut qu'il vous ait trouvée capable de « me croire, que tous vos discours ne tendoient qu'à me « blâmer et fomenter ma sœur en ce qu'elle ne doit pas. « Je n'eusse pas pensé cela de vous, à qui je ne dirai que « ce mot : que toutes personnes qui voudront brouiller « ma sœur avec moi, je ne leur pardonneroi jamais. »

Sur cette lettre un peu sèche et dure, se termine cette correspondance amoureuse.

Desinit in piscem,

Henri IV conserva toujours, à défaut de l'amour évanoui, une durable estime pour celle qui eut le bon goût de ne point imiter son infidélité, et qui, veuve d'espérance, se consacra du moins au souvenir. Elle était devenue, ditle Journal deUEstoille, «fort grasse, grosse et « rouge de visage.» Elle avait honte, dit Sully, dans cette métamorphose, que l'on pût dire que Henri IV l'avait tant aimée. Henri chercha d'ailleurs, par toutes sortes de marques de confiance et de bons procédés, à adoucir une

blessure qu'il savait être incurable. Il existe une lettre de lui, à la'date du 21fseptembre 1597, où, fidèle à sa promesse au marquis de Parabère qui lui reprochait,, en qualité de parent de la comtesse et de premier confident de leurs amours, un trop brusque et trop humiliant abandon, il cherche à dédommager la délaissée par les plus flatteuses déférences et l'assurance de sa reconnaissance et de son amitié. C'était reconnaître à moitié des torts dont Corisande se vengea dignement en demeurant fidèle à la fois au roi oublieux et à l'ingrat amant.

Corisande mourut en 1620, selon les uns (I), en 1624 selon Musset-Pathay.

(1) Biographie Didot.

GABRIELLE D'ESTREES

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