‹ Les amours de Henry IVChapitre 26 sur 30 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La grande maîtresse. — Gabrielle d'Estrées,

Je voudrais essayer, pour Gabrielle d'Estrées, cette niaitresse caractéristique, typique deHenriIV,dontrinfluence intime et politique est assez grande pour élever son histoire jusqu'à l'Histoire, un portrait exact et, autant que possible, définitif, débarrassé également des flatteuses fumées du panégyrique et des boues brutales du pamphlet. Je voudrais trier un à un dans ces matériaux, dont le nombre et la provenance sont si embarrassants pour Thistorien consciencieux etle peintre fidèle, les traits incontestables de cette figure trop populaire, que l'indiscrète prédilection des poètes et des romanciers a flétrie à force de caresses, et comme banalisée. Personne encore, sauf peut-être M. Sainte-Beuve, notre maître en toutes ces analyses délicates, ne s'est résigné à voir sous son vrai jour, au point de vue de ce juste milieu qui est à la fois en histoire, le courage et la vérité, ce visage étincelant, qui éclaire et échauffe comme un dernier soleil les années de verte maturité de Henri IV. Les uns sont éblouis et

voient toutes choses sous le magique reflet des rayons partis de ces beaux yeux. Les autres, aveuglés, nous donnent une image noire et troublée, sans couleur et sans vie. Le tour de force, entre ces excès si divers, serait une esquisse à la fois ressemblante et idéale, ressemblante comme la nature, idéale comme Fart, chère à la fois au moraliste et au rêveur. Le triomphe, ce serait d'obtenir une Gabrielle exacte, sans chatoyement, sans miroitement, une Gabrielle sans illusion, qui ne serait pas non plus sans charme. Cette Gabrielle-là , elle doit sortir d'ellemême d'un récit assez vrai pour ne pas paraître habile, assez habile pourêtre toujours vrai., C'est donc une simple histoire, sans divagations politiques ou philosophiques, qu'il nous faut conter. Toutes les Gabrielle jusqu'ici connues appartiennent à l'imagination ou au raisonnement. Il y a la Gabrielle de M. Michelet, grasse et positive personne, d'une ambition qui ne va pas plus loin que l'amourpropre. Il y a la Gabrielle de M. Capefigue, sentimentale et mélancolique. Et j'aime encore moins ce travestissement que l'autre, car le caractère essentiel de la physionomie de Gabrielle d'Estrées, c'est la sécurité, l'insouciance, la bonté sereine et familière. La vraie Gabrielle, c'est le perpétuel sourire d'une âme étroite, mais saine, un corps triomphant. Gabrielle est une de ces femmes qui réalisent le rare équilibre de la matière et de l'esprit. Véritables fleurs de chair, toujours épanouies, que dore la jeunesse et qu'embaume l'amour. Point d'arrière-pensée. Point de vues inquiètes et profondes. L'œil vif et clair d'un esprit sans horizon, d'un cœur sans infini. Gabrielle ne se fâche jamais, ne pleure jamais. Nul

médisantne Ta pu prendre en flagrant délit d'intrigue, de bouderie, de colère, de douleur. Toujours égale, souriante, harmonieuse, légère comme un oiseau dans son embompoint ailé, vive comme une alouette, elle égayé, elle distrait, elle console, et n'a jamais besoin d'être consolée. C'est lajoie vivante deHenri IV, son printemps incarné, narguant l'hiver qui s'approche. Plus de soucis possibles devant cette belle enjouée, qui passait nonchalamment ses bras autour du cou du Béarnais, et d'un baiser dissipait les rides de son front. Arrière donc les Gabrielle politiques ou mélancoliques, les Gabrielle idéaliséesetcalomniées. Gabrielle fut de son temps et non du nôtre. Elle fut de cette race solide, élégante, allègre, venue à point pour former la cour des Valois. Après la Renaissance inquiète et subtile, après la Réformeorageuse et farouche, voilà les femmes, les vraies femmes, pétries de fierté espagnole, de langueur italienne et de grâce française, qui ne veulent qu'aimer et mourir, indifférentes à connaître, dédaigneuses de gouverner , à peine ardentes à jouir. Mères triomphantes, admirables nourrices, passions tranquilles et fécondes après les amours ambitieux et stériles, qui refont de la royauté une famille, qui raniment de nouveaux feuillages le tronc épuisé de la dynastie, et jettent autour du trône une ceinture de beaux enfants.

Voilà la vraie Gabrielle d'Estrées, celle dont les soucis ne vont pas plus loin que les sollicitudes naturelles à la femme et à la mère, non ambitieuse , non jalouse, non infidèle, celle qui fat enfin le charme de la vie de Henri IV, dont sa rivale et son héritière devait être le tourment et le remords. Eut-elle au moins de l'esprit?

me demandera-t-on peut-être. Ses beaux yeux la dispensaient de faire des bons mots. Elle ne paraît pas avoir prétendu à ce genre de succès, et cette modestie est déjà de l'esprit. Elle avait, pour toute bibliothèque, un livre d'Heures, qu'elle ne fatiguait pas trop. Ennemie de tout effort, de tout travail, plaisant naturellement et n'ayant pas besoin d'esprit pour plaire, elle semble s'être passée de ce ragoût inutile. Pour celle qui aime et pour celui qui est aimé, quelle épigramme vaut un sourire, et quel bon mot vaut un baiser ?

Ce qu'il y a d'étonnant, et ce qui est fort à la décharge des calomniateurs et des idéalisateurs de Gabrielle , c'est que Voltaire lui-même Fa défigurée. Il est impossible de trouver une Gabrielle plus fausse, plus manquée que celle de la Henriade. Certes, il doit être beaucoup pardonné à l'homme doué d'une assez grande confiance en lui-même et dans le lecteur pour oser un poëme épique. Mais il y a des licences qui passent la mesure, et tout homme qui a lu l'histoire doit bien rire de ce solennel défilé d'erreurs sesquipédales.

Dans le fond d'un château tranquille et solitaire, Loin du bruit des combats, elle attendait son père Qui, fidèle à ses rois, vieilli dans les hasards, Avait du grand Henri suivi les étendards. D'Estrée était son nom ; la main de la nature De ses aimables dons la combla sans mesure. Telle ne brillait point, aux liords de TEurotas, La coupable beauté qui trahit Ménélas ; Moins touchante et moins belle à Tarse on vit paraître Celle qui des Romains avait dompté le maître. Lorsque les habitants des rives du Cydnus, L'encensoir à la main, la prirent pour Vénus.

Elle entrait dans cet âge, hélas! trop redoutable Qui rend des passions le joug inévitable. Son cœur, né pour aimer, mais fier et généreux, D'aucun amant encor n'avait reçu les vœux; Semblable, en son printemps, à la rose nouvelle Qui renferme en naissant sa beauté naturelle, Cache aux vents amoureux les trésors de son sein, Et s'ouvre aux doux rayons d'un jour pur et serein.

A merveille! après avoir écouté le poëte, ou plutôt le versificateur, écoutons les chroniqueurs, et prenons dans cette prose âpre et salée du maréchal de Bassompierre un premier bain de vérité. On me dira d'abord que ces Nouveaux Mémoires, publiés en 4802 seulement, d'après un manuscrit provenant du président Hénault, ne sont pas d'une authenticité irrécusable, que MM. Michaud et Poujoulat ont inflexiblement repoussé de leur Collection ces commérages cyniques. A cela je répondrai que, si on n'a pas prouvé que ces Nouveaux Mémoires de Bassompierre étaient authentiques, on n'a pas prouvé non plus qu'ils ne l'étaient pas; que les entrepreneurs de collections historiques ont souvent des scrupules où l'intérêt a autant de part que la critique ; enfin, avec un excellent juge, M. Sainte-Beuve, que ces Mémoires sont moins à mépriser qu'on n'a affecté de le dire. Du reste, procédons aux informations, et voyons s'il est possible qu'une jeune fille pure et vierge ait pu demeurer longtemps telle dans ce château de Cœuvres, véritable rendez-vous

galant, « clapier de p , » comme le disait énergique-

ment le vieil Antoine d'Estrées, époux de cette Françoise Babou de la Bourdaisière, qui fut tuée à Issoire, où elle avait suivi son amant M. d'Alègre, dans une sédition po-

pulaire, et qui est demeurée un type de grande dame courtisane, un des exemples les plus complets de la coquetterie cynique et de la dépravation raffinée du temps. Le même homme était le beau-frère de cette Marie Babou, mère de Marie de Beauvilliers, la trop galante abbesse de Montmartre, et de cette marquise de Sourdis, tante et chaperon de Gabrielle à la cour, maîtresse elle-même du chancelier de Chiverny. Écoutez là-dessus Tallemant desRéaux:

« Cette madame d'Estrées estoit de la Bourdaisière, la « race la plus fertile en femmes galantes qui ayt jamais « esté en France. On dit qu'une madame de la Bourdai- « sière se vantoit d'avoir couché avec le pape Clément VII a à Nice, avec l'empereur Charles-Quint, quand il passa a en France, et avec François Ier. On en compte jusqu'à « vingt-cinq ou vingt-six, soit religieuses, soit mariées, « qui toutes ont fait l'amour hautement. De là vint qu'on u dit des armes de la Bourdaisière : Cest une poignée « de vesce (1), car il se trouve, par une plaisante rencon- « tre, que dans leurs armes il y a une main qui sème de a la vesce. On fit sur ces armes ce quatrain :

Nous devons bénir cette main Qui sème avec tant de largesse Pour le plaisir du genre humain Quantité de si belles vesces (2).

« Madame d'Estrées eut six filles et deux filz. L'aisné fut

(1) Autrefois p (Oudin).

(2) Les Babou écartelaient : 2 et 3 d'argent fretté de sable, 1 et 4 d'argent au bras de gueules sortant d'un nuage d'azur, tenant une poignée de vesce en rameau.

«tué au siège de Laon ; le cadet, destiné à l'Église, « nommé à l'évesché de Lyon et au cardinalat, est le ma- « reschal d'Estrées qui vit encore aujourd'huy. Son cou- <( sin de Sourdis eut le chapeau. Les six filles estoient : « madame de Beaufort, que madame de Sourdis, aussi de « la Bourdaisière, gouvernoit ; madame de Yillars; en- <( suitte madame de Nau; la comtesse de Sanzay; l'ab- « besse de Maubuisson (1) ; et madame de Balagny. C'est « Délie dans VAstrée. Elle avoitun peu la taille gastée, « mais c'estoit la plus galante personne du monde. Ce fut ci d'elle que feu M. d'Espernon eut l'abbesse de Saintece Glossine de Metz. On les appeloit elles six et leur frère, (( les septpeschez mortels (2). »

Yoilà la famille de Gabrielle. Voilà le tableau où elle se meut enfant. Est-il possible qu'elle ait résisté à la contagion de cette atmosphère empoisonnée? Non, pas plus que ses sœurs, galante comme elles, Gabrielle ne dut longtemps rester novice et intacte. Je ne crois pas aux fruits conservés sains parmi les fruits gâtés. Je ne crois pas aux roses restées vierges dans ces jardins mal gardés dont le passant franchit impunément la haie indifférente. La vérité est donc incontestablement plutôt du côté de Bassompierre que du côté de Voltaire. Faisons la part de l'exagération, de la médisance, de la vengeance même dans ces confidences du cynique maréchal. Il nous restera cette triste vérité que Gabrielle dut de bonne heure perdre sa fleur d'innocence et de naïveté, et que,

(i) M.! Louis Lacour {Biographie Didot) prétend qu'elle fut enfermée aux Filles-Repenties.

(2) Tallemant de Réaux, édit. P. Paris, t. I, p. 5.

lorsqu'elle arriva aux bras de Henri IV, elle courait depuis longtemps déjà, non sans quelque dommage pour sa réputation, les hasards de cette fortune amoureuse qui est la fatalité de ce sang des Babou, héroïquement et traditionnellement galant, dont nous retrouverons le feu persistant jusque dans les veines des derniers d'Estrées. Et pourquoi ne pas le dire tout de suite? Qu'importe vraiment, dans l'histoire d'une maîtresse de roi, qu'elle ait été de bonne heure ou tardivement galante ; qu'elle ait eu ou n'ait pas eu des antécédents, comme on dit en justice? Faut-il être, en pareille matière, si scrupuleux que cela? Y a-t-il donc des degrés dans le vice et dans la vertu? Non, on est vicieux, ou on ne Test pas; on est vertueux, ou on ne l'est pas. Quand il s'agit de maîtresses, un amant de plus ou de moins importe peu à la chose. Il serait donc, à notre sens, tout aussi puéril de s'acharnera blâmer Gabrielle de ces précocités, que de s'évertuer à la défendre. Mais il n'est pas défendu de la plaindre. Et certes, elle est à plaindre celle qui n'a pu arriver que par une série de prostitutions forcées à l'honneur d'un amour unique et royal.

« Elle étoit fille de madame d'Estrée, dit Bassompierre, « qui ne faisoit aucun scrupule de faire trafic de ses filles. a Celle-ci étant à l'âge de seize ans, belle et de belle « taille, l'offrit au roi (Henri III), par l'entremise du duc a d'Epernon, qui entretenait Diane d'Estrée, sœur aînée a de Gabrielle, de laquelle il avoit une fille, qu'il fit de- « puis abbesse de Sainte-Glossine de Metz, et le duc « ayant exagéré la beauté de cette fille au roi Henri III, « il lui en fit venir l'envie, qui fut bien aisée à passer,

a ayant envoyé par Montigny six mille écus à madame « d'Estrée, lequel Montigny en garda deux mille pour « lui, dont le roi averti, en fut tellement en colère, qu'il q fut longtemps sans le vouloir voir, jusqu'à ce que M. le « duc de Joyeuse fît la paix.

« Le roi Henri III en fut bientôt dégoûté, et disoit que « pour du blanc et du maigre, il en trouvoit assez cbez la « reine, sa femme, sans en chercher autre part. Ce qui fit « que la mère en trafiqua avec Zamet et d'autres parti- «sans; mais peu après on la fit voir au cardinal de Guise, a qui en devint amoureux et qui continua plus d'un an en « cette passion; mais ayant découvert que madame d'Esa trée Favoit fait voir à M. de Longueville, il la quitta « enfin, trois ou quatre jours avant les barricades. M. Le a Grand (le duc de Bellegarde) qui étoit lors en extrême afaveur, la trouva à son gré; le roi (Henri III) qui « ne songeoit qu'à lui complaire , se fit Tentremet- « teur de leur intelligence, les faisoit habiller de même a couleur au bal, les faisoit danser ensemble et étoit bien « aise que l'on louât un si beau couple ; mais sur ces « entrefaites, madame d'Estrée la ramena à Cœuvres, avec a ses sœurs Denan et Diane, et peu après, menant seulece ment sa dernière fille Juliette avec elle, quitta son mari «pour aller se donnera Alègre, gouverneur d'Issoire, « qu'elle aimoit; ses filles demeurèrent à Cœuvres avec a leur père et étoient aimées par des gentilhommes « de leur voisinage ; entre autres, Brunet, frère de la «Bussière, et Stanay, avaient bonne part avec Gabrielle; a et M. de Longueville la voyoit quand il passait à w Cœuvres. »

Remarquons, pour répondre à ceux qui contestent l'authenticité de ces révélations indiscrètes de Bassompierre, que tous les historiens et tous les chroniqueurs corroborent ses assertions, en ce qui concerne au moins le commerce avec Longueville et avec Bellegarde.

Gabrielle était née vers 1571, et non enl565(J), comme le dit Dreux du Radier, la quatrième enfant d'un mariage qui devait donner deux fils et six filles à Antoine d'Estrées, gouverneur, sénéchal et premier baron du Bolonnais, vicomte de Soissons et de Bersy, marquis de Cœuvres, gouverneur de la Fère, de Paris et de l'Ile-de-France, grand maître de l'artillerie en 1597, et à Françoise Babou de la Bourdaisière, qu'il avait épousée le 14 février 1559.

Continuons maintenant de suivre Bassompierre dans ce récit qui, par la traverse, comme tous les récits galants, nous conduit à Henri IV.

« Cette fille, en croissant, devint parfaitement belle, et « Stanay, à qui elle dit que M. Le Grand (écuyer) avoit a commencé à lui en conter, avant qu'elle ne partît de «Paris, loua sa beauté à M. Le Grand de telle sorte, et « lui témoigna qu'elle l'avoit dans son cœur, que M. Le « Grand lui écrivit par Stanay, qui s'étoit offert de l'y ser- « vir ; il s'y embarqua donc, et l'ayant été voir en cachette

(1) Nous ne savons sur quelle autorité l'ingénieux et savant annotateur de Tallemant de Réaux, M. P. Paris, peut dire : « La Bourdaisière où Gabrielle était née en 1565. » Ce lieu de la Bourdaisière fait partie de la commune de Koche-Carbon, près de Tours. Le vieux château fut détruit par le duc de Choiseul, premier ministre de Louis XV.

o à Cœuvres, il fut enfermé deux jours avec elle, puis a s'en revint trouver le roi (Henri IV) auquel il fit part de « son aventure, et lui parla si avantageusement de l'exa cessive beauté de sa maîtresse, qu'il Ten fit devenir « amoureux (1). »

Tous les historiens ou chroniqueurs sont d'accord sur ces commencements des amours de Henri et de Gabiielle, et sur la fanfaronne indiscrétion de Bellegarde, qui mit le feu à cette inextinguible curiosité dont semble se composer surtout la galanterie de Henri IV.

Suivant les Mémoires de Bassompierre, le petit livre diffus, mais non sans agrément, intitulé les Amours de Henri IV, qui est l'œuf doù est sorti le nôtre (2), (es Galanteries des rois de France (par Vanel), Sauvai, Dreux du Radier, et surtout ce joli et aimable pamphlet où circule une si féminine malice, les Amours du grand Alcandre, œuvre vengeresse d'une coquette dédaignée, Mademoiselle de Guise, princesse deConti, — c'estBellegarde qui noua ainsi lui-même, sans le vouloir, ce commerce galant dont il devait être la première victime.

C'est à la fin de 1590 ou au commencement de 1591 (il est assez difficile à la plus scrupuleuse critique de noter, en ces campagnes et en ces amours vagabondes du roi sans couronne, les temps et les lieux), qu'il faut placer cette jolie scène de comédie galante, que nous emprunterons à ce petit écrit où, selon M. Sainte-Beuve, une rivale bien inspirée « a trouvé par avance quelques-unes

(1) Basson) pierre, Nouveaux Mémoires, 1802, p. 175 etsuiv.

2) Amsterdam, MDCCXL11I.

« des touches que madame de La Fayette mettra plus tard «à raconter les amours de Madame. »

a Notre grand roi, allant partout établir son autorité, « vint enfin en la ville de Compiègne, où toutes les dames « s'étoient rassemblées, et lui faisoient une espèce de « cour. Il prit très-grand plaisir à voir cette belle coince pagnie de dames et de Mlles de qualité, qu'il avoit court nues, les unes à la cour des rois ses prédécesseurs, et «les autres, dans la sienne, ayant eu à son service les « maris ou les frères, n'étant que prince de la couronne. « Il les traita toutes avec très-grande civilité, et reçut « aussi de leur part tous les respects qui lui étaient dus.

« Un peu auparavant qu'il arrivât à Compiègne, un «jeune seigneur, qui avoit été favori du feu roi, et qu'il « estimoit fort, lui avoit parlé de la beauté d'une fille « dont il étoit extrêmement amoureux; et, comme elle « étoit admirablement belle, il ne pouvoit s'empêcher de a la louer; elle n'étoit pas alors à Compiègne, et il lit « naître au roi la curiosité de la voir.

« Ses affaires pourtant ne le lui permirent pas encore, « et il partit pour Senlis, où, ayant trouvé la belle abbesse a de Montmartre, l'envie qu'il avoit eue de voir Gabrielle « d'Estrée lui passa pour cette fois. Il fit à Senlis toutes « les galanteries dont le temps lui donna le loisir pour « plaire à celle qu'il y voyoit ; et en étant parti, après beaua coup d'autres voyages, il revint à Compiègne, où Bellece garde lui ayant demandé la permission d'aller voir a Gabrielle, le roi voulut être de la partie. Le pauvre « Bellegarde fut tout à coup l'ouvrier de son malheur, « puisqu'il perdit, par cette vue, la liberté de vivre avec

« sa maîtresse et le bonheur de sa fortune, tant il est vrai ce que nous avons plus à nous garder de nous-mêmes que « de nos propres ennemis.))

Ici se placeunchasse-croisez d'intrigues, d'infidélités, de retours, qui embrouille mal à propos le récit, et nous ne suivrons pas mademoiselle de Guise, manœuvrant d'un doigt sur et d'un œil exercé les évolutions de cet échiquier amoureux. Il nous suffira de savoir que Bellegarde, joignant l'ingratitude à l'infidélité, avait abandonné pour Gabrielle madame d'Humières, qui l'avait angéliquement soigné durantune longue maladie qu'il fit à Compiègne. Gabrielle, à ce moment, était occupée avec l'amiral de Yillars, qu'elle quitta pour accepter les soins de Bellegarde, lequel ne jouit point longtemps de cette sécurité, bientôt troublée par les entreprises du duc de Longueville, « qui, à son tour, perdit sa liberté, sa belle n'en « laissant point à ceux qui la regardoient. » C'est tandis que nos deux larrons de cœur se disputaient la victoire, qu'arrivale troisième larron, qui profita de leur discorde pour enlever la belle. Je veux parler de Henri IV, qui, éloigné de Gabrielle, après une première entrevue, par les vicissitudes de la guerre, « avoit emporté dans son « cœur le feu que cette belle y avoit allumé, et ne se «soucioit plus que d'elle. »

La venue de cet intrus royal, de ce rival qui était un maître, et qui, très-tolérant en tout le reste, ne souffrait pas, en amour, la contradiction, mit un terme au conflit de Bellegarde et du duc de Longueville, qui trouvèrent ridicule de se disputer ce qui ne leur appartenait plus. Longueville prit, comme pis-aller, madame d'Humières,

queBellegarde garda aussi quelque peu, en attendant qu'il trouvât dans Mademoiselle de Guise une compensation plus à son goût, sans parler des fréquentes incursions qu'il se permit toujours sur les terres royales. Mais ce n'est que plus tard que le courage lui en reprit, Henri, revenu amoureux, et qui, pis est, jaloux, « lui ayant té- (( moigné qu'il ne vouloit plus de compagnon en son u amour, disant qu'il ne plaignoit aucun travail pour n'en a avoir point en la royauté, et que sa passion lui étoit « plus chère que toutes les couronnes du monde.» Le roi fit entendre la même chose au duc de Longueville. Que ces faits se soient passés à Compiègne, comme le dit Mademoiselle de Guise, ou à Mantes, comme l'affirment les autres, ils n'en paraissent pas moins exacts.

Le duc de Longueville fut fort affligé de V ultimatum de Henri IV, mais Bellegarde le fut encore davantage. « Les « expérances du premier pouvoient être sans fondement; « mais l'autre étoit obligé de renoncer à un cœur dont il « étoit déjà en possession. Il fallut pourtant payer d'obéis- « sance; au moins Bellegarde promit au roi tout ce qu'il a voulut. La suite fera voir s'il s'en acquitta bien ou mal. a Cependant, Bellegarde s'en plaignit à sa maîtresse, de la « manière du monde la plus touchante. Cette belle, de c< son côté, ne manqua pas de prendre part à son afflic- « tion. Comme les femmes sont plus violentes que les a hommes dans leurs passions, mademoiselle d'Estrées a n'eut garde d'être aussi modérée que Bellegarde. Elle a en vint à l'emportement, et dit au roi, avec une extrême a chaleur, qu'elle ne prétendait pas être gênée dans ses « inclinations, que la violence n'attireroit que son mépris

« et sa haine, si on l'empêchait d'épouser un homme a dont ses parents approuvoient la recherche. Son ehaa grin alla même si loin, qu'elle partit de Mantes, sans « prendre congé du roi , et s'en retourna en Picar- « die (l). »

Frappé comme d'un coup de foudre à ce brusque départ, Henri, que la résistance exaltait, ne recouvra sa raison que pour songer aux moyens d'en triompher. Il résolut, coûte que coûte, d'aller apaiser sa maîtresse. Et il prit ce parti téméraire avec un empressement qui devait, il s'en flattait du moins, suffire pour la toucher. Il y avait sept lieues de Mantes à Cœuvres. Il fallait, pour accéder au château, traverser une forêt infestée départis ennemis. Au risque de tomber dans une embuscade, Henri partit, accompagné seulement de cinq de ses familiers. À trois lieues de Cœuvres, il descendit de cheval, se revêtit d'un habit de paysan, mit un sac de paille sur sa tête, et se rendit à pied au château, où, la veille, il avait annoncé son arrivée. L'effet de son déguisement fut loin d'être celui qu'il attendait. Il espérait être trouvé sublime dans ce double sacrifice de sa sûreté et de sa dignité ; il ne parut que ridicule à des yeux prévenus. Gabrielle, qu'il trouva dans une galerie, seule avec sa sœur Juliette- Hippolyte, qui épousa depuis le duc de Yillars, le reçut avec une froideur non déguisée, et finit même par lui dire quil étoit si laid quelle ne pouvoit pas le regarder.

Demeuré seul avec madame de Yillars, celle-ci excusa

(1) Les Amours de Henri IV, p. 48, 49.

comme elle put l'incivilité de la réception, en assurant à Henri que la surprise d'un tel changement et la crainte de voir survenir son père, avaient paralysé la bonne volonté de sa sœur, et l'avaient obligée à ce prompt congé. Ainsi de ce voyage aventureux, où il hasardait sa couronne et sa vie, Henri ne retira d'autre avantage que ces excuses. Il se hâta, quelque peu déconcerté, de revenir à Mantes, où il essuya docilement les remontrances de Mornayet de Sully, pour qui son absence avait été un sujet d'anxiété. Il essaya même de bannir de son cœur l'image de l'ingrate Gabrielle. Mais tous ces efforts pour la haïr ne firent que lalui rendre plus chère. Ne pouvant renoncer à des espérances qui faisaient sa vie, ne voulant pas non plus s'exposer inutilement à tous les dangers pour ne paraître que ridicule, il appela au secours de ses intérêts d'amant son autorité de roi. Le marquis d'Estrées était gouverneur de l'Ile-de-France. Il lui ordonna de venir le rejoindre à Mantes avec toute sa famille, et, pour l'y retenir, lui donna une place au Conseil . Mais, forcé de s'éloigner sans cesse pour disperser les tronçons de la Ligue expirante cherchant à se rejoindre, ne pouvant donner à l'amour que les rares loisirs de la guerre, il ne put de longtemps user des avantages du rapprochement de Gabrielle. Bellegarde et le duc de Longue ville, au contraire, profitaient de son absence pour prélever sur le bien du roi vagabond de larges prémisses. Gabrielle oscillait de l'un à l'autre, tout en favorisant Bellegarde. Quand le roi, après avoir réglé les autres, vint pour régler ses affaires de cœur, et annonça de nouveau l'intention bien arrêtée de ne pi is souffrir de partage, Bellegarde dissi-

mula et s'effaça. Le duc de Longueville , plus ambitieux qu'amoureux, et qui se souciait peu d'acheter une heure de plaisir au prix d'une vie de disgrâce, prit des arrangements avec mademoiselle d'Estrées. Il retira ses lettres, et feignit de lui rendre ses réponses. Mais, par une prévoyance trop habile, et pour la tenir, à l'avenir, dans une sorte de dépendance, il ne rapporta pasle compte exact de ces billets compromettants, et garda ceux qui parlaient le plus clairement. Gabrielle, justement indignée de ce procédé déloyal, ne le pardonna pas au coupable. Qu'elle l'en ait haï et surtout méprisé, je veux bien le croire, mais il faudrait se garder de lui attribuer la mort tragique du duc, qui mourut en 1595, à l'entrée de Dourlens, tué d'une mousquetade dans une salve d'honneur que lui faisait la garnison. Les contemporains de Gabrielle avaient assez de raisons de ne pas trouver naturelle les morts qu'on pouvait expliquer par une vengeance. Mais nous qui sommes plus calmes et plus désintéressés, nous ne croyons faire qu'un acte de justice en déchargeant d'une responsabilité que rien ne justifie une mémoire sur laquelle pèsera plus d'une faute, mais pas un crime.

Il en sera de même, comme nous le verrons, pour la mort du médecin du roî Aliboust, qu'on fit victime d'une indiscrétion de métier, peut-être uniquement pour accréditer cette indiscrétion.

Cependant, le bonhomme d'Estrées, qu'embarrassaient les bienfaits du roi, ne tarda pas à chercher à se délivrer d'une surveillance difficile, qui le mettait constamment entre son intérêt et son devoir, et ne lui laissait d'autre alternative que de paraître père complaisant ou courtisan

maladroit. Il songea donc à marier Gabrielle, et à se décharger sur un autre du soin d'une tutelle importune. Il choisit trop bien pour échapper au soupçon de n'avoir pas voulu exposer son crédit. Nicolas d'Amerval, sieur de Liancourt, riche et bien né, mais contrefait et même disait-on, impuissant, fut le défenseur qu'il donna à la vertu de Gabrielle. Le roi consentit assez volontiers à une union qui diminuait les obstacles. Un mari, en effet, est moinsà craindre qu'un père. Et le sieur de Liancourt était un de ces maris qui ne font peur à personne, excepté à leur femme. Gabrielle prit la chose plus sérieusement, pleura, protesta contre la violence qui lui était faite. Le roi l'assura, non sansgoguenarder, qu'il n'y aurait pas de violence. Il promit d'ailleurs à la belle éplorée, que le jour des noces, il paraîtrait et la mettrait à couvert des entreprises d'un homme autorisé parle sacrement. Pendant ce temps, les poètes de cour mettaient leur lyre en deuil, et le futur cardinal du Perron, qui n'était pas encore évêque d'Évreux, et qui devaittant abréger, en passantpar les ruelles, son chemin dans l'Eglise, chanta dans un Épithalame, plus en l'honneur de l'amant que du mari, les secrètes douleurs et le sacrifice désespéré de cette nouvelle fille de Jephté, pleurant sa virginité. Voici ce morceau galant, qui valut à l'ingénieux abbé les bonnes grâces de Gabrielle, qui ne nuisirent pas à celles de Henri IV :

A qui me donrtez-vous, vous à qui je me donne? Seul aimant de mon cœur, où me rejetez-vous? Un enter si cruel, un paradis si doux, Pourront-ils partager une même personne?

Faut-il donc que l'amour à la feinte le cède?

Faut-il, pour se sauver, que mon corps soit ravi, Et, pour vous posséder, qu'un autre me possède?

Ce feu que je cachois sous une chaste cendre, Mon zéphyr, vous l'avez le premier animé, Forcé de l'animer, vous l'avez allumé.

Mais quoi ! vous l'éteignez à force de répandre î

N'est-il plus rien au monde encore qui nous délivre? Et tous nos maux cuisants ne sauroient-ils guérir Qu'en nous faisant ainsi cruellement mourir, Mais mourir d'une mort dont on ne peut revivre?.. . Quelle mort, mon souci! quand vous verrez ravie, Par l'outrageuse main d'un volcan enfumé (1), La belle tant aimée à son Mars tant aimé Quelle mort, mon souci, de mille morts suivie !

Quoi! qu'un autre que vous recueille de sa bouche Ce miel que les amours sur ma bouche ont éclos Qu'autre que votre feu s'embrase dans mes os ! Et les lys de mon sein, qu'un autre doigt le> touche !

Non, non, il ne se peut, tant que vivra ma vie; Et si le trait d'amour dont je vous ai frappé Ne vous étoit déjà dedans l'air échappé, Vous me l'auriez rendu d'un trait de jalousie. Ah! ne me livrez pas en proie à l'esclavage. Ne voyez pas sitôt flétrir ma liberté.

Un bien que vous avez seul de moi remporté, Au lieu de le garder, faut-il qu'on le ravage ?

Mais hélas ! je vois bien que je suis destinée

Et du ciel et de vous à ce triste malheur :

Je rompts en vain les vents du vent de ma douleur

Puisque mon bâtiment est d'être ruinée.

Cruel, traînez-moi donc à ce dernier supplice, Je ne suivroi jamais par désir mes désirs. Un seul plaisir me reste, entre mes déplaisirs, Que vous prenez plaisir à voir mon sacrifice.

(!) Attrape, pauvre mari

Au moins, souvenez-vous que j'obéis par force, Et, si vous en prenez tant soit peu de pitié, Croyez que vous aurez la moëlie d'amitié, Et que l'autre jamais n'en aura que l'écorce.

Cependant, Je sieur de Liancourt, qui n'était pas fâché de faire taire les mauvaises langues, afficha la prétention de n'être pas un mari pour rire. Il s'acharna à la conquête de sa femme avec une persévérance digne d'un meilleur sort. Gabrielle se déroba à toutes ses tentatives par cette série de malins stratagèmes que les femmes ont toujours en pareil cas à leur disposition. Elle attendait toujours Henri IV, que quelque affaire empêchait d'arriver. Les choses étaient à toute extrémité, et le mari triomphant allait user de ses droits, quand un ordre subit du roi vint ralentir sa poursuite. Cet ordre lui enjoignait de venir rejoindre immédiatement Henri dans une petite ville voisine, Nesle ou Chauny. Le sieur de Liancourt, après quelques réflexions faites sur des répugnances que rien ne pouvait vaincre, sur l'inutilité, le danger même de la résistance, semble s'être résigné à n'avoir que l'honneur de ses efforts, et à ne profiter de sa femme que poursa fortune. Il obéit. Accordons-lui cette circonstance atténuante que ce fut d'assez mauvaise humeur.

Il trouva le roi prêt à partir pour aller assiéger Chartres (février 1591). Le roi congédia le mari, tout penaud d'avoir tiré pour un autre les marrons du feu, et garda la femme, qu'il emmena à sa suite, avec la marquise de Villars, sa sœur, et une demoiselle de la Bourdaisière, sa cousine. Peu de temps après, la situation du sieur de Liancourt fat régularisée, et le mariage fut cassé pour

cause d'impuissance et de non-consommation. Le sieur de Liancourteut beau dire que ce n'était pas sa faute, parler des quatorze enfants nés d'un premier mariage. Raison de plus pour n'en plus pouvoir faire : qui a abusé ne peut plus user. Bref, on ne l'écouta pas. Si on voulait les croire, ces pauvres maris, il n'y en aurait pas un de mort (4).

La marquise de Sourdis, tante de Gabrielle, alla la rejoindre à ce siège, afin de lui servir de cbaperon, et son mari, de cette affaire, eut le gouvernement de Cbartres, après la prise de cette ville.

Gabrielle continua de suivre la cour, et ce qui sauvait l'indécence de sa conduite, dit Dreux du Radier, c'est que madame de Sowdis ne la quittoit pas. Il n'y a rien comme ces auteurs galants pour inventer des excuses qui font rêver. Si madame de Sourdis ne quittait pas sa nièce, il est difficile de ne pas avouer qu'elle ne la gênait pas non plus. Gabrielle , du moins, ne s'est jamais plainte de cette tutelle discrète, et elle accepta sans façon une situation qui affichait sa défaite . mais qui afficbait aussi celle du roi et écartait toute rivalité. Henri était le plus inconstant des bommes. Ses éternités duraient peu, et pour une maîtresse qui voulait le demeurer, il y avait profit à le suivre.

C'est le moment, ce nous semble, d'esquisser, d'après les témoignages du temps, le portrait physique de Henri IV et de Gabrielle. Ces esquisses, quand elles sont

(1) 11 est probable d'ailleurs, qu'après avoir crié, pour l'honneur, le mari évincé se résigna, et signa tout ce qu'on voulut, moyennant indemnité. Le mot n'est pas du temps, mais la chose est de tous les temps.

ressemblantes, ont, en histoire, leur importance et leur utilité. Elles dissipent bien des doutes, éclairent bien des mystères. Outre leur irrésistible attrait, quand il s'agit de personnages aussi populaires que Henri et Gabrielle, elles ont l'avantage de bien déterminer les rapports, de préciser les situations, et d'éviter à l'imagination ces anachronismes moraux dont elle est si volontiers prodigue.

Henri IV, né eu 1553, avait, en 1591, trente-huit ans. Gabrielle, née en 1 571 , avait, à lamême époque, vingt ans .

Voici, de Gabrielle, le portrait que trace Dreux du Radier : a Gabrielle avoit la plus belle tête du monde ; « des cheveux blonds et en quantité ; les yeux bleus, ad'un brillant à éblouir et qui égaloit leur éclat; un a teint de la composition des Grâces, où les lys l'emporatoient sur les roses, quand il n'étoit point animé par «quelque sentiment vif; le nez bienfait; une bouche a où l'enjouement et l'amour se reposoient, et parfaite- « ment bien garnie ; le tour du visage, que les peintres «prennent pour modèle; l'oreille petite, vive et bien « bordée; sa gorge, d'une beauté à faire oublier toutes «les autres; la taille, les bras, la main, le pied, tout « répondoit à latête, formoit un ensemble qu'on n'ad- (( miroit point impunément.))

Mais ceci n'est qu'un signalement de gendarme amoureux. Interrogeons les poètes. Ils ont quelquefois du bon. Voici d'abord Porchères :

Doux chaînons de mon prince, agréables supplices, Blonds cheveux, si je loue ici votre beauté, On jugera mes vers pour être vos complices Criminels, comme vous, de lèse-Majesté.

Assez, n'est-ce pas ? — Le même a fait un sonnet sur les yeux de mo.damc la duchesse, qui passa en son temps pour un chef-d'œuvre, et qui lui valut une pension de 1400 livres.

Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des dieux; lis ont dessus les rois la puissance absolue. Dieux ? Non ce sont des cieux, ils ont la couleur bleue Et le mouvement prompt comme celui des cieux, etc.

Guillaume du Sable, gentilhomme ordinaire de la vénerie, élevé sous François Ier et mort sous Louis XIII. fait ainsi le portrait de Gabrielle, dans son style de la Renaissance :

Mon œil est tout ravi, quand il voit et contemple

Les beaux cheveux orins qui ornent chaque temple,

Son beau et large front et sourcils ébe'nins,

Son beau nez décorant et l'une et l'autre joue

Sur lesquelles Amour à toute heure se joue.

Et ses deux brillants yeux, deux beaux astres bénins.

Heureux qui peut baiser sa bouche cinabrine.

Ses lèvres de corail, sa denture yroirine,

Son beau double menton, l'une des sept beautés,

Le tout accompagné d'un petit ris folâtre,

Une gorge de lys sur un beau sein d'albâtre

Ou deux fermes tétins sont assis et plantés. »

Voilà pour les contemporains de Gabrielle, qui pouvaient s'inspirer do sa vue, ou les historiens qui ont pu consulter, sinon sa beauté elle-même, du moins la tradition encore vivante de sa beauté. Parmi nos contemporains à nous, nous avons deux croquis à citer, l'un exquis comme un pastel de la Rosalba, l'autre gros-

sier comme une image cTÉpinal. Nous détachons ce dernier de cette puérile collection : Les reines de la main droite, les reines de la main gauche, où M. Capefigue épuise dans la frivolité les restes d'un talent qui a été sérieux. Dans ces petits livres fades, sans critique, sans méthode, sans goût, sans couleur locale, M. Capefigue, qui ne recule devant aucune erreur, s'amuse parfois aussi a jouer du paradoxe. Il voit dans la Saint-Barthélémy un mouvement populaire subit, non inspiré, non prémédité, non dirigé. Il cite, comme écrite àGabrielle, la fameuse lettre écrite à madame de La Roche-Guyon. Il se permet de trouver Henri IX fort laid [sic), et ne peut dissimuler sa secrète antipathie contre le Béarnais. En revanche, ce Prudhomme de l'histoire trouve à Gabrielle « des traits distingués. » Yoici d'ailleurs le portrait qu'il en trace. Il est impossible d'être plus faux : « Sa figure « est un peu ronde et enfantine, ses yeux beaux et noirs, « son front large couronné d'une belle chevelure, telle a qu'on la portait sous les Yalois, roulée sur le front et « les tempes, et entourée de torsades de perles ; elle porte « un corset fort long et serré de taille, et se développant «jusqu'à une fraise qui environne le cou. Sous ses porte traits sont, en général, des distiques en l'honneur de (( Gabrielle; les poètes n ont jamais manqué à la flatterie « et à l'adulation. »

Voilà comme peint, quand il peint, le sentencieux M. Capefigue. JDans ce portrait , il n'y a guère que deux erreurs, l'une de fait, l'autre d'intention. La première porte sur les yeux, que M. Capefigue a vus noirs, parce qu'il n'y a pas moyen de les faire bleus dans une gravure.

La seconde porte sur les cheveux, à propos desquels M. Capefigue a prudemment évité de se prononcer. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que, aussi fier de cette esquisse que M. Jourdain de sa prose, M. Capefigue, dans une no'e, tance vertement sur leur ignorant éclectisme messieurs les conservateurs des estampes. «Je regrette (ainsi « parle le solennel M. Capefigue) que messieurs lescon- « servateurs des estampes confondent avec ces portraits a contemporains les figures de fantaisie inventées parTéo cole moderne. »Mais, monsieur Capefigue, commentappelez-vous votre portrait, si ce n'est portrait de fantaisie?

Mais c'est assez jongler avec ces erreurs dont sont pavés les livres de M. Capefigue. Laissons-le à ce succès bourgeois, qui est son châtiment, et consolons-nous avec M. Sainte-Beuve, qui a donné, d'après les crayons de la collection Niel, ce poétique et exact fac-similé: «Elle « était blanche et blonde; elle avait les cheveux blonds « et d'or fin, relevés en masse ou mi-crêpés par les bords ; a le front beau; Xentr'œil, comme on disait alors, large « et noble; le nez droit et régulier; la bouche petite, « souriante et pourprine ; la physionomie engageante et « tendre; un charme répandu sur les contours; ses yeux « étaient de couleur bleue, et d'un mouvement prompt, « doux et clairs. Elle était complètement femme dans ses « goûts, dans ses ambitions, dans ses défauts mêmes. »

Voilà qui est bien vu et bien dit , et il n'est besoin de rien de mieux.

Demandons maintenant à Dreux du Radier le portrait de Henri IV à cette époque : a Henri, grand, bien fait, « d'une taille riche, les yeux vifs, le front grand, le nez

« long, l'air martial, et, avec une longue barbe déjà grise, « n'était point un mignon de couchette, et l'ajustement ne « lui était point utile pour plaire à une femme qui était « du goût d'Angélique, et à laquelle les charmes de Médor « plaisaient davantage que la valeur de Roland. »

Voici maintenant la caricature jalouse de M. Capefigue, qui prend bravement le parti de Marguerite a malgré a des légèretés » contre son mari, et des mignons contre d'Aubigné.

« Telles avaient été les traverses de sa vie, ses inquiéa tudes, les fatigues de la guerre et des plaisirs, que déjà « son visage s'était racorni sous les rides ; sa peau brune «était devenue presque noire, comme le teint des vieux « Basques. Dans la dernière campagne, il avait eu tant a de souci que ses cheveux et sa barbe avaient grisonné ; « son nez, démesurément long et crochu, descendait « jusque sur son menton, de manière à laisser peu de « place à sa bouche, ombragée d'une moustache presque «grise. Les traits de la Gascogne, assez beaux dans la « jeunesse, prennent, dans la vie avancée, des propor- «tions marquées, sensuelles, railleuses, et, qu'on me «permette cette comparaison, comme le polichinelle «d'Italie, et avec cela des yeux égrillards, un sourire « moqueur, des dents toutes jaunies et tremblantes, à la « suite de quelques excès d'amour et de guerre. »

Voilà un Henri vieilli de quinze ans, et le masque national ne pouvait être, dans un de ses plus beaux types, défiguré en plus méchant et plus mauvais français. M. Capefigue, q-ui se trompe sur le sexe des mots, et qui écrit : «La collection Béthune contient plusieurs auto-

« graphes très-curieuses,» Peut bien se tromper sur la physionomie des rois. M.Michelet, qui n'aime pas non plus beaucoup Henri IV, dont la souplesse le déconcerte, dont le perpétuel mouvement l'éblouit, dont la bonté le gagne et l'irrite, s'est surtout attaché au côté de la physionomie de Henri IV, qui résume cette mobilité décevante, selon l'historien, et cette fausse bonhomie. Il s'épuise en efforts infructueux pour exprimer le miroitement fascinateur de cet œil large, ouvert, brillantd'éclairs ou humide de larmes, instrument de la sensibilité la plus délicate et la plus profonde qui fut jamais. C'est cette sensibilité qui a trompé beaucoup d'historiens, et a passé à leurs yeux pour de la duplicité. Pour nous, après avoir lu les Lettres de Henri IV, son esprit et son cœur au jour le jour, vu les plus beaux portraits, les plus exacts, les Porbus, par exemple, et ce fameux masque, moulé sur la mort, qui montre si bien, en dépit de M. Capefigue, combien facilement devenait vénérable cette tête qu'il dit devenir ridicule, voici comment nous nous représentons le Henri IV de Gabrielle, à l'été, déjà penchant vers l'automne, de ses amours, de sa vie et de son règne.

Le triple caractère de son visage, c'est qu'il est à la fois et tour à tour jovial, cordial, martial. On y sent du premier coup le gai conteur, le bon compagnon, « le «cheval- léger, » comme disait Sully, l'homme des courts récits, des longs repas, des chauds baisers. Henri IV, c'est François Ier adouci, assoupli, ennobli. C'est la roideur du roi-chevalier, du roi-soudard, au profil sec et dur, aux lourdes extrémités, remplacée par la grâce familière, par la courtoisie malicieuse, par la spirituelle

bonhomie. François Ier ne fut jamais populaire. Henri IV fut le plus populaire de nos rois. A quoi attribuer cette différence d'accueil faite à deux princes également braves, galants, ingénieux, également entourés d'artistes et de poètes, si ce n'est à ce que François Ier n'avait pas le charme, et à ce que Henri IV l'avait? Il était impossible de le voir sans l'aimer. En le voyant, les femmes rougissaient, les enfants riaient, les vieillards pleuraient. Aux unes il rappelait l'amant, aux autres le père, à ceux-là peut-être le fils. Aucun roi ne fut plus homme. Tout le secret est là. Henri IV, en 1592, ce nJest pas le Béarnais des jours inquiets et souffrants, usé par la lutte domestique , tourmenté de pressentiments d'ingratitude et de vengeance. C'est le Béarnais militant, triomphant, aux belles heures de l'apogée, de l'apothéose de sa fortune. C'est Henri IV heureux , souriant à Gabrielle et à la France, cette autre maîtresse. Son mâle visage, que colore la pourpre d'un sang riche encore, s'illumine de gloire et d'amour. Il y a en lui je ne sais quelle sympathique allégresse. Son œil dilaté étincelle de toutes les espérances. Sa narine frémit. Sa lèvre palpite. Tous ses traits respirent l'intime et puissante harmonie de l'esprit et des sens. Il est tout mouvement, tout action, tout vie. Il est enfin roi, et roi du plus beau royaume du monde après celui du ciel. Il est père, et il a de beaux enfants qui s'appellent César et Alexandre. Qui ne s'est figuré cette tête allègre, expressive, accentuée, victorieuse, s'épanouissant sous la double couronne de myrte et de laurier ? Voilà le véritable Henri du siège et de la prise de Paris. S'il fallait lui chercher un symbole, je ne choisi-

rais point le bouc ou le satyre des pamphlets huguenots et des sermons de la Ligue. Je choisirais le coq, l'oiseau français par excellence, dressé sur ses ergots nerveux, battant des ailes, et saluant de sa voix éclatante le soleil enivrant de la gloire, de la paix et de l'amour.

En 1593, Gabrielle devint enceinte. La joie de Henri eut été complète, sans les jalouses amertumes dont l'empoisonnèrent les soupçons que lui donnait Bellegarde. Diverses anecdotes, qu'on trouve dans tous les Mémoires Au temps, ne confirment que trop ces soupçons. Ecoutons, par exemple, les Amours du Grand Alcandre.

« Gabrielle continuoit à aimer Bellegarde, dont le roi « avoit quelque soupçon ; mais, à la moindre caresse n qu'elle lui faisoit. il eondamnoit ses pensées comme « criminelles et s'en repentoit. Il arriva un petit accident « qui faillit à lui en apprendre davantage. Ce fut qo'é- « tant en une de ses maisons (à Yillers-Coterets). pour * quelque entreprise qu'il avoit de ce côté-là, et. étant « allé à trois ou quatre lieues pour cet effet, Gabrielle « étoit demeurée au lit, disant qu'elle se trouvoit mal, « et Bellegarde avoit fait semblant d'aller à Compiègne. « quin'étoit pas fort éloigné. Sitôt que le roi fut parti, sa « confidente secrète, en qui elle avoit une entière con- « (lance, fit entrer Bellegarde dans un petit cabinet. « dont elle seule avoit la clef, et, lorsque Gabrielle se fut « défaite de tous ceux qui étoient dans sa chambre, son ci amant y fut introduit. '

« Henri, qui n'avoit pas trouvé ce qu'il étoit allé cherh cher, revint plutôt qu'on ne croyoit. et peusa rencon-

(( trerce qu'il ne cherchent pas. Tout ce que put faire « Bellegarde, fut d'entrer dans le cabinet de La Rousse, a {c'est le nom que lui donna Sully dans ses Mémoires), « dont la porte se trouvoit au chevet du lit de Ga- « brielle, et, où il y avoit une fenêtre qui avoit vue sur « le jardin. Le roi ne fut pas plutôt entré, qu'il demanda ce La Rousse, pour avoir des confitures, et que, si on ne « la trouvoit pas, on amenât quelqu'un pour ouvrir (< la porte ou pour la rompre. Dieu sait en quelle alarme a étaient ces deux personnes, si proches d'être déeoua vertes !

ce Gabrielle, voyant que le roi donnoit des coups à la a porte, pour l'enfoncer, feignait que ce bruit l'incom- « modoit fort; mais le roi étoit sourd ou feignoit de l'être, « et continuoit à vouloir rompre la porte.

(( Bellegarde, voyant qu'il n'y avoit point d'autre re- « mède, se jeta par la fenêtre dans le jardin, et fut si « heureux que, bien qu'elle fut assez haute, il ne se fît « que peu de mal. La Rousse, qui s'étoit cachée pour « ne pas ouvrir la porte, entra aussitôt après, bien «échauffée, s'exécutant sur ce qu'elle nepensoitpas « qu'on eut affaire d'elle, et alla quérir ce que le roi «avoit si impatiemment demandé! Gabrielle, voyant «qu'elle n'étoit pas découverte, reprocha mille fois a à Henri sa jalousie, a .Te vois bien, lui dit-elle, que « vous me voulez traiter comme les autres que vous avez « aimées, et que votre humeur changeante veut chercher (( quelque sujet de rompre avec moi, qui vous prévien- « drai en me retirant avec mon mari, que votre autorité « m'a fait abandonner. Je confesse que, depuis que

<( l'extrême passion que j'ai eue pour vous m'a fait ouu blier mon devoir et mon honneur, vous m'avez payée « d'inconstance, sans ombre de soupçon, dont je ne vous « ai jamais donné de sujet par pensée seulement. »

L'auteur des Amours de Henri IV se croit obligé de faire répondre Henri en ces termes : « Que vous me (f faites d'injustice, ma chère enfant. Ne savez-vous pas u qu'un peu de jalousie est la marque assurée de l'amour a le plus épuré et le plus violent? Si je vous estimois et « vous aimois moins, je n'aurois pas tant de peur de vous « perdre. Mais enfin, puisque mon procédé vous offense, «je vouspromets de n'être plus jaloux. Je mérite toute « votre colère, ma chère enfant. Mais enfin, je ne suis « pointindigne de grâce, puisque je reconnois ma faute « à vos pieds. »

Cette petite scène appartient sans doute plutôt à la légende qu'à l'histoire de Gabrielle. C'est un plaisir auquel ont résisté peu de chroniqueurs, que celui de montrer le vert Galant, ce rival si redoutable et si heureux des amants et des maris de son temps, jaloux lui-même et trompé à son tour. On n'avait pas l'idée d'ailleurs, en ces temps de mœurs faciles et d'intrigues multipliées, d'un amour complètement fidèle ni complètement désintéressé. Remarquons que Gabrielle fut loin d'être populaire pendant sa vie. Elle se trouva forcément, dans une cour galante, la rivale, c'est-à-dire l'ennemie de toutes les femmes. Elle occupait une place que plus d'une considérait comme la sienne. Son luxe, ses prodigalités effarouchaient bourgeois et bourgeoises, et L'Estoille s'est fait le fidèle écho de ces envies et de ces rancunes. Lez hugue-

nots avaient peine à lui pardonner d'avoir endormi la conscience du roi et de l'avoir poussé à l'abjuration. Sully voyait avec chagrin ces légitimations, ce train, peu à peu royal, qui annonçaient dans Henri l'intention d'élever progressivement sa maîtresse jusqu'à lui, et finalement, de l'épouser. Toutes ces jalousies, toutes ces haines, toutes ces craintes coalisées ont préparé et introduit dans l'histoire des amours de Henri IV et de Gabrielle, cette accusation d'infidélité qui en gâte le charme et en profane l'honneur. Certes, il y aurait du ridicule à défendre Gabrielle. Mais il yen aurait autant à croire sans restriction à toutes ces fables intéressées, à toutes ces calomnies si faciles, dont la source est par trop suspecte. Que la multiplicité des témoignages ne nous fasse pas illusion. Ils se répètent tous comme à l'envi, grâce à une tradition de malignité, qui n'a cessé qu'au dixhuitième siècle, et surtout au nôtre, de tourmenter l'ombre de Gabrielle et d'insulter sa mémoire. Celle qui, la première, a colporté ces cancans sur Bellegarde et les infortunes amoureuses du roi, n'est autre que cette suivante appelée Arp/ture, selon les Galanteries des rois de France, et, partout ailleurs, de son sobriquet de La Rousse. Sully, qui avait intérêt à la croire, en fait un portrait noir de mépris. C'est lui qui nous apprend que cette femme et son mari devinrent par la suite les plus cruels ennemis de Gabrielle, et qu'ils furent l'un et l'autre six ans à la Bastille, pour avoir débité les bruits les plus injurieux sur les actions et la vie de leur maitresse, que La Rousse surtout déchiraitimpitoyablement. « Il se peut bien faire, dit judicieusement Dreux du Ra-

dier, » que l'anecdote du cabinet soit de son cru, puisqu'elle seule, en effet, en a pu parler. On juge avec quel empressement mademoiselle de Guise, jalouse à la l'ois de Henri qu'elle convoitait, de Bellegarde qu'elle aimait, et de Gabrielle qu'elle accusait de vouloir le lui ravir, a accueilli, endossé et propagé cette anecdote d'antichambre, qu'il est prudent, selon nous, d'y renvoyer. De la même source fangeuse sont sorties des anecdotes qui se bornent à varier celle-ci, ou la transforment complètement, et qu'on trouve aussi dans les Amours du grand Alcandre, dans \esAmoursde HenrilV, et dans ^Galanteries des rois de France, qui brodent servilement sur ce canevas de médisance. On trouve encore dans les Galanteries de Yauel, et dans les Lettres de Madame, duchesse d'Orléans, une variante de la première anecdote, celle du cabinet aux confitures, plus conforme à l'esprit goguenard et à l'insoucieux caractère d'Henri IV, que déguisent si singulièrement ces airs de troubadour élégiaquc, et ce masque menaçant de Barbe-Bleue. Henri était le plus philosophe des hommes, surtout en matière de femmes. Il ne pardonnait pas une infidélité flagrante et injurieuse, mais il semble avoir professé, à l'endroit des coups de canif qui ne défigurent pas trop le contrat, la maxime formulée dans ces vers :

Quand on le sait, c'est peu de chose, Quand on l'ignore, ce n'est rien.

Or, qui empêche de feindre ignorer ce qu'on n'ignore pas? Nous nous bornons donc à enregistrer sommaire-

204 LES AMOURS DE HENllI IV.

ment le bruit persistant, dans la chronique galante, des infidélités de Gabrielle avec Bellegarde, avec cette circonstance nouvelle et plus vraisemblable que le roi, au lieu de s'en affliger ou de s'en fâcher, ne fit qu'en rire.

« Dans une autre occasion, dit Vanel, différente à la « vérité de celle-ci, Henry IV se trouva de meilleure « humeur à l'égard de sa maîtresse et du duc de Belle- « garde, et traita bien plus doucement ce dernier, qu'il « ne l'auroit traité dans le cabinet aux confitures. Ce « prince, entrant chez madame Gabrielle, le duc de Belce legarde, qui étoit dans sa chambre, se cacha aussitôt a sous le lict, mais il ne put le faire si promptement, « qu'il ne fut vu parle roy. Cependant on servit la coite lation. Le roy, qui avoit remarqué le lieu ou le duc « étoit caché, y jetta une boite de confitures, en disant : « // faut que tout le monde vive. »

Dans Madame, c'est avec préméditation que le roi surprend son infidèle et jouit de sa confusion, en mangeant le diner préparé pour un autre. Puis il jette à l'amant transi, sous le lit, une perdrix sur un morceau de pain, et répond en riant à Gabrielle interdite : c* Madame, a ne faut-il pas que tout le monde vive? » Il se leva « ensuite, dit Madame, et se contenta de lui avoir fait

« peur (i). )>

Pour apprécier définitivement la valeur de ces commérages, il suffira de se rappeler que Tallemant des

(l) Correspondance de Modem. e , duchesse d'Orléans, t. i1', p. 265.

Réaux [Historiettes, t. Il, p. 224) raconte un trait semblable à celui du cabinet aux confitures. Il n'y a de cbangé que les personnages, qui sont François Ier et Brissac.

Puisque nous en sommes àBellegarde, coulons tout de suite à fond une autre histoire, que la haine infatigable des courtisans et des jalouses plaçait, comme un ironique flambeau, auprès du berceau du second enfant de Gabrielle. On essaya ainsi de déshonorer tour à tour la naissance de chacun de ces bâtards adorés du roi, degrés vivants, qui rapprochaient la favorite du trône.

« Beringhen, son premier valet de chambre, dit mate demoiselle de Guise, la caillette princière, dont les « chroniqueurs répètent, comme des perroquets, lésinait lins commérages, lui ayant fait voir une lettre que « Bellegarde avoit écrite à la marquise, et qu'il avoit « trouvée chez elle, un matin que, faisant la malade, le « roi l'avoit envoyée savoir de ses nouvelles, Henri lui « commanda de les veiller de près. Ce bon serviteu?\ qui « craignoit. que son maître n'épousât cette femme, les « épia tellement, qu'il crut, un soir, avoir vu entrer « Bellegarde chez elle. Il alla aussitôt en donner avis « au roi, qui commanda à Praslin, capitaine de ses « gardes, d'aller tuer ce seigneur dans la chambre de « Gabrielle. »

« Praslin, surpris de son commandement, et qui aimoit a fortles deux coupables, ne pouvant se dispenser d'exéa cuter l'ordre de son maître, prit des archers avec lui, « et fit tant de bruit en arrivant chez Gabrielle, qu'il la « trouva seule, lorsqu'il lui apprit le sujet de sa visite.

« La marquise, qui vit bien qu'il n'avoit pas voulu lîi a surprendre, lui promit de n'oublier jamais ce bon « office, ce qu'elle lui témoigna depuis, en lui faisant « obtenir plusieurs grâces...

« Gabrielle, cependant, fit de grandes plaintes au roi. « Il fit semblant, pour cette fois, d'avoir tort, mais il lui « reprocha la lettre que Bellegarde lui avoit écrite. Elle « jura ue l'avoir jamais vue, et se justifia assez bien, « tout lui étant aisé avec le roi; mais Bellegarde n'en fut « pas quitte à si bon marché ; il fallut qu'il s'en allât, « avec défense de revenir qu'il ne fût marié, et n'amenât « sa femme. »

Hors le dernier détail, qui peut être vrai, tout ce récit, avouons-le, est encore plus invraisemblable que le précédent. Il est bien plus contraire encore à la logique des situations et des caractères qu'à la réalité des faits.

Pour moi, je verrais plutôt dans cet exil de Bellegarde, à des conditious qui, d'ailleurs, n'avaient rien de cruel, une leçon du roi, et peut-être de la favorite elle-même, fatigués également des ambitions et des prétentions d'un homme qui s'autorisait de la confiance de Henri III, pour en imposer la suite à Henri IV, et qui profitait de la connaissance antérieure de Gabrielle et de sa famille, de liaisons peut-être iuoffensives, en tout cas delà familiarité permise par d'anciennes relations, pour faire croire â un crédit dont il laissait attribuer le mérite â sa belle mine.

Quoi qu'il en soit, il obéit, partit et revint marié avec Anne de Bueil, fille d'Honoré de Bueil, sieur de Fontaines, qui fut tué au siège de Saint-Halo, après que

cette ville se fut déclarée pour la Ligue. Il est remarquable que, depuis cet exemple, on n'entend plus parler des infidélités prétendues de Gabrielle. Et c'est lorsqu'elle pouvait le plus impunément faillir, qu'elle aurait pris enfin le parti d'être sage ! La haine des ennemis de Gabrielle n'est pas logique. Pour accréditer Bellegarde, il faudrait le faire suivre d'un cortège d'adorateurs non moins heureux. Or, il n'en paraît plus aucun. 11 y a là une contradiction qui ne doit pas échapper à l'historien, qui doivent peu affecter des bruits qui n'ont d'autre autorité que des intéressés ou des ennemis, mademoiselle de Guise, Bassompierre, Bellegarde lui-même, et que Sully, fort peu favorable à Gabrielle, comme nous le verrons, a dédaigné d'enregistrer.

Chose caractéristique et décisive, c'est Sully et Tallemant des Réaux, l'un témoin oculaire et auriculaire, l'autre vivant en pleine fraîcheur de la tradition, tous deux hostiles à Gabrielle, qui ont refusé de prêter l'autorité de leur affirmation à ces commérages d'infidélité et de jalousie. Ce sont eux que Ton trouve en face cle cette médisante légende, lui barrantle passage et luirefusant l'hospitalité. Ils font bien allusion à ces bruits, mais sous une forme vague et de la façon la plus dubitative. Voilà, par exemple, comment s'exprime Tallemant des Réaux, dont le témoignage, en général, ne brille pas par la discrétion, et qui met une sorte de réserve à calomnier Gabriel le.

« Henri IV, à ce quart prétend, n'en avoit pas eu les « gants (de Gabrielle), et ce fut pour cela qu'il ne fit pas « appeler M. de Vendôme Alexandre, de peur qu'on ne

c( clist Alexandre Le Grand, car on appeloitM. de Bellece garde M. Le Grand, et apparemment, il y avoit passé « le premier. Le roy commanda dix fois qu'on le tuast ; « puis il s'en repentoit, quand il venoit à considérer qu'il a la luy avoit ostée ; car Henri IIIme, voyant danser M. de « Bellegarde et mademoiselle d'Estrées ensemble, dit : a II faut qu'ils soient le serviteur et la maistresse. » Et en note, Tallemant ajoute : « Un jour, M. de Praslin, capia taine des gardes du corps, depuis, maréchal de France « pendant la Régence, pour empêcher le roy d'épouser ma- « dame de Beau fort (1), lui offrit de luy faire surprendre « Bellegarde couché avec elle. En effet, il fit lever le roy « une fois à Fontainebleau, mais, quand il fallut entrer « dans l'appartement de la duchesse, le roy dit : « Ah ! a cela la fâcherait trop ! » M. le maréchal de Praslin a « conté cela à un homme de qualité de qui je le tiens. »

Tout cela est bien incertain, bien contradictoire, bien douteux. M. PaulinParis a portéà cette légende ironique et maligne deux ou trois coups dont elle ne relèvera pas, et qui l'ont à jamais dégonflée.

Il nous montre Tallemant des Réaux lui-même, attribuant (t. II, p. 224) à Jean de Cossé l'usurpation téméraire des droits de François Ier sur la duchesse d'Estampes, et celui-ci se bornant, pour toute punition, à lui infliger le

(1) Voilà, alliée avec la jalousie des femmes, l'ambition des hommes, s'arrangeant, sous prétexte honnête, de façon à rompre cet amour qui tournait au mariage. Intrigues de boudoir, intrigues de cour, en faut-il davantage pour concerter et faire accepter à la postérité, sinon aux intéressés, une bonne histoire d'infidélité? A nos yeux, il n'est pas tant besoin de raisons. I/amour persistant de Henri, après toutes ces calomnies désespérées, justifie suffisamment Gabrielle.

mot plaisant prêté plus tard à Henri IV, à propos de Bellegarde. Et M. P. Paris d'ajouter avec raison : «Perce sonne ne croit aux anecdotes de ce genre, et tout le « monde les répète (p. 232-233). »

Quant à ce que dit Tallemant de la répugnance qu'éprouva Henri IY à appeler son fils Alexandre, voici comment son commentateur apprécie cette assertion.

« Cemot sur Alexandre Le Grand n'est qu'une plaisance terie de cour. Le roi ne put faire une pareille réflexion. « et d'ailleurs, le duc de Bellegarde (M. Le Grand) avoit « un fils nommé César, ou du moins, il V avoit eu, dans le « cas où il serait mort à Coutras, comme dit des Iiéaux, « et non à Montauban, comme écrit Mathieu. Si le roi « avoit eu des soupçons, il n'auroit point donné à son a fils un nom déjà porté par un fils de Bellegarde.))

Enfin, reste le conte de Praslin et de Beringhen. Les Mémoires de Pontis (dont M. Paulin Paris, comme nous, ne peut s'empêcher de soupçonner l'authenticité) parlent « d'un amant de la maîtresse du roi. qui souvent de nuit « gagnoit la chambre de cette dame, » et qu'il fut chargé de suivre cet intrus par M. de Beringhen. La scène est arrivée à Fontainebleau. Mais il ne nomme pas cet amant, et ce pourrait bien n'être là qu'une invention de cet auteur fécond en gasconnades.

Ce n'est pas que je veuille complètement justifier le passé de Gabrielle. Te l'ai dit, je crois peu aux roses vierges dans les jardins insultés du passant. Je crois peu aux jeunes filles intactes dans les maisons impures. Bellegarde dut avoir de Gabrielle de fort encourageantes prémisses, mais je pense que l'avènement du roi fit

cesser ses droits et qu'il se garda soigneusement de vouloir exploiter ces souvenirs au profit d'espérances qui devenaient téméraires et usurpatrices. Quoi qu'il fit d'ailleurs, qu'il ait mis dans sa conduite de la réserve ou de la présomption , il n'échappa point aux soupçons de Henri IV, et c'est lui-même qui a ainsi, sans le savoir, calomnié Gabrielle. Il a donné beau jeu aux médisances des courtisans jaloux et des galants évincés, celui qui a laissé dans sa Correspondance de si nombreuses traces de sa jalousie.

« Vous savez bien la résolution que j'ai prise de ne me « plaindre plus ; j'en prends une autre : de ne me fâcher a plus. La première me fait n'importuner plus personne, u la seconde soulagera fort mon esprit. La moindre « chose me distrait de votre mémoire. Si je n'avais fait « serment de ne me plaindre jamais, je sais que je criea rais justement. »

Aucune lettre ne nous fait mieux lire dans son âme que celle qu'il lui adresse, vers la fin de 1594. Une peut plus contenir ses chagrins ; il a besoin d'ouvrir son cœur. « Il n'y a rien qui me continue plus mes soupçons (( ni qui me les puisse plus augmenter que la façon dont « vous procédez en mon endroit. Puisqu'il vous plaît me « commander de les bannir tous, je le veux; mais vous a ne trouverez mauvais qu'à cœur ouvert je vous en dise « les moyens, puisque, quelques attaques que je vous ai « données assez découvertement, vous avez fait sema bl ant de ne les point entendre. »

Mais il tremble de lui déplaire, au lieu de la convertir, et il proteste aussitôt qu'il n'a point de rancune.

« Je protesteroi, pour commencer, devant vous, ma « chère maîtresse, que ce que j'allégueroy des offenses « que j'ai reçues, n'est pour en avoir nul reste d'aigreur a dans l'âme, me sentant trop satisfait de la peine qu'ace vez prise de m'en contenter, mais seulement pour vous a montrer mes justes occasions de soupçon, s Et, après s'être déclaré satisfait, il indique pourquoi il aurait sujet de ne point l'être. « Vous savez combien j'arrivôi offensé « en votre présence du voyage de mon compétiteur (le « duc de Bellegarde). La force que vos yeux eurent sur « moi, vous sauva la moitié de mes plaintes; vous me « satisfîtes de bouche, non de cœur, comme il parut, a mais, si j'eusse su ce que j'ai appris, depuis être à « Saint-Denis, dudit voyage, je ne vous eusse vue, et a eusse rompu tout à plat. » Et, se laissant emporter malgré lui aux reproches : a Que me pouvez-vous promettre <( que ce que vous avez fait? Quelle foi me pouvez-vous a jurer que celle que vous avez faussée deux fois? Il « faut donc des effets, il ne faut plus parler de : Je fe- « roi, il faut dire : Je fais. « Résolvez-vous donc, ma a maîtresse, de n'avoir qu'un serviteur. » Il ne résiste pas d'ailleurs au malin plaisir d'humilier son rival (1), et il l'accuse de manque de courage. « Feuille-Morte, il « l'appelait ainsi à cause de son teint un peu jaune {voyez a son portrait à Versailles), a bien fait connaître, en crai-

(1) IL ne perdit jamais cette habitude vengeresse de se moquer de eelui qui avait osé espérer se moquer de lui. (Voy. dans Tallemant des Réaux,à ['Historiette de M. de Bellegarde, la scène avec Bassompierre ; et les deux malins, mis aux prises par le roi se reprochant l'un son nez, l'autre ses pieds.)

c>12 LES AMOURS DE HENRI IV.

a gnantles ligueurs, qu'il n'était ni amoureux ni à moi.»

a II s'attendrit tout à coup, dit M. Yung, dans sa sagace a et exacte analyse, par une vive protestation d'amour, « mais la blessure n'a point perdu son aiguillon, et il finit a par un reproche à la fois triste, aimable et tendre. »

« J'ai telle envie de vous voir, que je voudrois, pour (( l'abréviation de quatre ans de mon âge, le pouvoir faire « aussitôt que cette lettre, que je finis par vous baiser un a million de fois les mains. Eh bien! vous ne méjugez « pas digne de votre peinture!» Il lui dit ailleurs: ce Mon amour ne peut recevoir d'altération par quoi que ;< ce soit, fors d'un rival. » Mais Gabrielle, par quelques douces paroles, lui rendait sans peine la confiance et la joie. «Ah! que je fus affligé hier soir, quand je ne a trouvoi plus le sujet qui me faisoit trouver le veiller si « doux. Mille sortes de délices se présentoient devant a moi, tant de singulières raretés. Certes, mes belles « amours, vous êtes admirable, mais pourquoi vous « loué-je ? Cette gloire vous a rendue infidèle jusqu'ici , et « la connaissance de ma passion. Que la vérité de ces « belles paroles, proférées avec tant de douceur au pied « de votre lit, mardi, la nuit fermante, m'ôte toutes mes « vieilles et invétérées opinions! »

Gabrielle soutenait que son amour était mille fois plus grand que celui de Henri IV. Henri répondait qu'elle en avait menti. De là, de délicieux orages, toujours clos par cet arc-en~cielqui fait subitement s'arrêter les larmes.

« Certes, mes chères amours, vous devez plutôt crain- « dreque je vous aime trop que trop peu. Cette faute « vous est agréable et à moi aussi, puisqu'elle le vous

a est. Voilà comme je me transforme en toutes vos vo- « lontés. N'est-ce pas pour être aimé? Aussi, crois-je « que vous le faites et l'âme contente, je finis.»

Mais revenons aux événements extérieurs, et quittons pour un moment cette douce et rafraîchissante étude de cœur. Nous aurons à compulser encore ces pages charmantes d'où déborde une joie communieative. Tous ces premiers nuages vont être dissipés, et nous marcherons bientôt en pleine sérénité, sous le rayon de cette vivifiante certitude qui est le soleil de toute passion.

Désormais, nous voilà dans histoire. La liaison est publique, heureuse, triomphante. La naissance d'un enfant va donner à Gabrielle le titre de mère, et les honneurs progressifs dont le roi l'entoure la préparent à celui de reine. Nous sortons à jamais de ces obscurités des commencements, de ces insinuations suspectes et malignes, de ces marécages de la chronique et du parfum malsain de ses indiscrétions.

Le 55 juillet 1593, Henri fit son abjuration solennelle à Saint-Denis. L'influence de Gabrielle se joignit à celle de Sully et de Crillon pour obtenir du roi cet acte décisif. Aussi lui endonna-t-il gaiement la première nouvelle du saut périlleux. On a blâmé, avec un puritanisme un peu exagéré, cette plaisanterie malséante. On oublie que Henri IY écrivait à sa maîtresse et non à la postérité. On oublie qu'il lui étaitpermis, dans cette intimité secrète, de peindre d'une façon vive et familière la joie qu'il ressentait d'avoir reconquis son royaume. Car dès ce jour, Paris fut à lui. L'abjuration deHenri IY était un acte nécessaire. Il eût été peu sage de sacrifier à de vains scrupules l'a-

venir cle la monarchie et la paix de la France. Que cette abjuration ait, par le fait des circonstances mêmes qui la rendaient inévitable, paru intéressée, je l'accorde; mais ce fut plus la faute des circonstances que celle du roi. Tout prouve qu'il fut sincère. Esprit libre et hardi, singulièrement tolérant et conciliant, il professait cette religion prudente, modérée, généreuse, pour laquelle il n'est point d'ennemis, et dont Montaigne, son contemporain, parlait ainsi : « De toutes les opinions humaines et an- « ciennes touchant la religion, celle-là me semble avoir « plus de vraisemblance et plus d'excuse qui reconnaiscc soit Dieu comme une puissance incompréhensible, oria gine et conservatrice de toutes choses; toute bonté, (( toute perfection ; recevant et prenant en bonne part « l'honneur et la révérence que les humains lui ren- « doient, sous quelque visage, sous quelque nom, et en ce quelque manière que ce fut. » Dès 1577, Henri IV écrivait à M. de Batz : « Ceux qui suivent tout droit « leur conscience sont de ma religion, et moi, je suis de « celle de tous ceux-là qui sont braves et bons. »

(( Peut-être aussi, disoit-il à Mornay, entre les deux « religions, le différent n'est si grand que par l'animosité « de ceux qui les prêchent. Un jour, par mon autorité « j'essayeroi de tout arranger. »

On voit de quelles hauteurs de tolérance, de conciliation, de désintéressement même, il faut considérer cette abjuration tant calomniée, et dont on peut dire cependant, avec vérité, que Henri IV serait moins grand, serait moins roi, l'ayant refusée que l'ayant faite.

Pendant le siège de Paris, Gabrielle ne quitta pas

Henri IV, et publiquement lui appartint en entier. Bellegarde faisait la cour à mademoiselle de Guise, et Henri n'avait plus à le redouter. Il se délassait auprès de sa maîtresse et la visitait fréquemment, dans le petit pavillon du sommet de Montmartre, ou dans cet autre pavillon, àl'extrémité opposéedela colline qui donnait sur laplaine de Saint-Denis, et qu'on appelait Clignancourt. Ce furent là les deux demeures successives de Gabrielle. Le 22 mars 1594, à sept heures du matin, Henri fit son entrée dans Paris « affamé de voir un roi. »

Eu juin 1594, Gabrielle accoucha, au château de Couc\ , près Laon, d'un tils qui fut nommé César, et dont la naissance combla le roi d'une joie qui eiït été sans mélange, sans quelques intrigues et commérages de cour, trop intéressés et trop controversables pour n'être pas très suspects . Le principal de tous ces contes est celui que Sully prête àSancy, ennemi juré de Gabrielle et auquel il déclare ne pas croire, il faut ajoutera cette déclaration le silence de Tallemant des Réaux et les excellentes raisons de Dreux du Radier. Il ne restera plus, pour l'hypotljese la plus défavorable, que les vagues insinuations deBassompierre,etTopinion du parfois très-ridicule L'Éstoille, porté tT ailleurs, en sa qualité de chroniqueur, à croire, comme plus tardDuclos,que ce qui est malin doit être vrai, et que ce qui est vrai doit être malin. Quoi qu'il en soit, voici le récit que Sully met dans la.bouche de cet impertinent Sancy, qui ne pardonnait pas à Gabrielle son crédit, et devait s'attirer, par des propos plus que hardis, une juste disgrâce. « On disoit que le roy ayant envoyé ce bonhomme « (Alibour ou Aliboust) qui étoit son premier médecin.

a visiter cette belle dame, que Ton luy avoit dit s'être a mal trouvée toute la nuit; à son retour, il luy dit « qu'elle avoit uu peu d'émotion, mais que la fin d'un tel « mal ne seroit, à son advis, que fort bonne. Mais, luy re- « partit aussi-tost le roy, ne la voulez- vous pas faire puru. ger et seigner? — Par le jour qui nous éclaire, sire, a dit ce bonhomme (car c'étoit là sou juron), je n'ay ence core garde, il faut attendre qu'elle soyt à ung terme. « — Que voulez-vous dire, bon homme? respondit le « roy aucunement en colère. Je croys que vous resvez et « n'estes pas dans vostre bon sens. Aussi, comment « seroyt-elle grosse, car je sçais bien que je ne luy ay ence cor rien fait, et estes pour cette fois un très-mauvais <( médecin, et faut que vostre esprit ayt été poussé à cette « malice par un plus meschant que vous. — Je ne scays « point ce que vous avez fait ou pointfait,sire, respondit a le sieur Alisboust tout en colère, mais je scays bien que u vostre conséquence se trouvera plus fausse que moy « impertinent, et devant qu'il soit sept mois, l'effet le a vérifiera. »

(f Sur cela, ajoute Sully, le roy s'estant séparé de luy « s'en alla, ce dit le conte, tout despit et mutiné, trouver « sa belle malade, à laquelle il conta tout et luy lit une « belle vie, à ce qu'on dit, quoyque rien de tout cela ne a parut pour lors ; aussi ne laissèrent-ils pas de demeu- « rer en mesme intelligence qu'auparavant, et n'en ara riva autre accident visible, sinon qu'elle accoucha de a ce fils nommé César, et que le pauvre M. Alibourg, a faute de bon appareil, ou autrement, mourut quelques a mois après, duquel le roy eut grand regret, ne luy vou-

« Jant nul mal, pour avoir dit librement ce qu'il pensoit. » A cela il est facile de répondre que le roi, qui aimait Gabrielle depuis 1591, n'était pas homme à négliger les droits que lui abandonnait si bénévolement M. de Liancourt et dont il eût d'ailleurs pu jouir fort impunément, à l'abri des présomptions du mariage du 31 décembre 1591 . Bassompierre affirme, il est vrai, mais sans en donner d'autre preuve, qu'il avait à cette époque un Souvenez-vous de moi de l'abbesse de Yernon, qui l'eût un peu gêné dans ses démonstrations. Mais, outre que le fait de cette incommodité n'est point justifié, le roi avait eu largement le temps d'en guérir et de profiter de la liberté reconquise de 1591 à septembre ou octobre 1593, époque présumée de la conception de César de Vendôme. Si le moindre doute eût d'ailleurs subsisté dans son esprit, Henri eûtil continué de vivre en bonne intelligence avec la coupable, eût-il reçu dans ses bras et fait solennellement légitime, un enfant de contrebande ? Et quant à Alibour, pourquoi eût-il été choisi pour victime de la rancune de la favorite, lui qui n'aurait été que naïvement indiscret, au lieu que Sancy, qui demeura impuni, l'aurait été perfidement et méchamment? Il y a donc pleine logique et justice à débarrasser de ce dernier soupçon, de ce dernier affront, la figure radieuse et sereine de cette Gabrielle dont la mémoire n'est demeurée populaire que parce qu'elle n'eut que des fautes, mais non des crimes à se reprocher, et que parce qu'elle fut la maîtresse dévouée et désintéressée de Henri IV, la seule, avec Corisande, qu'il n'ait point achetée.

Que dire maintenant du récit de L'Estoille :

<• Ce jour même (24 juillet 1594), on eut nouvelle à « Paris de la mort de M. d'Aliboust, premier médecin du « roy, auquel on disoit qu'une parole libre qu'il avoitdit « à Sa Majesté touchant son petit César, lui avoit cousté <( la vie, non de la part du roy, qui ne connoist point ces a bestes et monstres de poisons, mais de la part de celle, « comme tout le monde tenoit, qui s'y sentoit intéressée, « à laquelle le roy, contre sa promesse, l'avoit redit, et « ne pensoit qu'il en dust couster la vie à ce bonhomme « de médecin, fidèle serviteur de Sa Majesté. »

Henri IV répondit à ces bruits, qui durent venir jusqu'à ses oreilles, en entrant triomphalement, le 45 septembre, dans Paris avec sa maîtresse, en la faisant marquise de Monceaux, en légitimant César, et en pressant, avec une impatiente activité, les démarches et négociations nécessaires pour faire casser son mariage avec Marguerite de Valois, et placer sa maîtresse sur le trône. Dessein vraiment téméraire, qui donne la mesure de sa confiance plus que de sa raison, à ce moment des ardentes amours du roi encore vaincu par l'homme.

« Le jeudy 15 septembre (1 594), dit L'Estoille, le roy fist « son entrée aux flambeaux, entre sept et huit heures du « soir. Il estoit monté sur un cheval gris pommelé, avoit « un habillement de velouxgris tout chamarré d'or, avec a le chapeau gris et le panache blanc. Les garnisons de « Mante et de Saint-Denys furent au-devant, avec le « Corps de la ville et les eschevins. Messieurs de la couf « avec leurs robbes rouges, Tallèrent attendre à Nostrea Dame ou le Te Deum fust chanté. Il estoit huict heures « du soir quand Sa Majesté passa sur le pont Nostrë-

((Dame, accompagné d'un grand nombre de cavallerie, « et entouré d'une magnifique noblesse. Lui, avec un « visage fort riant, et content de voir tout ce peuple crier a si allègrement : Vive le Boy ! avoit presque toujours son « chappeau au poing, principalement pour saluer les « dames et demoiselles qui estoient aux fenêtres ; entre « lesquelles il en salua trois fort belles qui portoient le « deuil, et estoient à des fenestres haultes vis à vis de « Saint-Denys de laChartre ; comme il fist ainsy à la Rave- « rie (1), estant chez Bocquet à la rue Saint-Jacques. Ma- « dame de Liancourt marchoit un peu devant luy dans « une lictière magnifique toute descouverte, chargée de « tant de perles et de pierreries si reluisantes qu'elles « offusquoient la lueur des flambeaux ; et avoit une robbe « de satin noir toute houppée de blanc. »

Le crédit de la maîtresse, ainsi affiché et ennobli par cette entrée triomphale aux yeux des Parisiens, alla, depuis, sans cesse en augmentant. N'oublions pas que c'est à ce crédit que Sully dut d'entrer au conseil des finances, et que sa fortune est fille de cette faveur dont il parle avec une légèreté un peu ingrate et jalouse. Le 3 février 1 595, le parlement de Paris enregistrait

(1) Si l'on est curieux de savoir ce que c'était que cette demoiselle de la Raverie, voici un billet de Henri IV qui éclaircira sa qualité : « Monsieur de Marivaux, j'ay accordé à la demoiselle de la Raverie « un passeport pour faire mener à Paris quelque blé, vin et bois « pour sa provision. Je vous prie de ne faire difficulté de le laisser « passer. Vous estes de vous mesme assez courtois aux belles dames « comme elle, sans vous y convier davantage » (17 octobre 159?). Henri IV la saluait sans doute par souvenir de sa visite au camp et de sa reconnaissance.

des lettres patentes portant reconnaissance et légitimation de César cle Vendôme et où il était dit :

a Henry, etc.. o C'est pourquoy nous avons d'autant « plus désiré d'avoir liguée, et en laisser après nous à ce « royaume. Et, puisque Dieu n'a pas encore permis que « nous en ayons en légitime mariage, pour être la reine «notre épouse, depuis dix ans séparée de nous; nous « avons voulu, en attendant qu'il nous veuille donner a des enfants qui puissent légitimement succéder à cette « couronne, rechercher d'en avoir d'ailleurs, en quelque « lieu digne et honorable, qui soient obligés d'y servir « comme il en est vu d'autres de cette qualité, qui ont « très-bien mérité de cet état et ont fait de grands et noce tables services. Pour cette occasion, ayant reconnu les « grandes grâces et perfections, tant de l'esprit que du « corps, qui se trouvent en la personne de nostre trèsce chère et bien-amée la dame Gabrielle d'Estrêes, nous « l'avons, depuis quelques années, recherchée à cet effet, « comme le sujet que nous avons jugé comme le plus di- « gne de notre amitiée ; ce que nous avons estimé pou- « voir faire avec d'autant moins de scrupule et charge de « conscience, que nous savons que le mariage qu'elle avoit a auparavant contracté avec le sieur de Liancourt étoit « nul et sans avoir jamais eu aucun effet, comme il s'est « justifié par le jugement de la séparation et nullité duce dit mariage, qui s'en est depuis ensuivie. Et s1 étant « ladite dame, après nos longues poursuites, et ce que c< nous avons apporté de notre autorité, condescendue à « nous obéir et complaire, et ayant plu à Dieu nous donce ner puis n'a guères en elle un fils, quia jusqu'à présent,

« porté le nom de César Monsieur, outre la charité natu- « relie et affection paternelle que nous luy portons tant « pour être extrait de nous que pourles singulières grâces a que Dieu et la nature lui ont départies en sa première « enfance, qui font espérer qu'elles lui augmenteront avec (d'âge, et provenant de telle tige qui produira un jour « beaucoup de fruits à cet Etat, Nous avons résolu, etc.

En mars 1595, Gabrielle d'Estrées fut faite marquise de Monceaux et reçut le don du château, situé à deux lieues au delà de Meaux. «Il l'avoit fait bastir, dit Sauvai « de Henri IV, avec beaucoup de grandeur et de magnia ficence, sur la croupe d'une montagne ou la veue se K perd tant elle est vaste. » Il n'en existe plus rien aujourd'hui que la belle gravure de Chastillon.

Nous remettons le récit succinct des négociations entamées dès 1593 avec Marguerite de Navarre, pour aboutir à un divorce, au moment où ces négociations arrivent enfin au résultat, c'est-à-dire à la mort de Gabrielle. Nous allons auparavant, d'après L'Estoille et Sully, esquisser la physionomie pittoresque de l'intérieur royal, animé et orné par cette Gabrielle qui est comme l'incarnation vivante et charmante de la fortune de Henri IY, en ces temps militants et orageux, où sans cesse il fallait sauter du lit amoureux pour monter à cheval, où le palais était une tente, une auberge, une forêt, un château hospitalier, -où les dames de la cour, ambulantes comme elle, ne portaient que l'habit d'amazone et avaient pour sceptre une cravache. A travers tant d'épreuves et de vicissitudes, si Henri porta joyeusement et courageusement le poids de sa royauté vagabonde, c'est grâce à la belle humeur,

au dévouement de Gabrielle qu'il le put. Il le reconnaissait lui-même, le jour où il définissait, en la prenant pour modèle, la maîtresse idéale du roi en ces termes : « Une « personne confidente pour luy pouvoir communiquer « ses secrets et ses ermuys, et sur iceux recevoir une « familière et douce consolation. »

Tous les historiens sont d'accord sur le rôle consolateur, pacificateur de cette Gabrielle d'Estrées, toujours souriante, toujours tellement courtoise et officieuse à tous,, a que ceux qui ne la vouloient pas aimer ne la pouvoient a haïr. » D'Aubigné lui-même reconnaît la modestie et la décence de son attitude, dans cet interrègne délicat où elle n'était pas seulement la maîtresse du roi, mais où elle tenait la place de la reine. Son extrême beauté, Ail d'Aubigné, ne sentoit rien de lascif. Éloge profond dans la bouche d'un satirique.

Écoutez maintenant l'historien Matthieu. « Le plaisir « n'étoit pas le principal objet de ses affections, il enti- <( roit du service au démêlement de plusieurs brouille- « ries dont la cour n'est que trop féconde. Il lui fioit (à « Gabrielle) les avis et les rapports qu'on lui faisoit de a ses serviteurs, et lui découvrant les blessures de son esta prit, elle en apaisoit incontinent la douleur, ne cessoit « que la cause n'en fût ôtée, l'offense adoucie et l'offensé « content ; en sorte que la cour confessoit que cette grande « faveur, dangereuse à un sexe impérieux, soutenoit « chacun et n'opprimoit personne ; et plusieurs s'éjouis- « soient de la grandeur de sa fortune. »

« Gabrielle, a dit M. Sainte-Beuve, était de ces a femmes qui reposent et qui délassent ceux qui les ai-

a ment, bien loin d'engendrer les querelles... Ce fut l'art « et le charme de Gabrielle, d'avoir su mettre dans cette « existence plus qu'équivoque et affichée une sorte de a dignité et quelque air de décence. » Cet art et ce charme, Gabrielle les poussa si loin, qu'ils sont demeurés ]es caractères essentiels de sa physionomie et l'honneur de sa mémoire. La popularité dont elle jouit, elle la doit à ce qu'elle fut une de ces rares maîtresses de rois dont le règne est léger, et dont l'influence est bienfaisante. Sans le poison italien, elle eût été reine de France, et, réhabilitée par une longue fidélité et un long dévouement, elle n'eût point trop déparé le trône. Je ne parle ici qu'au point de vue moral, et non au point de vue politique. Il est certain que cette alliance eût été une faute dans la vie du roi, à une époque où la politique était l'art des alliances, et où le mariage en était le moyen. Mais dans la vie de l'homme, ce n'en eût pas été une, ou du moins elle eût été de celles devant lesquelles la postérité sourit et pardonne . Voilà ce que Sully ne comprenait point, ce à quoi il ne pouvait penser sans froncer le sourcil. Peut-être a-t-il trop jugé et parlé en ministre . Il eût été digne d'un homme qui devait sa fortune à Gabrielle, qui l'avait toujours eue pour protectrice, de se montrer, non plus enthousiaste, mais plus réservé vis-à-vis d'elle. Il lui rend seulement cette trop stricte justice qui ressemble à une ingratitude. Il ne sait pas dissimuler sa joie, quand elle meurt, et il embrasse sa femme avec effusion, à la pensée qu'elle ne sera pas obligée d'aller au lever de la favorite. Il y a des côtés très-bourgeois dans ce grand seigneur nommé Sully, Quoi qu'il en soit, et malgré lui, la postérité saura qu'elle

doit ce grand ministre autant à Gabrielle qu'à son mérite. Et elle se souviendra aussi que l'abjuration, cet acte si nécessaire, si politique, si fécond, est l'œuvre de ses persuasions. Mais ce dont elle lui tiendra compte surtout, c'est de son dévouement et de son désintéressement. Qu'on se reporte aux circonstances. Henri, maître de Paris, était loin d'être encore roi de France. Il ne le sera réellement qu'en 1600. Jusque-là, il lui faudra sans cesse négocier entre les protestants et les catholiques. Il lui faudra conquérir la Bretagne, la Picardie et la Lorraine. Il lui faudra se garantir de la visite des moines fanatiques, et de la pointe des couteaux clémentins. Ce n'est qu'en 1600 qu'il monte, comme il le disait lui-même, « en a son char triomphant. » En 1600, Gabrielle était morte, emportant avec elle les bonheurs de la lutte, les illusions de la jeunesse, les joies mêmes de cette pauvreté qui ne laissait à Henri qu'une cour de vrais fidèles, alors que réellement il fallait l'aimer pour le suivre. Lisez cette scène de 1594-, racontée par L'Estoille :

« En ce mesme temps on ramena au roi ses grands « chevaux, parce qu'il n'y avoit pas de quoi les nourrir, a Le roi, s'adressant à M. d'O. lui demanda d'où cela ve- « noit. a Sire, dit-il, il n'y a point d'argent. — Ma candice dition, respondit le roi, est bien misérable ! On me fera g tantost aller tout nud et à pied. » Puis, se retournant « vers un sien valet de chambre, luy demanda combien il c< avoit de chemises? a Une douzaine, Sire dist-il, encore (( y en a-t-il de déchirées. — Et de mouchoirs, dit le roy, « est-ce pas huit que j'ai ? — Il n'y en a pour ceste heure « que cinq, » dit-il. Alors, M. d'O. lui dit qu'il avoit corn-

a mandé pour six mille escus de toile en Flandre pour « lui en faire. « Cela va bien, dit le roy; on me veult a faire ressembler aux escoliers qui ont leurs robes four- 0 rées en leur pays, et cependant meurent de froid. »

Lisez encore, à la date de 1596, les aveux navrants de cette lettre à Sully, d'une si joviale philosophie et d'un si énergique bon sens.

« C'est donc maintenant à vous à prendre résolution « de suivre absolument mes intentions et m'en parler li- « brement ; et afin de vous y porter avec plus de raison, « et, par conséquent, de sincère affection, je vous veux « bien dire Testât où je me trouve resduit, qui est tel que « je me trouve fort proche des ennemys, et n'ay quasi « pas un cheval sur lequel je puisse combattre ny un c harnois complet que je puisse endosser ; mes chea mises sont toutes déchirées, mes pourpoints troués au « coude ; ma marmite est souvent renversée, et, depuis a deux jours, je disne et souppe cbez les uns et les au- « très, mes pourvoyeurs disant n'avoir plus moyen de s rien fournir pour ma table, d'autant qu'il y a plus de a six mois qu'ils n'ont reçu d'argent. Partant, jugez si o je mérite d'estre ainsi traicté, et si je dois plus longci temps souffrir que les financiers et trésoriers me fas- « sent mourir de faim, et qu'eux tiennent des tables a friandes et bien servies, etc.. »

Rendons hommage à Sully, qui, par son habile et sévère administration, fit les finances honnêtes et prospères, et restitua son éclat au rang suprême humilié, mais estimons Henri heureux, au milieu de tous ces mécomptes, d'avoir trouvé une Gabrielle d'Estrées, la

maîtresse la plus dévouée et la plus désintéressée, à l'heure de la fortune la plus aventureuse et la plus traversée. Ce ne fut pas trop d'un sincère et ardent amour pour payer cette dette de cœur, et nous nous empressons d'ajouter que ce ne fut pas la seule récompense du sacrifice de Gabrielle. Elle obtint l'amitié de deux femmes, dont le nom et le caractère inspirent le respect ; l'amitié de Madame, sœur du roi, dont on trouva, parmi ses bijoux, le portrait précieusement monté sur une boîte d'or, et celle de la princesse d'Orange, fiJle de Goligny, veuve de Guillaume le Taciturne, et belle-mère de Maurice, le grand capitaine. « Cette dame aimée, honorée de tous, dit « Michelet, même des catholiques, donnait une grande « force morale à la cause de Gabrielle. Elle jugeait évi- « déminent qu'un attachement si long et si fidèle se pu- « rifiait par sa durée, que Gabrielle n'était pas liée à « son faux mari, qu'elle ne vit peut-être jamais, pas plus a que le roi ne Tétait à sa diffamée Marguerite, qu'il ne « voyait plus depuis vingt années (1). » Tous ces témoignages, toutes ces amitiés expliquent

(1) Gabrielle, M. Michelet l'a remarqué avec juste raison, n'était pas désagréable ni défavorable au parti protestant, qui la préférait de beaucoup à une reine de souche italienne ou espagnole. D'Aubigné va jusqu'à dire qu'elle penchait secrètement pour le protestantisme. C'est exagérer cette tolérance habile et vraiment politique qui inspira celle de Henri IV, et qui faisait de celle qui avait conseillé l'abjuration, la protectrice des protestants, d'autant plus puissante que par ce premier gage donné aux catholiques, elle n'était pas suspecte. L'Estoille (Halphen, p. 58) la montre intercédant pour eux, et réclamant, aux termes de redit, leur aptitude aux charges et admission aux États. Gabrielle se montre très-énergique et très-sensée en cette affaire.

l'attachement de Henri IV, et excusent presque la chevaleresque folie qu'il allait faire en plaçant Gabrielle sur le trône. Il lui avait donné à la fois une marque de son estime et une marque de son amour, en lui faisant ce présent singulier, l'anneau même « dont il avait épousé la « France » à son sacre. C'était comme un avancement d'hoirie sur la corbeille nuptiale. Cet anneau était une fiançaille. Présents de ville, le plat d'or où Calais, Bordeaux, Lyon, lui avaient présenté solennellement leurs clefs, trophées de victoire, tout revenait à Gabrielle, à celle qui avait aimé le roi nomade, combattant, souffrant du siège de Paris , à celle qui avait été la maîtresse de campagne, la compagne unique des jours hasardeux, poudreux, sanglants. Voilà pourquoi Gabrielle, qui avait été à la peine , fut associée à l'honneur de l'entrée dans Paris. Yoilà pourquoi, à chaque nouvel enfant dont elle augmentait la famille, le roi la faisait marquise de Monceaux (en mars d595), puis duchesse de Beaufort, en juillet 1596. Voilà pourquoi il allait la faire reine de France. D'avance, elle jouissait de la plupart des honneurs attachés à ce rang. Elle ne quittait pas le roi, assistait au conseil, à l'assemblée des Notables (à Rouen, invisible, il est vrai), à la réception des cours souveraines, des ambassadeurs. Elle assistaitaussi, triste privilège, à ces tentatives d'assassinat commises sur le roi, et qui l'attristaient tant sans pouvoir l'effrayer. C'est dans sa chambre, en sa présence, que le 27 décembre 1594, au moment où encore tout botté (il revenait de son voyage en Picardie), il se penchait vers messieurs de Ragny et de Montigny, pour les relever et leur donner

l'accolade, qu'un jeune écolier de dix-neuf ans, Jean Chatel, le frappa à la lèvre d'un coup de couteau destiné à la gorge. C'est Gabrielle, c'est sa sœur, madame de Balagny, qui soignèrent le roi, qui le consolèrent, alors que vêtu de noir, un petit emplâtre sur la joue, le visage triste et mélancolique, il soupirait cette plainte trop souvent sortie da cœur des bons rois, l'éternel reproche, toujours d'actualité, à la cruauté, à la lâcheté et à l'ingratitude des peuples heureux. « Ventre saint-gris ! cornet ment pourrais-je estre content, s'écriait-il alors, de voir a un peuple si ingrat envers son roy, qu'encore que j'aie « fait et fasse encore tous les jours, ce que je puis pour « lui, et pour le salut duquel je voudrois sacrifier mille « vies, siDieum'en avoit donné autant, me dresser toutes « fois tous les jours de nouveaux attentats?» (L Estoille.)

C'est quelque temps après la tentative de Jean Chatel, et quand la cicatrice était encore fraîche, que d'Aubigné eut, (avec Henri IV, une entrevue caractéristique, que luimême a racontée, et qui fait partie de notre sujet, parce qu'elle nous montre le roi toujours tolérant, toujours clément, préoccupé de la pensée de donner à sa favorite de fidèles et rudes serviteurs, et qu'elle nous montre aussi des hommes comme d'Aubigné, incapables d'une bassesse, railleurs implacables de Marguerite et même de Corisande, ennemis de toute souillure à la dignité royale, se résignant à l'honneur d'élever les enfants naturels de Henri IV, regrettant cette récompense de leurs services, et parlant de Gabrielle avec une douceur et une réserve qui sont tout un éloge.

« Aubigné arriva pour le siège de La Fore, à Chauny,

« portant le deuil de sa femme, morte quelques mois au- (( paravant, et pour laquelle il fut trois ans, ne passant

a guerre nuict sans pleurer Ce qui le fit aller à ce

« siège, ce fut qu'ayant travaillé en quelque assemblée « aux choses que vous y verrez cy-après, ses collègues a disoient que sa fermeté n'étoit que pour désespoir de « n'avoir jamais la bonne grâce du roy, ni s'oser présen- « ter devant luy; et pour ce que le roy avoit juré en « pleine table qu'il le fairoit mourir, luy, pour lever b ceste opinion, a fait six voyages dont celui-cy en estoit « un. Estant donc arrivé au logis de la duchesse de Beau- « fort, où on attendoit le roy, deux gentilshommes de « marque le prièrent affectionnément de remonter à che- « val, pour la fureur où le roy estoit contre luy, et de « faict, il entendit quelques gentilshommes disputants si a on le metteroit entre les mains d'un capitaine des gardes « ou duprévost de l'Hostel. Luy se mit au soir entre les (( flambeaux qui attendoient le roy, et, comme le carrosse « passa au perron de la maison, il ouït la voix du roy di- « sant : a Voilà, monsieur, monseigneur d'Aubigné. » « Mais que cette seigneurie ne luy fust guerre de bon « goust! Il s'advança à la descente; le roy luy mit sa a joue contre la sienne, luv commanda d'avder à sa mais- « tresse, la fist desmasquer pour le saluer, et on oyoitdire a aux compaignons : «Est-ce là le prévost de THostel?» «Leroy donc, ayant desfendu d'esîre suivy, fit entrer « d'Aubigné seul, avec sa maîtresse et sa sœur Julliette. « Il le fit promener entre la duchesse et luy plus de deux a heures, et fut là où fut dit un mot qui a tant couru ; « car, comme le roy monstroit sa lèvre percée au flara-

« beau, il souffrit et ne prit point en mauvaise part ces « parolles : « Sire, vous n'avez encore renoncé Dieu que « des lèvres. Il s'est contenté de les percer ; mais, quand « vous renoncerez du cœur, il percera le cœur. » La duce chesse s'escria : « 0 les belles parolles, mais mal em- « ployées ! » «Ouy, madame, dit le tiers, pour ce qu'elles « ne serviront de rien. »

<( Cette dame, amoureuse de telle hardiesse, et désirant tf l'amitié de l'auctheur, le roy le voulut establir avec de « grands desseins pour l'eslévation et manutention du « petit Cœzar, aujourd'huy duc de Vandosme, lequel il « lit aporter nu pour le mettre sur les bras de d'Aubigné, « qui le devoit trois ans emmener en Xainctonge pour le « nourrir et appuyer entre les huguenots, et pour que « ce dessein s'en alla au vent, nous y envoyons aussi les « discours. »

Et ici, nous touchons à la réfutation d'un des trois reproches faits à la mémoire de Gabrielle. Car il ne faut pas croire que, de son temps, on l'ait jugée avec la sereine impartialité qui inspire aujourd'hui l'historien. Les passions du temps n'épargnèrent pas cette faveur siinoffensive, si pacifique, si salutaire, et, des témoignages des chroniqueurs ou historiens adverses, il s'est formé un triple courant d'hostilités indirectes, de médisances dubitatives, qui ternit encore, jusqu'en ses dernières épreuves, cette gracieuse et radieuse image. Nous avons vu, à propos du premier grief, l'infidélité, qu'il se réduit, ou à un souvenir trop vif gardé des premiers soins et des premières poursuites de Bellegarde,ou aune indulgence imprudente pour cet aimable prétendant à sa main, avant

qu'elle ne fût au roi, ou plutôt aux téméraires présomptions et aux jalouses rancunes du grand écuyer, trop familier, trop officieux sans doute, et remis à sa place par une favorite qu'il traitait en parvenue. Les Mémoires de Bassompierre, ce fat idéal, prototype de Richelieu, et ses cancans sans preuves, où la malignité tient lieu de tout, les commérages malicieux de la princesse de Conti, une rivale toujours malheureuse, et, comme première source, les calomnies intéressées vomies par une suivante infidèle et congédiée : voilà, sur les infidélités de Gabrielle, qu'aucun historien sérieux n'a positivement affirmées, dont Sully doute, que Tallemant néglige, que M. Michelet affirme ou nie tour à tour, selon l'humeur du jour et les besoins de la cause, les seules autorités, suspectes et confuses. Je sais bien que Henri IV fut jaloux de Bellegarde, qu'il l'a écrit. Mais son exil, ses amours avec mademoiselle de Guise, son mariage, et, à partir de cette leçon, sa réserve, détruisirent les soupçons qui empoisonnaient le bonheur de Henri et firent régner à jamais. sur ces amours triomphantes, cette sécurité qui en est l'honneur et l'essentiel caractère. Jamais, sans cette profonde estime qui suit la confiance, jamais Gabrielle ne serait, sans effort, sans intrigue, par le propre et spontané mouvement de la reconnaissance du roi qu'elle rendait heureux, arrivée à ce degré d'autorité qui l'associait à tous les actes politiques du règne, et faisait trouver naturelle une faveur si extraordinaire. Si Gabrielle avait été infidèle à Henri IY (on ne cite, du reste, aucun nom), il eût pu l'aimer encore, mais il ne l'eût pas estimée à ce point de légitimer ses enfants, de les traiter en fils de

France, de la présenter aux ambassadeurs et aux parlements, de la loger au Louvre, de la mener au camp, d'écrire de sa main au saint-père pour réclamer ce divorce libérateur qui lui permettrait une union selon son cœur ; à ce point, enfin, que tout pesé et considéré, le plus probable est que, si elle ne fût pas morte, elle eût été reine de France. De telles distinctions, de telles préférences, de tels hommages, ne peuvent s'expliquer par la surprise des premiers jours, par l'ardeur des premiers désirs. Quatre ou cinq ans après les premiers baisers, ces folies sont préméditées, raisonnées. En élevant Gabrielle jusqu'à lui, Henri acquittait une dette, récompensait des mérites. Ces mérites, je le sais, ont été niés ou du moins fort diminués. On a refusé à Gabrielle, non-seulement l'esprit d'initiative et de conseil, l'esprit politique enfin, mais encore l'esprit de conversation et de correspondance. Cette réputation de bêtise, faite aux jolies femmes, a chance de durer, parce qu'elle est la consolation et la vengeance des femmes laides, qui toutes prétendent se sauver par l'esprit. Voilà un préjugé trop bien soutenu pour ne pas passer à l'état d'axiome. Gabrielle, moins que toute autre, n'a pas échappé à ce lieu commun, à ce supplice qu'on peut appeler le supplice des oui et des mais.

« Quel adorable sourire ! — Oui, mais quelle piètre intelligence ! C'est le soleil sur une porte de prison. — ce Quels beaux bras, abondants, souples, harmonieux, c. des bras de nymphe antique ! — Oui, mais au bout de a ces bras quelle main gauche à la plume ! et de ces doigts « ailés que d'inepties tombent sur le papier ! — Quelle « voix de déesse! — Quelle orthographe de simple mor-

« telle! —Quel embonpoint harmonieux, quelle éclatante « fraîcheur , quelle grâce dans la majesté ! — Oui, mais « quel maigre style, quelle absence d'idées, quelle naïveté a dans l'ignorance! » Et ainsi de suite. On n'en finirait pas, avec ces portraits en partie double, ces dialogues d'admiration et de dénigrement, Y alterna camœna de la plupart des conversations féminines.

Eh bien, examinons ce second grief de la nullité politique et intellectuelle de Gabrielle. Ce n'est pas notre faute si une biographie, qui devait, être tout un récit, est toute une polémique. Ce n'est pas notre faute si nous devons renoncer à cet infaillible moyen de plaire, penser et parler comme tout le monde. Et d'abord, il nous paraît difficile d'admettre que la maîtresse qui conseilla et encouragea l'abjuration, qui donna Sully pour premier ministre à Henri IV, qui fit elle-même la soumission et la paix des Mayenne (J) et des Mercœur, dont Henri voulait avoir l'avis sur toutes les mesures importantes ; enfin, qui fut honorée de l'amitié de la duchesse de Bar, sœur de Henri IV, de la princesse d'Orange, types de vertu, de grâce et d'esprit, que celle dont d'Aubigné, le fier et farouche serviteur, eût accepté la domesticité, — ait été une femme sans idées, sans portée et sans vues, sans valeur intellectuelle et politique enfin ! Henri IV avait trop d'esprit pour aimer une jolie sotte au point de la vouloir faire reine ; et celle pour laquelle il déploie, dans ses lettres, toutes les souplesses, toutes les

(1) Voy. )es détails dans L'Estoille, édit. Michaud, t. II, p. 2G9 (janvier 159G).

coquetteries de son style si français, devait être capable de les apprécier. Quant à la haine des ennemis de Gabrielle, haine qui ne put s'apaiser que par sa mort, cette haine impatiente, féroce, indique la crainte d'un danger réel, de plus en plus pressant; cette haine mêlée de peur atteste une supériorité. On n'empoisonne pas les maîtresses qui n'ont que de beaux yeux, une belle gorge et de belles mains. Avec cela seulement, on ne règne que sous les rideaux. Pour régner vraiment, pour être capable du trône sans ridicule et sans scandale, il faut avoir des pensées d'homme sous un front de femme. Gabrielle eut à, plusieurs circonstances de sa vie, des pensées d'homme. Elle eut l'instinct et le désir de l'unité de la France, de sa grandeur, de son autorité au dehors. Elle commença, dans Henri IV, le grand roi. Le peuple, souvent plussagace et plus juste que les historiens, l'a placée à côté de lui, et c'est peut-être la seule maîtresse de roi dont il se souvienne. On parle encore, aux veillées, de la belle Gabrielle.

Les historiens et les critiques, plus exigeants, ont cherché, dans les deux ou trois lettres qui nous demeurent de Gabrielle, des traces de finesse, d'éloquence, de sentiment. M. Yung n'en cite qu'une inédite, écrite au connétable de Montmorency, après la perte de cette jeune et superbe femme, Louise de Budos, emportée dans la fleur d'une beauté éblouissante par le même mal mystérieux qui devait l'arracher elle-même à la vie. C'est une lettre de condoléance remplie des exagérations et des protestations ordinaires en ces sortes de cas. Juger une femme sur une lettre, et une lettre de condoléance, la lettre qui

dit le moins, ce serait une trahison. M. Yung ne Fa pas commise jusqu'au bout, et, s'il pense queGabrielle «avait a moins d'esprit que Marguerite de Valois, à qui elle « manqua succéder, » il reconnaît aussi « qu'elle avait « de la douceur et de la grâce (1). » Ce n'est pas assez. Musset-Pathav en a publié une autre, qu'il date du 25 janvier 1596, et qui est d'un tour plus libre, plus vif et plus heureux (2). Mais comment juger, sur deux billets, toute une existence intellectuelle etmorale, toute une influence intime et secrète (3)? Il est plus sage de s'en rapporter aux témoignages extérieurs et publics, et, quand le roi n'a pas fait de fautes, d'attribuer à la favorite une partie de ce bien qu'on lui doit, quand bien même elle se serait bornée à ne pas l'empêcher. Quand une maîtresse n'est pas nuisible , il la faut bénir comme si elle était bienfaisante. L'absence de vices doit, à ces femmes-là, servir de vertus. Les chroniqueurs eux-mêmes, instinctivement mal disposés pour les maîtresses de roi, les fureteurs curieux et malins comme L'Estoille, écho si fidèle et parfois si crédule de l'opinion vulgaire, de ce sentiment étroit et jaloux de la bourgeoisie et des masses, si promptes à s'irriter, à se scandaliser, L'Estoille lui-même, auquel nous devons plus, pour l'apparence et le pittoresque des

(1) Pages 275, 276.

(2) Page 357.

(3) Jl existe deux autres lettres de Gabrielle d'Estrée, qui sont imprimées, tant bien que mal, dans les Voyages aux environs de Paris, par Delort (t. II, p. 46 et260); elles sontadressées à la duchesse de Nevers et assez insignifiantes. Ces lettres ne donnent pas la mesure de son esprit; elles permettent cependant de la dire « d'un esprit « gentil et gracieux; elle avait un naturel parfait; rien de savant. »

faits que pour leur signification et leur portée, nous fournit, sans s'en douter, plus d'un détail de nature à rendre moins paradoxale notre affirmation: queGabrielle futdouée d'intelligence politique, et que ses conseils eurent du poids aux yeux de Henri IV. M. Sainte-Beuve reconnaît, en la restreignant, cette pénétration, cette influence discrète.

« Sans s'occuper précisément de politique, dit-il , elle « avait du sens, et, lorsque son cœur l'avertissait, elle « entendait certaines choses avec promptitude. Un jour, « (mars 1597), le roi, après dîner, était allé chez sa sœur, « Madame Catherine, qui était malade. Madame était res- « tée protestante. On se mit, pour la distraire, à jouer du a luth, et à chanter un psaume, selon la mode des calvi- « nistes. Le roi, sans y songer, commençait à faire sa a partie dans le concert et à psalmodier avec les autres ; « mais Gabrielle, qui était près de lui, et qui songeait à a ce que pouvait devenir une telle imprudence, défigurée « par la malignité, lui mit aussitôt la main sur la bouche « en le suppliant de ne plus chanter, ce qu'elle obtint.» Cette main sur la bouche, n'est-ce pas tout un conseil, et des meilleurs, sous la forme gracieuse d'une caresse?

Le premier président du parlement de Normandie, Groulard, dans ses curieux Mémoires, nous montre à quel point Gabrielle était traitée par Henri IV en princesse, et présentée, dès 1596, aux plus graves magistrats comme une personne à qui Ton devait hommage.

« Le jeudi 10 octobre 1596, madame la marquise de « Monceaux arriva à Rouen, logea à Saint-Ouen, en la « chambre dessus celle du roi. Le vendredi H , je la fus « saluer, et le dimanche encore après, en ayant eu com-

« mandement du roi, par les sieurs de Sainte-Marie-ducc Mont et de Fouquerolles. » Henri IV voulait tenir à Rouen l'assemblée des notables, dans laquelle il fit cette harangue si brusque, si militaire , si sensée, si adroite, et qui réussit tant auprès de ceux qui l'entendirent, sans avoir d'ailleurs d'autre effet, peut-être parce que, après avoir admiré sa spirituelle et familière éloquence, on se méfia de sa sincérité. Henri IV parlait trop parfois, se livrait trop, promettait trop. Dans le bon roi, dans le grand roi, il y a encore en lui du gascon. Gabrielle, pleine de tact et de finesse, et que son dévouement rendait impitoyablement clairvoyante, sentit bien le défaut de cette harangue célèbre, qui lui semblait, comme à nous, trop belle pour être sincère, et même pour le paraître. « Je ne vous ai point appelés, comme faisoient mes préa décesseurs, pour vous faire approuver leurs volontés. a Je vous ai assemblés pour recevoir vos conseils, pour « les croire, pour les suivre; bref, pour me mettre en tua telle entre vos mains, envie qui ne prend guère aux « rois, aux barbes grises et aux victorieux. Mais la vio- « lente amour que j'apporte à mes sujets, etc...)) (1). Il fit celte harangue à Saint-Ouen, dans la salle de sa maison, et voulut avoir l'avis de madame la marquise, qui, pour l'entendre, se tint cachée derrière une tapisserie. « Le « roi, dit L'Estoille, lui en demanda donc ce qu'il lui en (csembloit; auquel elle fit réponse que jamais elle n'a- « voit ouï mieux dire ; seulement s'étoit-elle étonnée de « ce qu'il avoit parlé de se mettre en tutelle. — Ventre-

(l) Pages 17, 18, 19. {Henri IV écrivain, par E. Vung.)

« saint-gris ! lui répondit le roi, il est vrai, mais je Pen- « tends avec mon épée au côté. »

Cet aveu de Henri IV décèle sa véritable pensée. Son discours la déguisait trop, c'est-à-dire ne la déguisait pas assez, et c'est ce que voulait dire Gabrielle, dans la réserve pleine de tact et de finesse qu'elle met à son approbation. M. Yung nous a donné, par bonne fortune, sur ce discours et sur les corrections caractéristiques du brouillon, qui est à la Bibliothèque impériale, des détails et des réflexions qui prouvent combien Gabrielle avait vu juste.

Une femme capable de si bien voir et de si bien dire était d'à-propos et de conseil , et ces déférences du roi attestent son influence politique , non moins que le respect qu'il lui faisait marque et les hommages qu'il lui faisait rendre par les magistrats de ses cours souveraines.

Ce fut en ce séjour à Rouen, dans le monastère de Saint-Ouen, que la marquise accoucha d'une fille, dont le baptême se célébra avec toutes les cérémonies qui s'observent au baptême des enfants de France (1).

Deux ans après (juillet 4598), le président GroUlard, mandé par le roi, vint le trouver à Saint-Germain, puis à à Paris et à Monceaux, qui était la résidence favorite de Gabrielle. Le roi, après souper, « me fit faire, nous dit le ((magistrat, deux tours dans la longue allée, tenant « d'Une main madame la duchesse, et j'étois de l'autre. »

(l) Catht rine-Henriette, née en 1596, légitimée en mars 1507, mariée en février 1G19 à Charles de Lorraine, duc d'Elbeuf< inerte le 20 juin 1633.

Et, dans la soirée, le roi entretint le président de son idée constante et favorite, de la résolution formelle où il était de faire prononcer sa séparation d'avec sa femme, la reine Marguerite, et de contracter un autre mariage incontinent après.

Et c'est cette femme, que le roi honorait de son estime et de sa confiance , cette femme que les protestants les plus austères voyaient d'un œil indulgent, cette habile conseillère qui, par le double coup de l'abjuration et du mariage de son fils avec l'héritière des Mercœur, avait frappé en plein cœur la Ligue expirante, — que les bourgeois de Paris, toujours non moins frondeurs que badauds, que les catholiques et les parlementaires, travaillés d'un vieux reste du levain aigri sans cesse par les prédications séditieuses, rendus plus intolérants d'ailleurs et plus ombrageux parla guerre civile, la peste etles misères du siège, accusèrent sourdement de pervertir la confiance du roi, de dissiper les laborieuses épargnes de Sully, de sucer jusqu'au sang la mamelle desséchée de la patrie, de remplir la cour de parasites, d'insulter à la pauvreté de leurs femmes par son luxe insolent, et à leur vertu par ses triomphes! L'Estoille, écho de ces jalousies et de ces rancunes, note, d'un œil curieux et d'une main hardie, les profusions par lesquelles Henri signalait son amour et sa reconnaissance. La favorite ne reçoit pas un don nouveau, ne met pas une toilette nouvelle, que le scribe narquois n'en suppute le prix et n'en déplore l'abus. Henri IV qui, selon madame de Simier, ne savait ni donner ni recevoir en roi , et dont le caractère aventureux, le tempérament gouailleur, supportaient mal la

contrainte de l'étiquette, ne respectait pas toujours assez, il faut l'avouer, les convenances, et , par un culte trop familier et trop public, nuisait lui-même au respect de l'idole. En paix comme en guerre, il y eut toujours en lui, comme le lui reprochait Sully, la téméraire bravoure et la galanterie sans façon du cheval-léger. Il demeura toujoursde ce cheval-léger, de ce hussard, dans sesmœurs et dans ses paroles, habituées à la liberté des camps et des après-dînees, entre bons soldats et bons compagnons, durant les dix années de sa bohème de roi conquérant. L'Estoille note malicieusement tous ces oublis, tous ces laisser-aller, et il fournit tout un arsenal d'anecdotes ou réquisitoire contre Gabrielle, contre son luxe, sa vénalité, son ambition, sa tyrannie. C'est le moment de réduire a sa valeur ce dernier reproche, qui a trouvé dans la publication de Y Inventaire de Gabrielle (1) des armes aussi inopportunes que spécieuses.

aLe dimanche, 6 de novembre (1594), dit L'Estoille, fust a fait le baptême du fils de Madame de Sourdis, à dix a heures du soir, dans l'église de Saint-Germain l'Àuxer- « rois, à Paris, duquel le roi fust le confrère, avec madame a de Liancourt, qui estoit vestue ce jour d'une robbe de « satin noir tant chargée de perles et de pierreries, qu'elle «ne se pouvoit soustenir, et à laquelle on disoit que « mesdames de Nemoux et de Montpensier avoient servi « de chambrières en ceste cérémonie. M. de Montpensier « portoit la salière ; la Mareschalle de La Chastre portoit « l'enfant, qui fut baptisé par l'évesque de Maillezais,

Bibliothèque de ï } Ecole des chartes, 1841.

ason oncle. Le roy, vestu d'un habillement gris, de- «puis qu'il fust entré dans l'Église jusques à ce qu'il en a sortit, ne cessa de rire avec Madame de Liancour, et la « caresser, tantost d'une façon, tantost de l'autre. Quand « elle vint à lever l'enfant pour le présenter aux fonts, «elle s'escria : «Mon Dieu! qu'il est gros! j'ai peur « qu'il m'eschappe, tant il est pesant ! — Ventre-saint-gris ! « responditle roy, ne craignez pas, il n'a garde, il est bien « bridé et bien sellé. » Et une dame, qui se trouvait là, de profiter de la bonne humeur du roi et de le «gosser >j à son tour, et ce, en termes d'une crudité telle qu'il les faut laisser au manuscrit.

« Le samedi 12, poursuit L'Estoille, on me fist voir un « mouchoir qu'un brodeur de Paris venoit d'achever « pour madame de Liancour ; laquelle le devoit porter, « le lendemain, à un ballet, et en avoit arrestéle prix avec «lui à dix-neuf cents escus, qu'elle lui devoit payer « comptant. »

«Le mercredi 16, le roy donna à madame de Lian- « cour, pour faire son voiage de Lion, Testât de M. de «Brou, conseiller au Grand-Conseil, décédé à Paris peu « de jours auparavant. »

Et il profite de la première occasion de se divertir un peu aux dépens de la favorite, en enregistrant, comme une aubaine, la naïveté suivante, qui pourrait bien être de son cru.

« Le lundi, 9 décembre (1594), un nommé Chapus, a imprimeur, nouvellement arrivé de Genève en ceste « ville, me conta qu'estant allé au Louvre pour quelque « sérieuse affaire, il auroit rencontré, sur la porte du dit

(( Louvre, madame de Liancour, magnifiquement parée « et accompagnée ; laquelle ne connaissant point et « voiant que tout le monde lui faisoit honneur, auroit de- (t mandé en s'arrestant qui elle estoit, et auroit esté tout a esbahi qu'à l'instant un archer de la Garde lui avoit « respondutout haut : « Mon ami, ce n'est rien qui vaille,

«c'est la p du roy. » Dont ce pauvre homme étoit

« demeuré tout estonné (1) . »

« Le vendredi, 17 mars 4595, il fist un grand tonnerre « à Paris, avec éclairs et tempestes, pendant lequel le « roy étoit à la campagne qui ch assoit autour de Paris, « avec sa Gabrielle, nouvellement comtesse de Mon- « ceaux, coste à coste du roy, qui lui tenoit la main. Elle « estoit à cheval, montée en homme, tout habillée de « vert, et rentra à Paris avec lui en cest équipage. »

Gabrielle affectionnait le vert, comme Henri IV le gris, et, sans doute, ce jour de promenade insoucieuse, la main dans la main, au milieu de ces éclairs que ne voyaient point, de ces tonnerres que n'entendaient point nos deux amoureux, elle portait ce vêtement dont nous trouvons la description dans l'inventaire de sa garde-robe. « Un « capot et une devantiôre pour porter à cheval, de satin ^ « couleur de zizolin, en broderie d'argent, avec des parrea ments d'argent mis en bâtons rompus ; dessus, des passe^ « poils de satin vert. Le capot doublé de satin vert gauf- « fré, et dessus le rebras, des boutonnières en broderie « d'argent. Etla dite devantière doublée de taffetas couleur

(1) Madame rapporte le même mot, mis dans la bouche d'un Suisse, à propos de madame de Montespan.

« de zizolin, avec le chapeau de taffetas, aussi couleur de « zizolin, garni d'argent, prisé deux cents escus. »

En ce même mois de l'assemblée des notables à Rouen, peu de temps après a ceste fort belle harangue, brusque a et courte, selon son humeur, et qui sentoit un peu «beaucoup son soldat (1), courust à la Cour, dit L'Es- « toille, une prédiction d'un grand magicien des Pavs- « Bas, qui disoit que le roy de voit être tué dans son lit, a sur la fin de cette année, par une conjuration des plus « grands de son royaume, à laquelle on ajoutoit une hiso toire, faite à plaisir et à dessein, d'une grande desfaite a de chrétiens par le Turc ; laquelle victoire estoit attria buée par tous ceux du pais à la justice que le Grand « Seigneur avoit faiste d'une garse qu'il entretenoit, qu'il a avoit tuée de sa propre main, pour contenter le peuple a et ceux de sa cour, auxquels elle estoit fort odieuse ; et « que depuis, tout bonheur l'avoit suivi, lequel conte « estant venu aux oreilles du roi, il s'en moqua, aussi « bien que de la prédiction, disant que, pour cela, il ne « lairoit de baiser sa maistresse, comme de fait il la baia soit devant tout le monde, et elle lui en plein conseil, a Et estant accouchée en ce temps à Rouen d'une fille, le « roi y alloit tous les jours, et la regardoit remuer.

« Le mercredi 15 mars 1597, fustfail le baptême du fils ce de M. le Connestable aux Enfants-Rouges à Paris ; lequel « le roy tint et le légat le baptisa. Madame la marquise y « estoit magnifiquement parée, et tout habillée de vert ; aia coiffure de laquelle le roy s'amusoit à controller, et

(i) I/Estoiile. Novembre 159G.

244 LES AMOURS DE HENRT ÏV.

a lui dit qu'elle n'avoit pas assez de brillants dans ses checc veux; car elle n'en avoit que douze, et on disoit qu'il « lui en falloit quinze. »

« Sur la fin de ce mois (may 1797), le roy envoia qué- « rir des principaux de ses cours, et de ceux qu'il sçavoit « entre des plus aisés de sa ville de Paris, et leur dece manda de l'argent, d'une façon qu'ils se trouvèrent bien « empeschés de l'esconduire, encore qu'ils en eussent la a volonté. Cependant il passoit son temps à jouer à la « paume, et estoit d'ordinaire à la Sphère, où madame « la marquise et madame de Sourdis et de Sagonne se « trouvoienttous les jours pour le regarder jouer ; se fai- « sant prester de l'argent par madame de Mousseaux. laquelle il caressoit fort et baisoit devant tout le monde.»

«En ce mois de juillet (1597), le roy acheta la duché « de Beaufort à madame la marquise de Mousseaux, sa « maîtresse, et de marquise la fist duchesse : qui fust le « jeudi 10 de ce mois de juillet. Depuis lequel jour, on « l'appella la duchesse de Beaufort, que les autres appel- « loient la duchesse d'Ordure. »

Ce qu'il y a d'excellent dans les chroniqueurs à courte vue, serviles enregistreurs des événements, comme L'Estoille, c'est qu'ils n'ont pas, une fois le fait écrit, la mémoire bien longue, c'est qu'ils manquent absolument d'unité, de critique, de système. De telle sorte que, du soir au lendemain, ils se contredisent sans s'en apercevoir, et que, du choc de ces contradictions, résulte la vérité vraie. Ainsi, après avoir laissé L'Estoille noter minutieusement, avecune complaisance maligne, les faveurs et les toilettes de la duchesse de Beaufort, nous lui deman-

dorons à lui-même le correctif de ses insinuations. Veuton prétendre que Gabrielle amollit, alourdit, abâtardit le roi (comme Ta fait M. Micbelet), et que son impérieuse influence, que sa tyrannie énervante, l'enlevaient à ses devoirs et à ses intérêts ? Veut-on, par exemple, reprocher à cette Armide de retenir Renaud en ses filets, de l'endormir en ses enchantements, pendant que l'Espagnol reprend pied en France, et, par Calais et par Amiens, s'avance de nouveau sur Paris, défaisant l'œuvre du prince oublieux et imprévoyant ; veut-on s'associer à ces murmures qui soulevaient Paris à la nouvelle de chaque déception de ce genre? c'est L'Estoille qui nous rassurera, après avoir montré le peuple, « qui est de soy un animal « testu, inconstant et volage, » commençant à dire du roi autant de mai qu'il en disait de bien auparavant, a prenant occasion de ce qu'il s'amuzoit un peu beau- «coup avec madame la marquize (avril 1597) ». Après avoir citél'épigramme qui courut alors Paris

Te Mars evexit : Vernis opprimit. 0 scelusî ensis Cuspide qund partum est, cuspide pénis abit,

c'est lui-même qui nous montre le roi, saisi soudain du démon de la gloire et de la guerre, s'arrachant, sans balancer, à ses plaisirs et à ses amours, et courant à la victoire.

Le dimanche 23 mars 1597, « qui estoit le premier du « quaresme. » Le roi s'amusait et s'esbaudissait encore. « Il fit une masquarade de sorciers, et alla voir les cornet pagnies de Paris. Il fust sur la présidente Saint- André, a sur Zamet et en tout plain d'autres lieux, aiant toujours

« la marquize à son costé, qui le démasquoit et le baisoit a partout où il entroit. » Il passa aussi la nuit en folles promenades, et ne rentra au Louvre qu'à huit heures du matin.

Mais le mercredi 12 du même mois, veille de la mi-carême, « pendant qu'on s'amusoit à rire et à baller, arri- « vèrent les piteuses nouvelles de la surprise de la ville « d'Amiens par l'Hespagnol, qui avoit fait des verges de « nos ballets pour nous fouetter ; de laquelle nouvelle « Paris, la cour, la danse et toute la feste furent fort trou- « blés.Etmesme le roy, duquel la constance et magnani- « mité ne s'esbranle aisément, estant comme estonné de a ce coup, et regardant cependant à Dieu, comme il fait « ordinairement plus en l'adversité qu'en la prospérité, « dit tout haut ces mots : « Ce coup est du ciel ! Ces paua vres gens, pour avoir refusé une petite garnizon que je «leur ai voulu bailler, se sont perdus. » Puis, songeant « un peu, il dit : C'est assez faire le roy de France ; il est a temps de faire le roy de Navarre. » Et, se retournant « vers la marquize qui pleuroitj lui dit : «Mamaistresse, a il faut quitter nos armes, et monter à cheval pour faire a une autre guerre. » Comme il fist dès le jour mesme, a marchant à la tête des siens et le premier, pour faire « paroistre que la peur ne logeoit point en son âme et ne a pouvoit prendre pied en son cœur, lequel il monstra « fort résolu en ceste adversité. » Et le peuple, qui répétait le pasquin malin fait contre le roi et la cour, mêlé de français et d'italien :

Con sempre star in bordello Hercole non se fatto immortetlo,

le peuple, rassuré par l'attitude du roi, le suivit de ses acclamations. « Ce qui servist de beaucoup au peuple « pouiTasseurer, etd'esguillonàtoute sa noblesse de bien a combattre, et faire ferme sous la conduite d'un si brave « et si généreux roy. » Celui-ci, en effet, était d'un sang froid que rien ne déconcertait. De toutes parts venaient de sinistres nouvelles. On parlait de la surprise de Poitiers. La queue de la Ligue remuait de nouveau. Le comte d'Auvergne, celui qu'il appelait V Enfant prodi- « gue, quittait la cour. Les Lorrains reprenaient courage. Le parlement se rebiffait contre les édits. Et tout cela, au moment même où le roi faisait les préparatifs du mariage de sa sœur avec le duc de Bar. Henri ne s'inquiète de rien. Il semonce les magistrats récalcitrants, pardonne aux séditieux infidèles, rit de tout ce qui devrait le faire pleurer, et revient jouer de plus belle à la paume à la Sphère. « Et ne laissoit pas pour cela, dit a L'Estoille, Sa Majesté de veiller et de donner ordre à « tout ce qui estoit nécessaire au siège d'Amiens pour le « mois suivant; lequel estant venu, il donna congé au jeu « et à l'amour, et y marcha en personne, faisant office de « roy, de capitaine et de soldat tout ensemble. »

On voit, par l'aveudeL'Estoille lui-même, combien sont téméraires les assertions de ces historiens, qui, s'inspirant des passions de la Ligue, accusent Gabrielle d'avoir endormi la conscience du roi et affaibli sa valeur. Gabrielle eut le tort de ne pas savoir, aussi gaiement et aussi intrépidement que lui, supporter l'orage de la malignité populaire, et de donner ainsi une apparence de raison aux soupçons qui la poursuivaient.

« Madame la marquize, fort effrayée, plus de sa cona science que d'autre chose, dit L'Estoille à la date du « 12 mars 1597, fust preste devant le roy, et partist, une « heure avant lui, dans sa litière, ne se sentant pas as- « seurée à Paris, ainsi qu'elle disoit, le roy en estant u sorti. »

On comprend qu'une femme, dans une situation aussi délicate, aussi inévitablement suspecte que la sienne, n'ait pas voulu demeurer exposée à ce contre-coup d'une déception, si par hasard le roi échouait, et si l'indignation populaire, toujours si aveugle, cherchait une victime. Gabrielle avait peur de la calomnie, une peur toute féminine, et ne savait même pas rire, comme le roi, quand, par exemple, un batelier qui ne la connaissait pas, se permettait sur son compte de malins propos, que le roi s'amusait à lui faire répéter devant elle.

« Et le roi, continua Henri, ne compte-t-il pas mettre « ordre à tous ces impôts-là ? — Le roi est un assez bon a homme, reprit le rustre, mais il a une maistresse à la- « quelle il faut tant de belles robes et tant d'affiquets que « cela ne finit point, et c'est nous qui payons cela. Passe « encore si elle nétoit qu'à lui, mais on dit qu'elle se fait « caresser par bien d'autres. » La duchesse irritée voulait faire pendre notre homme, « Vous êtes folle, lui dit « Henri IV, c'est un pauvre diable que la misère met « de mauvaise humeur; je ne veux plus qu'il paye rien a pour son bateau, et je suis sûr qu'il chantera tous les « jours : Vive Henri IV ! Vive Gabrielle (1) ! »

(1) Dreux du Radier, d'après Sauvai. L'Kstoille, dans la partie ino

Cette anecdote , plus ou moins authentique, dont il existe plusieurs variantes (j), et qui donne une juste idée de ces préjugés jaloux et de ces soupçons aveugles dont l'ignorance populaire poursuivait et calomniait la fortune de Gabrielle, nous sert de transition, pour arriver à prouver que cette faveur ne fut pas plus nuisible à la prospérité de la France qu'à la dignité de Henri IV. Nous Pavons montré, et nous le verrons encore à propos de ses démêlés avec Sully : Henri IV savait être le maître quand il le voulait, et Pâmant n'aveuglait pas le roi. Quant à la fortune de la duchesse de Beaufort, aux présents qu'elle reçut, aux faveurs dont elle fut l'objet, nier tout cela serait puéril, autant qu'inutile. Car, pour la taxer d'avarice, de cupidité, il faudrait prouver qu'elle a été exigeante, indiscrète, importune, insatiable ; qu'elle a tarifé, taxé, marchandé, comme devait le faire la marquise de Verneuil, la rançon de sa liberté et le taux de ses baisers. Or il résulte de notre enquête que, si elle a beaucoup reçu, elle n'a jamais demandé, et que, passant entre ses mains prodigues, les dons du roi sont allés enrichir sa famille ou des étrangers. Ces dons, que le roi multipliait avec le généreux acharnement d'un amant que flatte et que tourmente une réserve si désintéressée et qui offre sans cesse, justement parce qu'on ne demande jamais ; ces dons sont allés aux d'Estrées, aux Sourdis, à cetle parenté nombreuse et peu scrupuleuse qui spéculait sur le crédit de Gabrielle. Pour elle, elle n'en a conservé

dite, retrouvée etpubliéepar M. Halphen, raconte la scène en détail (p. 45, à la date de fin 1598).

(1) Voir L'Estoille (Halphen), p. 16(1598).

que ce qui était nécessaire aux exigences de son rang et àl'avenir de ses enfants. Ce que Henri fit pour Gabrielle, il l'eût fait, et beaucoup plus, pour une autre, qui n'en eût certes point été aussi digne. Les historiens les plus sévères, les chroniqueurs les plus médisants sont d'accord là-dessus. Gabrielle n'avait point, selon Sully, l'ambition ni la cupidité de son rôle. Quand elle se montra, pour la première fois, exigeante et opiniâtre, et s'attira de Henri IV la seule leçon dont elle eut jamais besoin, c'est que madame de Sourdis et le chancelier Hurault de Cheverny, son amant, exploitaient à son insu ses sollicitudes maternelles, et agitaient par des fils captieux, à leur profit, dans cette ame timorée, les sentiments les plus légitimes et les plus sacrés. Henri le savait bien; aussi ses reproches ne s'arrêtent-ils pas à la marquise, et vontils, derrière elle, déconcerter et faire rougir ses instigateurs. Tallemant des Réaux dit la même chose. Il nomme, comme a gouvernant » Gabrielle, madame de Sourdis, et dit même qu'à sa faveur elle gagna cinquante mille livres de rente.

D'ailleurs, il ne faut pas se laisser éblouir par cet inventaire de Gabrielle et par les indiscrétions des contemporains, et exagérer le chiffre de cette fortune qu'elle tenait de la libéralité spontanée de HenrilV. Cette libéralité n'alla jamais au delà de ce qui était nécessaire. Selon d'Aubigné et Tallemant, elle n'y arrivait pas toujours. Il savait refuser encore mieux qu'il ne savait donner, et il esquivait, le plus qu'il le pouvait, les occasions dangereuses. L'Estoille nous le montre, à la date du 13 février 1597, dînant chez Gondi avec la marquise et mar-

chandail t pour elle à la foire une bague de huit cents écus, qu'il voulait lui donner; « mais il ne Tacheta pas, a dit le chroniqueur, et se contenta de donner au petit « Cœsar un drageoir d'argent mathématicien où estaient « gravés les douze signes du ciel, que lui vendist un « marchand jouaillier nommé du Carnoi. Il marchanda « toutplain d'autres besongnesàla foire. Mais de ce qu'on « lui faisoit vingt écus, il en offroit six, et ne gangnèrent « guères à sa veue. » Gabrielle d'Estrées elle-même n'eut pas toujours, comme on le voit, fort exactement sa foire ni ses être.nnes. Les annonces de cadeaux n'abondent pas dans les lettres de Henri IV, et le plus souvent, ce sont des cadeaux d'amoureux dont l'intention fait tout le prix. « Je « vous envoyé un bouquet d'oranger que Ton me vient d'envoyer.)) (16 juin 1593.) — « J'ai trouvé, il n'y a qu'une heure, « un moyen de faire achever votre vaisselle ; voilà comme «je suis soigneux de vous. » (23 juin 1593.) Il lui amène une autre fois une assez bonne bande de violons « pour vous réjouir et votre sujet, qui chérira vous exce trêmement.» (18 décembre 1794.) C'est tout, et tout cela n'est pas ruineux. Le mobilier de Gabrielle, dans son inventaire, est évalué en total à 156,322 écus au soleil. Ce chiffre n'a rien d'exorbitant, surtout comparé à la fortune de la plupart des personnages du temps, particulièrement des financiers. Quant aux terres, Gabrielle en avait beaucoup, arrondissant chaque année ses domaines, de façon à faire à ses enfants un véritable apanage. Mais il n'y a rien d'excessif et de supérieur à son rang, dans cette liste où la pompe des titres ne doit pas faire illusion sur la valeur réelle ni surtout sur le revenu. Gabrielle possé-

dait, de 1594, la seigneurie de Vanduei] ; de 1595, celle de Grécy ; de 1596, celle de Monceaux, puis la terre de Joignes. En 1597, elle acquiert le comté de Beaufort, en Champagne, et les seigneuries de Jaucourt et de Loisicour, appartenant à la duchesse de Guise ; quelques mois avant sa mort, elle achetait les terres de Montreton et de Saint-Jean — les deux Jumeaux, etc. Tout cela, même en y comprenant le duché d'Étampes, présent un peu forcé de Marguerite de Navarre, ne constituait point une fortune scandaleuse ni ruineuse pour la France, quoi qu'en puisse dire M. Louis Lecour, un de ces ardélions de l'érudition contemporaine, qui font des fautes de l'ancien régime les bonnes fortunes de leur curiosité. C'est ce jeune quaker, qu'on a vu successivement promener sa rogue indépendance et son puritanisme grossier au milieu des fleurs inoffensives de Trianon, effarouchant les cygnes et écrasant les tulipes. C'est le même censeur qui a récemment ouvert à grand fracas, pour y trouver des titres suspects, l'armoire aux livres de Marie-Antoinette. Toute occasion est bonne à ce zèle farouche. Avide de formuler des découvertes en arrêts, ce fureteur des scandales aristocratiques, cet inflexible statisticien des virginités sacrifiées au royal Minotaure duParc-aux-Cerfs, n'a pas manqué de crier Au voleur ! à la lecture de l'inventaire de Gabrielle. Mais d'où vient que ce même disciple des Manuel, desDulaure et des La Vicomterie, saisi parfois d'étranges vertiges, perd la conscience de sa mission jusqu'à galantiser à son tour? Comment concilier ces contradictions et ces métamorphoses qui nous montrent le même écrivain sous tant d'aspects différents et contraires ? L'éditeur du

Cymbalum Mundi, qui s'évertue à donner aux gaillardises de Brantôme un commentaire digne du texte, et qui, attiré parles corruptions de toutes les décadences, passe de Brantôme à Lauzun, cherchant dévotement des perles dans ces fumiers ; cet homme enfin dont les préférences accusent la liberté d'esprit et la bourguignonne tolérance, est-il le même qui cherche, dans l'intérêt de ses convictions, à compromettre Marie-Antoinette, à réhabiliter les Lamotte-Yalois, et que naguère nous voyions se promener d'un talon si dégagé dans les Salons du Directoire? Ce commode et complaisant cicérone, cet érudit sans préjugés, est-il le même que le libelliste du bon motif, promenant ses souliers ferrés clans les chiffres du déficit et se voilant la face devant les turpitudes monarchiques?

Cachez, cachez ce sein que je ne saurois voir.

Précisément. Yoilà qui nous rassure et nous amuse. Nous avons donc affaire à un de ces moralistes d'occasion, de ces déclamateurs de bibliothèque, qui portent si fièrement sous le bras la condamnation du passé, et dont la magistrale médiocrité se hausse si volontiers sur les échasses de l'indignation. Tout cela plaît aux badauds et ne nous déplaît pas. Les gloires que certains folliculaires attaquent se portent assez bien . Le soleil dissipe les nuages de leurs diffamations, la pluie lave les insultes de leur encre, et la statue sort, plus radieuse que jamais, de la souillure de ces scandaleux réquisitoires, qui ne se vendent qu'à la faveur du nom qu'ils calomnient.

Nous parlions des comptes de Gabrielle. Que le lecteur

nous pardonne l'envie qui nous a pris subitement de régler les nôtres ou plutôt ceux de la vérité.

Nous avons vengé Gabrielle de toutes ces accusations, encore bourdonnantes autour de cette gracieuse et inoffensive mémoire. Nous avons montré que ce riche mobilier, dont s'ébahissent les pudibonds, n'a pas coûté la moitié de ce que Henri IV devait payer plus tard les caresses vénales d'une première nuit avec la fille des d'Entragues, vendue parles siens. Nous l'avons montrée, par son désintéressement, méritant les reproches des courtisans de son temps, naïvement formulés par Guillaume du Sable, le poète parasite :

Pensez, madame, à vous ; la fortune est muable, Vous avez la faveur, ne la négligez point» Craignant que quelque jour ne vous laisse en pourpoint, Faites des serviteurs et vous rendez aimable, etc.

Et maintenant, je le demande, que reste-t-il de vrai dans ce malencontreux portrait, où M.Michelet la représente comme intéressée, égoïste, impérieuse, trois défauts qu'elle n'eut jamais?

a Le délicieux portrait (qu'on doit regarder d'abord à « Sainte-Geneviève) nous donne Gabrielle très-jeune « aussi fine qu'elle deviendra grosse et massive plus tard « {dessins Foulon). Elle est étonnamment blanche et dé- « licate, imperceptiblement rosée. L'œil a une indécision, « une vaghezza, qui dut ravir, et qui pourtant ne rassure « pas. Objet très-poétique sans doute, elle n'en annonce « pas moins un moral assez prosaïque. Cette belle perce sonne est certainement médiocre, judicieuse dans un

« cercle étroit, assez capable de calcul. Elle ne sera pas ci trop maladroite à mener sa barque. Chose singulière «(dit d'Aubigné), elle se fit très-peu d'ennemis. Je le ce crois, mais elle en fit de nombreux à Henri IY. Elle le a matérialisa, l'abaissa, l'appesantit (1). »

N'est-ce pas la fantaisie pure et non la critique historique qui a inspiré ces détails dénigrants ? a Le Béarnais. « maigre, leste et de meilleure chance que Mayenne, n'en a avait pas moins l'étoffe d'un amant ridicule... Mais il ne a fut tout à fait fou que quand il connut Gabrielle. Vrai ro- « man, où les difficultés apparentes ménagèrent, augmen- (c tèrent l'amour, de manière à fixer dix ans le plus mobile « des hommes, et à faire du plus spirituel des rois un « bourgeois, un père crédule, assoté de ses enfants (2). »

M. Michelet a de ces contradictions incroyables. Dans La Ligue et Henri IV (p. -413), il doute de la fidélité de Gabrielle et se gausse de ses aventures avec Bellegarde, et de la crédulité du roi. Dans Henri IV et Richelieu (p. 59), il se moque des contes du Grand Alcandre. Dans le portrait que nous venons de citer, il la présente comme sournoise, avide, calculatrice. Dans le volume suivant (p. 5), il n'accuse, et avec raison, que sa famille.

Eh quoi ! c'est donc à une Gabrielle, épouse commune, avide, à une grasse, fraîche et positive nourrice qu'auraient été écrites ces lettres admirables, venues d'un seul jet de l'esprit et du cœur, dont la simplicité est si élégante, dont l'amour et le désir, comme une flamme sub-

(I) Henri IV et la Ligue, p. 40t.

{■>) Ibid.

25ti LES AMOURS DE HENRI IV.

tile, échauffent si délicieusement les lignes? C'est donc à elle que seraientdédiés ces petits chefs-d'œuvre de grâce ailée, de sentiment naïf, de galanterie chevaleresque ?

« Je vous écris, mes chères amours, des pieds de votre « peinture , que j'adore seulement pour ce qu'elle est « faite pour vous, non qu'elle vous ressemble. J'en puis a être juge compétent, vous ayant peinte en toute per- « fection dans mon âme, dans mon cœur, dans mes yeux .» — « Mon bel ange, si à toute heure m'étoit permis a de vous importuner de la mémoire de votre sujet, n je crois que la fin de chaque lettre seroit le commence-

«i ment d'une autre Je ne suis vêtu que de noir;

a aussi suis-je veuf de ce qui me peut porter de la joie « et du contentement. » — a Je ne sais de quel charme a vous avez usé, mais je ne supportois les autres absence ces avec tant d'impatience que celle-ci. lime semble « qu'il y a déjà un siècle que je suis éloigné de vous. « Vous n'aurez que faire de solliciter mon amour; je n'ai « artère ni muscle qui, à chaque moment, ne me repré- (( sente l'heure de vous voir et ne me fasse sentir du dé- « plaisir de votre absence. Croyez, ma chère souveraine, o que l'amour ne me violenta jamais tant qu'il fait, a J'avoue avoir tout sujet de m'y laisser mener. Aussi, le « fais-je avec une naïveté qui témoigne la réalité de mon « affection, parce que je m'assure que vous n'en doutez a pas. )> — « Je n'ai failli un seul jour de vous dépêcher « un laquais. Mon amour me rend aussi jaloux de mon « devoir que de votre bonne grâce, qui est mon unique « trésor. Croyez, mon bel ange, que j'en estime autant a la possession que l'honneur d'une dizaine de batailles.

n Soyez glorieuse de m'avoir vaincu, moi qui ne le fus « jamais tout à fait que de vous. » — « J'ai patienté un «jour de n'avoir point de vos nouvelles; car, mesurant « le temps, cela devoit être. Mais le second, je n'en vois a raison que la paresse de vos laquais, ou que les ena nemis les aient pris; car de vous en attribuer la coulpe, (( ja n'advienne, mon bel ange; j'ai trop de certitude de « votre affection, qui m'est, certes, bien due ; car jamais « mon amour ne fut plus grande, ni ma passion plus vio- « lente, qui me fait user de cette redite par toutes mes « lettres. » — a Venez, venez, mes chères amours, honorer a de votre présence celui qui, s'il étoit libre, iroit de « mille lieues se jeter à vos pieds pour n'en bouger. » — « Mes chères amours, il faut dire vrai, nous nous aimons a bien ; certes, pour femme, il n'en est pas de pareille à a vous ; pour homme, rien ne m'égale à savoir aimer. « Ma passion est toute telle que quand je commençois à « vous aimer, mon désir de vous revoir encore plus vio- « lent qu'alors ; bref, je vous chéris, adore et honore « miraculeusement. »

Un autre jour : « Vous verrez un cavalier qui vous a aime fort, que l'on appelle roi de France et de Navarre, « titre certainement bien honorable, mais bien pénible ; v celui de votre sujet est bien plus délicieux. Tous trois ce ensemble sont bons, à quelque sauce qu'on les puisse « mettre, et moi, résolu de ne les céder à personne. »

Le 12 septembre 1598, il écrivait : « Je chéris votre « bonne grâce plus que ma vie, encore que je m'aime bien.»

Et ces phrases courtes, vives, tendres, qui éclatent au ciel du cœur comme un chant d'alouette :

« Cette lettre est courte, afin que vous vous rendor- « miez après l'avoir lue. »

« Passer le mois d'avril absent de sa maîtresse, c'est a ne vivre pas. »

Si M. Michelet n'a pas, selon nous, bien vu ni bien peint Gabrielle, ce qu'il a merveilleusement compris et expliqué, c'est le caractère de Sully, c'est la rudesse astucieuse, l'étroite prévoyance, l'austère hypocrisie de ce chef des politiques, le meilleur ministre et le meilleur ami de Henri IV, mais aussi le meilleur ami de luimême. Homme qui, en plusieurs affaires, dans celle de la confiscation de la promesse de mariage du comte de Soissons, dans l'affaire du mariage de Gabrielle, dans l'affaire de la fuite de la princesse de Condé, a montré à son maître un dévouement par trop sans scrupules, et qui enlève toute poésie à sa fidélité. Excellent bombardier, excellent financier, nul comme diplomate, qui a fait deux grandes choses : couper la tête tt Biron, traître, et rendre gorge aux trésoriers prévaricateurs. Hors de là, égoïste, ambitieux, vindicatif, orgueilleux. Admirable comme ministre, et, comme dit très-bien M. Michelet, comme dictateur des finances, peu sympathique, et je dirais presque peu estimable comme homme. M. Michelet a deviné à merveille les mobiles secrets et les trop pratiques raisons qui firent à Gabrielle un ennemi de cet homme qui lui devait son élévation. Il a, là-dessus, des lignes qui éclairent.

« Ces fortes têtes (les politiques, Sully en tête) voyaient « ainsi le péril fort incertain de l'avenir, et ils ne voyaient « pas le péril présent, celui du mariage italien, qui met-

« tait l'ennemi dans la maison, l'invasion d'une nouo velle cour, de traîtres, et, qui sait? d'assassins

« Malgré cet aveuglement général et ces obstacles de « tout genre, Gabriel] e aurait vaincu, par la puissance de a l'affection et des habitudes, si elle n'avait eu contre a elle un homme qui, à lui seul, pesait autant que tous, « Sully, qu'elle avoit créé, puis mécontenté maladroitece ment. »

Elle l'avait mécontenté en implorant pour son père, qui l'avait gagnée par ses services militaires, la charge de grand-maitre de l'artillerie que convoitait Sully, qui finit par Tacheter de lui, mais qui ne pardonna pas cette préférence aux d'Estrées, auxquels il avait hardiment, en 1596, sacrifié l'influence italienne qui les menaçait et les inquiétait, les Gondi, les Zamet, et auxquels, dès qu'il se crut acquis le droit d'être ingrat, il ne sacrifia plus rien. Gabrielle, en somme, n'était qu'une femme, dont le pouvoir fort incertain reposait sur l'amour, sur le cœur d'un roi, changeant comme les flots. Sur cette base fragile, sur ce sable mouvant, Sully ne voulut point bâtir safortune.il faussa compagnie aux Cheverny et aux deFresne, les seuls soutiens, au conseil, des espérances matrimoniales de Gabrielle, et repassa aux La Yarenne, aux Zamet, à ceux qui gardaient sur le roi l'influence de l'argent ou du secret, et qui avaient, comme protectrices, l'un la Société de Jésus, l'autre l'Italie et l'Espagne. Le duel, duel si inégal entre le ministre qui a l'argent, qui a le conseil, et la femme qui n'a que ses baisers, son sourire, des larmes, s'engagea en 1598, quand les négociations auprès de Marguerite et auprès de la cour de Rome, vive-

ment menées par l'impatience amoureuse de Henri, menacèrent d'aboutir, quand un troisième enfant, un second fils, nouveau degré vivant de son élévation, rapprocha la favorite du trône au point de l'y appuyer.

Sully, suivant son habitude, affronta le danger du premier choc, de la première injure, avec cette prudente et opportune hardiesse qui en faisait un ennemi si redoutable. Le crédit de Gabrielle, après l'avoir aidé, le gênait. Il trouvait partout cette ombre importune de la future reine. Il sentait, à certains inquiétants symptômes, que le roi lui échappait, et que sur l'oreiller parfois il écoutait une voix plus influente que tout le conseil. Il se souvenait de la panique terrible qu'il avait eue, de la sueur froide qu'il avait essuyée, le jour où Gabrielle, qu'il reconduisait galamment au roi par son ordre, avait failli être victime d'un accident de voyage. Il voyait encore, dans ses cauchemars, cette dangereuse descente de Clermont, le carrosse des femmes et des filles de la marquise emporté tout à coup par les quatre chevaux effrayés, imprudemment abandonnés par leur conducteur, et l'attelage passant comme un éclair, renversant deux mulets et leurs charges, excité encore par les cris des femmes, lesArreste! arreste! du cocher et des gens de pied, rasant providentiellement la litière de madame de Liancourt, et enfin s'abattant devant elle, à quelques pas d'un précipice béant (1). Avec quel bonheur il avait, à la prière expresse de la marquise, bâtonné le maraud cause de toute cette alerte et de tout ce fracas! Mais ces coups de

(I) Les (Economies, édit. Midmud, t. I, p. 208, 209.

LES AMOURS DE HENlll IV. 201

bâton n'avaient soulagé que la colère de Sully; ils ne l'avaient point guéri de cette peur superstitieuse que lui inspirait désormais le soin d'une tête si fragile et si chère. Gabrielle, le charme de Henri IV, était devenue le souci de Sully. Il ne lui pardonnait pas d'être aimée à ce point qu'un homme comme lui, un Béthune, un Sully, devait trembler à la pensée d'un reproche de cette belle bouche qui pouvait à jamais condamner son ambition, d'une larme de ces beaux yeux qui pouvait à jamais noyer sa fortune. On ne sait pas de quoi est capable un homme comme Sully, qui ne veut plus avoir peur.

Déjà, un jour de 1596, le roi, se promenant avec lui dans «les hauts jardins enterrasse environnés de galeries « de cette magnifique maison de Gaillon, » lui avait fait confidence des souhaits qui résumaient son idéal de bonheur et de gloire.

Le quatrième était a qu'il le délivrast de sa femme, et «qu'il en pust recouvrer une autre de qualité conve- «nable à sa naissance, qui fust de douce et complaisante « humeur, qui l'aimast, qu'il pust aimer, et qui luidonnast « des enfants de si bonne heure qu'il lui restast encore « assez d'années pour les instruire à sa mode, afin d'en « faire de braves, de galants et habiles princes. »

C'était le blé jeté dans le sillon, c'était le sondage du gué.

En 1598, Henri IV était à Rennes, venant prendre possession de la Bretagne reconquise, et jouir des prémisses de son traité avec le duc de Mercœur, habilement ménagé par Gabrielle. Durant ces dernières négociations, «il

« essayent de se divertir, en s'occupanttantostà l'entretien « de plusieurs dames de qualité de la province qui a estoient venues exprès pour avoir l'honneur de le voir, « tantost à visiter madame de Monceaux, qui se trouvoit a fort grosse (comme de fait elle accoucha peu après « d'un fils qui fut nommé Alexandre), tantost à se trouver a aux réjouissances que donneroient les dames de la « ville, pour tant d'heureux succès dont il étoit la cause ; « tantost à faire des parties, à courir la bague, jouer au o ballon, à la longue et à la courte paulme ; et tantost à « la chasse. »

Un certain jour qu'il était allé au sortir de son dîner chez L'Alloué deRennes visiter M. de Bouillon, qui était logé chez lui, et détenu au lit à cause des gouttes, le roi, après avoir entretenu le malade, redescendait le degré, quand il rencontra Sully dans la cour. Il le prit par la main, fit ouvrir un assez beau jardin qui était là, et commença une de ces longues promenades et un de ces longs discours qu'il se ménageait avec son rude et fidèle ministre, quand il avait affaire de lui, pour en tirer son avis en graves conjonctures. L'exorde dura plus d'une heure, familier, insinuant, arrivant par d'imperceptibles circuits, pavés de précautions et d'éloges, au véritable but de l'entretien. Enfin il se hasarde au fait.

« Ne voyant en tous ces beaux et magnifiques desseins « qu'un seul deffaut et manquement, lequel toutes fois a ne laisse pas de m'affliger, de telle sorte qu'il me fait « quasi perdre courage, et n'avoir plus autre dessein que <( de vivre au jour la journée, comme l'on dit, et pousser « le temps à l'espaule, ainsi que les fainéants, qui est de

(( sçavoir au profit de qui viendra tout mon travail après « moy, et si mes labeurs auront leur juste rétribution, « que j'estime consister en une bonne renommée dans le « monde, en la louange que me donneront, au gré que « me sçauront, et en l'affection que tesmoigneront à ma « personne et à ma mémoire ceux qui auront à me suc-

a céder » Et le roi pose cette question de succession,

compliquée de celle de mariage, l'éternelle pierre d'achoppement de sa politique, l'obstacle définitif de sa dynastie : « Si je ne me dispose à donner des enfants a venus de moy à la France, comme c'est chose que j'ay « toujours infiniment désirée, et de laquelle j'ai pris « bonnes espérances depuis que l'archevêque d'Urbin, a les sieurs du Perron, d'Ossat, de Marquemont, et autres « ecclésiastiques à Rome, m'ont donné advis que le pape «facilitera, en tout et par tout, mon desmariage, tant c< il désire et souhaite que je laisse la succession du « royaume de France libre et sans dispute. »

Il faut donc une femme à Henri IV. Mais quelle est la femme qui répondra à son idéal? « Une femme si bien a conditionnée que je ne me jette pas dans le plus grand a des malheurs de cette vie, qui est, selon mon opinion, « d'avoir une femme laide, mauvaise et despote, au lieu a de l'aise, repos et contentement que je me serois prov posé de trouver en cette condition. Que si l'on obtenoit « des femmes par souhait, afin de ne me repentir point « d'un si hasardeux marché, j'en aurois une laquelle a auroit, entr'autres bonnes parties, sept conditions prince cipales, à sçavoir : beauté en la personne, pudicité en « la vie, complaisance en l'humeur, habilité en l'esprit,

(( fécondité en génération , éminence en extraction et « grands États en possession. »

« Mais je crois, se hâte d'ajouter le roi, mon amy, que a cette femme estmorte, voire peut-estre n'est pas encore « née, ni preste à naistre. »

On examine cependant la liste des princesses en disponibilité par toute l'Europe. Chacune subit un ironique examen, terminé par un uniforme refus. À l'étranger ou en France, pas de fille ou femme qui résiste à l'observation, et qui n'ait contre elle quelque cas rédhibitoire.

Sully, qui voit bien où le roi veut en venir, dissimuleson inquiétude sous les apparences de la belle humeur et de la plaisanterie. Il propose au roi, en échange de sa consultation de Panurge, un expédient tout rabelaisien, qui est de convoquer les femmes et filles de son royaume, et de les voir de près, pour trouver enfin l'Esther de l' Assuérus français. Le roi prend bien la chose. Cependant, impatienté de voir Sully « faire la beste, » il le met sur la voie, sans réussira le faire sortir de sa réserve goguenarde et à le voir accoucher de la question à laquelle il brûle de répondre.

« 0 la fine beste que vous estes, dit le roy. Ah ! que si a avez bien si vous vouliez, voire celle-là même que je « pense, car il n'est pas que n'en ayez entendu bruire « quelque chose. Mais je vois bien où vous voulez en ve- « nir, en me faisant ainsi le niais et l'ignorant. C'est en a intention de me la faire nommer, et je le feray ; car vous « me confesserez que toutes ces trois conditions peuvent « estre trouvées en ma maistresse; non que pour cela je (c veuille dire que j'aye pensé à l'espouser, mais pour

(c sçavpïr ce que vous en diriez, si, faute d'autre, cela me « venoit quelque jour en fantaisie. »

A ce coup direct, Sully répond de côté et élude le conflit. La solution est remise, d'un commun accord, à une autre fois. Cependant, le roi tient à avoir l'avis de son ministre sur l'affaire en elle-même, considérée comme pure hypothèse, et en dehors de toute application de personnes, l'autorisant à parler librement, puisqu'ils sont « en particulier, » et qu'il n'a pas à redouter le mécontentement qui punirait une opinion contraire exprimée en public.

Alors Sully se déboutonne entièrement. « Je vous diray, « Sire, qu'outre le blasme général que vous eu pourriez « encourir et la honte qu'un repentir vous apportera, lors- « que les bouillons d'amour seront attiédis, que je ne puis a imaginer nuls expédients propres pour desvelopper les « intrigues et embarras, et concilier les prétentions dic verses qui surviendront à cause de vos enfants, nés en a si diverses manières, et avec des formes tant irrégua Hères ; d'autant qu'outre les bons contes que l'on m'a « faits (dont vous avez sçeu le moins, et toutes fois ne les « avez pas entièrement ignorés, surtout celui de M. Alia bour, qui a tant couru; car je sçay que Regnardière « vous en a dit un jour quelque chose en paroles cou- « vertes que vous entendîtes bien néantmoins; car, n'en ce voulant pas faire semblant, vous vous servistes du des- « pit de M. l'Admirai pour le faire battre, afin qu'il se rea tirast de la cour), le premier de vos enfants, puisque « vous les nommez tels, ne sçauroit nier qu'il ne soit né « dans un double adultère ; le second, que vous aurez à

a présent, se croira plus advantagé, à cause que ce ne « sera plus que sous un simple adultère, et ceux qui a viendront après, lorsque vous serez marié, ne faudront « de prétendre qu'eux seuls doivent estre estimez légi- « times ; à toutes lesquelles difficultés je vous laisseray « penser à loisir avant que de vous en dire davantage. »

— a Ce ne sera pas trop mal faict, repartit le roy, car « vous en avez assez dit pour la première fois, de quoy ((je vous promets bien de n'en dire jamais rien à ma u maistresse, de peur de vous mettre mal avec elle. Car « il est vrai qu'elle vous ayme et encore plus vous estime, « quoiqu'il luy reste toujours quelque scrupule en l'es- « prit, que vous ne luy serez pas des plus favorables aux « advantages que je voudrois faire à elle et à ses enfants, « disant que vous mettez toujours tant cet Estât et ma « gloire en advant, qu'il semble que vous les aimez mieux « que mon contentement ny ma personne. »

La querelle, qui couvait ainsi sous les cendres, ne tarda pas à éclater. Le baptême du troisième enfant de la ducbesse de Beaufort (1) fut la cause ou le prétexte de l'explosion.

Ce qu'on peut dire à la décharge de Sully, pour le

(Il Alexandre, dit le Chevalier de Vendôme, né à Nantes au mois d'avril 159.S, légitimé en avril 1500, chevalier de Malte en 1G04, ambassadeur à Rome en 1615, mort prisonnier au château de Vincenn<^ non sans soupçon d'empoisonnement, le 8 février 1G29. Ce baptême, selon L'Estoille, édit. Halphen (p. 53), fut fait le 13 décembre 1598, jour <!e sainte Luce. « A Saint-Germain-en-Laye, le roy, pour « gratifier le comte de Soissons, le fist son compère avec madame u d'Angoulème, sœur haslarde du ^eu roy Henry III... Messire Pierre '< de Gondi, cardinal, le baptisa. »

justifier, au moins par le courage, sinon parla sincérité, de son opposition, c'est qu'il avait affaire à forte partie, le crédit de la duchesse de Beaufort, quand il osa l'attaquer, étant encore à son apogée.

Le 23 juin 1598, L'Estoille ajoute au détail des fêtes et réjouissances de la Saint-Jean à l'Hôtel de ville ce fait caractéristique :

« La collation y fust faicte magnifique, où madame de « Guise servist la duchesse de Beaufort, qui estoit assise «dans une chaise, à laquelle madame de Guise, avec a force révérences, présentoit les plats. Elle, d'une main, « prenoit ce qu'elle trouvoit plus à son goust et bailloit « son autre main à baiser au royqui estoit près d'elle (1).

« Peu de temps après l'exécution des choses dites au « chapitre précédent se fist le baptesme d'Alexandre, dont « madame de Beaufort avoit accouché au voyage de Brea tagne ; les cérémonies s'en firent à Saint-Germain, où il a se passa plusieurs choses qui vous desplurent tellement « que vous ne vous peustes empêcher d'en parler et d'en ce blasmer ceux qui estoient cause de ces excès, d'autant « qu'ils estoient tout semblables à ce qui s'observoit aux « enfants des roys, et cela fistes vous d'autant plus hardi- « ment que le roy, vous en parlant, témoigna de le troua ver mauvais, et dit que l'on avoit fait beaucoup plus a qu'il n'avoit commandé. Ce mauvais commencement a eut encore une plus fascheuse suite, d'autant que vous « en eustes, trois jours après, une grande broùillerie avec « madame de Beaufort, sur une telle occasion. »

(I) Supplément , édit. Halphen.

Sully, avec cette habileté trop heureuse pour avoir toujours été irréprochable, avait préparé sa mine de longue date, et fait la mèche assez longue pour n'y mettre le feu qu'à couvert et à propos. Il avait exagéré l'ambition de la duchesse et des siens et leurs impatientes menées, de façon à effrayer et susceptibiliser le roi lui-même, qui n'aimait point qu'on lui forçât la main. Il avait aussi obtenu la promesse du roi que, sous aucun prétexte, il ne découvrirait ses desseins ni ses préférences secrètes, en faveur de la femme qu'il voulait épouser.

Des lettres de Marguerite, où elle se montrait disposée à un divorce amiable, pourvu que ce ne fût pas pour céder la place à une femme « de si basse extraction, et qui avoit « mené une vie si salle et si villaine, comme estoit celle « dont on faisoit courir le bruit,» n'avaient pas peu contribué à affermir l'autorité de Sully, en montrant à Henri IV que la discrétion et la patience étaient les deux indispensables conditions du succès de ses démarches. Les choses ainsi préparées de façon à donner tort à Gabrielle ou plutôt à ses conseillers, à ce M. de Fresne et à cette madame de Sourdis, a auxquels le roy attribuent tout ce que cette « duchesse faisoit de mal, » Sully attend l'occasion de pied ferme. Elle ne tarde pas à se présenter.

« M. de Fresne ayant fait une ordonnance de payer ce « qu'il falloit aux héraults, trompettes et hautbois pour « avoir servi au baptême d'Alexandre Monsieur, comme ((enfant de France,» Sully retient l'ordonnance et la remplace par une autre au trésorier de l'Epargne, réduite et non motivée. Les titulaires se souciaient du titre, mais non du chiffre. Ils réclamèrent donc. « Monsieur, la

« somme que nous devons avoir assistant aux baptêmes « des enfants de France est de longtemps réglée. » Sully, qui ne cherchait que ce prétexte et qui, pour se le ménager, avait modifié le chiffre alors qu'il eût pu se borner à ne biffer que le titre, les renvoya en colère. «Allez! a allez ! je n'en feray rien, il n'y a point d'enfants de « France. »

Et comme les congédiés, fort mécontents, avaient parlé de porter leurs plaintes à la duchesse de Beaufort, Sully, pour en devancer les effets, va chez le roi se plaindre du téméraire et fâcheux scandale de ces réclamations, suscitées, dit-il, par cette ambition impatiente qui cherche à multiplier ses litres et à arracher au roi de compromettantes faveurs qui ressemblent à des promesses. Le Béarnais prend feu, et envoie le ministre s'expliquer avec la duchesse et lui faire entendre raison.

Sully s'en va au cloître Saint-Germain, où Gabrielle était logée, est reçu avec une froideur ironique, et, au premier mot piquant, prend son congé pour revenir chez le roi. Celui-ci, émoustillé, monte dans le propre carrosse de Sully, et, trouvant la duchesse sur sa porte pour lui faire les honneurs du logis, la prend par la main «sans la baiser ny caresser, ny dire aucune parole de « compliment, comme il avoit accoustumé , remarque « triomphalement Sully. » Il la mène ainsi dans sa chambre, et, après avoir fermé la porte et s'être assuré qu'ils étaient bien seuls, tenant son ministre d'une main et sa maîtresse de l'autre, il lui dit : « Yoy, Madame, hé ! vray « Dieu, qu'est-ce que cecy ? Quoy ! vous voulez donc me « fascher de gayeté de cœur pour esprouver ma patience?

« Sont-ce là les beaux conseils que Ton vous donne? a Mais, par Dieu ! j'en jure, si vous pensez continuer ces « façons de faire, vous vous trouverez bien esloignée de a vos espérances, car je ne veux pas, pour des sottes fan- (f taisies, que des gens que je sçay bien vous mettent en la « teste, perdre le meilleur et le plus loyal serviteur que

« j'aye jamais eu et faut que vous sçacbiez que vous

« ayant principalement aimée, pour ce que je vous trouvois « douce, gracieuse et d'humeur complaisante, sans estre « testue ni accariastre, si vous veniez ainsy à changer sou- « dainement, vous me feriez croire que tout cela n'auroit a esté que feintise, et que vous reviendriez au naturel des a autres femmes, si tost que je vous aurois eslevée où vous « désirez... »

A ce discours « de maistre et non de serviteur, » Gabrielle ne sait que pleurer, sangloter, baiser la main du roi, et, éclatant malgré elle, terminer ses plaintes par ce mot imprudent et amer : « 0 Dieu, dit-elle en se jetant sur « un lict, il ne faut plus vivre après tant de disgrâces, a et voir que vous aymez mieux un serviteur (elle avait a avant, dit : un valet) de qui tant de gens se plaignent, « qu'une maistresse de qui tout le monde se loue !» Le roi, ému par ce sincère et dramatique désespoir, faiblit un moment, puis , reprenant son énergie, il ordonne à la malheureuse favorite de se réconcilier avec Sully qu'elle vient d'offenser, l'engage à la patience et à la modération, lui promettant que, si elle «Payme comme de coustume « et vit avec lui et ses bons serviteurs avec la même douce ceur d'esprit qu'elle a faict par le passé, il l'aymera (( aussi de sa part comme il doit. »

LES AMOUT.S DE IIENIU IV. 271

Gabrielle, continuant ses sanglots et ses plaintes, et y mêlant encore ce malencontreux nom de valet qui humilie le roi autant que Sully, chose dont ne s'aperçoit point la maîtresse aveuglée par les larmes, Henri, poussé à bout, finit par lui dire, selon Sully, « que sïl estoit ré- « duit à la nécessité que de choisir à perdre l'un ou l'au- « tre, il sepasseroit mieux de dix maistresses comme elle « que d'un serviteur comme lui.»

A ce moment, Gabrielle, foudroyée, sent sa faute et ne cherche plus qu'à la réparer. Mais le mal était fait, triple mal, triple blessure, toujours saignante depuis, légère au cœur du roi , profonde à celui de Sully, mortelle à celui de Gabrielle. Ce fut sa première et son unique douleur. Et cette créature charmante était si peu faite pour le malheur, que beaucoup ont pensé que Gabrielle était morte de cet échec imprévu de la maîtresse adorée contre le ministre estimé.

Depuis ce jour fatal , Gabrielle, inquiète, pâlie, traînant la flèche empoisonnée, cherche, dans les réponses des devins et des devineresses, un soulagement à ses craintes ; mais ces oracles vulgaires, au lieu de la consoler, envenimèrent ses angoisses de leurs prédictions ambiguës (1).

(h « Les uns lui disoient qu'elle ne seroit jamais mariée qu'une « fois; les autres qu'elle mourroit jeune; ceux-ci, qu'un enfant lui * feroit perdre toute espérance ; ceux-là, qu'une personne à qui elle « donnoit toute sa confiance lui joueroit un mauvais tour. CoelTier, « conseiller au présidial de Moulins, qui se mêloit d'astrologie et y u réussissoit, qui avoit prédit la mort de Henri, duc de Guise, la « chute de la Ligue, la prise de Calais, la guerre de Savoie, la mort « de Tlenri IV, lui avoit annoncé qu'elle ne seroit jamais reine. »

Si les devins y mettaient des formes, le zèle indiscret des prédicateurs n'en mettait pas, et s'exhalait en imprécations et en menaces publiques.

aLe dimanche 27 de ce mois (décembre 1598), dit « L'Estoille, feste de saint Jean, le prédicateur de Saiut- « Leu et Saint-Gilles, dit en son sermon que nous avions « peu de saint Jean en France, mais que les Hérodes « estoient bien multipliés. Ghavagnac, qui preschoit à « Saint-Jean, dit sur ce subject que c'estoit un dangea reux monstre qu'une paillarde en la cour d'un roy, et « qui y causoit beaucoup de maux, principalement quand « on luy soustenoit le menton. » Toutes ces prophéties, tous ces reproches de la chaire sonnaient comme un glas aux oreilles effrayées de Gabrielle. La pauvre femme perd la tête, et, frappée à la fois dans le présent et dans l'avenir, dans ses conquêtes et dans ses espérances , elle passe les nuits à soupirer et à pleurer, au dire de « certaine Gratienne qui la servoit » ; larmes touchan-

(Voir Lettres de Nie. Pasquier, lettre ï, p. 1058.) En 1598, dit L'Estoille (Halphen), en octobre, le roy fit mettre en prison un nommé Le Thuillier, qui dit à la duchesse, à Monceaux, devant le roy, qu'il y avoit danger que le roy la laissât quelque jour, et lui offrit un philtre dont elle devoit se frotter les lèvres et baiser le roy après pour l'enchaisner à jamais. « Longtemps auparavant, dit L'Estoille « (édit. Halphen, p. 04), aiant eslé persuadée par des Négroman- « liens qu'elle ne vivroit guères, se retiroit souvent à part pour « pleurer. Ung, entre les autres, luy dit : qu'elle toucheroit du haut « du doigt à son desseing, mais qu'un petit enfant l'en garderoit d'y « parvenir, ce qui la navra jusqu'au profond du cœur; car tout son « désir estoit de mourir au moins roine de France. Mais Dieu en « avoit ordonné aultrement, qui lui donna une lin semblable à sa « vie. »

tes, larmes sacrées, car ce n'était pas l'amour-propre de la femme qui pleurait, c'était l'amour de la mère.

Avant de clore cette étude par son tragique épilogue, et d'arriver au dénoûment déplorable de ce duel entre l'ambition et l'amour, il est intéressant et nécessaire d'esquisser l'histoire de ces négociations curieuses entre le roi et Marguerite, pour arriver à ce divorce que l'un craint de paraître trop désirer, que l'autre craint d'accorder trop vite, et dont ces deux époux sans préjugés font traîner la conclusion, celui-ci par insouciance , celle-là par intérêt.

C'est de l'an 1593 que datent les premières propositions de divorce. Duplessis-Mornay énumérait à Henri IV -tous les dangers auxquels il exposait son corps, son âme et sa réputation par ses intrigues multipliées. Henri lui répondit, sans trop y songer : « Pourquoi ne songe-t-on « pas à me marier ? » L'austère protestant saisit la balle au bond, et presse cette bonne fortune morale du mariage. On espérait d'abord s'en tirer sans recourir au Pape, au moyeu d'une procuration en blanc de la reine de Navarre et d'une déclaration de celle-ci devant l'official, qui constatât son désir de faire dissoudre et déclarer nul ce mariage contracté sans dispense, dans un degré prohibé et malgré elle. Le sieur Érard, maître des requêtes de la reine de Navarre, fut dépêché àUsson, avec mission d'obtenir de la reine ces deux pièces. Il les rapporta, en effet, trois mois après, ainsi qu'il résulte de la lettre de Marguerite, d'avril 1593, adressée à M. Duplessis (I).

(1) Lettres de Marguerite, édit. Guessard, p. 300.

Cependant l'affaire si heureusement entamée traîna en longueur, par suite d'une foule de circonstances qui dégénérèrent successivement en obstacles. Les deux intéressés ne nuisirent point à ces retards, soit que Marguerite ait été subitement prise d'une tardive jalousie, soit qu'elle ait voulu se ménager des avantages exagérés et faire payer trop cher au roi cette dernière faveur, soit que , comme l'ont insinué, avec une remarquable connaissance du cœur humain, Les Amours d'Alcandre. Les Amours de Henri IV et Les Galanteries des rois de France, Henri ait ralenti à dessein la marche des choses, a ayant peur a qu'étant libre, ses plus affectionnés serviteurs le pres- « sassent de se marier, ce qu'il n'eût voulu pourquoi que « ce fût, ne voulant ni ne pouvant aimer que Gabrielle. « Elle étoit aussi mariée de son côté, si bien qu'il ne « parla plus que d'amours sans noces. » Henri d'ailleurs, occupé en ce moment à solliciter son absolution, ne voulut pas demander deux grâces à la fois. Cependant Marguerite finit par s'ennuyer de ces délais, qui, s'ils retardaient son humiliation comme épouse, lui laissaient à dévorer, comme reine et comme femme, l'affront de la solitude et de la pauvreté. Si bien fortifié que fût le château d'Usson, et bien que le soleil seul y pût entrer par force, pour parler le langage du P. Hilarion de Coste, la nécessité toutes fois y entra, et obligea Marguerite, pour en éviter les outrages, dit M. Guessard , à engager ses pierreries à Venise, à fondre sa vaisselle d'argent et à n'avoir rien de libre que l'air. En 1595, les derniers efforts de la Ligue expirante s'évertuent à faire jaillir, dans cette négociation domestique, des étincelles de guerre civile.

Marguerite était trop fine pour ne pas résister à ces suggestions désespérées. Elle poussait la prudence jusqu'à ménager, jusqu'à flagorner Gabrielle. Elle écrivait, le 24 janvier 1595, au roi à propos de l'abbaye de Sainte- Camille de Compiègne combien elle avait eu de plaisir, « que chose quidespendoit d'elle aye pu estre propre pour « témoigner à cette honneste femme, combien elle aura « tous jours de vollonté de servir à son contentement, et a combien elle est résolue d'aimer et honnorer toute sa a vie ce qu'il aimera. » Elle ne néglige point de caresser aussi Henri IV, regrettant de ne pas s'être rendue plus digne d'un si grand et si parfait roi (1).

Le 24 février 1597, elle ne dédaigne pas d'écrire à Gabrielle elle-même, lui demandant son amitié, la traitant de sœur, et la suppliant de faire passer ses requêtes (car elle ne cessait d'en faire pleuvoir sur le roi) par sa belle bouche, qui leur donnera l'autorité qui leur manque. Cependant les choses ne marchèrent guère. Le roi, aussi impatient, dans l'intérêt de son union avec Gabrielle, qu'il l'était peu auparavant dans l'intérêt de son amour, commençait à jurer et menaçait, non d'un procès en divorce, mais d'une action en adultère. Sully, le 13 avril 1598, se met lui-même à la rescousse de ce char embourbé. Enfin le roi, à force de graisser le ressort, finit par le faire arriver au but. Marguerite, n'espérant plus rien tirer d'une libéralité si fort éprouvée, n'ayant plus à redouter le triomphe de Gabrielle d'Estrées, qui est morte et qu'elle insulte maintenant avec impunité, en

(l) Lettres, p. 317.

l'appelant «cette tant descriée bagasse, » se résigne. Ces démêlés conjugaux, parfois si vulgaires, se terminent par un « divorce vraiment royal, » comme l'a appelé Bazin, c'est-à-dire décent et digne. Le 29 juillet 1599, Marguerite envoyait son consentement formel, et ratifiait définitivement sa procuration de février, donnée aux sieurs Langlois et Mole. Henri ne put s'empêcher d'être touché de ce sacrifice de Marguerite et de cette addication faite de très-bonne grâce, une fois qu'il ne fut plus possible de la faire autrement. Selon Dupleix, il ne put retenir ses larmes, et s'écria : « Ha ! la malheureuse, elle sçait bien « que je l'ay toujours aimée et honorée, et elle point « moy, et que ses mauvais déportements nous ont fait sé- « parer déjà longtemps l'un de l'aultre. » Le mariage fut définitivement annulé, le 10 novembre 1599. Henri paya les dettes de l'épouse prodigue , qui n'était plus que sa sœur, et lui assura, par lettres du 29 décembre, les titres et les ressources dus à son rang. Mais il eut le bon sens de la laisser à Usson. Ceci ne faisait pas le compte de Marguerite, qui , à force d'insinuations, de sollicitations, de félicitations au roi sur la naissance du dauphin (4 octobre 1601), qu'elle veut faire son héritier, sur la découverte de la conspiration de JBiron (7 août 1602) , de celle du comte d'Auvergne, a qu'elle ne nomme plus neveu, « puisqu'il s'est montré ennemi de Votre Majesté)) (21 novembre 1604), enfin, par mille cajoleries et petits services (1) , obtint ratification de la permission qu'elle avait prise de revenir à Paris. Le roi envoya au-devant

(1) Mémoires de Sully, p. 585.

d'elle à Madrid le duc de Vendôme, et Champvallon, son ancien amant, prévenance un peu ironique sans doute. En août 1605, elle fit sa rentrée dans Paris , qu'elle n'avait pas vu depuis vingt-quatre ou vingt-cinq ans, et son apparition à la cour fit l'effet, touchant et grotesque à la fois, d'une résurrection. Elle prit son logis à Paris, en l'hôtel de Sens, joignant Y Ave-Maria. Aussitôt, les pasquils et les brocards de pleuvoir sur elle, et elle, il faut le dire, de rouvrir, par de nouveaux scandales, ces bonnes fortunes de la gouaillerie parisienne. Le roi, à son arrivée, l'avait requise de deux choses, (d'une que, pour a mieux pourvoir à sa santé, elle ne fistplus, comme elle « avoit de coutume, la nuit du jour et le jour de la nuit ; « l'autre qu'elle restreignist ses libéralités et devinst un a peu ménagère, n Elle fut assez franche pour se borner à promettre qu'elle ferait tout ce qu'elle pourrait. Et ce tout fut peu de chose, si l'on en juge par les révélations du Divorce satyrique, de L'Estoille et de Tallemant des Réaux. Il faut encore rouvrir cette liste galante, déjà si longue, et où. il y a toujours à ajouter. C'est ainsi que nous avons oublié de mentionner à leur date le gros Mayenne, le sentimental d'Urfé et le spirituel abbé de Tyron, le poète Desportes, le chanoine Choisnin et le piteux Salignac. Marguerite , rentrée dans cet air frivole et corrompu de Paris, en semble comme rajeunie, et, oubliant ses cinquante ans, son embonpoint, « ses cheveux « d'un blanc de filace blanche sur l'herbe)) empruntés à la toison de ses valets de pied , elle reprit son papier aux billets doux, dont les marges étaient toutes pleines de trophées d'amour. Et elle eut encore des cœurs embau-

mes d'amants trépassés à mettre dans ce grand vertugadin, qui avait des pochettes tout autour et qui se pendait tous les soirs à un crochet qui fermait à cadenas derrière le dossier de son lit {Tallemant) . Elle reprit aussi ses ballets, ses conversations avec les gens de lettres, « car, « hors cette folie de l'amour, elle étoit fort raisonnable » et pétrie du meilleur esprit, et aussi ses fondations pieuses, ses dévotions, ses excès de messes et de vêpres succédant à d'autres si différents , qui faisaient dire à d'Aubigné:

Commune qui te communies Ainsy qu'en amours en hosties, Qui communies tous les jours En hosties comme en amours, A quoy ces dieux que tu consommes Et en tous temps et en tous lieux ?

Toy qui ne t'es pu soûler d'hommes, Te penses-tu crever de Dieux?

Le 5 avril 1606, un de ses favoris, Dat de Saint-Julien, Provençal, qu'elle avait tiré d'assez bas pour en faire son gentilhomme, fut tué d'un coup de pistolet auprès d'elle par un de ses rivaux, le jeune Vermond. Marguerite, qui aimait passionnément Saint- Julien, exigea la punition du jaloux, qui fut décapité le lendemain devant sonlogis, que la reine quitta, à la suite de ce tragique épisode, pour aller au faubourg Saint-Germain. Le roi, lui, ne fit que rire de ces regrets amoureux, que Mesnard avait formulés eîi vers, et que la reine, qui les portait ordinairement dans son sein, disait tous les soirs comme elle eût fait ses heures. Il lui lit dire « qti'il y avoit dans là cour d'aussi

braves et aussi galants écuyers que Saint-Julien, et que quand elle en auroit affaire, on lui en trouvèrent encore plus d'une douzaine qui le valoient bien. » Marguerite les chercha elle-même, et trouva tour à tour dans Bajoraont, dans Le Maire et dans Villars, le roi Margot, des successeurs à Saint- Julien. Tout cela se faisait tranquillement, naturellement, entre deux messes, et ces erreurs d'une vieillesse lubrique, à force de se renouveler, finissaient par ne plus scandaliser personne. Le roi les prenait gaiement, comme un souvenir du temps des Valois. Il s'intéressait à la santé de Bajomont, de peur que sa mort ne dégoûtât la reine de sa maison d'Issy, qui avait succédé à celle du faubourg Saint-Germain, et qu'il ne prît à Marguerite laruineuse fantaisie de changer de domicileaussi souvent que d'amants. De son côté, Marguerite faisait à la reine Marie beau visage, assistait à son sacre, et, toujours complaisante, faisait auprès de la belle madame Quélin les affaires de l'inconstant Henri, tout en se ménageant, par lettres et flatteries, les bonnes grâces de la marquise de Yerneuil.

Marguerite , car il n'y a si bon conte qui ne finisse, mourut, comme elle avait vécu, galamment et dévotement, le 27 mars 1615, à l'âge de soixante-trois ans. Cette femme extraordinaire, qui poussa l'esprit et la galanterie à leurs dernières limites, mériterait une étude plus complète que notre esquisse,et plus exacte que Tassez fade histoire de l'abbé Mongez.

Mais revenons pour la dernière fois à cette pauvre Gabrielle, à cette victime de l'amour, dont la brillante aurore et la pâle fin font un si saisissant contraste, et

dont la pureté relative et la naïveté touchante ressortent si vivement, au milieu de ces débauches de cœur et d'esprit de Marguerite, dVù nous sortons pour l'évoquer.

Gabrielle ne devait pas profiter de cette liberté dont Henri IV se préparait à lui sacrifier la laborieuse conquête. La fatalité de sa destinée, d'accord avec le vœu des ennemis de sa fortune, l'avait condamnée à mort. Elle devenait un obstacle à trop de desseins, d'ambitions, d'intérêts. Comme Henri IV après son abjuration, après le divorce, Gabrielle devenait tuable. Il est difficile d'approfondir le mystère de sa fin . Peut-être fut-elle naturelle, et amenée tout simplement par une de ces mille causes de destruction dont la mort a plein son carquois. Quoi qu'il en soit, elle est arrivée trop à point, elle était trop désirée, trop nécessaire, pour n'avoir pas été suspectée. Et, si nous n'accusons personne, nous ne disculperons personne. Ce n'est pas à nous à ôter de ce pâle visage la tragique auréole. Ce n'est pas à nous à diminuer cette impression d'admiration, de terreur et de pitié qui saisit à la vue de ce lit. funèbre, où gisent prêtes pour les vers tant de grâce et de beauté; ce n'est pas nous, enfin, qui relèverons la mort impatiente qui frappa Gabrielle de l'infamie de son triomphe et de la lâcheté de sa victoire. Les femmes comme Gabrielle ne peuvent tomber que par un sacrilège. Où que soit le crime, qu'il soit de l'aveugle hasard ou des hommes trop clairvoyants, cette mort ne saurait être innocente. C'est une mort maudite.

Henri était loin de prévoir ce douloureux dénoûment de ses embarras. Plus que jamais il aimait Gabrielle. Plus

que jamais elle était près de cette couronne (1) qui n'orna que son tombeau. Féconde pour la quatrième fois, elle portait, comme un gage du triomphe définitif, cette heureuse grossesse. Les lettres de Henri l'avaient rassurée. Elle souriait de nouveau à la nature, à la vie, à l'amour, à l'espérance. Ses rapports mêmes s'étaient adoucis avec Sully, auquel, à la mort de Saint-Luc, elle voulut se charger d'offrir, non la place de grand-maître de l'artillerie qu'il convoitait, et qu'elle demanda et obtint imprudemment pour son père, mais laplacede grand-maître en second, de lieutenant, que refusa l'orgueil effarouché de Sully. Et c'est en ce ciel tranquille et serein, illuminé de clartés propices, qu'éclate soudain le coup de foudre irréparable.

La dernière lettre de Henri IV à Gabrielle est du 29 octobre 1598.

a J'ay prins le cerf en une heure avec tout le plaisir « du monde, et suis arrivé en ce lieu à quatre heures ; «je suis descendu à mon petit logis, où il fait admiraa blement beau ; mes enfants m'v sont venus trouver, ou,

(1) L'Estoille confirme notre assertion que l'attente de la prochaine «'•lévation de Gabrielle au trône était le bruit de tout Paris. En mais (1599), le roi trouva à Saint-Germain en Laye, en se promenant* entés sur le pied de ses orangers, des vers des plus insolents, faits sans doute, dit L'Estoille (Halphen, p. 84), par les mesdisants de la cour, « où on ne bruioit d'autre chose que de ce mariage. » Le roy piqué de se voir deviné, dit, après les avoir lus : « Ventre saint-gris ! « si j'en tenois l'auteur, je ne le ferois pas enter sur un oranger, mais « sur un chêne. » Pour Gabrielle, elle craignait toujours, mais elle ne doutait plus des dispositions du roi. L'Estoille (Halphen, p. 39) raconte qu'elle disait tout haut : « Qu'il n'y avoit qi e Dieu ou la « mort qui l'en pust empescher.»

« pour mieux dire, Ton les y a apportés. Ma fille amende (( fort et se faict belle, mais mon fils sera plus beau que « son aîné. Vous me conjurez, mes chères amours, d'em- « porter autant d'amour que je vous en laisse. Ah! que « vous m'avez faict plaisir ! car j'en ay tant, que, croyant « avoir tout emporté, je craignois qu'il ne vous en « fust point demeuré. Je m'en vais lors entretenir Mor- « phée ; mais s'il me représente autre songe que de (( vous, je fuiroy à tout jamais sa compagnie. Bonsoir «pour moy, bonjour pour vous, ma chère maistresse. « Je vous baise un million de fois vos beaux veux. »

En ce même mois d'octobre, Henri avait écrit à son ambassadeur spécial à Rome , M. de Sillery, pour aiguillonner son zèle. «Maintenant qu'il a plu à Dieu nous « donner une bonne paix en mon royaume, je dois affec- « tionner cela plus que chose du monde, pour avoir ce « contentement de me voir l'esprit en repos de ce côté-là, a et des héritiers, et à mon peuple des princes sous les- « quels il puisse vivre, et leur conserver celui que je « leur ai procuré. »

Vers le 20 janvier 1599, il écrivait au saint-père, pour hâter la solution désirée, le divorce, derrière laquelle se place malgré lui son vœu secret. Il lui écrit « non-seule- « ment de sa propre main, mais aussi du meilleur et du « plus profond de son cœur, suppliant Sa Sainteté le plus « affectueusement qu'il lui est possible, de lui octroyer « la grâce qu'il demande. Il ne l'estimera moins que si « Elle]lui donnoit derechef la vie et à son royaume aussi. « Il promet d'en user de façon que Dieu en sera glorifié, « à Taccroissemeut de son Église très-sainte. Sa Sainteté

(( acquerra, sur lui et les siens, une si étroite obligation, « qu'il bénira à jamais son saint nom, et chérira éternelce lement ceux qu'EUe aime, aussi soigneusement que « ceux qui le touchent de plus près. »

Cette liberté, que le roi sollicitait si impatiemment, si éloquemment, si persuasivement, comme s'il avait eu le pressentiment que l'usage qu'il en voulait faire allait être impossible, qui doute qu'il ne se proposât d'en faire hommage à Gabrielle? Personne n'en doutait, et le pape luimême le savait à merveille. De là ses hésitations, ses atermoiements, ses anxiétés. Sillery et d'Ossat, de la prière étaient allés au reproche, et du reproche à la menace. Un second schisme, fait par un autre roi amoureux, pouvait séparer à jamais la France de l'Église. L'exemple de l'Angleterre était là impuni, tentateur. Quel était le mal le plus grand? autoriser une union dangereuse, ou provoquer un conflit et la désertion de vingt-cinq millions d'àmes fidèles? En présence de cette menace suspendue sur sa tête : Le roi se passera de la dispense, Clément VIII, intimidé, ordonna un jeûne, et se mit à genoux devant son crucifix, demandant à Dieu, en ce péril suprême, de l'inspirer ou de l'aider. Soudain, sortant d'une profonde et douloureuse méditation, l'œil baigné de larmes, le visage éclatant, il congédia ses familiers étonnés, avec ces mots prophétiques : Dieu y a pourvu. Et quelques jours après, arrivait en effet à Rome le courrier qui apportait la nouvelle de la mort de la duchesse de Beaufort, et confirmait les révélations de l'extase.

M. Michelet a fait de cette mort imprévue et mystérieuse un récit dramatique, mais qui vise trop à l'être.

Nous nous efforcerons d'être plus simple, plus exact, n'interprétant rien, n'expliquant rien, et abandonnant le lecteur à l'émotion qui vient des choses et non des mots. Sa conclusion sera la nôtre.

On était à la veille des fêtes de Pâques. La duchesse, grosse de quatre mois, « et fort incommodée de sa grossesse (i), » dit Sully, était allée avec le roi à Fontainebleau, vers la fin du carême. Pâques approchant, il fallut se séparer. René Benoit, son confesseur, l'exigeait, et Henri sentait l'autorité de cette juste demande et la nécessité de conserver purs les jours consacrés. « Il « voyoit, dit Sully, que, s'il la retenoit près de luy et en « ses jours de dévotion, cela pourroit apprêter à parler, « voire apporter du scandale aux plus scrupuleux. » Il voulut donc que sa maîtresse allât faire ses Pâques à Paris, pendant qu'il ferait les siennes aux champs. Cette décision ne fut point prise ni exécutée sans serrement de cœur, sans serrements de mains, sans larmes de part et d'autre. La duchesse était éperdue, le roi attendri. Pour adoucir son obéissance, et prolonger encore le bonheur de lavoir (il leur semblait à tous deux, par une sorte de commun pressentiment, d'instinctive et sympathique terreur, que c'était pour la dernière fois), Henri voulut accompagner Gabrielle. Ils ne pouvaient se quitter. De pas en pas, d'adieux en adieux, il la conduisit jusqu'à moitié

(1) L'Estoille confirme ce fait (édit. Halphen, p. iO) : « Sur la fin « de ce mois, dit-il (novembre 1598), le roy vint sec retiennent à Pa- « ris pour voir madame la duchesse, qui s'estoit trouvée un peu mal « et avoit eu une faiblesse, et «iprès s'en retourna à Saint-Germain « avec elle dans sa litière. »

chemin, jusqu'à Melun. Il se tenait à cheval, à côté de la litière où on la portait. A Melun, elle devait se mettre en hateau pour descendre doucement la Seine. Là eut lieu le dernier effort, le suprême combat. «Ils pleuroient, « se séparoient, mais se rappeloient toujours. »

« En se séparant, dit l'âpre Sully, il se fit de part et « d'autre autant de compliments, de mystères et de céré- « monies que s'ils en eussent bien sçeu qu'ils ne se dece voient jamais plus revoir, voire elle en partant, et « ayant les larmes aux yeux, luy recommanda son Céa sar, son Alexandre et sa Henriette, ses bâtiments de «. Monceaux et ses pauvres serviteurs ; ce qui attendrit (( tellement le cœur du roy, qu'il ne se pouvoit quasi tia rer d'entre ses bras, voire fallut que M. le mareschal « d'Ornano et MM. de Roquelaure et de Frontenac les vinsa sent séparer et le ramener à Fontainebleau (i). »

C'était le lundis avril 1599, premier jour de la semaine sainte. «Elle descendit près de l'Arsenal, et, sanstraver-

(1) L'Estoille donne le motif de cet attendrissement, de ce déchirement de cœur, qu'il faudrait attribuer à un songe qui les menaçait d'une séparation éternelle. « Quelques jours auparavant, le roy et « elle estant couchez ensemble, firent un songe chacun fort remarie quable sur ce qui survint depuis, et qui se rapportoitl'un à l'autre. « Ce fut que ladite duchesse songea qu'elle voyoit un grand feu qui « la gagnoit et ne le pouvoit empescher, sur quoi s'estant éveillée « en sursault et grand effroy,voulust aussy éveiller le roy qui, es- « tant las de la chasse, luy dist qu'elle le laissast ; comme elle fist et « se levant tout doucement d'auprès de lui, s'en alla pleurer en sa « garde-robe à une de ses femmes de chambre qu'elle aimoit fort. « S'estant puis après retournée coucher près Sa Majesté, le roy son- '< geaqn'illa voyoit mourir, et, estant éveillé, luiconta son songe, et « elle le sien au rov. »

ser Paris, se trouva du premier pas dans la maison de Zamet, qui estoit sous la Bastille dans la rue de la Cerisaie. » Ce Zamet, un des personnages, avec La Varenne, les plus étranges de ce temps étrange, moitié usurier, moitié proxénète, moitié bouffon, était arrivé, par l'argent, la table, le jeu, les grasses facéties parmesanes, la belle humeur, la bonne santé, la conscience large, à une situation à la fois équivoque et officielle, à un crédit tel que Sully y regardait à deux fois avant de fâcher l'ex-cordonnier de Henri III, l'amphitryon complaisant des guilledoux du roi, le ministre de ses bonnes fortunes aventureuses. Outre cela, Zamet, devenu gros partisan, était intéressé dans toutes les affaires de finance, et l'agent secret, avecGondi, de cet ambitieux grand-duc de Toscane, qui voulait s'agrandir par Fargentet les mariages, et qui avait à la disposition du roi sa caisse et sa nièce Marie, dont il avait eu la précaution, depuis longtemps déjà, de lui envoyer le portrait. Zamet devait s'entendre au mieux avec ce Fouquet La Varenne, qui de la cuisine de Madame, sœur du roi, était arrivé à l'antichambre et de là au cabinet même du roi, par sa souplesse, ses bons mots et les services d'argent ou d'amour qu'il était toujours prêt à rendre. C'est conduite par La Varenne, son ancien messager galant, aujourd'hui dévot et protecteur attitré des Jésuites, que Gabrielle entra dans le logis profane de Zamet l'Italien, la villa parisienne, la petite maison à la fois coquette et sinistre, tournant le dos à la rue, la porte ouverte sur des jardins.

Elle existe encore en partie, cette maison des Menus plaisirs du roy, de galante devenue tragique, sous le nom

d'hôtel de Lesdiguières, et se trouve à l'angle des deux rues de Lesdiguières et de la Cerisaie, près de l'Arsenal. « Son aspect, dit M. de La Borde, rappelle en petit Vhôo tel de Mayenne; il est construit de la même manière, en « briques et en pierres de taille, mais on l'a badigeonné « et, par là, privé de son véritable caractère. Le beau «jardin est encombré de masures. Le grand escalier à « gauche, dans la cour, a disparu. Au premier, loge un « fabricant d'ornements en bronze. Il n'y reste rien de « son ancienne décoration, u

C'est là que descendit Gabrielle. faible, oppressée, les yeux humides, triste de la privation probable de toute compagnie, de toute protection, sa tante absente, la sœur du roi partie avec son mari, la princesse d'Orange allant faire la cène au château de Rosny, chez Sully. Et cela, au milieu d'une ville inquiète, d'une populace agitée par les remontrances du Parlement, la possession de Marthe Brossier, et les controverses qui avaient enfin suivi l'exécution récente de deux moines convaincus d'avoir voulu assassiner le roi.

Elle ne reçut que deux visites, celle de Sully d'abord ^ avec sa politesse roide, son front soucieux et son grand sourcil. Elle essaya avec lui de ses dernières flatteries, de ses dernières caresses ; elle fit un suprême effort pour le gagner, fut gracieuse, tendre, touchante, l'assurant de son amitié, de sa confiance, lui demandant la sienne. Sully esquiva ces avances « en force civilitez, submis- « sions et remerciements. » Il envoya sa femme, étroite et vaine comme lui, prendre aussi congé de la duchesse, qui lui fit «pareillement bonne chère » et crovant laflat-

ter, lui dit qu'elle serait toujours heureuse de la voir à ses levers et à ses couchers. Et madame de Sully de sortir rouge et furieuse. Cette femme se croit donc déjà reine ! Et le mari et la femme s'en allèrent à Rosny, le mari narquois et la femme pincée, attendant que l'événement les rassure et les venge, « que la corde rompe. » Le mot est de Sully. Gabrielle reçut aussi la visite de la spirituelle, galante, subtile, maligne princesse de Gonti. Celle-ci, qui n'avait pas les scrupules de madame de Sully, fut empressée, affable, charmante. Elle calma, elle ensorcela la malade de son clair sourire, de son œil émerillonné, de son mordant babillage. Curieuse, médisante, jalouse, l'aimable personne voulait voir, savoir, deviner. Elle flairait d'ailleurs un avènement ou une chute. Elle voulait être des premières à mordre ou à flatter. Elle comptait sur Gabrielle pour un mari, peu trouvable. Elle portait, d'avance, ses couleurs, des robes semblables aux siennes, vertes sans doute. Notre jolie pie-grièche, de son œil perçant, indiscret, avait peut-être déjà vu, chez madame de Sourdis, les futures robes de Gabrielle, les robes royales et nuptiales cramoisies (couleur réservée).

Elle se confessa, le mercredi 8 avril, à Saint-Paul trèsprobablement, et dut communier le jeudi en petite cérémonie. «Elle dîna à merveille, dans sa satisfaction d'être a quitte de ce devoir. Zamet empressé lui servit toutes « les friandises qu'il savait lui plaire. De là, on la prit en « litière, de peur des secousses en son état nerveux. »

A côté de la litière, marchait Montbazon, capitaine des gardes, chargé par Henri de son escorte et de sa sûreté. Derrière, les dames suivaient en carrosse.

« Elle n'alla qu'à deux pas, dans la rue voisine, à une a chapelle de chanoines réguliers, qu'on appelait le pe- « tit Saint- Antoine, » renommée pour sa bonne musique, entendre ténèbres. On lui avait gardé une chapelle pour qu'elle ne fût point incommodée de la presse ou de la curiosité des assistants. Mademoiselle de Guise était avec elle, et pendant l'office, disent les Amours du grand Alcandre, « elle lui montra des lettres de Rome, où on « Fassuroit que ce qu'elle désiroit seroit bientôt achevé ; « elle lui fit voir aussi deux lettres qu'elle avoit reçues « ce même jour du roi, si passionnées et si pleines d'im- (( patience de lavoir reine, qu'il lui mandoit qu'il dé- « pêcheroit le lendemain Forget, secrétaire d'État, qui « étoit tout à elle pour avoir épousé une de ses parentes, a afin d'aller presser Sa Sainteté de lui permettre ce a qu'aussi bien il étoit résolu de faire (I). »

« Toute l'heure de la dévotion, écrit malignement la a princesse de Conti, dans les Amours du grand Alcandre, (( se passa en semblables prières, et, quand le service fat « achevé, elle dit à mademoiselle de Guise qu'elle alloit a se mettre au lit et qu'elle la prioit de venir lui tenir <( compagnie. Là-dessus, elle monta en litière, et made- « moiselle de Guise en carrosse. » ,

«Illuy avoit pris, dit La Varenne dans sa lettre à « Sully, quelques éblouyssements qui l'avoient fait reve-

(1) Où sont ces lettres? Le recueil des Lettres missives ne les contient pas. La mort a tout emporté, paroles d'amour avec l'objet de l'amour, aussi fragile qu'elles. M. Michelet romance cette scène à plaisir. Il fait montrer les lettres de Rome par la princesse à Gabrielle et mémeles lettres du roi, comme si le roi n'avait pas écrit directement à Gabrielle.

« nir plutost qu'elle n'avoit délibéré au logis du sieur « Zamet. » Arrivée là, elle essaya, pour se remettre, de la promenade et du grand air. Elle fit quelques tours au jardin, et c'est là, après avoir sucé un gros citron ou mangé d'une salade, suivant d'Aubigné, qu'elle fut prise de malaises et de vertiges, et qu'elle tomba comme foudroyée. On la porta sur son lit, inerte, sans connaissance, et mademoiselle de Guise, en arrivant, la trouva ayant repris un peu ses sens, et se faisant machinalement déshabiller. Survinrent de nouvelles syncopes, plus effrayantes que les premières, et pendant lesquelles elle se tordait convulsivement, portant la main à son front embrasé . Au sortir d' une de ces crises , elle « n'eut « d'autre parole, dit La Varenne, sinon que l'on l'ostast « promptement de ce logis et que Ton la portasten celuy «de madame de Sourdis, au cloître Saint-Germain (ce <i que l'on avoit été contraint de faire), à cause de la pasa sion extrême qu'elle tesmoignoit avoir de desloger du <( logis du sieur Zamet, et aller en l'autre. »

A peine arrivée sous ce toit sauveur, et mise au lit, elle eut des redoublements tellement fréquents, que ce n'est qu'à force de soins et de remèdes qu'on obtenait quelques intervalles de répit. C'est durant un de ces moments de lucidité qu'elle voulut écrire au roi, et chargea un gentilhomme, nommé Puypeyroux, de lui donner avis de ce qui se passait « et de le supplier de trouver bon qu'elle se <( fist mettre dans un bateau pour l'aller trouver à Fon- « tainebleau. — Elle espéroit que cela le feroit venir aus- <( sytost, et qu'il l'espouseroit, avant qu'elle mourust, en <( faveur de ses enfants. » (Tallemant.) Puypeyroux parti,

elle essaya, pour l'attendre plus patiemment, de lire une lettre du roi. Elle n'y put parvenir, aveuglée par une nouvelle crise, crise suprême etdéfinitive qui ne finit plus qu'à lamort.La Yarenne, parle moyen même Puypeyroux sans doute, jugea prudent, dans l'intérêt de sa terrible responsabilité, de prévenir à son tour le roi. «Il lui manda que tous les « médecins doutoient fort de sa vie, surtout à « cause qu'estant fort grosse, l'on ne pouvoitpas user de a remèdes proportionnés à la violence du mal. » Puis, tremblant que le roi n'arrivât encore à temps pour la voir, l'embrasser, l'écouter, l'épouser, la venger peut-être, le garde-malade, de plus en plus troublé, espérant que la mort ratifierait son mensonge, écrivit au roi une seconde lettre par laquelle « il le supplioit de ne venir apoint, d'autant qu'elle estoit morte, et que sa veue ne a luy feroit que rengréger ses douleurs et luy causer a quelques fascheux accidents, et en tous cas, apprester a beaucoup à parler à beaucoup d'esprits malicieux. »

Le bon serviteur donne pour prétexte de cette supercherie qu'il s'y était hasardé, parce que u la voyant tel- « lement empirée et changée, il n'estoit nullement à a propos que le roy la vist ainsi défigurée, de crainte que a cela ne l'en dégoutast pour jamais, si tant estoit qu'elle a pust revenir à convalescence. » Ce fut donc a tant pour a cette raison que pour éviter les trop grands regrets « et desplaisirs du roi, s'il eust veue tant souffrir une a créature qu'il avoit si fort aymée. »

Aussitôt que Puypeyroux fat arrivé, le roi le fit repartir pour lui faire tenir prêt le bac des Tuileries, dans lequel il voulait passer, pour n'être point vu, et, montant

aussitôt à cheval, il fit si grande diligence, qu'il rattrapa Puypeyroux, qui ne se pressait pas trop, et lui en fit de vifs reproches. En route, aiguillonné encore par la première lettre de La Varenne, il trouva la seconde (1) qui l'arrêta à Villejuif, selon Sully etMézeray, à Villeneuve- Saint-Georges, suivant Bassompierre, àEssonnes, suivant les Amours du grand Alcandre. Atterré, brisé, mais mu d'une sorte d'impatience fébrile, il continuait sa route, espérant peut-être que la fatale nouvelle était prématurée, quand il trouva d'autres seigneurs la confirmant, et le suppliant de rebrousser chemin et de revenir à Fontainebleau. Selon Tallemant des Réaux, c'est à Juvisy qu'il rencontra le chancelier de Belliêvre, qui triompha de ses dernières résistances et le reconduisit doucement vers Fontainebleau. A l'abbaye de la Saussaye, au-dessus de Villejuif, l'homme l'emportant sur le roi, il s'évanouit, et il fallut le porter sur un lit, où il revint à lui en jetant d'abondantes larmes. Un carrosse, qui revenait de Paris, fut requis. On l'y plaça, et il retourna dans ce palais de Fontainebleau, auprès de ces délicieux déserts remplis du souvenir et du parfum de celle qui n'était plus.

(1) L'Estoille (édit. Halphen, p. 93) a raconté la scène : « Sa Ma- « jesté (qui la révéroit plus que Dieu, l'aiant tousjours dans la bou- « che et devant les yeux) aiant eu advis de l'extrémité de sa mala- « die, partist en diligence de Fontainebleau pour la voir, mais aïant « sceu Testât où elle estoit, s'en retourna et, levant ses yeux en « haut, dit : « C'est encore ici un coup du ciel ! » comme c'estoit la « vérité et un des plus grands, s'en montrant fort attristé et rnélanu colique, sans toutefois perdre la souvenance du cabinet de ladite « dame, pour la conservation duquel et de ce qu'il y avoit dedans de « précieux, il donna ordre incontinent. »

Car dans la matinée du samedi 10 avril, sur les sept heures du matin, en dépit des efforts et des soins du médecin La Rivière, qui voyait dans cette agonie la main de Dieu, et n'osait trop la combattre, Gabrielle rendit le dernier soupir dans les bras de La Yarenne, dont la lettre à Sully, qui doit avoir été écrite la nuit du vendredi au samedi, dit : a Et moy je suis icy, tenant cette pauvre a femme comme morte entre mes bras, ne croyant pas « qu'elle vive encore une heure, veu les effroyables aca cidents dont elle est travaillée. » a Pendant ce temps, a dit L'Estoille, madame de Martigues, qui lui assistoit « fort, et lui parloit de se vouer à tous les saints et saintes a dont elle se pouvoit adviser, lui tiroit cependant ses a beaux anneaux des doigts, et si subitement, qu'elle les « avoit déjà accomodés au bout de son chapelet [l)-.n Ainsi, sans parents, sans amis, et chose remarquable ! sans prêtre et sans secours religieux, mourut Gabrielle, au milieu de souffrances dont l'acharnement alla jusqu'à la défigurer. L'Estoille et Le Grain disent que ses efforts et ses syncopes avaient été si violents et si fréquents, a que « sa bouche fut tournée jusque sur la nuque du col, et (( est devenue si hydeuse qu'on ne peut la regarder qu'ace vec peine. »

Les Amours du grand Alcandre disent qu'elle avait accouché de force le vendredi. Dreux du Radier reproduit cette assertion, évidemment erronée. La Varennè n'en dit rien. De Thou, d'Aubigné, Le Grain, Bassompierre et

(1) « Ayant esté veue et décelée par une demoiselle de la religion « qui s'estoit glissée dans la chambre, fust contraincte de les rendre « pour ce qu'on lui dist qu'il en falloit rendre compte au roi. »

L'Estoiile disent que a son corps a été ouvert et son enfant « trouvé mort. » Ce pauvre corps défiguré, noirci, comme foudroyé, portant comme les marques d'une possession diabolique, madame de Sourdis, arrivée trop tard, l'habilla en pleurant, le couvrit d'un manteau de satin blanc, et il fut exposé sur un lit de parade en velours rouge cramoisi, à parements d'or, dans cette belle maison placée entre le Louvre, vers la galerie moderne et Saint-Germain l'Àuxerrois, précisément en face de la grande porte de cette église. Henri IV l'avait achetée pour elle en 1596 de M. Schomberg, quand elle voulut quitter l'hôtel du Bouchage qu'elle habitait en 1594, a quand le roy, dit « Sauvai, tout chaud encore de ses baisers, y fut frappé a par Jean Chatel. » « Chacun, dit L'Estoiile, estoit bien « aise de l'y aller voir. Les princesses y furent lui don- (( ner de J'eau bénite de bon cœur. »

Le lundi J2 avril, le corps de la duchesse de Beaufort e\ de son enfant mort furent enterrés dans l'église de Saint-Germain l'Auxerrois, ou plutôt, comme le dit L'Es toille (Halphen, p. 95), portés à Saint-Denis, où on leur fit un service, et de là inhumés àMaubuisson.

Et maintenant, que conclure de cette mort mystérieuse, justement suspecte, que Sully prévoyait avec une précision qui fait plus d'honneur à son coup d'œil qu'à sa délicatesse. Interrogeons d'abord les intéressés. Gabrielle crut fermement être empoisonnée, car elle manifesta l'énergique volonté de quitter au plus vite ce logis maudit. La Varenne a une phrase singulièrement ambiguë. C'est lui qui remarque que le a jeudi absolu, elle s'en alla ouyr a ténèbres, etc.. après qu'elle eust bien disné et de fort

« bon appétit, car son boste l'avoit traittée de viandes les « plus friandes et délicates qu'il sçavoit estre le plus se- « Ion son goust, ce que vous remarquerez avec vostre « prudence, car la mienne n'est pas assez excellente a pour présumer des choses dont il ne m'est pas apparu. » Voilà, puisque l'autopsie du corps, hâtivement ou prudemment faite, n'a apporté aucun élément à l'accusation et conclut à l'apoplexie, les motifs principaux de douter. Ajoutez-y l'opinion de d'Aubigné et de Mézeray, qui ne désignent aucuncoupable, et, pour fortifier les présomptions, notez que Tallemant etL'Estoille rapportent aussi les bruits qui planèrent sur la tète de Zamet. Parmi les contemporains, M. Michelet croit fermement et hardiment à l'empoisonnement. M. Capefigue, écrivain à lafois paradoxal et vulgaire, réhabilite Zamet, et s'écrie avec sa sentimentalité bourgeoise : « Pourquoi ce crime? est-ce que « la douleur, le froissement de l'âme, ne sont pas un poi- (( son aussi brûlant que les poudres et que les parfums « d'Italie? » Et il ajoute : ce Gabrielle mourut quand elle « sut que le mariage de Henri IV et de Marie de Mécc dicis était conclu. » Cet excellent M. Capefigue devrait savoir que la belle Gabrielle mourut le 10 avril 1599, — que le divorce de Henri avec Marguerite est du 10 novembre 1599. Le contrat de mariage, négocié par Gillery et Alincourt, est du 25 avril 1600. A cela près, M. Capefigue a raison. Dreux du Radier seul est hostile à la pensée d'un empoisonnement. Pour nous, si l'on veut connaître notre opinion : tout bien pesé, bien considéré, nous n'avons pas d'opinion. En pareil cas, il faut des preuves. L'historien qui n'a pas de preuves doit s'abstenir.

Et le roi? Hélas ! les douleurs royales ne sont pas éternelles. Les deuils de cour ne durent pas longtemps. Trop de gens eussent perdu àun Henri IVinconsolable, les hommes graves qui voulaient lui donner une femme, les courtisans frivoles qui cherchaient déjà pour lui une autre maîtresse. Arrivé à Fontainebleau, avec un cortège de seigneurs qui grossissait à chaque instant, le roi, selon Bassompierre, pria la compagnie de s'en retourner à Paris et de prier Dieu pour sa consolation. Il ne retint auprès de lui, selon les Amours du grand Alcandre, que Bussy- Lameth, qui, pour faire sa cour au roi et à la duchesse, avait épousé une femme déjà vieille, de qui il avait eu des enfants, et le duc de Retz, qui était de très-bonne compagnie. D'autres éditions des Amours disent Roquelaure et le maréchal de Fervaques, et c'est là le plus probable. Bassompierre ajoute à ces intimes compagnons de douleur M. de Bellegarde, le comte du Lude, Termes, Castelnau, de Chalosses, Monghit, Frontenac et lui-même. <( Comme je m'en allois avec les autres, il me dit : « Bas- <( sompierre, vous avez été le dernier auprès de ma maî- « tresse (il l'avait, parait-il, accompagnée en bateau, au ce moins quelque temps), demeurez auprès de moi pour a m'en entretenir. »

Sully ne tarda pas à arriver. Le roi l'avait envoyé quérir par le messager que La Yarenne lui avait dépêché. Il faut lire dans Sully la réception triomphale faite à cet envoyé. On le fait déjeuner, et Sully, tant sa joie est grande d'être délivré, va embrasser sa femme au lit et lui dit, en se frottant les mains : «Ma fille, il y a bien des « nouvelles ; vous nirez point au coucher ny au lever de la

« duchesse, car la corde a rompu. Mais, puisqu'elle est a véritablement morte, Dieu luy doint bonne vie et Iona gue. )> Ce fut là, au manoir de Rosny, toute l'oraison funèbre de la pauvre Gabrielle.

Cependant Sully se bâte et arrive à Fontainebleau. Le roi accourt, l'embrasse, et aussitôt Sully de lui réciter tous les psaumes de sa connaissance, et d'apposer sentencieusement, sur sa douleur encore vive, le baume fourni par l'Ecriture. C'était plus commode que de le consoler, c'est-à-dire de discuter.

Selon d'autres, les Amours du grand Alcandre, par exemple, le roi, esprit vif, prompt, actif, cœur sensible, mais mobile, accepta d'assez bonne grâce les consolations hardies, brusques, militaires et très-profanes de Fervaques, qui finit par lui dire, presque en riant, « qu'il étoit « bien heureux de cet événement, et que, songeant à ce « qu'il alloit faire sans cette mort, il jugeoit que Dieu luy <( avoit fait uue grande grâce. »

a Après avoir un peu rêvé, dit le malin pamphlet, e Henry en convint. »

Selon les Amours dWlcandre et Bassompierre, c'est trois semaines après qu'il devint amoureux d'Henriette d'Entragues. C'est trop dire. La promesse de mariage souscrite à Henriette est du 1er octobre 1599 seulement. Le cœur humain se calomnie assez lui-même sans qu'on y ajoute.

Henri porta le deuil en noir pendant huit jours, puis en violet. Il le garda trois mois entiers. Trois mois entiers ! voilà l'éternité du souvenir de Gabrielle.

Selon Dreux du Radier, La Beaumelle et M. Michelet,

il reçut les compliments de condoléance des ambassadeurs et même du parlement. Selon Sully, le parlement, plus réservé, se borna à profiter de l'occasion pour supplier le roi de mettre fin, parmi mariage, aux incertitudes de la nation.

Aussitôt après avoir reçu la nouvelle de la mort de Gabrielle, la duchesse de Bar, sœur de Henri IV, lui avait adressé cette charmante lettre, qui fait honneur à celle qui l'écrit et à celle qui en fut l'objet.

« Mon cher roy,

a Je sçay qu'à l'extrême ennuy que vous avez, lespaa rôles ne peuvent y apporter du remède. Voilà pourquoy aje n'en employeroy que pour vous asseurer que je le a ressens aussy vivement que l'affection extrême que je « vous porte, et que la perte que fay faicte d'une si parfaite « amye m'y oblige. J'eusse bien désiré d'estre auprès de « vous pour vous rendre en cette affliction le très-humble a service que je vous dois. Croyez, mon cher roy, que a j'aymeroy tousjours et serviroy de mère à mes neveux « et nièce, et vous supplie très-humblement vous ressou- « venir que vous m'avez promis ma nièce. S'il vous plaît (t de me la donner, j'y apporteroy la mesme amitié et soin a que si c'estoit ma propre fille . Monsieur mon mary vous « tesmoigne son regret par celuy qu'il vous envoyé. Plust a à Dieu, mon roy, pouvoir alléger vostre douleur par la « perte de quelques années, le souhaiterois de toute mon (( affection, et sur ceste vérité, je vous baise mille fois, « mon cher et brave roy. »

Le lo avril 1599, la plaie encore fraîche, Henri répondait à sa sœur :

« Ma chère sœur, j'ay receu à beaucoup de consolation a vostre visite ; j'en ay bien besoin, car mon affliction est « aussy incomparable comme l'estoit le subject qui me la adonne; les regrets et les plaintes m'accompagneront (( jusques au tombeau. Cependant, puisque Dieu m'a faict (( naistre pour ce royaume et non pour moy, tous mes (( sens et mes soings ne seront plus employez qu'à Fad- « vancement et conservation d'iceluy. La racine de mon (( amour est morte, elle ne rejettera plus, mais celle de a mon amitié sera tousjours verte pour vous, ma chère « sœur, que je baise un million de fois.

« Ce 15 avril 1599, à Fontainebleau.

« Henry. »

Le 6 octobre, le même Henri écrivait à Henriette d'Entragues sa première lettre d'amour. Le 17 décembre, cette Florentine, dont le portrait faisait peur à Gabrielle, était unie au roi, qui lui faisait présent des joyaux et des pierreries de Gabrielle, rachetés des héritiers à bon marché, « ce qui, dit-il judicieusement dans sa lettre à la u Chambre des comptes, nous a épargné autant de dé- « pense. » En vertu de la même économie, il lui donnait, en 1601, pour présent de relevailles. le château de Monceaux aqu'elle avoit bien gagné.» Pauvre Gabrielle!

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