LÀ MISÈRE DORÉE
Les examens dé Y École des langues orientales vivantes avaient lieu huit jours après.
— Voilà, se dit Jacques, les premiers craquements de l'édifice, le moment de l'éboulement n'est pas loin. .
La veille de ce grand jour, il abandonna Montmartre, en envoyant à son cousin une lettre, non pour excuser, mais pour expliquer sa conduite, et il vint rejoindre ses amis qui avaient loué un petit appartement meublé rue de Provence.
Il ne devait plus les quitter.
— Qu'est-ce que vous allez faire, mes pauvres enfants, dit Caroline, lorsque le soir de l'arrivée de Jacques ils se trouvèrent réunis.
— Ce que nous pourrons, répondit Foulogne, mais que nous importe puisque nous serons libres.
Pourquoi Jacques et Foulogne, l'un avec la vivacité pénétrante de son esprit, l'autre avec un certain sens pratique des choses qui traversait ses accès d'enthousiasme, se jetèrent-ils follement dans cette existence sans issue qui pouvait aisément devenir sans dignité.
Bien des motifs se présentent à l'esprit : jeunesse, paresse, amour. Mais celte énumération serait incomplète, et cette analyse serait inexacte si je ne nommais tout d'abord ce qui les entraîna, ce qui longtemps les soutint, l'espérance.
Ce qu'à cette époque ils conçurent et nourrirent d'illusions est quelque chose d'inouï : ils crurent réellement et de bonne foi que le monde allait être à eux, qu'ils allaient y marcher en maîtres dans leur audace et dans leur liberté; et dès lors ils ne virent plus rien sous son aspect vrai ; ils posèrent sur toutes les laideurs de la vie le voile éclatant de leurs illusions.
Ce sont là des gageures qu'à trente ans il serait imprudent de tenir et que très-assurément on perdrait. Il faut pour s'y risquer beaucoup d'inexpérience alliée à beaucoup de courage, ne pas se croire faibles, ne pas se croire seuls.
Ils se sentaient trois et leurs ^fortes, surtout dans le commencement, furent décuplées par le contact journalier.
Lorsque le soir Emile et Jacques se trouvaient auprès de leur feu, — quand il y en avait, — après leurs misé-
rables besognes de la journée, et leurs repas plus misérables encore, ils n'avaient ni la pensée, ni le loisir de s'attrister : l'un à l'autre et tour à tour ils se répétaient leurs chimères, ils se confiaient leurs espoirs, ils se soumettaient le modèle capricieux et changeant de leurs châteaux en Espagne.
Puis à onze heures ils devenaient silencieux et attentifs : un coup de marteau retentissait à la porte d'en bas, on entendait dans l'escalier un bruit de pas et le frou frou d'une robe, la clef de la chambre tournait comme d'ellemême sous une main amie, et Caroline entrait. Ce n'était qu'un instant, cette courte et chère entrevue était aussitôt finie que commencée, mais quel bien elle leur faisait à tous, comme elle les retrempait, comme leur foi mutuelle s'en trouvait redoublée. On ne se parlait guère, mais c'étaient des serrements de main, des rires joyeux sans cause, des regards qui démentaient cette gaieté en se voilant de larmes : c'était un mélange indicible d'allégresse et d'anxiété.
Quelles que fussent les paroles de Caroline, au fond elles voulaient dire ceci : « Mes pauvres enfants, que la journée a dû vous paraître longue; quels déboires vous avez essuyés, quels affronts vous avez dévorés peut-être, et tout cela pour ne point vous éloigner de moi, pour m'apercevoir pendant cette minute fugitive; qu'elle vous paye au moins vos souffrances, et puissiez-vous comprendre par le timbre de ma voix et par l'éclat de mes yeux la joie délicieuse et les déchirements suprêmes de mon cœur. »
Mais eux, l'amant et le frère, leurs paroles aussi en cachaient, en contenaient d'autres ; s'ils l'avaient osé, ou plutôt s'ils en avaient eu nettement conscience, ils lui auraient dit : < Sœur ohérie, ange de bénédiction, lorsque tu entres dans cette chambre, avec loi y entrent pour nous la lumière et la vie, avec ton arrivée, la journée commence, avec ton départ, elle finit; laisse tes mains dans les nôtres,
réchauffe-toi, frileuse amie, à notre foyer modeste, et le plus longtemps que tu pourras, car lorsque tu seras parlie, il fera sombre ici, il fera cruellement froid, »
Elfe demeurait avec eux environ un quart d'heure, puis il fallait les quitter ; elle descendait rapidement avec Jacques, et, quand ils étaient tous les deux sur le trottoir de la rue de Provence, ils se regardaient avec des yeux pleins de larmes, et faisaient doucement quelques pas.
— En Yoilà donc, lui disait-il, pour jusqu'à demain soir. — Tais-toi, malheureux, répondait-elle, ne gâte pas ta joie. Et s'il essayait de répliquer, elle lui imposait silence en
lui appliquant un doigt sur, les lèvres ; elle le regardait encore avec tendresse, et lui prenant la main, elle disait :
— Courons.
Et ils allaient à toute vitesse, s'étourdissant à l'envi* jusqu'à ce que fatigués, épuisés, haletants, ils vinssent s'arrêter brusquement devant le magasin de Caroline.
Alors avant que Jacques fût remis de sa course violente, il sentait une chaude haleine lui passer sur les yeux, des lèvres brûlantes se poser sur son front, et il essayait encore de retenir Caroline qu'elle avait déjà frappé, et que de sa voix claire et jeune elle lui avait crié : «
— Mon Jacques, à demain !
Il y avait aussi les dimanches, qui étaient de véritables fêtes. Jamais un si complet rayonnement de gaieté n'éclaira une chambre plus nue, des existences plus nécessiteuses. Il y avait dans ces trois âmes, à ce moment-là, un foyer de tendresse qui éclairait, qui réchauffait tout. C'est là ce qui distingue l'histoire de Jacques, telle qu'il me l'a racontée, de mille autres histoires à peu près pareilles; c'est celle union bizarre, touchante souvent, grande quelquefois, cette confusion risible et sacrée d'amitié, d'amour et d'espérance. Ces trois cœurs exaltés et fiers volaient très-haut contre le Yent, par-dessus les obstacles. Lorsque, du matin au soir, dans la vie, tout est difficulté, tout est
combat» lorsque c'est la sécurité qui est l'exception, lorsque le repas quotidien est une victoire, oh! alors les choses les plus simples deviennent de ravissantes douceurs ; dès qu'on a le nécessaire, on se croit des sybarites; dès qu'on a un peu de repos, un peu de bien-être, on craint de s'endormir en de molles délices.
Le monde entier, pour eux* tenait dans leur étroite chambre. Ils en étaient arrivés à cette familiarité complète qui supprime les explications et les commentaires; ce que l'un voulait, les autres le voulaient également : but et moyens, ils étaient parfaitement d'accord sur tout, mais cela ne les réconciliait pas avec le monde, et ne leur rouvrait pas la société que volontairement ils s'étaient fermée.
De ce côté-là l'abîme se creusait chaque jour davantage, leur isolement devenait un exil; ce qui était au début une résolution courageuse, mais folle, se transformait en une sorte de châtiment ; ils avaient nié le réel, ils allaient en être accablés.
Gomment vivaient Emile et Jacques? c'est ce que j*ai demandé plus tard et plus d'une fois à Jacques lui-même.
— Que veux-tu que je te dise? me répondait-il ; demande à un hommp qui est tombé à la mer et que les flots rapportent au rivage, comment il a fait et pourquoi il est sain et sauf lorsque cent fois il devrait s'être noyé. Quand je regarde ces années-là, maintenant que je sais mieux là vie, je me demande comment nous avons pu les traverser tous trois sans mourir ou sans nous corrompre. Emile donnait quelques répétitions quand il en trouvait, il était commis-voyageur pour des maisons qui vendaient des denrées impossibles. Nous avons fait des prospectus, travaillé à des biographies, à des dictionnaires, j'ai écrit dans des journaux de province des articles de critique. Caroline touchait cent francs tous les mois, et les apportait bravement à notre budget, dont Us ont souvent constitué l'élément le plus solide , et
dont ils ont toujours été le pivot. Et puis il y a tout ce que j'ai oublié, tout ce qui ne semble rien et qui est . beaucoup : \m monsieur de votre pays qui vous rencontre et qui Vous emmène au restaurant ; un ami de collège qui vous mène au café; ceux qui s'intéressent à vous et qui vous . prêtent dix francs ; ceux que vous importunez et qui vous prêtent quarante sous ; les camarades qui réalisent un gain inespéré, et qui vous convient à une noce; mille bonnes chances qui passent, qu'on oublie, et qui, cependant, en s'ajoutant les unes aux autres, ont contribué à vous faire vivre.
Au fond, Emile et lui poursuivaient ardemment un but, entrer dans le journalisme ou plutôt dans un journal.
— La presse est une épée, disait Foulogne.
Il y avait cependant des jours où elle était un flambeau, d'autres où elle était un drapeau, et quelques-uns plus rares où elle était un autel dont l'écrivain était le sacrificateur.
— Regarde-moi ça, disait-il à Jacques, est-ce pâteux, est-ce' incolore? Ont-ils assez peur? Ils trahissent notre cause. Ah! mon ami, le jeune journalisme aura-t-ilson heure? Nous sommes pourtant une noble phalange, mais les vieux nous craignent trop pour nous employer.
Et le pauvre garçon retombait dans ses désirs impuissants, dans ses regrets stériles.
Il n'avait pas dans l'avenir de Jacques moins de confiance que dans le sien , quoiqu'il trouvât la littérature une chose frivole, et qu'il regrettât de ne pas lui voir employer son esprit dans la politique et dans le pamphlet.
— Regarde Hugo, disait-il, regarde Lamartine, ils ont commencé par la littérature, mais ils en sont venus mainnant à la politique. Commence tout de suite par où ils ont fini.
Puis continuant :
— Tu devrais faire du Paul-Louis, ça t'irait joliment ;
92 LES AMOUllS DE JACQUES.
ou bien encore, — et il s'arrêtait, — du Joigneaux, mais c'est diablement difficile.
Le journal ne venait ni pour le rêveur politique» ni pour l'historien futur; mais, au moment où ils commençaient à se désespérer, il leur arriva une bonne fortune, et, dans leur destinée assez sombre, il y eut une éclaircie.
Depuis que Jacques, pris en flagrant délit de mensonge, s'était enfui de Montmartre, madame Chevalier avait absolument rompu avec lui. En voyant ce fils, pour lequel elle avait rêvé une carrière sûre et brillante dans l'Université, vivant d'une vie assez difficile à qualifier, avec un garçon qu'elle n'aurait pas hésité à appeler un farceur et une jeune fille %dont elle aurait fait indifféremment une coureuse, une sauteuse ou une rien du tout , elle avait été prise d'une déception pleine de douleur et de colère. Jacques avait essayé de la toucher, mais inutilement, elle ne lui avait pas répondu. Cependant, insensiblement l'irritation s'était calmée, l'absence avait fait son œuvre, la blessure s'était cicatrisée, et Jacques, dans ses le! 1res, s'était montré si amoureux, si pressant, si adroit, il avait si opiniâtrement affirmé que de son mariage daterait pour lui une nouvelle période de travail et de succès, — qu'elle s'était sentie ébranlée et un peu attendrie, et sans se prononcer clairement elle avait consenti à entrer en discussion. Une lutte se livrait en elle : — quand elle pensait à ses anciens projets, elle voulait refuser, et sauver son fils du gouflre où il donnait tête baissée; — elle voulait, au contraire, consentir, quand elle se disait que ce fils n'était pas ce qu'elle avait espéré, digne des hauts emplois; quand elle se rappelait combien il était impropre aux affaires de la vie, faible, malhabile, embarrassé; quand elle pensait aux souffrances de l'isolement, plus cruelles encore pour lui que pour un autre. Cependant elle ne consentait pas et, quoiqu'elle fit tous ses efforts pour se persuader elle-même que, guidé par une femme, il serait moins malheureux
que tout seul, et que, à tout prendre, dans sa position, il valait mieux qu'il choisit une jeune fille ayant éprouvé la vie, faile au travail et connaissant le malheur, qu'une enfant sans expérience, sans force et sans volonté, elle hésitait encore, reculait toujours et ne prononçait pas le oui si impatiemment attendu.
On en était là lorsqu'un soir Jacques reçut une lettre : elle était de madame Chevalier. Sans précautions oratoires, elle annonçait pour le surlendemain son arrivée à Paris.
A minuit, lorsque Caroline vint, selon sa coutume, et qu'on lui communiqua cette nouvelle, elle poussa des cris de surprise et d'effroi, et montra un effarement qui gagna bientôt lés deux amis.
— Comment, leur dit-elle, vous êtes là tranquilles, et vous me contez cela comme une chose naturelle; mais avec quoi la recevrons-nous; vous n'avez pas un habit, et je n'ai plus une robe. Qu'est-ce que nous allons devenir?
— Il faudrait masquer la situation, dit Foulogne.
— Avec quoi?
— J'irai demain chez Loucheux, continua Emile, et en lui cédant nos derniers droits dans la succession de notre père, il nous donnera peut-être trois cents francs.
C'était une triste ressource, mais aussi la bataille qu'on allait livrer était décisive ; Caroline indiqua parfaitement la nuance.
— Delapauvreté,c'estbien,dit-elle,maispa5degueuserie.
Madame Chevalier arriva comme elle l'avait annoncé, et les deux jours qu'elle passa à Paris, elle les consacra à étudier Foulogne et surtout Caroline.
Quand elle repartit pour Rouen, elle dit à son fils, qui attendait sa décision avec toute la fièvre de l'inquiétude et toute l'impatience de l'amour :
— Cette jeune fille est vraiment très-bien.
Mais» malgré les prières de Jacques, elle ne voulut point en dire davantage ce jour-là.
Cependant c'était déjà un grand point, et quand Jacques rentrant rapporta cette bonne parole, il y eut une explosion de joie.
— Allons,mon Jacques,dit Caroline enlui tendantlamain, je serai ta femme, et bien décidément l'avenir est à nous 1
La perspective parut moins sombre, et Ton se reprit à espérer de plus belle, en attendant le consentement formel et définitif de madame Chevalier.
Les circonstances se faisaient plus favorables : Caroline avait obtenu une augmentation d'appointements, et l'hiver, ce rude et cruel hiver dont ils avaient eu tant à souffrir, touchait h sa fin ; il y avait déjà des journées sans pluie et sans brouillards, et Ton pouvait risquer une promenade au bois dé Boulogne.
Les dimanches aussi étaient non pas plus' gais, mais plus bruyants : Caroline, qui était très-liante, avait amené des camarades de magasin, et tous riaient, criaient, chantaient et dansaient. Lorsque cela était possible, on en gardait une ou deux des moins raisonnables à dîner,
La semaine était également moins triste : Emile et Jacques avaient inventé, ou plutôt conquis, le café dû Coq- Gaulois, et ils avaient désormais un endroit où passer leurs soirées, et bonheur plus grand, où lire les journaux.
Jacques jouit moins qu'Emile de cette bonne aubaine, mais cependant il partagea aussi cette sorte d'engourdissement agréable que donne la vie de café.
Un dimanche que Caroline avait amené tout son monde avec elle et que la chambre était pleine de jeunes filles espiègles et rieuses, on entendit sonner à la porte. Jacques alla ouvrir, et un grand jeune homme très-bien mis, à la physionomie dédaigneuse et sensuelle, aux traits bien dessinés, mais fatigués, à la lèvre gouailleuse, aux allures d'homme d'esprit viveur, entra délibérément.
— On vous retrouve enfin, dit-il aux deux amis, ce n'est pas malheureux.
C'était Arthur Chaisemartin.
Il s'arrêta brusquement en apercevant deux jeuneslilles.
— Ah ! ah 1 fit-il, on est en bonne compagnie.
Au même instant, la porte du cabinet s'ouvrit, et Caroline sortit accompagnée encore d'une nouvelle jeune fille.
Chaisemartin se mit à rire; mais il s'inclina très-convenablement lorsque Emile, tenant Caroline par la main, lui dit :
— Je vous présente ma sœur.
— Ah ça ! mais, mon cher Jacques, s'écria Arthur, vous m'aviez fait connaître monsieur, — il montra Emile, —et je vous en remercie; mais vous ne m'aviez pas parlé de mademoiselle et j'ai le droit de vous en vouloir.
Comment Chaisemartin tombait-il aussi inopinément rue de Provence, et se trouvait-il si vite en pleine familiarité avec les deux amis; c'est ce qui mérite quelques mots d'explication, car ce fait, en apparence insignifiant, eut pour le reste de la vie de Jacques de terribles conséquences.
CHAISEMARTIN
Arthur Chaisemartin, notre ancien camarade de la pension. Heudelay, appartenait, comme on l'a déjà dit, aune famille fort riche. Sa mère était la sécheresse et la dureté mêmes; c'était une personne froidement moqueuse, tout à l'intérêt et à l'orgueil, sans pitié, sans entrailles. Son père était un égoïste faible, bouffi de vanité, et qui, physiquement, ressemblait à ces magots chinois qu'on donne aux enfants pour jouer ; pendant la révolution de \ 848, il avait fait imprimer sur indienne un dessin de mouchoir contenant les portraits des représentants les plus avancés: il en avait, pour lui, tiré quelques exemplaires sur des foulards
' de soie, et, quand il entrait dans une maison où il savait trouver des républicains, il'déployait son mouchoir avec affectation, disant à haute voix : «Je me mouche dans la Montagne. »
A la pension, on a vu Chaisemartin arrogant, prétentieux, insolent.
Quand il entra dans le monde ces qualités se développèrent et s'accrurent. Il vécut dans la jeune société rouennaise, mélange singulier, du moins à celte époque, de grossièreté et de culture, de littérature et de commerce. Il fréquenta les théâtres, connut des actrices et apprit avec elles à mépriser les femmes. Il lut les revues et les journaux de Paris, choisit les opinions qui, en toutes choses, prêtaient le plus au dédain, et s'appropria merveilleusement l'esprit du Charivari et du Corsaire.
Ses parents voulurent le placer dans une grande maison de Rouen pour apprendre le commerce. 11 y resta juste assez pour plaire à la patronne, déplaire au mari et faire des dettes.
Quand il eut derrière lui un certain passif il partit pour Paris, où ses relations , son nom et les démarches de son pèrelui firentpromptemenl trouver une belle place dans une des maisons les plus importantes du commerce des tissus.
Il n'interrompit pas pour cela ses flâneries littéraires. Il se lia avec quelques acteurs, eut des billets pour tous les théâtres, tutoya les cabotins et les cabotines, et prit le goût de l'imitation singeresse; il se dandina comme Numa, parla comme Arnal, gesticula comme Ravel; enfin, dans un souper où il y avait toute sorte de monde, des filles, des comédiens, des journalistes et même quel- • ques hommes de la haute société, on le présenta au critique attitré d'une des grandes revues parisiennes. Ils causèrent beaucoup ensemble, se grisèrent de paroles et d'eau-de-vie, et lorsqu'ils se quittèrent, en trébuchant, ils se promirent de se retrouver.
Dès lors, en effet, ils devinrent inséparables; on les vit partout ensemble, au théâtre, au café, dans la rue : Chaisemartin se fit le familier, le compagnon, le caudataire du Critique; ces deux natures négatives, privées jusqu'alors d'affections et qui n'en éprouvaient guère le besoin, s'attachèrent l'une à l'autre aussi fortement qu'elles en étaient capables.
Le Critique réunissait toutes les qualités qui pouvaient concourir à former l'idéal de Chaisemartin, s'il en avait un. C'était un homme d'un goût juste et ferme, mais étroit et dédaigneux; il écrivait avec correction, et dans la disette universelle où se trouvait la France de nobles esprits capables d'inventer et de créer en critique, il devait régner et exercer une autorité presque sans contrôle. L'admiration, qui chez nous est souvent bonne fille, s'attachait, non à sa personne, mais à ses articles écrits d'un ton rogue, blessant même pour ceux qu'il louait et d'un orgueil outrecuidant. Sa sévérité lui avait valu une sorte de prestige : il n'avait pas son égal dans l'éreintement ; malheur aux architectes qui bâtissaient des clochers peu solides ou qui décoraient mesquinement des monuments publics ; malheur aux sculpteurs qui moulaient au lieu de modeler, ou qui montaient leur héros sur quelque cheval du Limousin ou du Mecklembourg ; malheur enfin aux peintres qui faisaient du métier au lieu de faire de l'art et qui ne mêlaient pas dans une proportion, connue de lui seul Critique, le réel avec l'idéal, l'exécution solide avec la conception élevée. Mais c'était aux littérateurs qu'il gardait ses semonces les plus vertes, ses épigrammes les plus mordantes; il n'avait jamais cru au Romantisme, quoiqu'il l'eût vu naître; il ne croyait pas davantage à l'École du bon sens ; il se moquait du Lyrisme et il avait le Réalisme en mépris : aussi tout écrivain qui débutait, était-il à l'instant classé dans son cerveau sous une de ces trois ou quatre rubriques; et c'étaient alors des ré-
primandes sans fin, des conseils de retourner à l'école ; de lire Sophocle s'il s'adressait à un auteur dramatique , Aristophane si c'était à un vaudevilliste ; il allait môme, lorsqu'il était en verve, jusqu'à lui conseiller l'étude des deux ou trois vers qui iîous restent d'Eupolis et de . Cratinus; avecPhidias,il écrasait Pradier; avec Shakspeare, Hugo ; avec Mozart ou Beethoven, Meyerbeer ou Rossini ; et, comme l'a dit un autre critique qui s'est cru son rival et n'a jamais été que son envieux,—il avait chez lui les plâtres des maîtres, mais pour les jeter à la tête de ceux qu'il n'aimait pas. C'étaient ces défauts chez cet homme qui charmaient Chaisemartin; dès le collège, il avait dévoré les articles signés de ce nom, il s'en était approprié les plaisanteries et les avait employées pour faire pièce aux jeunes admirations qui se manifestaient autour de lui. Il en fut de même dans la vie privée; la raillerie pédantesque du Critique confirma la gouaillerie et l'ignorant dédain du commis émancipé. Chaisemartin était fier de son grand hontme, il le produisait, il le menait partout; mais le grand homme avait bien aussi quelques obligations à son séide; et du jour où il le connut il tourmenta moins le caissier de sa Revue, et il accorda une plus libre carrière à son indépendance d'humeur; car, il faut lie dire à sa louange, cet homme était pauvre ; lui, qui faisait trembler les artistes, qui gênait les académies, qui empêcha plus d'une fois les administrations de faire des sottises, il n'avait aucun grade, aucun titre, pas un bout de ruban ; il n'était d'aucune des classes de l'Institut, quoique toutes le craignissent, et il n'avait exactement pour vivre que sa plume. Il habitait seul et triste dans un méchant hôtel garni, livré au dénûment le plus absolu, travaillant quand le besoin le poussait, et se hâtant de dépenser son salaire qui, presque-toujours, était à moitié mangé d'avance. Ce fut là sa grandeur, ce sera son honneur. Tout négatif qu'il était, il a laissé sa trace dans
notre littérature; il n'a suscité personne, il n 'arien inventé, mais il a empêché beaucoup de folies, arrêté plus d'une ambition soulevée par' le seul caprice de la foule idiote, et bafoué plus d'une niaiserie prétentieuse, plus d'une vanité scandaleuse : pendant vingt ans, au milieu de ses épreuves personnelles, sans se laisser émouvoir un seul instant par la crainte, la camaraderie ou l'ambition, U a fait parler à la critique un langage précis , clair et mâle.
Du jour où Chaisemartin eut rencontré Cet objet de fanatisme il se sentit complet : il avait un arsenal où prendre ses railleries, une autorité reconnue pour les appuyer.
Ce fut quelques mois après cette liaison qu'apercevant Jacques sur le boulevard Saint-Martin, il vint à lui, et, quoique la cordialité ne fût ni dans ses habitudes ni dans ses manières, il l'engagea à déjeuner avec lui et le Critique.
Les circonstances empêchèrent cette réunion. Plusieurs fois le hasard remit les deux anciens camarades en présence, et ce fut dans une de ces rencontres fortuites que , Jacques présenta Foulogne à Chaisemartin. La connaissance fut rapidement faite, et un déjeuner, suivi bientôt de plusieurs autres, donna à Emile une haute idée de ce qu'il appelait l'urbanité bourgeoise.
— Quel malheur ! disait-il un soir en rentrant un peu gris, qu'un garçon aussi aimable soit un réactionnaire enragé : ce sont des préjugés de famille; il est républicain par les sentiments, conservateur par l'éducation... Funeste malentendu 1
Comme Jacques ne répondait pas, Foulogne, mêlant plusieurs ordres d'idées, continua :
* — Il était fameux, le petit vin de Beaune. Je comprends qu'avec un pareil ordinaire on soit conservateur. Ah ! qu'il est difficile d'allier des principes sévères avec une table trop bien servie?
Jacques n'avait pas été très-satisfait de l'influence que la splendeur de ces déjeuners avait exercée sur Foulogne ; aussi, par une sorte de pressentiment et en même temps par une pudeur d'amant bien naturelle, l'avait-il prié de ne jamais parler de Caroline.
— Que ce libertin ne la voie pas, avait-il dit, qu'il ne sache même pas qu'elle existe.
— Comment, avait répondu Foulogne, tu ne veux pas que Caroline connaisse ces déjeuners ; on n'en rencontre" pourtant pas de pareils à la douzaine. Pauvre sœur! je m'étais réjoui de l'idée qu'elle goûterait du petit Beaune, mais enfin il en sera comme tu voudras; je ne dirai rien.
Et il tint parole ; jamais, dans ses effusions les plus bavardes, il ne prononça le nom de sa sœur.
Le hasard avait créé ces réunions, le hasard les rompit; et Jacques, qui pendant tout le temps qu'elles avaient eu lieu avait été oppressé d'une inquiétude jalouse et secrète, respira plus librement. Aussi, lorsque le dimanche où Chaisemartin ouvrit si brusquement la porte, il le retrouva comme par fatalité sur son chemin, fut-il saisi d'un sentiment étrange et douloureux. Il eut une vision soudaine, prophétique de sa destinée. Comment? Pourquoi? Dans quel temps? Il n'aurait pu le dire; mais il sentit que le malheur était entré dans sa vie, et cette fois pour n'en plus sortir.
Caroline tendit la main à Arthur.
— Vous êtes l'ami de mon frère, monsieur, et celui de Jacques, cela suffit pour que vous soyez le mien.
Sur ce ton, qui supprimait toute cérémonie et qui supposait déjà une certaine familiarité acquise, la conversation s'engagea.
Vers cinq heures, les amies de Caroline prirent congk
— Vous allez bientôt dîner? dit Arthur.
.— Oui, répondit Emile avec mélancolie, à la gargote.
— Eh bien, alors, je vous demanderai la préférence
pour la mienne. Allons, Jacques, intercédez pour moi. Jacques se pencha à l'oreille de Caroline; il était pâle et sa voix tremblait.
— Je te défends d'accepter.
Elle le regarda, se leva toute droite, puis se tournant vers Chaisemartin et d'une voix brève :
— Le temps de mettre mon chapeau, monsieur.
— Merci, Jacques, s'écria Arthur; si vous réussissez toujours aussi bien, je vous ferai mon diplomate ordinaire auprès de mademoiselle.
Jacques essaya de sourire et ne répondit pas ; il frémis* sait de colère.
On sortit.
Arthur donnait le bras à Caroline. A côté d'Emile mar- * chait Jacques, silencieux, navré.
— Est-ce que ça te contrarie? lui demanda Foulogne.
— Pas du tout.
— Vraiment, il est très-convenable, ce garçon-là, et s'il pouvait rester toujours ainsi ce serait très-agréable, parce que, tu comprends, les dimanches on se verrait quelquefois, ça ferait une société.
— La mienne ne te suffit donc plus?
— Si, mon vieux camarade, mais ce n'est pas la même chose; tu es notre âme, il serait notre distraction.
Arrivés au restaurant, Arthur les fit attendre un peu; puis bientôt il les introduisit au premier dans un cabinet où il y avait des fleurs partout et une table richement servie.
Ce fut avec une peine cruelle que Jacques vit chez Caroline la joie que ce luxe relatif lui inspira.
Pendant tout le dîner elle eut des émerveillements sans nombre : elle s'extasia, elle fut aimable, attentive, presque caressante ; Jacques, naturellement, fut boudeur, et tout le monde le railla, ce qui ne contribua point à l'égayer.
Au moment de se séparer, Foulogne, un peu lancé, dit à Arthur en lui serrant les mains :
— Ce n'est pas ça, vous ne pouvez pas toujours nous recevoir sarts que nous vous fassions une politesse; si vous ne venez pas dîner un dimanche avec nous, je ne remets pas les pieds ici.
— Votre franchise me va au cœur, répondit Arthur, et si mademoiselle n'y voit pas d'inconvénient?
— Au contraire, j'y vois un plaisir.
— Eh bien ! comptez sur moi, mes amis : je ne sais trop pour quel jour, car je vais voyager, mais un de ces quatre matins, vous me verrez tomber au milieu de vous et accepter gaiement votre hospitalité.
Lorsque Jacques et Caroline furent sur le boulevard, Emile, les voyant se parler avec animation, ne voulut pas les gêner; il se tint en arrière et s'arrangea pour ne rentrer qu'une demi-heure après eux.
» ~ Qu'est-ce que tu avais donc? disait Caroline à Jacques, comme tu as été maussade !
— Fallait-il pas prendre l'air aimable pour encourager Chaisemartin à te faire la cour?
— Et où vas-tu chercher ça, mon pauvre enfant? Pourquoi ce monsieur, que je vois pour la première fois aujourd'hui, me ferait-il la cour? Il à été poli, voilà toul; ttl as bien tort de t'inquiéter pour si peu. Si tu prends ainsi la mouche avec tous ceux que nous rencontrerons, tu ferais' bien mieux de ne pas te marier, et même de ne pas aimer.
— C'est toi qui m'en donnes le conseil?
— C'est dans ton intérêt.
— Je te remercie : veux-tu que je t'en donne un aussi dans, ton intérêt?
v ,— Et lequel?
— Je suis pauvre et ce monsieur est riche : tu aimes la richesse...
Elle fit un geste.
— Ne t'en défends pas, je l'ai vu dans tes yeux. Tu as joui tout autant du beau linge, des verres de cristal, des couteaux en vermeil, de l'argenterie, des fleurs, que des mets et des vins que Ton nous a servis. Après une année de misère, tu as eu un quart d'heure de bien-être, de luxe, de fortune, et quand tu pourrais éterniser ce quart d'heure, quand tu n'as qu'à faire quelques grimaces et quelques avances, tu hésiterais : allons doncl Dans ton intérêt, ma chère, épouse Chaisemartin.
Ils étaient arrivés devant le magasin de Caroline. Depuis quelques minutes elle ne parlait plus. A la lumière d'un bec de gaz il la regarda : elle pleurait.
— Ah 1 Jacques, vous êtes cruel. Je ne veux pas vous quitter sur de si mauvaises paroles; marchons jusqu'à la rue de Provence.
Ils étaient l'un et l'autre bien embarrassés de reprendre cette" terrible conversation. Jacques était honteux, Caroline désespérée. Ils allèrent jusqu'à la maison.
-^Viendras- tu dimanche? demanda Jacques sèchement.
— Ah 1 ne nous séparons pas ainsi, répondit-elle en lui prenant les mains, j'étouffe.
Quand ils furent dans la chambre, Jacques alluma une bougie ; Caroline s'était assise, et, la tête dans ses mains, les bras accoudés sur la table, elle pleurait.
— Quel motif t'ai-je donné, dit-elle, pour être si amer, si impitoyable? Est-ce que jamais, avec toi ou devant toi, avec les autres, j'ai fait la coquette ? Est-ce que j'ai jamais demandé les plaisirs que, nous; n'avions pas? Ài-je regretté le spectacle ou les promenades à la campagne? Tu manges le pain de la pauvreté; mais, auprès de toi et sans mauvaise humeur, je le mange aussi, moi, et à belles dents. Les honteux calculs que tu me prêtes, si j'étais femme à les faire, crois-tu que je ne les aurais pas déjà faits ; et si
j'étais femme à me vendre, crois-tu que j'attendrais pour cela le temps où je serai laide et vieille? Ah! le malheureux! — continua telle en se parlant & elle-même et en Réchauffant de sa propre exaltation, — ah! le fou l ah ! le méchant! Que lui ai-je fait pour qu'il m'écrase ainsi le cœur, pour qu'il me barbouille ainsi le visage avec de la fange?... Je l'ai aimé comme une mère, comme une sœur, comme une fiancée!... Mais c'est à toi, s'écria-t-elle en le regardant en face, — - c'est à toi-même que tu manques de respect en m'insultant ! Si Emile savait ce que tu viens de me'dire, il te haïrait autant qu'il t'aime!... Tiens, — fit-elle en remettant son chapeau, — je m'en vais, je ne veux plus te voir, je t'exècre ! . . .
Et comme elle devina qu'il voulait l'accompagner :
— Laisse-moi, — continua-t-elle avec un regard étincelant de colère, — je ne veux pas de ta compagnie, je n'ai pas besoin de ton assistance; va-t'en, mais va-t'en donc!
Jacques avait écouté et suivi cette imprécation avec une stupeur profonde ; mais, à cette dernière parole, il crut que, s'il ne tentait un suprême effort, il allait peut-être pour toujours perdre celle qu'il aimait.
Il se jeta aux genoux de Caroline, et crispant ses mains autour de sa robe :
— Pourquoi m' accabler -ainsi? J'ai eu peur de te perdre, j'ai eu comme un pressentiment, je suis devenu fou. Ah ! je ne t'en demande pas pardon. J'ai été coupable, c'est vrai, mais je me sens à chaque minute disposé à l'être plus encore. Quand je pense à cette affreuse soirée que nous venons de passer, que je te vois près de cet homme, que je songe à ce que cette rencontre fortuite et passagère m'a fait souffrir, je ne me sens pas le courage d'arracher la colère de mon cœur. Caroline, si tu n'es que juste avec moi, je suis perdu dans ton affection ; ce n'est donc pas de la justice qu'il me faut, c'est de l'indulgence, de la pitié.
. — Mais, malheureux enfant, — reprit Caroline désarmée et touchée, — que demandes-tu de moi?
— Que tu ne le revoies jamais.
— Et comment?
— Le dimancGè qu'il viendra, aussitôt après que nous aurons dîné, dis que tu «s un travail pressé et retour no à ton magasin. Si tu fais cela deux ou trois fois, il ne reviendra pas.
— Eh bien! je te le promets, quoique ce soit bien insensé; mais pour notre première entrevue au bord des prés Louvigny, pour nos joyeux déjeuners delà rue de Verneuil, pour nos bons dimanches de misère et d'amour, pauvre et cher Jacques, je te le promets. Allons, ne crains plus rien, donne-moi ta main, et crois-moi quand je te dis : je serai ta femme. — Mais c'est égal, vois-tu, ne me fais plus de ces horribles scènes, nous nous y perdrions tous les deux. Depuis un an notre affection était si tranquille et si pleine; ah ! pourquoi l*as-tu troublée? Il y avait sur notre amour une première fleur; ah! mon pauvre Jacques, j'ai peur de ne pas la retrouver demain.