LES BOIS DE GRILLON
Il est dangereux de trop creuser certaines situations : c'est s'exposer à voir l'analyse prendre corps et devenir une réalité; ce qu'on avait prévu arrive, ce qu'on avait indiqué s'effectue.
La clairvoyance de Jacques, dans cette circonstance de sa vie, tenait autant à son inquiétude qu'à sa finesse. Il avait d'ordinaire beaucoup de tact pour reconnaître d'où le danger devait venir et par quelle tempête son bonheur
pouvait être menacé; de sorte qjies'ii venait à s'ouvrir à une personne avec laquelle il fût en rapport, par ses reproches et par ses hypothèses, il lui traçait presque un plan de conduite; et ce à quoi on n'eût jamais pensé sans ses observations, ce qu'on eût rejeté avec horreur, pouvait peu à peu prendre place dans l'esprit, et, harcelé par ses soupçons, on pouvait arriver à se dire : « Ce qu'il prédit là est assez vilain, mais ce n'est pas fou. »
Non, à coup sûr, la première pensée de Caroline en voyant Chaisemartin et pendant le dîner n'avait point été l'intérêt; non, elle n'avait point dit en elle-même : « Ce jeune homme est riche, je le préfère à l'autre ; » seulement elle avait joui instinctivement de ce moment de bien-être, et elle avait été charmée par les séductions du luxe.
Mais lorsqu'elle fut seule, pendant les longues heures de travail au magasin, les paroles que Jacques avait si brutalement lapeées lui revinrent à l'esprit. Elle y pensa, elle les pesa, et si Chaisemartin ne lui parut pas alors plus aimable, ni Jacques moins digne d'amour, cependant pour la première fois elle se formula clairement à ellemême celte vérité, qu'ils étaient pauvres, et que la pauvreté avait tué plus d'un bonheur, glacé plus d'un amour.
Jusque-là, en son illusion touchante, elle avait vécu dans la miçère sans en avoir bien conscience ; sur les difficultés et les laideurs réelles elle avait répandu sa gaieté, sa grâce, son affection, et tout lui était apparu voilé et embelli d'espoir; mais la dernière scène qu'elle venait d'avoir lui montra la misère désagréable et odieuse, le présent triste et incertain, l'avenir sombre et plein de dangers. Non, assurément, elle n'en aima pas moins Jacques, elle continua à se vouloir bien marier avec lui, mais elle n'accepta plus avec autant d'insouciance la perspective d'un mariage nécessiteux et famélique.
Dès lors, et malgré son application à cacher sa préoccupation intérieure, elle ne put se défendre de parlei* quel-
quefois à Jacques de cet avenir qui l'effrayait, et de l'engager à chercher un métier moins aléatoire et moins fantastique que celui qu'il exerçait ; elle parla aussi trèsvivement dans ce sens à son frère. Celui-ci se contenta de répondre avec calme :
— Tâche de rendre la société juste, et toutes les poitrines auront de l'air; qu'y a-t-il de plus beau que la gloire, de plus grand que l'indépendance?
Pour toute réponse, Jacques lui dit :
— Veux-tu que je fasse K5s premières démarches auprès de Cbaisemartin?
Elle se tint pour blessée et garda le silence, mais intérieurement elle revint sur ce sujet, elle l'examina sous toutes ses faces, et sa gaieté si folle et si entraînante en souffrit vivement; on la vit souvent triste et préoccupée, et les petites querelles qu'elle eut avec Jacques ne se terminèrent ni aussi promptement ni aussi facilement qu'autrefois.
Cependant, à cette époque déjà troublée, ils eurent encore quelques beaux jours et des moments de douceur ineffable.
On était en plein été. Ils firent, les dimanches, de longues promenades au parc de Saint-Cloud, à Fontenay-aux- Roses, à l'île Saint-Denis, à Saint-Ouen, à Meudon.
Plus libres, plus familiers qu'ils ne l'avaient jamais été, ils marchèrent dans les bois en se tenant par la main, ils jouirent délicieusement de la pureté du ciel, de l'ombrage des arbres, de la fraîcheur des eaux, de la solitude et du mystère.
Jamais ils ne se parlèrent avec autant d'effusion ; . on aurait dit qu'ils avaient besoin de se rassurer contre quelque ennemi secret et de se confier tout ce qu'ils ressentaient de tendresse l'un pour l'autre. Ils furent ingénieux à se faire mille joies réciproques, à se ménager de douces surprises, à prolonger, à suspendre la vie pour la
408 LES AlfOURS DE JACQUES.
mieux goûter. On aurait cru que leurs lèvres, touchant déjà le fond de la coupe, s'y collaient avec obstination et ne voulaient plus s'en détacher, qu'ils se délectaient aux dernières saveurs, qu'ils respiraient les derniers parfums, et que tous deux, dans leurs années printanières, au milieu du plus riant et du plus doux des étés, ils touchaient déjà à l'automne de leur bonheur.
Cela fut bien sensible pour eux dans un petit voyage qu'ils firent à quelques lieuessde Paris, au Breuil, village de la Brie, où les attirait l'invitation d'une des compagnes de Caroline, qui venait de s'y marier.
Jacques n'était point invité, on avait seulement prié mademoiselle Fouiogne et son frère. Comme Jacques se désespérait :
— Rassure-toi, lui dit-elle, j'ai une combinaison.
— Laquelle?
— Emile ne viendra pas ; tu le remplaceras.
— Mais pour qui me feras-tu passer?
— Pour mon fiancé, et on te recevra bien, je te le jure. Jacques était trop heureux pour discuter ce moyen et
la question de convenance. Ils n'avaient jamais voyagé ensemble ; quel bonheur ! *
Quand ils se sentirent emportés par le chemin de fer qui les conduisit jusqu'à Lagny, surtout quand une voiture qui faisait la correspondance pour Rozoy, le Breuil et le château de Lagrange, les eut repris à Villeneuve-le- Comte, et que pendant trois heures ils roulèrent en pleine forêt, ils crurent que leur cœur allait éclater.
L'enchantement dura pendant les cinq ou six jours qu'ils passèrent au Breuil.
Jacques, présenté avec une hardiesse naïve, fut traité avec une simplicité cordiale. Il prit ses repas chez leurs hôtes et logea à l'hôtel ; il fut de tous les divertissements, de toutes les promenades, mais il ne voyait que Caroline et elle ne voyait que lui.
Le matin qui précéda leur retour à Paris, Jacques entendit vers cinq heures frapper à sa porte :
— C'est moi, cria la voix joyeuse de Caroline; il fait un temps admirable, on ne déjeune qu'à huit heures, nous avons trois heures à nous, habille-loi vile et viens courir la campagne. Je vais faite ndre en bas.
Ils montèrent gaiement la côte qui s'en va vers Paris.
A droite il y avait des plaines : les plaines plates et crayeuses de la Brie, dont çà et là quelques bouquets d'arbres interrompent à peine l'uniformité.
En face la grande roule, toute blanche de poussière, s'étendait indéfiniment et se coupaitau sommet avec l'horizon.
Derrière eux ils laissaient le village endormi, son église du moyen âge sans ornementation, mais intéressante par le manteau de lierre qui, l'enveloppant jusqu'au sommet, adoucissait l'aspect triste et grave de sa vétusté, et çà et là péle-môle ses maisons qui, baignées dans l'air du matin, paraissaient si fraîches, si coquettes, et si neuves, qu'on croyait les voir pour la première fois.
Lorsqu'ils furent au haut de la eôte, après une petite plaine, à deux portées de fusil de la route, ils virent un rideau de bois que le brouillard teintait de bleu par places, et dont partout il tempérait le vert clair : ce fut par là que, sans s'être consultés, ils prirent leur course.
Quand ils furent entrés sous les arbres, il$ n'éprouvèrent pas ce saisissement grave que presque toujours donnent les forêts. Les bois dans lesquels ils se trouvaient étaient de moyenne futaie, ils étaient bien entretenus, et paraissaient êlre l'accompagnement et la continuation d'un parc seigneurial : les sentiers étaient très-larges, sans ronces, sans ornières, tapissés d'un gazon souvent coupé, et de chaque côté les branches montaient épaisses et feuillues, taillées comme une charmille : c'étaient évidemment de petites routes ouvertes pour être parcourues par de belles dames en calèche, avec d'élégants cavaliers caracolant
autour des voitures. L'impression, qu'en se prolongeant dans leur encadrement vert, produisaient ces sentiers, était douce, fraîche, matinale : les pieds y marchaient sans fatigue, et les yeux s'y reposaient avec plaisir sur les feuilles qui se mariaient harmonieusement à la lumière du matin dans des demi-teintes légèrement grises : on ne pouvait pas n'y point être heureux; mais les conversations graves, les confidences douloureuses, les inquiétudes poignantes n'eussent pas été à leur place dans cette gracieuse nature.
Aussi Caroline et Jacques ne pensèrent-ils qu'à marcher devant eux, se pressant tendrement l'un contre l'autre, respirant à pleine poitrine, regardant les yeux grands ouverts, oubliant tout, s'oubliant eux-mêmes.
De place en place, dans les allées qu'ils suivaient, il y avait des demi-cercles avec des bancs de gazon. Lorsqu'elle se sentit un peu fatiguée, ils s'assirent sur un de ces bancs, en un endroit qui faisait éminence, et d'où l'on voyait sans être vu. Leurs Fegards couraient sur un espace dégagé, où l'année précédente il y avait eu une coupe : les cépées commençaient à repousser et à s'élever au-dessus des broussailles, des herbes et des fleurs; à la lisière ils apercevaient ou croyaient apercevoir les toits d'un village* frappés par le soleil levant. De temps en temps un geai ou une pie, flânant sur une branche, les apercevaient, et brusquement effrayés, s'enfuyant à tire d'ailes, ils jetaient leurs cris d'alarme que répétait l'écho; dans la profondeur sombre et fraîche des taillis, les merles et les fauvettes chantaient; et sous les mousses, sous les herbes que le soleil commençait à échauffer et sécher, c'étaient de joyeux bourdonnements d'insectes.
— Ah! que c'est joli !. quelle belle matinée! Comme je me sens heureuse! l'esprit léger, le cœur tranquille. Ah! si nous pouvions mourir en ce moment.
— Non, mais vivre ici et ne plus revoir Paris.
— Tais-toi, interrompit Caroline en lui mettant la main
sur les lèvres, pourquoi parler de Paris? ces beaux arbres lions en voudront.
En ce moment un paysan, la faux sur l'épaule, passa devant eux, et affectueusement il les salua.
— Comment appelez-vous ces bois? demanda Jacques.
— Les bois de Crillon.
H avait fait quelques pas au devant du paysan ; il revint près de Caroline.
Elle était toute pensive et ne disait plus rien.
— Qu'as-tu donc? demanda Jacques; t'ennuies-tu déjà?
— Non ; mais j'ai une prière à f adresser. Écoute-moi, Jacques, et ne me refuse pas. La vie, nous n'en sommes pas maîtres, elle peut nous tromper et nous trahir ; notre cœur aussi peut avoir ses égarements et ses défaillances; mais il y a des heures qu'on n'a pas le droit d'oublier, qui sont uniques dans leur charme comme d'autres dans leur horreur : tu as du génie, toi, mon Jacques, — et, lui écartant les cheveux, elle regarda son front,— eh bien, quand même je t'aurais abandonnée, quand même tu ne m'aimerais plus, promets-moi de jeter dans un livre (tu t'y prendras comme tu pourras) ces seuls mots : « les Bois de Crillon ; » et dans mon souvenir j'embrasserai ta chère tête, comme en ce moment je l'embrasse.
*— Vous arrivez bien, mes enfants, leur dit Foulogne, — quand, de retour à Paris, ils entrèrent dans la chambre de la rue de Provence, — vous aller me donner un coup de main.
— Et pourquoi faire?
— Pour déménager.
— On nous signifie donc congé?
— J'ai eu une discussion politique avec le propriétaire; je Tai collé sur la question de la Plata, et il nous renvoie.
Jacques fut attristé. Il avait souffert dans cette chambre, mais aussi il y avait été si heureux, que la pensée de la
fIS * LES AMOURS DE JACQUES.
quitter lui fut cruelle. On chercha et on trouva un nouveau logement rue de Buffault, au cinquième, avec une superbe* terrasse, comme disait le concierge.
Toutefois, avant d'entrer dans cet appartement, Jacques vit reparaître son ennemi, et surgir encore le danger qu'il redoutait tant.
Le lendemain même de son retour, il travaillait, lorsque Emile entra brusquement
— Laisse tout cela et descends vite, lui dit-il.
— Pourquoi donc?
— Chaisemartin est en bas avec le Critique. Je les ai rencontrés ce matin dans un café, et depuis nous sommes en voiture, c'est un quatre places, mais nous n'y serons pas trop à notre aise, car le Critique est gros. Prends ton chapeau; nous allons au Moulin de la Galette, à Montmartre.
Jacques arriva tout ému à la portière de la voiturer. Chaisemartin, plus railleur que jamais, dit au Critique :
— Je vous présente une jeune gloire de la littérature à venir, un jeune homme de beaucoup d'esprit, qui a peutêtre plus besoin de leçons qu'il ne croit, mais qui recevra les vôtres avec déférence.
Le Critique, qui avait la figure très-empourprée, et qui, le menton appuyé sur sa canne, paraissait dormir, ouvrit les yeux, regarda dans le vague, puis les referma aussitôt.
— Il est un peu fatigué, dit Chaisemartin, qui malgré son aplomb rougissait sensiblement, il travaille beaucoup depuis quelques jours.
On s'attabla au Moulin de la Galette, mais au bout de quelques minutes et probablement à cause de la chaleur, Foulogne et le Critique, d'un commun accord, se renversèrent sur le dossier de leur chaise et ronflèrent formidablement.
— Laissons-les dormir, dit Arthur h Jacques, et allons faire un tour sur les buttes, je voudrais eauser quelques instants avec vous.
. — Mais, fit Jacques en montrant le Critique et Emile...
— Oh ! soyez sans crainte, ils en ont pour longtemps, et quand nous reviendrons, ils dormiront encore : je les accompagne depuis ce matin, je sais ce qu'ils ont bu, c'est moi qui ai payé partout, ils en ont pour deux heures au moins ; je connais mon Critique.
Jacques aimait généralement assez peu les conversations de Chaisemarlin; cependant, cette fois, il ne se fit point prier. Etonné de celte proposition, intrigué de cette insistance, il se leva; et moitié soucieux, moitié curieux, il le suivit.
Tout en cheminant et en regardant Paris, Chaisemartin commença l'entretien.
— Voyons, mon cher Jacques, dites-moi donc au juste ce que c'est que cette jeune fille avec laquelle nous avons dîné. Lui étes-vous... beaucoup, ou ne lui étes-vous rien?
— Elle est ma fiancée.
— Très-joli ; vous avez bien dit ça m Elle est ma fiancée! » Eh bien, ma parole d'honneur, je croyais qu'il n'y avait plus de fiancée qu'au théâtre; nous avons la Fiancée d'Auber, la Fiancée de Lammermoor, et puis Zampa, ou la Fiancée de marbre; nous aurons la Fiancée de M. Jacques, ça fera quatre. Très-joli.
— Mais enfin de quelle expression voulez-vous que je me serve?
— Si elle ne vous est rien, dites : « mademoiselle, » si elle vous est tout, dites : « ma maîtresse; » mais, bonté divine, — c'était un juron du Critique qu'Arthur lui prenait quand il dormait, — ne dites plus : « ma fiancée; » celle demoiselle n'est pas plus votre fiancée qu'un avoué est un procureur, ou un notaire un tabellion. Laissez-là celte couleur troubadour et parlons sérieusement, n'estce pas?
— Je parle très-sérieusement, et si le mot est un peu bizarre, c'est que notre situation Test aussi. Nous nous
Ifi' LÉS AMOURS DE JACQUES.
aimons, nous devons nous marier, ma mère y consent, des obstacles purement matériels s'y opposent seuls.
— Autrement dit, vous êtes sans le sou ; et tous vives comme ça, faisant du sentiment, regardant la lune, soupirant des élégies comme deux chastes âmes qui sont désespérées d'avoir un corps? Cherchez d'autres à qui le faire croire ; mais je vous avoue que, si cela était vrai, j'aurais (Telle et de vous une triste opinion. Comment, vous avez vingt ans tous les deux, elle est jolie, vous êtes laid, mais d'une laideur intelligente, elle vous croit du talent, vous lui croyez de la vertu ; en mitonnant tout cela ça fait une espèce d'amour, et vous n'en seriez qu'à vous serrer la main, les yeux dans les yeux, en écoutant votre âme. Ah! filais non, non : vous êtes trop fort pour moi, mon garçon; et, fci vous n'êtes pas un être plus primitif qu'un chêne druidique, vous êtes diablement corrompu.
— Ainsi, vous croyez que je mens?
*- Ma foi, mon cher, je ne voudrais pas vous fâcher, tapis, je vous le répète, si vous dites vrai, tant pis pour vous.
— Vous croyez aussi, sans doute, que je ne l'épouserai pas?
— Ah ! là-dessus, dispensez -moi de me prononcer : moi, je n'ai jamais eu de fiancée, et je ne sais pas comment on agit avec elles; seulement, comme vous ne roulez sur l'or ni l'un, ni l'autre, vous ferez, en vous mariant, une chose insensée. Au bout d'un an, elle en aura assez de vous, et vous plantera là; ce n'est pas poétique, mais c'est Véridique. Ce serait aussi sage de se jeter à la rivière sans savoir nager; cependant, comme c'est une chose très-extravagante, elle pourrait bien se faire.
— Ah ! ça, mon cher, qu'avez vous donc? que voulezvous et pourquoi me parlez-vous ainsi?
— Pas pour vous dégoûter de cette demoiselle, croyezle bien. Je ne l'ai vue qu'une fois et ne la reverrai peut-
être pas; elle est assez gentille, son frère est un bon garçon ; je m'intéresse à eux, à vous, sans m'y intéresser précisément; et je ne serais pas venu exprès de la rue Vendôme à Montmartre pour vous dire ça; mais un hasard nous rapproche, nos compagnons dorment comme des bûches, il faut bien passer le temps, vous me pariez, je vous réponds; je vous vois prêt à sauter dans un trou, je vous retiens par le pan de votre habit; s'il me restait dans la main, il ne faudrait pas m'en vouloir.
— Je crois que vous voyez la vie trop en noir, mon cher Arthur; nous sommes courageux, Caroline et moi, nous travaillerons, nous lutterons contre la fortune et nous la vaincrons, je l'espère.
— Ceci est du mélodrame, mon bon, et vous êtes véritablement trop littéraire; mais ici nous changeons de littérature, après l'Opéra, l'Ambigu : je vois ça d'ici avec des décors, ça sera superbe : votre femme honnête, vous, honnête aussi, et extrêmement pané, un enfant dans un berceau, et pas d'autres accessoires pour simuler la misère, ce qui réjouit la direction; puis un monsieur bien mis, un peu canaille, moi, si vous voulez, s'introduit par la porte ou la fenêtre, pendant que vous faites des démarches pour obtenir la quatre-vingt-troisième place qu'on vous promet depuis deux mois ; la jeune femme repousse le séducteur; vous rentrez en annonçant que vous venez d'être nommé concierge ; le monsieur se sauve, l'enfant crie, vous le prenez dans vos bras, sa mère vous le dispute, vous vous embrassez tous, — tableau, — au bruit des applaudissements. Je connais cette histoire, et le bon c'est que vous n'y croyez pas plus que moi ; au fond, vous savez très-bien qu'avec deux misères on ne fait pas ce que les vaudevillistes appellent une honnête aisance, et qu'au lieu de mettre le pot au feu tous les jours, on met tout simplement sa chemise au Mont-de-Piété, quand toutefois on a une chemise.
— Et mon travail ? interrompit Jacques en regardant Arthur avec une noble fierté.
Mais celui-ci prit une figure étonnée, digne d'un des comiques du Palais-Royal.
— Quelle profession exercez-vous donc?
— Eh parbleu! vous le savez bien, j'écris.
— Dans votre chambre, oui, mais dans quel journal, s'il vous plaît? Grâce au désœuvrement dans lequel je passe ma^vie, quand je ne suis pas au Champ-de-Mars à voir défiler les régiments, je suis au café, et comme on ne peut pas toujours boire, parce que ça fait mal, je me forme le cœur et l'esprit en lisant toutes les feuilles de chou parisiennes. C'est peut-être défaut d'attention de ma part, mais je n'ai jamais vu votre nom ni dans la Revue des Deux-Mondes, ni dans les Débats, ni môme dans le Moniteur de l'Épicerie. Si je me suis trompé, rectifiez, je vous prie, mes idées. Je n'ai rien lu de vous, mais j'aurais un vif plaisir à faire connaissance avec votre prose... imprimée, s'entend.
— Vous vous amusez gratuitement, et vous savez aussi bien que moi qu'on n'entre pas facilement dans un journal ; mais, malgré vos railleries, je sais que j'ai du mérite, et il faudra bien que je perce.
♦— Décidément, vous êtes colossal ; mais si vous n'êtes pas plus original dans ce que vous écrirez que dans votre conversation, vous n'aurez pas de succès. Voilà une heure, — il regarda à sa montre, — non, trois quarts d'heure, mais ça ne fait rien, que vous défilez devant moi toutes les balivernes qui ont bercé mon enfance : vous avez une fiancée; vous vivez dans une mansarde; vous avez du mérite; vous percerez; qu'est-ce que vous percerez? vos bottes, si vous en avez, et voilà tout. Tenez, ma parole d'honneur, si je vous laissais encore parler, vous me diriez, d'un air tragique, comme ça, — et il se décomposa la figure.; — « Eli bien 1 si je ne réussis pas, je me tuerai. »
Vous croyez qu'on se tue parce qu'on n'a pas de quoi vivre? Moins on a de quoi vivre, plus on s'accroche à la vie. Si vous ne réussissez pas, — el vous ne réussirez pas, parce que, quand vous auriez du talent, ce que j'ignore, il faut au moins un intrigant pour vous lancer, et qu'il n'y a pas en vous matière à une opération — si vous ne réussissez pas, vous ne vous plongerez aucun poignard dans le sein, mais vous plongerez une main très-indiscrète dans la poche de vos amis; comme par une fatalité, vous arriverez toujours chez eux au moment où Ton mettra la soupe sur la table; vous roulerez toujours dans votre télé un livre gigantesque, et vous appartiendrez en première ligne à la rédaction d'une foule de journaux qui n'auront d'autre tort que de ne pas exister. Vous arriverez comme ça assez avant dans la vie, en donnant pas mal d'entorses à votre conscience, et en faisant des trous à la lune pendant que votre femme raccommodera ceux de votre pantalon; et puis un jour vous disparaîtrez, on ne saura pas ce que vous êtes devenu, vous ne le saurez. pas vous-même, tant vous différerez du jeune homme intelligent qui se tient roide et colère devant moi; vous végéterez, vous vous éteindrez dans quelque servitude inOme, heureux si elle n'est pas crapuleuse. Ah 1 vous croyez, — s'écria-t-il en montrant Paris, — que c'est en faisant du sentiment avec les petites modistes, et en se berçant de chimères, qu'on arrive à monter le cerveau et à gonfler le cœur de tous les gens qui habitent dans ces maisons-là : si vous n'êtes pas un homme vraiment extraordinaire, vous croyez qu'ils vont quitter leurs occupations pour s'intéresser à vous, et vous regarder passer. Certainement, par le temps qui court, un monsieur qui a une fiancée et qui se figure que le mérite perce, est un monsieur précieux et rare, mais ça ne suffit pas. Tenez, continua-t-il, en désignant du doigt le Moulin de la Galette, — ce gros homme qui dort là, et qui vous a paru vulgaire sans doute, savez-vous ce qu'il a
subi de douleurs, remué d'idées, traversé d'abîmes pour écrire sur son front : « Je suis le Critique ; » vous sentezvous les reins assez forts pour faire comme lui? Non, n'estce pas? eh bien! alors, redescendons et buvons d'autant.
LES ROUERIES DE L'EXPÉRfENCE
Le soir du jour où cette conversation eut lieu, on retourna au café du Coq-Gaulois; le lendemain Chaisemartin et le Critique y revinrent; puis ce fut une habitude et personne n'y fit plus attenlion.
Personne, excepté Jacques cependant. Ainsi sa prévoyance, ses plaintes, ses menaces avaient été inutiles; le destin était plus fort que lui, la liaison avec Chaisemartin était accomplie, et il lui fallait engager une lutte dans laquelle il se sentait vaincu d'avance.
Que faire en effet? quel parti prendre?
Chercher querelle à Chaisemartin? mais celui-ci n'en offrait jamais l'occasion. Malgré son audace naturelle, malgré son insolence affectée, il savait très-habilement s'arrêter à la limite où la plaisanterie devient insulte, et si parfois il allait trop loin, il le sentait aussitôt, revenait sur ses pas, invoquait en riant les droits de la camaraderie, s'excusait effrontément, se moquait de lui-même, et rendait toute discussion insoutenable, toute rupture impossible.
Le mettre franchement à la porte, mais c'était blesser Foulogne, qui ne comprendrait pas qu'on doutât de sa sœur.
Prier Caroline de le congédier elle-même, assurément c'était là le moyen le plus direct, mais c'était aussi le plus
dangereux. Les premiers mots qu'ils avaient échangés au sujet de Chaisemartin étaient si promptement devenus amers, incisifs, cruels; l'entretien avait s5 rapidement tourné à la querelle, que Jacques n'osait le recommencer sans avoir au moins des motifs précis, des griefs évidents qui mettraient le bon droit de son côté, et non de simples inductions, de vagues craintes qui permettraient des détours et des faux-fuyants à une conscience déjà coupable,1 — de justes reproches à une conscience maladroitement outragée. Au reste, devant la nécessité d'une explication immédiate, il reculait hésitant. Il commençait à connaître Caroline et savait qu'au premier signe trahissant un soupçon elle s'emporterait et voudrait rompre ; il se connaissait lui-môme et savait aussi qu'il ne garderait ni son • sàng-froid, ni sa raison, qu'il perdrait pejjt-Ôtre toute mesure, et qu'alors des paroles seraient lancées qui feraient un mal irréparable et créeraient une situation plus difficile et plus fausse encore que celle qu'ils traversaient en ce moment. Et puis le temps n'était plus où, habile et fier, il allait bravement et sûrement au devant du danger; maintenant, rendu lâche par la grandeur même de son amour, il avait toutes les timidités d'un amant de vingt ans, et à cette seule pensée : « Si j'allais la fâcher, si j'allais la perdre, » il se sentait sans force, sans volonté, sans espoir. Ah! s'il eût pu seulement dire : « Entre Chaisemartin et moi, choisis, » cela lui eût donné courage; mais % Chaisemartin s'était-il jamais prononcé, et lui-môme Jacques, sans le consentement exprès de sa mère, pouvait-il se prononcer formellement? Des espérances, des promesses, des serments, c'était là seulement ce qu'il pouvait opposer à son rival.
Il fallait donc lutter, et lutter furtivement contre un homme riche, expérimenté, maître de son esprit et de son cœur, quand on était soi-même pauvre, sans expérience, sans confiance, aveuglé par l'a^pur et la jalousie.
Il fallait attendre sans même savoir jusqu'où, et pendant ce temps, Caroline, atteinte déjà peut-être en son honnêteté juvénile, était libre de froidement raisonner et d'envisager l'avenir en ne le regardant qu'à travers les tristesses du présent; elle pouvait, sous cette trompeuse influence, comparer les deux rivaux, les juger eux et leur fortune, et, en se laissant refroidir par leslaideurs de la misère et les trop justes craintes de l'incertain, se laisser corrompre par les séductions de la richesse et les trop attrayantes illusions de la sécurité.
Cependant, comme si ce n'eût point été assez de ces réunions qui, en resserrant l'intimité d'Arthur et d'Étoile, effrayaient Jacques si justement, il se présenta bientôt un incident qui la rendit encore plus vive et plus complète, et qui chaque jour amena Chaisemartin rue de Buffault.
Dans un moment de caprice et d'humeur, Caroline quitta son magasin et resta chez elle à travailler : tout le monde voulut lui tenir compagnie, et chaque soir vit réunis Emile, Caroline, Jacques, le Critique quelquefois, Chaisemartin toujours. .
Pour Jacques, chacune de ces soirées fut un cruel supplice : pour lui, elles s'écoulaient avec une mortelle pesanteur, tantôt coupées par des silences significatifs, tantôt traversées et envenimées par les plaisanteries de Chaisemartin ou par quelque épigramme du Critique, qui tous deux, par instinct, l'avaient choisi comme une cible où décocher leurs malices.
Caroline, généreusement, essaya d'abord de le défendre, de se mettre entre lui et ses persécuteurs; mais Chaisemartin était si drôle, le Critique touchait si juste dans ses observations, qu'il fallait rire et passer dé leur côté.
Alors commença dans le cœur de la jeune fille un désenchantement plus cruel que celui de l'amour, et qui, d'ailleurs, lorsqu'il aurait atteint cette dernière limite, devait emporter l'amour £ec lui.
Jusque-là, d'une bonne foi robuste, d'une confiance entière, elle avait cru au génie de Jacques; elle n'avait mis, au point de vue de l'intelligence, aucun homme, aucun nom, si célèbre qu'il fût, en comparaison avec son amant; elle pensait, elle disait sans forfanterie et sans hésitation, que le jour où il serait donné à Jacques de so produire, il étonnerait le monde; qu'il y avait en lui des trésors d'esprit et de science depuis longtemps accumulés, et que lorsque tout cela déborderait, les plus matois ouvriraient les yeux et 'les plus fiers baisseraient pavillon. L'inaction de Jacques, qu'elle attribuait à la fatalité des circonstances, ne l'avait nullement ébranlée.
Mais lorsqu'elle le vit chaque soir en butte aux railleries d'un homme qui était célèbre, et dont lui-même il lui avait appris à connaître le nom et à respecter l'autorité, le doute commença à se glisser dans son esprit, et elle se demanda si elle ne s'était point trompée, si elle n'avait pas pris un écolier pour un maître, le bavardage pour l'éloquence, la facilité pour le talent, un enfant pour un homme.
Elle chercha au milieu de ses incertitudes à s'appuyer sur son frère, dans lequel elle avait toujours trouvé le plus fanatique admirateur de Jacques; mais Emile, lui aussi. avnH subi la même mauvaise influence, et quoique moins troublé, parce qu'il réfléchissait moins, il se sentait assez disposé à faire des restrictions et des réserves, auxquelles il n'eût point songé quinze jours auparavant.
Ne recevant aucun aide, aucune lumière de ce côté, elle retomba lourdement sur elle-même, se demandant avec anxiété comment elle déroberait le mot de l'énigme.
Elle était d'autant plus embarrassée qu'en cette matière elle n'osait s'en rapporter à son sentiment personnel, trèsnet et très-franc, qui l'eût guidée à coup sûr. A n'écouter que son instinct, il lui semblait que Jacques était supérieur à Arthur et quelquefois au^ritique lui-même; elle
loi trouvait tout ce qui manquait chez eux, et tout- ce qu'elle aimait, la générosité, l'élévation, la poésie; mais elle était si bien habituée à entendre le Critique parler des vraies règles de Fart, des lois de la raison, des secrets de la science, qu'elle se croyait naïvement incapable de rien décider à cause de son ignorance, et qu'elle s'accoutumait à regarder la littérature comme une chose exceptionnelle, compliquée, extraordinaire, comme l'algèbre, le sanscrit ou la philosophie. Or, il n'y avait pas à dire, un docteur en cette science avait tâté le pouls à l'esprit de Jacques, et il l'avait condamné. Ainsi Jacques n'était ni un génie, ni un aigle, il était tout simplement un des plus humbles et des plus mesquins parmi les deux ou trois mille petits jeunes gens qui, sur le pavé de Paris, traînent la savate littéraire.
Elle souffrit beaucoup dans sa vanité, mais cependant elle ne cessa point pour cela d'aimer Jacques. Certes, elle eût préféré être fière de lui; mais en pensant qu'il n'était qu'un déshérité, elle se sentit prise à son égard d'une tendresse maternelle, et elle se dit : « Ne laissons point paraître, la lumière qui s'est faite en moi, et entretenons-le dans son illusion, dans sa vanité littéraire. *
Mais la réflexion , en lui présentant les choses sous un autre aspect, venait corrompre cette joie. En réalité c'était non-seulement le grand avenir qui se fermait devant eux, la belle carrière du succès, de la gloire et de la fortune; mais c'était le petit avenir, le pain du ménage, la sécurité, l'honnêteté. Si Jacques n'était qu'un mauvais littérateur, incapable cependant de faire autre chose que de la littérature, comme cela se voit trop souvent, que deviendrait-elle? que deviendraient-ils tous deux?
Un soir que son frère et Jacques étaient à dîner dans le quartier Latin, et que le Critique était retenu chez lui par un accès de goutte, Chaisemartin, en arrivant à l'heure ordinaire, la trouva seule, plongée plus que jamais dans ses tristes réflexions.
Après les premières réflexions et les informations prises sur l'heure probable à laquelle rentreraient les deux amis Emile et Jacques, Chaisemartin regarda Caroline assez longtemps, et d'une voix presque rude :
— Vous êtes bien pâle aujourd'hui; vous aurez encore travaillé trop tard la nuit dernière.
— Malheureusement non, répondit-elle, je n'ai pas assez de travail pour cela, et s'il ne m'en vient pas ces jours-ci, je ne sais trop comment nous ferons.
Il se leva et se promena dans la chambres comme un homme de mauvaise humeur.
— Il est inconcevable, s'écria-t-il en frappant du pied, qu'avec deux hommes jeunes et forts auprès de vous, vous en soyez réduite à des extrémités pareilles.
Il fit le tour de la chambre, s'arrêta devant Caroline pendant quelques minutes, la regarda travailler sans rie^ dire, puis reprenant l'entretien du ton de quelqu'un qui veut échappera son embarras à force de brusquerie :
— Si là position d'un homme de mon âge envers une jeune fille... une jeune femme... — je ne sais comment vous appeler, - n'était pas parfaitement ridicule, je pourrais, lorsque j'accroche quelques sous h un usurier ou à mon père, ce qui m'est tout un, les partager amicalement avec vous et Emile. Mais que diable, je n'ai le droit de rien offrir à la fiancée de M. Jacques, moi, et il aurait, lui, parfaitement le droit de vous faire une scène, et à. moi de me faire la mine. Mais laissons ce sujet désagréable.
Caroline répondit qu'elle le remerciait, mais qu'il se méprenait assurément sur le caractère de Jacques. Il n'é: tait pas assez mal élevé pour refuser un service si obligeamment offert. :•
Quand elle eut fini, il s'assit tout d'un coup, et la regardant fixement:
— Ce que c'est que les situations fausses; si Jacques acceptait un service de moi à vous, je le mépriserais
et vous ne l'estimeriez guère. Personne autre que luiou votre frère n'a le droit en ce moment de venir à votre aide. Comme ils n'ont l'air de se presser ni l'un ni l'autre, vous pourriez bien mourir de faim à côté d'amis dévoués, qui ne demanderaient qu'à vous être utiles. Mais il y a les convenances, - il se mit à rire, — belles convenances, avouez-le, carenfin, supposez, qu'au lieu d'être amoureux comme je le suis d'une autre femme, je sois amoureux de vous, que je vous fasse une déclaration, que je me jette à vos genoux ; voyons, auriez-vous le droit de vous fâcher T Êtés-vous une femme mariée? êtes- vous madame Jacques? Ah ! alors je me trouve en présence de quelque chose de réel, il y a le code, la société, le devoir. — Êles-vous sa maîtresse? Très-bien; il y a la passion qui vous garde mieux que tous les magistrats et tous les gendarmes du monde : dans les deux cas, vous n'avez qu'à me mettre à la porte et moi je n'ai qu'à prendre mon chapeau et à descendre vos sept étages. Mais vous n'êtes ni amante, ni épouse; vous êtes quelque chose de fabuleux, de fantastique, d'insensé; vous êtes une fiancée... Comprenez-vous ce qu'il y a d'équivoque, et en même temps de séduisant pour certains hommes, dans votre position. Tenez, je suis peut-être un personnage fort matériel, mais je ne comprends pas que ce Jacques, qui vit depuis si longtemps auprès de vous, ne vous ait pas épousée, ou que, dans un moment de transport et d'égarement, il n'ait pas fait de vous sa maîtresse.
Toute rouge de honte et de colère, elle se leva avec un geste de dégoût.
— Oh ! le mot n'est pas beau, je le sais, j'en conviens... Mais, que voulez- vous, je ne suis pas un poète, moi ; je ne sais pas mettre de belles étiquettes aux vilaines choses ; et si je vivais maritalement avec une femme, quand ce serait Jeanne d'Arc en personne, je ne l'appellerais pas une fiancée...
Caroline garda le silence et ne leva point les yeux; visiblement elle était blessée : il comprit qu'il était allé trop loin.
— Hé mon Dieu! ce n'est pas vous que j'accuse; je sais que vous êtes pure et blanche comme le lis ; ce n'est ni Jacques ni votre frère, ils n'ont péché que par excès de naïveté. Quand vous aurez un peu vécu, vous saurez qu'il n'y a que les honnêtes gens pour se fourrer héroïquement dans des bourbiers, et y rester le plus vertueusement du monde : ils ont des motifs, des explications, des raisons à eux qui feraient rire un diable, et qui font damner un homme de sens. Jacques vous respecte; il sait que s'il vous avait proposé d'être sa maîtresse il aurait pu y avoir rupture entre vous; alors comme il vous aime et que s'il ne vous épouse pas c'est parce qu'il est sans un sou, ne pouvant pas vous avoir et ne voulant pas vous perdre, il a inventé ce que j'appelle « le truc fiancée; * c'est une hypothèque qu'il a mise sur vous. Ce garçon qui n'est pas bête se dit en lui-même : De deux choses l'une, ou il m'arrivcra de l'argent et je l'épouserai, ou par la force des choses et compromise aux yeux du monde par une vie en commun, ennuyée d'avoir tous les déboires qu'aurait une vraie maîtresse, à quelque dimanche soir elle jettera son bonnet par-dessus les moulins et voudra connaître les avantages et les plaisirs de sa situation. Au fond, vous comprenez bien que tout ça m'est parfaitement égal; ce ne sont pas mes affaires; vous allez me détester pour ma franchise, et vous redirez tout à Jacques qui me détestera encore bien plus; mais, en vérité, je ne veux pas voir une belle fille comme vous, — car vous êtes belle, — gâter et perdre sa vie à plaisir. Retenez bien ceci : vous êtes une épouse peu probable, et vous n'êtes qu'une maîtresse en expectative. M. Jacques est comme le hibou qui avait coupé les pattes aux souris; il vous élève et vous engraisse ; je n'aime pas ça.
Foudroyée par ce langage cruel, dans lequel il y avait tant de vrai, et où ce qu'il y avait de faux et de perfide disparaissait sous le tranchant de la forme, Caroline fondit en larmes:
— Oh ! de grâce, monsieur, lui dit-elle, ne parlez plus, taisez-vous.
lise tuten effet pendant quelques secondes, puis quand il vit que le plusfortde la douleur était passé, il recommença:
— Que voulez-vous, je suis un libertin, moi, Jacques n'aura pas manqué de vous le dire ; je n'ai ni velours, ni fleurs, ni charme dans les paroles. Ha mère m'a été marâtre; au collège, j'ai vécu avec d'assez mauvais gredins qui me battaient quand ils étaient les plus forts, et qui léchaient mes bottes quand ils étaient les plus faibles; pour m'attendrir le cœur, on m'a, plus tard, mis dans Je commerce; c'était un moyen, mais il n'était pas bon; je me suis ennuyé, et, quoiqu'on ne me laissât guère d'argent, me sachant riche, j'ai fait des sottises. Comme dans la haute société on n'a pas encore tout à fait pris l'habitude de boire du punch, de fumer des cigares et de dire des ordures, j'ai fréquenté des cabotins qui, en province, représentent tous les beaux arts,et j'ai soupiré pour des cabotines. Les uns m'ont exploité et ennuyé, les autres m'ont grugé et fatigué ; tous se sont moqués de moi. Je vous avoue que cela ne m'a pas prédisposé à une poésie folle. De désespoir, je m'étais rabattu sur les plaisirs delà table, comme on dit. Mais en cela, comme dans lé reste, j'ai abusé, je me suis détruit l'estomac, ce qui fait que je suis très-sobre. Il me reste donc beaucoup de dettes, seize heures â dépenser par jour, l'horreur du travail, une certaine estime pour l'eau-de-vic, et le sentiment que ce que je fais et ce que je dis est plat, vilain, ignoble, indigne de moi et des autres.
— Vous vous calomniez, monsieur Arthur; vous êtes bon, généreux : je vous ai vu pleurer au théâtre; je vous
ai vu faire l'aumône ; je vous ai vu indigné contre l'injustice.
— Oui, c'est possible, je ne dis pas non; j'ai des jours où je suis moins méchant, moins aigri, ou plutôt, ajoutat— il en riant, — moins gris. C'est quand je me suis levé le matin avec cette idée aussi stupide que fixe, que je pourrais refaire ma vie, avoir un bon et solide établissement bourgeois, m'entourer d'honnêtes gens, regarder en face des visages qui ne seraient ni grimés ni fardés, laisser là cette ironie qui me pèse et me fatigue autant qu'elle irrite les autres, et me payer enfin les sentiments naturels dont ma jeunesse a été privée et dont je me prive moi-même en ce moment.
— Mais ne m'avez-vous pas dit que vous aimiez une personne.
— Oui,. et ce n'est pas ce qu'il y a de mieux dans mon affaire : d'abord, p irce que la personne en question est une femme mariée, et puis ensuite, parce qu'elle demeure à Lyon et que nous sommes obligés de remplacer les entrevues par huit pages d'une* prose hebdomadaire. Cet amour est donc à la fois une faute et un ennuir de plus dans ma vie. Non, ce qu'il m'aurait fallu pour me tirer de ce bourbier, — autant que dans mon désordre d'idées et de vie je peux savoir ce qu'il me faudrait, — c'aurait été, ou ce serait quelqu'un de jeune, d'intelligent, d'honnête et surtout d'indulgent, quelqu'un qui serait assez fort pour museler mes vices, assez bon pour avoir pitié, et qui avec mes débris recréerait un homme; une sœur de charité* qui n'aurait ni peur ni dégoût d'un être qui a roulé avec toutes les courtisanes de Paris. Ah 1 ça ne serait pas une petite cure, et la femme qui accomplirait en moi cette transformation pourrait se vanter d'avoir fait un fameux miracle. Mais qui diable se souciera d'une pareille tâche? On me laissera retourner h mon vomissement, et j'y crèverai comme un chien que je suis.
Il regarda Caroline : elle était pensive; il jugea que pour, ce soir-là il en avait dit assez.
— Allons, fit-il en regardant à sa montre, il est onze heures, et nos amis n'ont pas l'air de se presser de rentrer. Comme vous n'êtes pas ma fiancée, je ne veux pas rester trop tard avec vous, ça serait parfaitement innocent» mais ça aurait l'air décolleté.
Caroline se leva, balbutia quelques paroles confuses et, marchant comme une personne qui rêve, le reconduisit la bougie à la main.
A la porte du corridor, il lui prit la main gauche et lui dit d'un ton paterne :
— Oubliez, je vous prie, toutes les sottises que je viens tie débiter; il n'y a pas, dans tout cela, un grain de bon sens. Jacques est un honnête garçon qui tiendra sa promesse, je n'en doute pas. Je n'ai voulu vous faire peur flue pour que vous le talonniez un peu, afin d'abréger une situation qui devient vraiment intolérable. — Ah! ah! vous me trouvez bien prude, — fit-il en rencontrant le regard surpris qu'elle attachait sur lui, — il vous semble, n'est-ce pas, qu'un libertin comme moi n'a guère le droit de chapitrer une honnête fille comme vous, une créature seraphique comme M. Jacques; mais ce dont vous ne vous doutez pas, ma chère enfant, c'est que ma chasteté me vient de mon libertinage; c'est que nous sommes friands de pudeur comme le gourmet l'est d'une viande simplement apprêtée; c'est qu'on nous a servi le plaisir sous tant de formes ignobles ou hypocrites, que nous en avons la nausée. Je suis bien délabré, bien entamé au moral et au physique, £t cependant, si j'avais une sœur, je voudrais qu'elle vécût enveloppée jusqu'à son mariage dans sa robe de première communion, parce qu'alors je serais sûr qu'il n'y aurait pas une tache sur sa robe de noce : nous avons le flair de ces choses-là, nous autres, tandis que les honnêtes gens qui vivent dans les man-
sardes, au milieu des chats, des chiens, des puces, fenêtres et portés fermées, ne devinent rien» ne sentent rien avec leurs nez vertueux.
Et sur cette bbutade, il descendit rapidement l'escalier.
Les jours qui suivirent cet entrelien furent cruels pour Caroline; elle ne comprenait plus rien de ce qui se passait en elle; il y avait des jours où elle méprisait Jacques, et où elle se surprenait à plaindre Arthur, à partager ses souffrances, à se dire que ce serait une noble tâche que de le régénérer; puis elle écartait cette pensée avec horreur, elle rougissait d'avoir été infidèle, même en pensée, à son amour, et elle accablait de ses caresses Jacques, plus inquiet que touché, et qui se demandait anxieusement d'où pouvait venir cette mobilité d'humeur.
Ce désordre moral, ces agitations intérieures réagissaient sur sa santé; souvent elle se plaignait de n'avoir pas dormi; elle mangeait à peine; elle avait un malaise général, des lassitudes, des frissons irréguliers, une grande sensibilité au froid; elle fut deux jours sans sortir, accusant une effroyable courbature, des maux de têle extrêmement violents ; enfin, un soir qu'elle était allée travailler dans un magasin qui l'employait ordinairement à domicile, Jacques, en venant la chercher, la trouva assise à moitié évanouie sur un banc du boulevard : ses dents claquaient ; elle se plaignait de douleurs terribles dans la poitrine et dans la tête ; elle avait mal au cœur et ses jambes ne pouvaient plus la porter. Il eut toutes les peines du monde .à la ramener rue de Buffault, et elle se mil au Ut immédiatement.
Pour lui, il courut trouver Foulognc, qui était au café du Coq-Gaulois, en train de jouer à l'écarté plusieurs consommations successivement accumulées sur sa tête.
— Qu'est-ce que tu veuxtf demanda-t-il en voyant Jacques.
— A vous de donner.
1 ■ il IMMWtoiÉfcfc^ih
— Viens tout de suite, j'ai à te parler.
— À l'instant. — J'en demande; vous refusez; trèfrbien ! Je joue atout.
— Mais je ne puis attendre, Emile?
— Rien qu'une seconde. — Tous jouez ; je marque le roi. Àh ! sacrebleù, vous avez la dame.
— Tu ne veux pas venir?
— Je n'ai plus qu'un point, tu vas voir. — J'en demande. Vous refusez encore, c'est parfait. Atout, atout, atout ; je fais la vote : un point de plus qu'il ne me faut. Vous endossez la consommation, mon cher.
— Est-ce que vous ne me donnez pas ma revanche? demanda le joueur épouvanté de se trouver à la tête de douze demi-tasses et quinze canettes.
— Ah ! par exemple, non, s'écria Jacques.
— Mais, enfin, qu'est-ce qu'il y a donc? demanda Emile indécis.
— Caroline est malade, très-malade; viens avec moi chercher un médecin. *
— Animal, val il fallait me le dij£ tout de suite. Que le diable emporte les cartel
Ils sortirent en courant. On leur indiqua un médecin rue Lamartine; ils eurent.la. chance de le rencontrer chez lui et le ramenèrent avec eux.
Il considéra longtemps et attentivement la malade et lui dit doucement :
— Ce n'est rien, mademoiselle, avec un peu de repos et quelques tasses de tilleul, vous en serez quitte d$ns trois ou quatre jours.
Mais aux deux jeunes gens qui le reconduisirent jusqu'à la porte :
— Messieurs, prenez vos précautions, ceci est trèsgrave. Mademoiselle est?.-..
— Ma sœur, dit Emile.
— Eh bien, monsieur, je reviendrai demain matin, à
sept heures, voir comment elle aura passé la nuit. Veillez auprès d'elle; je crains qu'elle n'ait une fièvre typhoïde.