LES AFFRES DE LA SEPARATION
C'était bien la fièvre typhoïde. Elle ne fut pas violente, mais elle fut très-longue, et à. deux ou trois reprises la convalescence s'interrompit, le mal sembla prêt à renaître.
Pendant les vingt premiers Jours, Emile et Jacques veillèrent alternativement et veillèrent seuls auprès de la malade ; personne n'entra dans sa chambre.
Mais lorsque le plus grand danger fut passé, lorsque le délire eut cessé et que la malade sortant de son assoupissement, commença à répondre plus longuement et plus promptement aux questions qui lui étaient adressées, Chaisemartin, qui était venu tous les jours pour savoir de ses nouvelles, fut introduit auprès d'elle. Il y resta une heure, revint le lendemain dans la soirée, puis il amena le Critique, et à mesure que reparut la santé, les séances autour du lit se prolongèrent.
Pendant cette maladie, et surtout pendant cette 'convalescence, deux faits se produisirent qui affligèrent Jacques profondément.
D'abord, ce qui arrive très-souvent dans ces sortes de ma ladies arriva pour Caroline : son caractère parut complètement modifié et pour ainsi dire transposé.. Ce qu'elle aimait avant, elle le prit en grippe, ce qui lui déplaisait lui parut charmant : elle fut affectueuse mais froide avec Jacques, pleine d'expansion avec Chaisemartin, de câlineries avec le Critique.
Le second fait fut la triste nécessité où l'on se trouvade recourir à la bourse de Chaisemartin.
— Vraiment, dit-Émile à Jacques, un jour qu'ils étaient ,à boutd'expédients, je trouve que tu portes trop loin la
délicatesse : Arthur est un noble cœur, ce n'est pas nous abaisser que puise/ à sa bourse. Nous avons de l'avenir, que diable ! et ce ne sera pas de l'argent de perdu.
Jacques avait toujours fièrement repoussé ce moyen qu'Emile, plusieurs fois déjà, avait mis en avant ; il voulut encore résister.
— Mon cher, répondit Foulogne, si tu n'oses pas l'adresser à lui, je m'y adresserai moi, quoiqu'il soit plus (on ami que le mien et en outre ton camarade; mais il s'agit de Caroline.
— C'est bien, dit Jacques, je lui parlerai ce soir.
Et la rage dans le cœur, la honte au front, Jacques alla implorer la générosité de Chaisemartin; celui-ci ne se fit pas prier, et sans que rien en lui trahit la raillerie ou la protection, il offrit plus qu'on ne lui demandait.
Ainsi l'obligation morale s'ajouta à la dette pécuniaire: on ne lui dut pas seulement telle ou telle somme, on lui dut la vie d'une chère et inestimable créature ; il passa ainsi à la fois à l'état de créancier et au grade de bienfaiteur.
Lorsque le mieux prenant définitivement le dessus et s'affermissant chaque jour, il fut question de lever la malade et de la faire sortir, il se trouva qu'elle était grandie et maigrie, et que ses robes ne lui allaient plus.
Le lendemain de cette découverte on apporta de la part de Chaisemartin une pièce de soie marron très-simple d'aspect, mais cependant très-riche.
— Permet ez-moi, luidil-il le soir lorsqu'elle voulut refuser ce cadeau, de vous offrir la robe avec laquelle vous ferez votre première sortie et recommencerez une existence qui, je l'espère, sera complètement nouvelle.
On était alors au mois d'octobre, et le temps était doux : cette heureuse circonstance avait hâté le rétablissement de Caroline, et la voyant assez forte, le médecin lui avait
conseillé quelques promenades en voilure au bois de Vince n nés et au bois de Boulogne. Ah ! comme Jacques eût voulu les faire avec elle seule ces promenades, la tenir doucement appuyée dans ses bras, la tête sur son épaule? Quelle récompense pour ses fatigues! quelle espérance pour ses désirs ! Mais le pauvre garçon était dans un dénûment tel, que ce bonheur lui était cruellement interdit. Elle eût voulut prendre Un omnibus qu'il n'eût pas môme pu satisfaire cette fantaisie ; la bourse seule de Chaisemartin lui était ouverte.
Un dimanche Emile était sorti. On sonne, Jacques va ouvrir : c'était Chaisemartin.
— Caroline est-elle ici ?
11 ne d isait plus mademoiselle,
— Oui.
— Nous venons la chercher: le Critique m'attend en bas dans la voiture. ' +
Il va au fond du couloir et, sans atteridre la réponse de Jacques, il frappe à la porte de Caroline.
— Qui est là?
— C'est moi, Chaisemartin, n'ayez pas peur : nous venons vous prendre pour essayer vos forces et étrenner votre robe.
Elle fut promptement habillée quoique bien faible encore ; mais la perspective d'aller au Bois, et d'y aller en voiture, l'avait excitée.
Elle descendit appuyée sur le bras d'Arthur.
Jacques, auquel on n'avait rien dit, les suivait silencieusement et d'instinct.
Lorsqu'ils furent arrivés en bas, Caroline monta la première, et Arthur se retournant vers Jacques :
— Sacrebleu! mon pauvre garçon, comme c'est contrariant, nous n'avons que trois places. A tantôt.
— A tantôt, Jacques, dit Caroline d'une voix gaie, en lui faisant signe de la main.
— Allons, continua le Critique, ne perdons pas le temps en vains discours, et levons les glaces, crainte des courants d'air.
— Cocher, au pavillon de Madrid , dans le bois de Boulogne.
Jacques resta immobile, il ne pouvait croire que ce qui se passait devant ses yeux fût une chose réelle : l'écroulement se faisait complet, intense, affreux, sans que rien l'eût annoncé, présagé. C'était fini, ils étaient partis ensemble, lui persifleur, elle souriante. On le comptait pour rien, lui Jacques, qui depuis deux ans lui avait donné sa vie, lui qui l'avait si tendrement soignée, lui qui l'adorait si ardemment : on ne savait s'il était absent ou présent; on le laissait là, sûr de le retrouver au retour. Il n'avait plus à choisir qu'entre une colère qui pouvait lui faire tout perdre, et une complaisance honteuse qui probablement ne lui ferait rien gagner.
Découragé, abruti, ne sachant plus ce qu'il faisait, il remonta l'escalier, et rentra dans l'appartement.
Mais lorsque, dans la chambre de Caroline, il vit les divers objets de sa toilette épars çà et là sur les chaises, il en reçut exactement la même impression que s'il fût entré dans la chambre d'une morte, — d'elle, sa bien-aimée, morte à jamais...
— Ohl oui, se dit-il, je ne me trompe pas, elle est morte, pour moi du moins ; —et il prenait dans ses mains et il embrassait avec transport les vêtements dont elle venait de se dépouiller. — Pauvre chère robe, elle t'a quittée aussi, toi qu'elle portait si gaiement dans nos promenades, toi que la première fois elle fut si heureuse de mettre; elle vint à moi ce jour-là, me consulta, me dit : t Mon Jacques, ai-jebien choisi? Suis-je à ton goûtî Est-ce gentil? » Elle t'a rejetée avec dédain, elle a revêtu son insolente robe de soie, et avec elle une nouvelle âme impitoyablement froide.
Il s'assit sur le lit et, les larmes aux yeux, il contempla la place où si longtemps il avait anxieusement regardé, pendant lés cruelles veilles de la nuit, cette tête chérie, pâle alors, livide, décolorée.
— Si elle était morte là, dit-il, de sa cruelle maladie, je ne serais pas plus malheureux que maintenant; je la pleurerais avec reconnaissance, avec l'espoir delà retrouver ailleurs, tandis* que je la pleure avec honte, avec rage, sans môme espérer la retrouver ict-bas. Et tout cela est arrivé d'Un coup, en une minute, cela n'était pas il y a une heure. Elle était là, parlant de son ton de voix habituel, me regardant de son même regard, m'appelant son Jacques, et il est venu, il est entré par là. Il regarda le parquet comme si les pas de son rival y eussent laissé des traces. — Elle l'a suivi ; oui, oui, je ne suis pas fou, ils sont sortis tous les deux.
Il alla à la porte restée ouverte, regarda dans l'escalier et écouta quelques secondes.
— Partie! partie! s'écria-t-il en éclatant en sanglots; ils sont partis !
Alors il se mit à marcher dans la chambre, croyant toujours la trouver dans la pièce où il n'était pas, toujours foudroyé de ne la point rencontrer, jusqu'à ce que, hébété, endolori, n'y voyant plus, n'en pouvant plus* il se jeta comme une masse sur le tapis de la chambre de Caroline.
Mais cette masse avait conscience; sans trop se préciser son malheur, elle se savait atrocement malheureuse; l'esprit qui se sentait submergé par l'immensité de la douleur, se débattait par instinct de conservation, et bientôt ce corps gisant à terre redevint un homme : Jacques essuya ses larmes, fit effort pour réfléchir, se leva, équilibra ses jambes, affermit son âme.
— Puisqu'elle est morte, dit-il, je mourrai aussi; mais auparavant, sans être vu d'elle, je veux la revoir. Je vais aller aux Champs-Elysées, dans cette confusion de voi-
tures, et au milieu de ces imbéciles qui croient participer au luxe en le voyant passer; elle ne me reconnaîtra pas : j'emporterai dans mes yeux l'empreinte de son doux visage ; quand il fera nuit, j'irai au bord de la Seine, je me placerai sur la crête du talus, je me donnerai un coup de couteau, et ce sera fini.
Il partit.
Ses yeux plongeaient avidement dans les voitures qui redescendaient vers Paris, mais dans aucune il ne vit Caroline. Il se souvint du pavillon de Madrid et se dirigea de ce côté.
II alla jusqu'à la porte Maillot et ne vit personne. Il redescendit en explorant toujours les voilures. Arrivé à Passy, il se retourna et rentra dans le bois : il avait perdu tout espoir de la rencontrer, et il marchait emporté seulement par la sauvage satisfaction de se sentir libre, d'aller d'un pas rapide, devant soi, sans s'arrêter, coupant l'air qui, en se rafraîchissant déjà, lui faisait du bien. Il était en plein sous le bois, ne faisant plus même attention aux voitures qui le croisaient ou le dépassaient, quand derrière lui il s'entendit appeler par une voix stridente et moqueuse, — celle de Ghaisemartin.
— Je vous dis que c'est lui, criait la voix; il n'y a que lui au monde pour marcher d'un air aussi tragique.
En entendant cette voix, Jacques s'était retourné et presque immédiatement il avait été rejoint par la voiture d'où elle partait.
— Cocher, arrêtez, cria Chaisemartin qui ouvrit la portière, et se penchant vers Jacques encore tout interdit» continua avec un effarement grotesque :
— Comment, c'est vous, Werther de la mansarde, René de l'écritoire? Bon Dieu, quelle minel Est-ce que vous allez vous tuer? Qu'on le fouille, il doit êlre bourré de pistolets; lâtez dans les goussets de son gilet, il y a peutêtre du poison en poudre.
Jacques était resté quelques instants immobile, regardant sans bien voir, écoutant sans bien comprendre, tout engourdi qu'il était encore dans sa poignante méditation. Mais, à ce dernier mot, un frisson de colère secoua sa torpeur; il regarda Ghaisemartin en face et franchit les quelques pas qui le séparaient de la voiture.
Et pendant ce temps, comme s'il ne s'apercevait de rien, Ghaisemartin continuait joyeusement :
— Allons, montez, jeune homme triste et lugubre ; vous en êtes venu à vos fins, qui étaient de vous empiler contre nos personnes sacrées. Vous auriez mieux fait de le dire quand nous sommes partis, vous vous seriez moins crotté.
Jacques était arrivé depuis deux ou trois secondes contre la voiture, et, pâle, livide, effrayant, il dévorait Arthur des yeux.
Il y eut un moment de silence que l'attitude de Jacques rendit terrible.
Aussi Caroline, comme si elle eût pressenti ce qui allait arriver, se pencha vers la portière en écartant Ghaisemartin et tendant la main à Jacques.
— Allons, dit-elle d'une voix douce, montez avec nous., Il la regarda et il lui sembla lire, dans ces yeux qu'il
croyait ne plus revoir, de la tendresse, de la prière et môme de l'amour. Il fit quelques pas €n arrière comme pour s'enfuir, puis, ayant encore rencontré les yeux supplianls de Caroline, il s'arrêta de nouveau.
— Eh bien! montez donc, fit a son tour le Critique, d'un ton presque affectueux.
Une minute de plus, et il allait être ridicule ou fou de fureur, il le comprit.
— Oui, se dit-il, souffrons jusqu'à la fin, et voyons si elle me laissera insulter, et jusqu'où.
Il monta, et, sans dire un seul mot, il se blottit dans un » coin, ayant en face de lui Caroline qui ne le quittait pas du regard.
Il resta ainsi en apparence insensible, mais après la crise dont il venait de traverser le paroxysme, il avait les traits bouleversés, les yeux boursouflés et rouges.
— Je vous prends à témoin qu'il a pleuré, dit Arthur, continuant ses railleries, qu'il Lui semblait impossible d'interrompre sans paraître avoir peur. Ah ! que c'est beau t Hé bien, Critique, vous le voyez, il y a encore dans notre France chérie des jeunes gens qui pleurent.... parce qu'ils ne vont pas en voiture avec les grandes personnes. Savez* vous pourquoi Jacques se mariera, s'il renonce un jour à l'état sacro-saint de fiancé, qu'il affectionne particulièrement, ce sera pour aller en voiture de chez lui à la mairie, de la mairie à l'église, et de l'église chez lui. Vingt ans de sa vie pour deux heures de voiture !
— Mon royaume pour un cheval 1 dit le Critique; c'est Shakspearien.
— Oui, le cheval de sa voiture, continu Chaisemartin.
Caroline ne put s'empêcher de sourire; elle n'avait plus le courage de sa compassion : Jacques une fois encore était sacrifié.
Jusqu'à la place de la Concorde, ce fut sur le pauvre garçon une pluie de quolibets, une grêle de drôleries. En passant en face de la Madeleine, Arthur comme subitement inspiré se frappa le front :
— N'avez -vous pas remarqué, s'écria-t-il, que Jacques devient effrayamment maigre.
— Il y a, dit le Critique, un degré de maigreur qui est scandaleux.
— Je crois que Jacques mange trop peu, ou qu'emporté par ses hautes idées, il mange mal, et digère plus mal encore, d'où cette maigreur scandaleuse, comme dit le Critique, et qui fait l'objet de ma sollicitude : c'est pourquoi je vous invite tous, à l'intention de Jacques, à un festin de première classe chez Bonnefoi. On y enseignera à
LES AMOURS DE JACQUES. Mi
èèjèànë homme l'art de se consoler d'une promenade
manquée par la nourriture et la boisson.
— Je crains, dit Caroline qui sentit tout ce qu'il y avait d'atrocement cruel dans cette invitation, qu'Emile en rentrant ne soit surpris de ne pas nous voir; et d'ailleurs pour moi-môme je suis encore bien faible.
—Prétexte frivole! dit Chaisernartin. Emile n'est jamais surpris, il ira dîner au Coq-Gaulois, sans s'inquiéter de nous. Quant à vous, Altesse, on vous mettra dans xlu coton; vous n'aurez ni trop chaud ni trop froid; on reprendra une voiture pour s'en aller, ce qui fera grand plaisir à Jacques, et comme il paraît ignorer ce que c'est qu'un dîner, il pourra au moins, une fois dans sa vie, (TOfliBer h ce sujet. Si vous avez quelque amitié pour lui, ne le privez pas de ces deux bonheurs.
Jacques souffrait horriblement, et cependant il se laissa ftûre: la rage, la fatigue, l'apathie, la pusillanimité, le prétexte qu'il se donnait de voir jusqu'où iraient les insultes (l'Arthur sans blesser Caroline, s'emparaient de lui tour à tour; mais surtout, ce qui le domina et le dompta irrésistiblement, ce fut la lâche pensée de ne pas se séparer de Caroline une seconde fois, ce fut l'horrible crainte que peut-être il ne la verrait bientôt plus.
Il savait tout ce qu'il allait endurer pendant ce dîner, et cependant il y alla, et jusqu'au bout il accepta son supplice; il ne cherchait plus d'excuse à sa lâcheté, il se savait lâche, et il n'en souffrait pas : devant son amour menacé, tout disparaissait, son caractère, sa dignité, son honneur!
Lorsque vers dix heures on rentra rue de Buffault, ilavait passé par des sensations si extrêmes, si intenses, qu'il se croyait incapable d'éprouver aucune surprise, et néanmoins il fut bien étonné, ainsi que. ses compagnons, eu voyant Foulogne leur présenter un£ longue créature Qui tenait le milieu entre l'homme et le peuplier.
Chaisernartin, qui était habituellement insolent, et qui
l'était infiniment après dîner, toisa ce roseau humain, £t dit à Emile :
— Ah ça, mon cher, où avez-vous donc péché ce nonveau commensal ?
— C'est mon cousin, le brigadier Ledanois, répondit Foulogne.
— Depuis quand le connaissez-vous !
— Depuis tantôt.
— Et comment, s'il vous plaît?
. — Je n'en sais trop rien moi-même.
Emile alors s'engagea dans de longues explications.
Gomme il rentrait une heure apçès le départ de Jacques» le concierge l'avait appelé :
— Monsieur Foulogne, il y a là, dans ma loge, un de vos parents qui vous attend.
Emile regarda le parent, le parent regarda Emile, ils ne s'étaientjamais vus, ils ne se ressemblaient pas, ils ne se connaissaient pas. Le parent était très-long et revêtu d'une souquenille verte qu'il appelait un twine, et qui, quoique longue, paraissait courte à cause de l'infinité des jambes ; il avait une espèce de sombrero gris que les ans et les voyages avaient déformé; mais ce qui frappa le plus Emile, ce furent d'ignobles savates éculées et vertes comme le twine, dans lesquelles nageaient les pieds de son cousin.
— D'où venez-vous donc? s'écria-t-il.
— De Rome, mon cousin.
Instinctivement Emile regarda les savates.
— Ah ! dit doucement le brigadier, en coulant modestement ses yeux jusqu'à l'extrémité de son individu, c'est une longue histoire.
— Allons, montons chez moi et asseyons-nous. Comme, vers six heures, le nouveau parent, qui parlait
depuis trois heures» n'en était qu'à établir sa filiation avec les Foulogne par les femmes...
. — Votre histoire m'intéresse, interrompit Emile, mais
il y â longtemps que vous parlez,*vous devez avoir soif, venez dîner.
— Est-ce loin? demanda le brigadier en regardant ses savates.
' Emile comprit.
— Je vous offrirais volontiers des souliers, dit-il, mais en été je n'en ai d'habitude qu'une paire.
— Cependant...
— Soyez sans crainte, c'est tout près d'ici, dans un établissement où mes opinions et mon caractère m'ont acquis quelque estime; je dirai que vous éles blessé.
Lorsque Emile eut raconté cette histoire assez singulière, Chaisemarlin, cessant de rire et devenant assez brusque :
— J'espère, .dit-il» que vous n'allez pas prendre ce lézard là en pension : il me paraît un animal à sang froid, mais il y a assez d'hommes ici ; si on y introduit un brigadier, ce sera une caserne, ou tout au moins un poste.
— Soyez tranquille, demain il partira; seulement pour ce soir on va lui faire un lit par terre, il doit être fatigué..
— Je crois bien, dit le Critique, s'il est venu à pied de Rome.
— C'est dans cet itinéraire mémorable, ajouta Arthur, que ses bottes, par un phénomène connu en physique sous le nom d'usure, se sont transformées en savates.
Et ils s'en allèrent en riant.
— Caroline, j'ai à te parler, dit Jacques au moment où elle entrait dans sa chambre.
— Est-ce que tu vas me faire une scène, ami? Dépêchetoi alors, j'ai bien sommeil.
— Je n'ai pas de scène h te faire ; je veux seulement te % poser deux questions : Quel jour veux-lu que je m'en
aille? El à quand ta noce avec Chaisemartin?
Elle lui répondit d'un ton très-doux, mais très-ferme, en regardant la pointe de ses pieds ;
— Je te croyais assez puni de ta sotte jalousie par les railleries de ces messieurs; il paraît que je me suis trompée. Eh bien,, mon cher, je suis malade, je suis faible, je ne puis pas vivre au milieu des bouderies et des violentés; si tu n'es pas disposé à changer, dis-le-moi, je préviendrai Emile, je le prierai de faire respecter sa sœur. A force de douter de mon amour, tu finis par m'en faire douter moi-même. Je t'épouserai parce que tu as ma parole et que je suis une femme d'honneur, mais prends garde que je ne fasse par devoir ce que j'aurais fait par passion.
Elle parlait ainsi tenant la porte entre-bâillée d'une main et de l'autre se soutenant au châssis ; mais alors elle se redressa, et fixant sur Jacques des yeux sévères depuis la première fois qu'ils se connaissaient :
— Tu es bien mal avisé de toucher, fût-ce du bout du doigt, à notre situation réciproque; tu nous as mis dans une impasse, tu as fait de moi une créature sans nom, sam avenir, une espèce de fille que tu décores d'un nom pompeux; tu dis toujours que tu veux m'épouser, que tù crains de me perdre; hé bien, fais comme moi, travaille. Le jour, — je ne dis pas où tu gagneras de l'argent, — mais le jour où tu m'apporteras la preuve que tu as un état, quelque chose de fixe, de solide, de sérieux, ce jôurlà je mettrai avec joie ma main dans la tienne, parce que je ne serai plus cette fiancée dont le monde ricane, mais ta femme légitime que tu*pourras faire respecter.
En disant cela, elle fit un pas en arrière, et sans un mot, sans un geste d'adieu, avant que Jacques, abasourdi, eût trouvé une parole, elle poussa la porte, et, rapide* ment, elje tourna la clef dans la serrure.