‹ Les amours de JacquesChapitre 13 sur 26 · LES PAROLES DU SPHINX · texte numérisé non relu

LES PAROLES DU SPHINX

La nuit fut, pour Jacques, terrible à passer.

Ainsi, Caroline l'avait laissé insulter sans le défendre, elle l'avait vu souffrir sans le consoler, et même, au lieu de se disculper, au lieu d'avouer sa faule, elle l'avait encore aggravée, et la dernière pierre, la plus lourde, la plus écrasante, c'était elle qui, comme coup de grâce, l'avait lancée. •

Ainsi, elle ne l'aimait plus ; c'était bien fini ; et déjà, sans doute, elle aimait Arthur; car, sans ce nouvel amour, est-ce qu'elle eût pu se montrer si dure et si impitoyable, elle d'ordinaire si tendre et si généreuse?

Ainsi, il avait brisé les espérances de sa mère, abandonné sa famille, compromis son avenir; il s'était jeté dans une vie d'aventures et de honteux expédients, il avait abaissé son caractère, fait de sa dignité litière à sa passion ; lui autrefois si fièrement chatouilleux, il avait supporté les railleries du Critique et de Chaisemartin, et s'humiliant avec une gaieté forcée devant eux, il avait chaque soir étouffé de honte devant lui-même, — pour se voir maintenant délaissé, trahi, bafoué.

Ahl pendant qu'il en était temps encore, avant que l'habitude de la lâcheté volontaire ne l'eût rendu lâche tout à fait, il fallait s'arracher à cette vie de souffrance et de tromperie, il fallait rompre, il fallait fuir. •

Et dans son étroite chambre, agitant ces pensées, il marchait fiévreusement : ce retour sur ce qu'il avait enduré l'indignait contre Caroline, et l'indignait encore plus contre lui-même.

Oui, oui, il fallait rompre, il voulait rompre. Longtemps il se répéta ces paroles, comme pour s'habituer un peu à la terrible idée qu'elles exprimaient; puis, après bien des hésitations, bien des larmes, bien des colères, se croyant solidement affermi dans sa résolution, il voulut tout de suite prévenir Caroline, et il se mit à sa table pour lui écrire.

Toutes ses humiliations, tous ses sacrifices, il les rappela avec une douloureuse complaisance; mais, en évoquant ainsi le passé dans ce qu'il avait de poignant, il l'évoquait aussi dans ce qu'il avait d'enchanteur : joies et souffrances se présentaient en même temps et luttaient ensemble. Contre les irrésistibles frissonnements des heureux souvenirs, que pouvaient les blessures cicatrisées des tristes heures? Alors, les larmes lui montaient aux yeux; il s'arrêtait le cœur gonflé, il revivait dans les jours écoulés; elle était souriante, affectueuse, pleine de tendresse et d'amour; il la revoyait dans leurs soirées au coin du feu, dans leurs promenades à Fontenay, dans leur paradis des bois de Crillon. Où retrouverait-il jamais une femme qui eût une telle grâce et une telle beauté? Où retrouverait-il jamais des promenades qui eussent un pareil charme, une pareille poésie? Contre cette magie vertigineuse cependant, il tâchait de réagir; dans tous ses souvenirs, il s'efforçait de faire un choix partial, cherchant les mauvais, repoussant les bons; mais, plus d'une fois le courage lui manqua, les hésitations lui revinrent, bien souvent il s'interrompit; pendant de longues heures, il resta la tôte plongée entre ses mains, partagé entre la colère et l'amour, et il n'avait point encore fini sa lettre quand -les bruits de la rue lui annoncèrent que le jour allait bientôt paraître.

Mais le matin a des faiblesses et des défaillances qui lui sont propres, et il apporte avec lui de vagues tristesses, mêlées à de vivaces espérances, qui ébranlent

toujours et modifient souvent les déterminations du soir ou de la nuit. Jacques .était à bout de force, frissonnant de fièvre, anéanti de désespoir, et les choses matérielles en même temps commençaient, sans qu'il pût trop savoir pourquoi, à lui paraître plus inquiétantes, plus lugubres: l'aube qui, triste et grise, blanchissait la fenêtre, la lampe qui, épuisée d'huile, donnait une lumière jaune et fumeuse, le froid qui devenait humide et pénétrant ; ces influences sur lui s'abattirent lourdement. Il se sentit plus indécis, plus effrayé, plus malheureux encore. Il touchait au moment de l'exécution ; il allait partir, il ne la verrait plus ; tout serait fini. A la place de sa résolution, il ne trouvait plus en lui que d'étouffantes angoisses.

Pour s'exciter, il relut sa lettre. Elle ne l'affermit point ; elle l'affaiblit et l'attendrit encore plus. Elle lui sembla injuste. Il avait été aveugle ; non Caroline n'était pas, ne pouvait pas être aussi coupable. Cette lettre était stupide et lâchement cruelle. Et, avec la même ardeur qu'il avait mise à entasser les griefs, il tâcha de grouper et de lier des excuses concluantes: excuses pour ce qu'avait fait Caroline, excuses pour ce qu'il se sentait prêt à faire luimême. Elle était malade , il avait été un fou de ne pas le comprendre ; il serait maintenant au moins un maladroit de vouloir rompre. Chaisemarlin, seul, avait tout fait, fallait-il lui céder la place ? Pourquoi ne pas aller jusqu'à la fin ? Elle avait parlé d'un état, pourquoi n'en pas essayer ?JJ'était-ce pas une preuve d'amour que cette tentative? Que demander de phis que cette affectueuse prévision de l'avenir?

Ainsi lancé dans cet ordre d'idées, il en vint à trouver la conduite de Caroline presque naturelle, à l'innocenter, en rejetant sa dureté sur la maladie. Il brûla sa lettre qui, maintenant, lui faisait horreur, et ne songea plus qu'à réaliser le moyen qu'elle lui avait indiqué. Mais là, précisément, était la difficulté; que faire? Il n'était

bon qu'à être homme de lettres, il le sentait, il le voyait.

Cependant, à force de chercher dans les métiers qui touchaient le plus près à la littérature, il en vint à penser à la typographie.

Il n-'avait jamais vu l'intérieur d'une imprimerie et son excessive maladresse eût dû le détourner de concevoir un pareil dessein; mais, en ce moment, il ne raisonnait pas ; on lui avait indiqué une issue et il s'y engageait follement, sans savoir quel serait le résultat de sa témérité.

En traversant le passage du Caire, sur la devanture de presque toutes les boutiques, il avait lu le mot Imprimerie, et il en avait conclu que le quartier général de la typographie était situé là; il y alla donc tout d'abord. Avant d'entrer, il regarda par les vitres ; l'aspect des presses lithographiques, la force qui lui parut nécessaire pour mettre ces machines en mouvement, la rude physionomie des ouvriers l'effrayèrent tellement qu'il n'osa point s'y risquer.

Il alla dans la rue Saint-Denis, la traversa, et au-dessus d'une porte cintrée assez basse qui ouvrait sur une allée ou une rue, il lut ces mots : Cour des Bleus ; machinalement il entra.

C'était une agglomération de maisons, au milieu desquelles circulaient plutôt des ruelles que des rues ; ces étroites voies étaient encombrées ou de meubles hors de service ou d'ustensiles de ménage qu'on n'avait pu mettre ailleurs, ou d'objets qui frappaient les yeux de Jacques pour la première fois et qui, par leur étrangeté, leur noirceur et leur odeur d'encre lui parurent devoir relever de la typographie. Dans la maison qui avait la devanture la plus encombrée il entra, et par un escalier roide et droit comme uue échelle, il monta au premier étage. Il se trouva face à face avec un bonhomme sec, grand et râpé qui avait plutôt l'air d'un usurier que d'un imprimeur.

— Vous êtes imprimeur, monsieur? demanda Jacques.

— Certainement, répondit le grand bonhomme choqué de la question.

— Eh bien ! monsieur, je voudrais l'être aussi.

Le grand homme parut assez surpris d'une demande aussi saugrenue.

— Vous voulez acheter un brevet, dit-il ?

— Non, monsieur, je suis plus modeste, je voudrais être ouvrier.

Le grand homme eut l'air de se dire : « Qu'est-ce que ça me fait, » et iWcommenta aussitôt cet air :

— On n'est pas ouvrier sans être apprenti ; avez-vous travaillé quelque part, savez-vous quelque chose du métier î

— Non, je voulais vous demander si d'abord c'était bien difficile, et ensuite si vous pourriez réemployer parmi vos ouvriers.

— Je n'ai pas d'ouvriers et ne fais pas travailler; j'ai des rapports avec les imprimeries, mais je n'imprime pas. Quant à vous expliquer le métier, je n'ai pas le temps ; c'est trop long ; mais je vous conseille de ne pas aller dans beaucoup d'établissements vous proposer comme vous venez de le faire, vous auriez peu de chances d'être accepté.

Jacques s'en retourna, fort désappointé, rue de Buffault.

— H paraît, se disait-il en marchant, qu'on n'entre pas facilement dans la typographie. Ne pas me présenter ainsi ; comment diable veut-il queje me présente ? Je ne peux pourtant pas dire queje sais parfaitement le métier, quand je ne me doute même pas comment ça se fait.

A mesure qu'il approchait delà maison la honte le serrait à la gorge; rentrer sans résultat, sans espérance, c'était mal débuter.

11 était arrivé jusqu'à sa porte, lorsqu'en levant les yeux il remarqua qu'une des boutiques d'à côté était précisément occupée par une imprimerie.

— J'ai peut-être été chercher bien loin ce que j'avais sous la main, se dit-il.

4i8 LES AMOURS DE JACQUES.

Et sans se donner le temps de la réflexion il entra.

Une petite femme grassouillette, à l'œil vif et provoquant, marchant en développant sa poitrine, qui tremblait dans son corsage bien serré, vint au devant de lui avec un air souriant.

— Que désire monsieur? Nous faisons les morts en deux heures et les mariages aussi.

— C'est en effet pour mon mariage que je viens, pensa Jacques, mais il ne se fera pas en deux heures.

Quoique cela lui coûtât beaucoup, il renouvela exactement, dans les mêmes termes, l'aveu qu'il avait fait au grand bonhomme de la Cour des Bleus.

La petite femme l'écouta attentivement, en le regardant avec douceur et intérêt, et quand il eut fini :

— Pauvre jeune monsieur, dit-elle, je comprends, vous voudriez être compositeur?

— Je crois? répondit Jacques ; enfin, dit-il, en ouvrant un livre qui était là, et en essayant de se faire comprendre comme un Anglais perdu dans les rues de Paris ; je voudrais être de ceux qui font ça, — il montra la page, de ceux qui mettent ça sur le papier.

— Pauvre monsieur, il n'en sait pas le premier mot ; je vous emploierais avec plaisir, — continua-t-elle en lui lançant de ses petits yeux humides et noirs un regard ému, — mais nous n'avons pas de compositeurs, nous autres.

— Oh ! je ne tiens pas à être compositeur ; si vous voulez réemployer à autre chose...

— Je le voudrais, interrompit le regard de la petite femme.

— Ça m'est bien égal, continua Jacques, pourvu que je sois dans l'imprimerie.

— Vous êtes bien faible pour être pressier.

— Hais je ne tiens pas à être pressier.

— Tenez, fit-elle avec douceur, si mon mari était là, il

vous expliquerait ça plus en détail ; mais nous sommes lithographes et c'est dans la typographie que vous voulez entrer.

— Décidément, se dit Jacques en sortant, je n'ai pas de bonhelir; je ne me doutais pas ce malin qu'il y avait des imprimeurs qui n'imprimaient pas, et d'autres qui ne prenaient pas d'ouvriers; enfin, à la grâce de Dieu, j'irai demain dans ce que cette brave peûte femme appelle une typographie.

Il était si honteux que, n'osant rentrer et affronter le regard de Caroline, il se réfugia au Coq-Gaulois, où il conta tous ses chagrins à la maîtresse de la maison.

— Ecoutez-moi, lui dit-elle, et rie vous désespérez pas; vous savez bien ce libraire qui vient tous les soirs avec son associé, ce libraire qui a un si grand nez et qui est si insolent avec tout le monde et si plat avec le Critique, eh bien, il fait imprimer, il doit avoir des relations dans ce monde-là, je lui parlerai de vous.

En effet, lorsque les deux associés entrèrent, elle alla les trouver, et, quand ils furent bien disposés, elle fit signe à Jacques de venir les rejoindre.

— Vous savez qu'on ne gagne rien, lui dit le libraire, qu'on fait au moins deux ans d'apprentissage, qu'on se tient debout toute la journée, et que l'odeur du caractère rend souvent malade.

— Pour mon premier état, pensa Jacques, j'ai diablement mal choisi.

. Mais son parti était pris d'aller jusqu'au bout.

— Je le sais, dit-il, comme aurait pu le faire un vétéran de chez Didot ou 'de chez Claye.

— Eh bien, trouvez-vous ici demain à huit heures, je vous conduirai à. notre imprimerie, s'il y a un coin de libre on vous le donnera; je ne vous réponds pas que vous serez très-bien; c'est un établissement où il y a des canards, il faut marcher promptement.

Ces singuliers mots : canards, lithographie, typographie dansaient dans la tête de Jacques; mais l'épouvante que lui inspirait cette nouvelle sphère où il allait entrer était dominée par, la jpie de pouvoir dire à Caroline : .

— Je travaillerai demain.

Lorsqu'il rentra, Emile, Caroline et Chaisemartin étaient autour du feu ; il se mit à chantonner en allant et venant superbement.

— Jacques chante, dit Arthur ; hélas ! est-ce le chant du cygne?

— Non, répondit-il en souriant tristement, c'est le chant du travailleur : j'entre demain dans une imprimerie.

— Vraiment! dit Caroline en le regardant avec tendresse.

— Alors, demain sera une grande journée pour tout le monde, continua Chaisemartin, car tout le monde entre quelque part : Emile fait un voyage pour notre maison; Caroline rentre dans un magasin, d'où cependant elle reviendra le soir ; et j'espère que nous finirons par faire entrer le brigadier dans des souliers pour qu'il s'en aille... Tiens, où est-il donc passé?

— Il se repose.

— Et ses savates aussi, chanta Arthur sur l'air de Malborough... En voilà qui feraient pâlir le Juif-Errant. Mais est-ce qu'il n'a fait que ça toute la journée, votre lézard?

— Ah I pour ça, non, dit Caroline ; cette bonne soupe aux choux, c'est lui qui l'a cuisinée.

— Nous en ferons notre chef, s'écria Chaisemartin, demain je lui apporterai un bonnet de coton. Eh bien! Jacques, continua-t-il, en se tournant. vers celui-ci —voilà un gredin ou un niais, qui n'est ici que depuis hier, et il a inventé, pour se rendre utile, une chose à laquelle vous n'avez jamais songé. Ah! si vous aviez su faire la soupe aux choux, mon cher! mais trop de littérature, voilà le mal.

Les jours suivants la maison fut bien triste : tout le monde, sauf Emile, qui était en voyage, ne se retrouvait

que le soir : Jacques était à son imprimerie où il apprenait sa casse ; Caroline était à son magasin ; Chaisëmartin et le Critique étaient au café; le brigadier seul, «*pris par les pattes, » comme disait Arthur, restait toute la journée, accoudé au balcon, perdu dans des méditations sans fin. Quand on lui demandait pourquoi il ne cherchait pas à se placer, il se contentait de répondre modestement :

— Oh ! un homme en savates n'inspirerait pas de confiance.

Ces savates étaient devenues un texte de plaisanteries habituelles : c'était la seule gaieté de cette' maison désolée où fermentaient sourdement tant de passions contraires; c'était en quelque sorte le terrain neutre sur lequel chacun se donnait rendez-vous.

On s'était habitué à cet esclave vert, qui parlait doucement, qui glissait sur le parquet sans faire le moindre bruit; il obéissait au Critique, allait lui chercher tous les soirs sa demi-bouteille d'eau-de-vie cachetée, sesprençados ou ses regalias, et, comme disait Arthur, il rapportait la monnaie; il obéissait à celuï-ci devant lequel, d'ailleurs, il tremblait; il était doux et complaisant avec Jacques et d'une docilité fanatique avec Caroline.

Quand le cercle était formé le soir, toutes les chaises étant souvent occupées, il se posait sur un tabouret, et il trouvait encore moyen d'être trop long; il s'enfonçait dans l'ombre, fumait modestement les cigares qu'on lui donnait pour sa commission ; puis, à un certain moment, il se sentait pris d'un sommeil invincible; on le voyait glisser le long des murs, et le Critique disait :

— Il est dix heures, les lézards rentrent.

Mais qui peut sonder le cœur des hommes? Sous cette humble souquenille battait une âme ardente, et comme le disait Chaisëmartin :

Pour traîner la savate on n'en est pas moins homme*

Ledanois était épris d'un amour très-violent pour Caroline. Il ne lui en avait jamais rien dit, et il est .probable qu'on n'en aurait jamais rien su, si un soir que pour une bévue elle l'avait un peu grondé, Jacques en rentrant n'avait entendu partir des sanglots de la pièce qui donnait sur la rue. Il y entra par une porte en même temps que Caroline y entrait par l'autre.

C'était le brigadier qui faisait ce bruit; appuyé sur la table du secrétaire, assis de travers sur une chaise, la tête dans ses mains, les jambes allongées, il sanglotait lamentablement, et ses jambes avaient des convulsions grotesques.

— Regarde-le, dit Jacques & Caroline, comme il pleure avec ses jambes.

— Qu'avez-vous, mon pauvre garçon? demanda Caroline.

Il la regarda hébété, ne répondit pas, se leva brusquement et s'enfuit dans la cuisine.

— Suis-le, dit-elle à Jacques, et tâche de le calmer. Ledanois s'était mis la tête dans le fourneau, où il hurlait en faisant voler un tourbillon de cendres.

— Ah ! que je l'aime ! ah 1 que je l'aime I criait-il.

— Mais qu'est-ce que vous avez? demandait Jacques; qu'est-ce que vous aimez?

— Elle, ma cousine.

— Quelle cousine?

— Mademoiselle Foulogne.

— Lui aussi I fit Jacques; le malheureux! il ne manquait plus que ça.

Et moitié colère, moitié riant, il alla se coucher, laissant le brigadier, qui beugla encore une heure :

— AN que je l'aime 1 ah! que je l'aime I

Lorsque Jacques raconta les amours du brigadier, ce fut un rire général ; seul, Chaisemartin ne rit point.

— Tant que cet animal n'a tenu que de la place, dit-il,

on a pu le tolérer ; il devient nuisible, il faut s'en défaire ; on lui donnera des bottes.

Le lendemain, ces bottes arrivèrent, mais ce fut sous une forme tout à fait imprévue.

Un des anciens amis de Foulogne, un des fameux étudiants, Pyrou, qui était retourné en province, écrivit qu'il viendrait passer deux ou trois jours à Paris, pour subir un dernier examen, et qu'il comptait déjeuner rue de Buffault.

Quoique Emile fût en voyage, on se prépara à recevoir dignement Pyrou, et tout le monde se réunit pour son arrivée.

Au jour dit, il fit son entrée tout flambant neuf, non en costume de voyage, mais en toilette de visite ; il avait surtout des bottes vernies admirablement luisantes.

En les voyant ces bottes merveilleuses, le pauvre brigadier poussa un soupir d'envie; mais bientôt il ressentit une joie naïve lorsqu'il entendit Pyrou se plaindre, gémir de la gène que lui causaient ces bottes, gesticuler en grimaçant, puis finalement s'écrier d'une voix piteuse :

— Est-ce que vous n'auriez pas des savates ici? Je suis bien honteux, mais vraiment...

— Nous en avons de fameuses, dit Chaisemartin, elles viennent de Rome.

Puis, se levant, il alla dans la cuisine.

— Ledanois, dit-il, vous allez donner vos savates à ce monsieur.

— Et moi, je ne peux pas marcher complètement nupieds, cependant.

— Je le sais, quoiqu'un homme qui est venu de Rome avec des savates trouées ne doive pas être bien difficile. Mais j'ai une proposition à vous faire. Vous devez comprendre, tbrigadier, que nous en avons tous assez de vous ici; vous nous avez toujours promis que si par frauùe, dol ou crime, vous vous procuriez des bottes, vous fileriez

promptement. Eh bien! voici des bottes qui arrivent de Caen à votre intention ; elles sont un peu petites, c'est vrai, mais en revanche, elles sont vernies. Nous allons garder ce monsieur deux heures dans vos savates; vous, entrez dans ses bottes, faites vos courses, et bonne chance 1

Le déjeuner fut très-gai, on le fit durer le plus longtemps qu'il fut possible, et chacun, prévenu par Chaisemartin, apporta son contingent de plaisanteries : le Critique entama des dissertations à perte de vue et fut religieusement écouté par Pyrou, qui ne comprenait pas, mais qui admirait le grand homme; Jacques raconta toutes les anecdotes qu'il savait, et Arthur fit les calembours les plus monstrueux. Cependant lès deux heures s'écoulèrent et le brigadier ne revint pas.

Pyrou commença à parler des visites qu'il avait à faire, et il annonça en même temps son intention d'offrir le café.

— Pourquoi sortir? dit Chaisemartin en saisissant au vol cette proposition; si vous m'en croyez, nous ferons venir le café ici.

Le café monta. Quand il fut épuisé, le Critique, qui avait ^quelques louis dans sa poche, fit venir deux demibouteilles cachetées.

Pyrou but et fuma ; puis lorsqu'il eut entendu une longue comparaison que fit le Critique entre Ponsard et Casimir Delavigne, et qu'il termina en les déclarant tous les deux idiots', il se sentit la tête lourde, et demanda à se mettre un quart d'heure sur un canapé.

— Oui, doi;mez, lui dit-on en chœur, ça vous fera du bien.

Il dormit jusqu'à six heures, et, lorsqu'il se réveilla, le brigadier n'était pas revenu.

— Le misérable se sera enfui dans les bottes, disait Arthur.

— Non, répondait le Critique, le misérable était habitué

aux savates, il en aura racheté avec le produit des bottes, et il sera retourné à Rome.

— Nous ne pouvons pourtant pas toujours garder Pyrou.

— Pourquoi pas? il a l'air bonasse ; il mettra les savates, et on pourra peut-être lui apprendre à faire la soupe aux choux. *

— Il n'aura jamais le prestige du brigadier.

— Pourquoi donc?

— Il n'a pas le twine.

On mit la table; Pyrou voulait partir; mais cette vue le dompta. On traîna la soirée aussi longtemps que l'on put. Enfin, vers onze heures, on entenditjsonner.

Chaisemartin alla ouvrir. C'était le brigadier ; mais dans quel état, bon Dieu ! Il était ruisselant de sueur et se soutenait avec peine sur ses pieds. Il se laissa tomber sur une chaise dans la cuisine et se mit à geindre.

— Où souffrez-vous?

Avec ses mains il indiqua les bottes. Chaisemartin se .baissa pour les examiner : sur plusieurs points, elles paraissaient s'être ouvertes.

— Mais, malheureux, on vous a confié ce meuble tout neuf, et vous le rendez délabré. Allons, défaites vite ces bottes.

Le brigadier poussa un soupir et hocha la tête.

— Est-ce qu'il ne veut pas les rendre ? demanda Jacques . en survenant.

Le brigadier, sans répondre, tendit ses longues jambes à ses interrogateurs.

— C'est clair, dit Aïthur, il nous offre de le déchausser; c'est humiliant. Vous ne pouvez donc pas les ôter vousmême?

— Non, il me semble qu'elles sont collées à mes pieds.

— Allons, Jacques, résignons-nous à ce métier de dôerotteur.

Ce fut alors un mélange d'efforts, de soupirs, de jurons, de larmes.

— Elles viendront.

— Elles ne viendront pas, ou les jambes viendront avec. À chaque nouvelle secousse le brigadier poussait des

ah ! là, là, qui retentissaient jusque dans la salle à manger. . Le Critique comprit la nécessité de couvrir ces cris, et il objurgua vivement l'infortuné Pyrou sur ses tendances romantiques; mais celui-ci n'écoutait pas; il prêtait l'oreille aux clameurs qui venaient de la cuisine. *

— Je crois, dit-il, qu'on se bat là-bas.

— Non, ce n'est rien, ce sont ces messieurs qui font du thé.

Enfin, Chaisemartin et Jacques rentrèrent. On aurait juré, en effet, qu'il y avait eu bataille : ils avaient des taches de boue jusqu'au collet de leur habit.

— Est-ce fait, mes enfants? demanda le Critique.

— Oui, mais quel travail I

On eut donc la douce satisfaction, à minuit, lorsque Pyrou déclara qu'il allait se retirer, de pouvoir lui offrir ses bottes.

Il était, par bonheur, dans une situation à ne pas s'apercevoir du désastre.

Quand il fut parti :

— Et le brigadier? demanda le Critique.

— Il a les pieds enflés, comme feu Œdipe.

— J/ai peur qu'il ne puisse plus remettre même ses savates.

Deux ou trois jours après cette scène, il les remit cependant, et disparut. Il entra comme lecteur chez une vieille dame, à Montreuil-aux-Péches.

La maison se dépeuplait rapidement; Jacques sentit que, s'il ne prenait une résolution énergique, il serait peutêtre bientôt forcé d'imiter le pauvre brigadier.

Caroline, depuis ces derniers temps, cachait à peine sa

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froideur et «on éloignement pour lui ; elle n'avait d'attentions, de soins, de prévenances que pour Chaisemartin.

Elle ne lui avait su aucun gré de la docilité avec laquelle il avait obéi à ses vouloirs, et du sacrifice qu'il lui avait fait en surmontant assez sa timidité, pour vivre au milieu d'un monde qui n'était pas le sien, et où il paraissait aussi étrange qu'il s'y trouvait lui-môme étranger.

Il était bien évident qu'à dix, vingt, trente reprises, Arthur était revenu sur les données de son premier entretien ; que peu à peu il s'était présenté comme un remplaçant possible, dans le cas où Jacques serait repoussé ; et qu'après avoir beaucoup parlé de la dame de Lyon, il n'en avait plus dit un mot, et avait paru l'abandonner.

En même temps qu'il avait avancé ainsi dans le cœur de Caroline, ses manières envers Jacques étaient devenues déplus en plus arrogantes et agressives : c'était entre eux à chaque instant des mots à double entente, des réparties pleines d'aigreur, des allusions envenimées.

Jacques avait essayé plusieurs fois d'avoir une explication décisive avec Caroline, mais toujours elle s'était contentée de lui répondre :

— Ce que j'ai promis, par honneur je le tiendrai ; mais n'y revenons plus.

— Ce n'est pas par honneur, c'est par amour qu'il faut le tenir.

— Ah ! l'amour entre nous, maintenant...

Et elle levait les yeux au ciel en s'en allant, et il ne pouvait lui arracher une parole de plus.

Après avoir eu ainsi avec elle plusieurs commencements d'explication qui n'aboutirent point, il se dit que puisque Chaisemartin était le maître de la situation, et qu'il en était la première cause, c'était à lui qu'il fallait s'adresser.

Il avait bien des fois pensé à une solution pratique et simple qui consistait à lui donner un soufflet et à se battre

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eu duel avec lui; maj^il savait que Chaisemartin, trop habile pour accepter un duel qui dans tous les cas lui ferait perdre Caroline, changerait la lutte en un pugilat brutal : ce qui serait une scène déplorable de plus, et non un dé no û ment.

Ce qui l'irritait surtout c'était le silence que Chaisemartin gardait sur ses intentions, tout en ne les manifestant que trop par ses actes. Il eût voulu lui voir poser franchement sa rivalité, avoir un terrain déterminé où le combattre, et sortir ainsi avec honneur de cette-inextricable complication. Mais Arthur ne donnait pas si facilement prise sur lui : s'il parlait h Caroline de ses projets d'avenir lorsqu'il était seul avec elle, il n'affichait jamais, même dans l'intimité la plus étroite, la moindre prétention à son amour et à sa main. Si Jacques témoignait trop d'impatience, ou laissait échapper quelque parole blessante, il se mettait à rire, s'étonnait, et ne comprenait rien à ses bouderies et à ses querelles. D'ailleurs ils étaient rarement seuls ensemble.

Mais un jour ou deux après le départ du brigadier, Arthur étant venu chercher des lettres de Foulogne, rencontra Jacques.

— Est-ce que vous êtes pressé en ce moment? demaada Jacques.

— Non, pourquoi?

— Parce que je désirerais vous dire quelques mots. Arthur le regarda en face.

— Très-bien ; nous allons causer, n'est-ce pas ? eh bien, cause-moi, comme dit Sainville, je suis résigné.

— Je n'en ai pas très-long à vous dire ; je veux seulement vous demander, si le jour de votre mariage avec Caroline, vous aurez le courage de me prévenir.

—Je vous préviendrai, jeune homme irascible, je serais désolé de vous faire un chagrin inutile : mais dans quel coin de votre caboche prenez-vous mon mariage avec

cette demoiselle? Est-ce que vous n'êtes plus fiancés?

— Croyez-vous que je ne voie ni vos empressements auprès de Caroline, ni vos continuels à-parté, ni sa froideur pour moi, ni sa préférence pour vous. Je sais où tout cela doit vous conduire l'un et l'autre, et me conduire aussi. Je ne suis pas votre dupe ; et, avant de me retirer comme il convient à ma dignité, je veux vous reprocher ce qu'il y a d'indigne et de déloyal dans votre conduite.

— Pas de gros mots, n'est-ce pas ? Craignez seulement qu'à force de parler de ce mariage extravagant, vous n'en donniez l'idée à des gens qui n'y pensaient guère. Sans votre jalousie, je n'aurais peut-être jamais fait attention à mademoiselle Foulogne, et elle de son côté ne se douterait pas que j'existe. Vous avez si bien aboyé au loup, que le loup est sorti du bois et qu'il est venu ; je ne vous conseille pas de continuer votre vacarme, *

—En effet, vous ne devez éprouver ancun plaisir à me voir, quoique un peu tard, défendre mon bonheur menacé.

— Mais qu'est-ce qui vous prend? qu'est-ce qui en veut à votre bonheur. Voyons, vous espérez me fâcher, vous n'y réussirez pas. Au lieu de nous regarder comme deux chiens, tâchons de parler comme des hommes. Vous essayez de me mettre hors des gonds, pour savoir au juste si j'aime Caroline, si je veux l'épouser, et si vous devez m'étrangler tout de suite ou dans huit jours. Mais vous n'êtes pas encore assez fort pour me confesser. Tout ce que je veux vous dire, c'est que, si vous continuez à être ce que vous vous montrez depuis trois mois, et que votre fiancée se défiance, si elle jette les yeux sur moi pour vous remplacer, quoique je sente vivement combien je suis loin de vous, je ne me sauverai pas, et ne dirai pas non. Maintenant, supposez que cet évén on ont fâcheux arrive, vous ne vous tuerez pas ; vous avez déjà essayé, et je me suis donné le plaisir, ce jour-là, de vous faire dîner chez Bonnefoi, parce que j'aime à me moquer des gens qui

n'exécutent pas leurs projets. Que ferez-vous donc? Vous vous traînerez aux genoux de Caroline ; tous ferez mille lâchetés ; elle commencera par avoir de la compassion, mais comme elle n'a plus d'amour, elle finira par avoir du dégoût. Un beau jour, quand je dis beau ce n'est pas pour vous, — elle vous mettra la porte sur le nez, ou bien elle déménagera sans laisser son adresse; et, en entrant au café pour noyer vos chagrins dans un petit verre, vous lirez à la troisième page d'un journal quelconque : € Publication de mariage entre M. Chaise- » martin — moi ou un autre, comme vous voudrez — » et mademoiselle Caroline Foulogne ; » et vous direz d'une voix vibrante : « Garçon, un autre journal I » Et il se mit à rire d'un méchant rire.

— Où voulez-vous en venir? dit Jacques qui suait de colère sous cette parole acérée.

— A ceci : je ne sais pas si Caroline est gagnée pour moi, et ce n'est pas là la question, mais il est à peu près évident qu'elle est perdue pour vous. Au lieu de m'obstiner dans une fidélité aussi acariâtre qu'humiliante, à votre place, moi, je ferais une retraite honorable ; je ne vivrais pas indivis avec des gens qui ne se soucient plus de moi ; je ne leur donnerais plus de mes nouvelles, et je ne demanderais plus des leurs.

— Je comprends qu'une rupture venant de moi vous servirait merveilleusement; mais savez- vous...

— Oui, je sais... je sais ce que vous allez me dire, et comme ça n'est pas amusant, je m'en vais vous le dire moi-même. Vous vouliez me déclarer que Caroline est votre premier amour, qu'elle sera le dernier ; que vous ayez mis votre vie en elle, et que tant qu'elle ne vous chassera pas vous ne vous en irez point. A quoi je réponds que ce sont des enfantillages, et que si vous vivez âge d'homme — ce dont je doute, — vous aurez une douzaine d'amours» et vous oublieriez si parfaitement vore premier,

que si, dans quatre ou cinq ans, je vous invite à dîner chez moi, vous me demanderez avec votre air myope, vous savez : « — Quelle est donc cette dame, là-bas?— Laquelle? celle qui a des rubans roses? — Non, l'autre? «—C'est ma femme, parbleu, c'est Caroline! — Tiens! c'est étonnant, je ne la reconnaissais pas. » — C'est ainsi, mon cher, que se terminent invariablement les premières amours ; d'ailleurs, une jeune fille n'est pas votre fait.

— Je ne vous demande pas de conseils.

— Oui, mais moi je vous en donne. Je vous ai beaucoup observé, non parce que je m'intéresse à vous, mais parce que ça m'amusait; vous êtes nerveux, délicat, ombrageux, prompt aux larmes comme au rire, en un mot, vous avez le cœur tendre; ça, c'est une affaire de fibre. Si vous ne mourez pas avant trente ans, vous vous ratatinerez, vous deviendrez sec comme parchemin, et vous aurez le cœur dur comme pierre ; mais ceci est un détail. J'en reviens à ma thèse et je dis : vous avez vingt-trois ans, il vous faut une femme entre trente et trr nte-cinq, qui vous appelle son enfant et qui vous donne de temps en temps une tape sur la joue : elle vous apprendra à marcher droit, à ne pas rire comme une crécelle, à ne pas vous tortiller la barbe quand on vous regarde, à vous asseoir, à entrer, à sortir, à saluer sans renverser les chaises et autres menues grâces que vous ne possédez pas ; et vous lui témoignerez une reconnaissance... quotidienne, ce qui durerajhsqu'à l'apparition de sa vingtième ride; ça se fait et ça se voit tous les jours dans le monde. Si vous le désirez j'ai votre affaire : une bonne et gentille petite femme de vingt-huit à trente-cinq ans, bien en chair et fraîche en couleurs; la maison est bonne, on y mange très-bien; la dame, il est vrai, appartient à l'espèce belle âme et ne parle que .d'idéal, de poésie, de vertu, de lune, d'étoiles et le reste ; mais c'est une chance pour qu'elle ne vous compromette jamais, et de plus ça prête à la phrase, ce oui

est très-utile pour les soirées d'hiver; d'ailleurs elle se rattrape largement dans le particulier, et je crois qu'avec tout ça vous pourrez mijoter un joli petit amour de deuxième classe. Ajoutez qu'elle a trois filles, des anges, et je ne vois pas pourquoi, si vous vous conduisez bien, si vous avez assez d'esprit, sans en avoir trop cependant, si vous êtes discret et surtout empressé, vous n'épouseriez pas la dernière. Essayez, et je suis sûr que dans un an ou deux vous me remercierez, et qu'elle me remerciera aussi, tandis que moi, sacripant, je dirai comme le père Voltaire :

J'ai fait un peu de bien, c'est mon meilleur ouvrage.

— Assez, interrompit Jacques, assez ou je quitte la place.

— Nous nous fâchons. Ah! que c'est mal. Mais je vous ai parlé comme un père, moi; j'ai fait comme le pélican blanc, je me suis ouvert les entrailles, je vous ai offert d'anciennes patronnes que j'avais sur la planche, et tu te fâches, jeune ingrat! — Sérieusement, que voulez-vous de moi?

— La morale de votre conversation...

— En deux mots la voici : faites-vous chiffonnier ou diplomate, aimez ou n'aimez pas d'honorables vieilles femmes, ça m'est bien égal, et vous êtes parfaitement libre ; mais, dans l'intérêt de tout le monde, et surtout dans le vôtre, monsieur Jacques, renoncez à Can^ae.

Il sortit.

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