LE CALVAIRE
— C'est la. guerre, se dit Jacques lorsqu'il se trouva seul, ou plutôt c'est la défaite. Par bonheur Emile arrive
dans trois jours ; j'irai l'attendre au chemin de fer, je lui exposerai la situation telle qu'elle est, et je le prierai de mettre Caroline en demeure de se prononcer définitivement. ' Fôulogne fut un peu surpris de trouver Jacques à la gare.
— Est-ce qu'il y a du nouveau? demanda-t-il. Jacques lui raconta tout sans passer, un mot, un fait,
un geste.
Fôulogne fut épouvanté. Il avait vécu depuis longtemps dans une heureuse insouciance, sans se demander ce qui se passait, sans s'inquiéter de ce qui se passerait. Il n'avait deviné aucune des douleurs au milieu desquelles il vivait, il n'avait pressenti aucune des tempêtes qui grondaient autour de lui, non qu'il fût méchant ou égoïste, mais .comme, depuis qu'il avait renoncé à la politique, il n'avait que des passions faciles à satisfaire, il n'avait eu aucun intérêt à exercer sa sagacité, il était resté très-peu pénétrant, fermement persuadé que tous étaient aussi contents, aussi heureux que lui.
— Tu t'exagères peut-être les choses, dit-il & Jacques ; Caroline est avec Arthur comme on est avec un bon garçon, mais c'est toi qu'elle aime d'amour. Pourtant il ne faudrait pas se fâcher avec Arthur, nous lui devons pas mal d'argent, et tu sais aussi bien que moi que si Caroline est encore en vie, c'est grâce à lui. Ah! tout ça est bien embrouillé et bien malheureux.
— Mais, enfin, tu me promets de parler à Caroline ce soir?
— Ah! ce soir, permets un peu. Il est dix heures; il faut absolument que je passe au Coq-Gaulois. Je ne rentrerai pas avant minuit; Caroline sera couchée. Je n'irai pas la réveiller pour lui conter des choses désagréables. Mais demain matin nous aurons une explication.
— Ah! se dit tristement Jacques, pour lui aussi je ne suis plus tout ; le Coq-Gaulois vient avant moi.
Le lendemain, dès le matin, Emile entra dans la chambre de sa sœur.
Jacques, attendante résultat avec une cruelle anxiété, se tint debout auprès de la fenêtre, regardant dans la rue.
Emile resta deux heures dans la chambre de Caroline : deux heures mortelles pour Jacques, pendant lesquelles il passa par toutes les alternatives du désespoir et de l'espérance ; deux heures pendant lesquelles il souffrit plus qu'il n'avait encore jamais souffert; car toute sa vie d'amour lui défilait devant les yeux avec une intensité de joie et de douleur d'autant plus fiévreuse, d'autant plus poignante, que le but était maintenant plus incertain, le résultat plus douteux qu'ils no l'avaient jamais été.
Quand Emile ressortit, il était très-pâle; il prit son chapeau et le brossa d'un air embarrassé.
— Tu sors? fit Jacques stupéfait.
— Oui, je vais faire une course, je rentrerai tout de suite. Caroline est.un peu malade, elle est sur son lit et désire se reposer.
— Oui, mais?...
Emile avait habilement gagné la porte, et il courait déjà dans Tescalier.
< Jacques s'élança après lui, l'appela à plusieurs reprises, mais ce fut en vain, Emile ne remonta pas, et même ne répondit pas.
Toute la journée Caroline et Jacques restèrent Tune dans sa chambre, l'autre dans la salle à manger, sans donner signe de vie, sans remuer, comme s'ils étaient morts tous deux.
Et de fait, ils traversaient l'un et l'autre une cruelle agonie : ils sentaient qu'entre eux l'irréparable s'était abattu, qu'au-dessus de tant de journées tristes et sombres planerait cette journée plus funeste à elle seule que toutes les autres. Ils restaient là, elle sur son lit, inquiète, irrésolue, pleurant ; lui, sur sa chaise, auprès de la fe-
nôtre, un livre devant les yeux, mais ne lisant pas, regardant machinalement tomber la pluie grise, fine, continue, une vraie pluie de décembre, et attendant, sachant qu'on allait venir lui porter le dernier coup, prêtant l'oreille, sentant son cœur battre au moindre pas, effrayé de la longueur du temps, et à certains moments se disant qu'il était bien court.
Foulogne ne rentra que vers cinq heures; il n'était pas seul, Chaisemartin l'accompagnait. Celui-ci avait pris une physionomie de circonstance : l'air froid, rogue et gourmé.
Ils causèrent pendant une heure à peu près de choses qu'ils lâchèrent de faire indifférentes; puis Caroline, qui n'avait pas paru de la journée, vint annoncer que le dîner était servi.
Pendant ce repas, qui fut très-court, on parla à peine ; chacun, concentré au dedans de soi, réfléchissait au langage qu'il allait tenir, à la ligne de conduite qu'il allait adopter; on savait que l'heure décisive et solennelle était
arrivée. ~
Foulogne fit un grand feu devant lequel on se rangea. Le silence devint morne, glacial. Au bout d'une heure, Caroline se leva, alla à la porte-fenétre donnant sur le balcon, et, écartant les rideaux, elle regarda le ciel.
— Tiens, fit-elle, on dirait que la pluie a cessé, je vois deux ou trois étoiles.
Elle ouvrit alors la porte et sortit sur le balcon. Les trois hommes respirèrent et se sentirent plus à leur aise.
— Est-ce que tu n'as rien à me dire, Emile? demanda enfin Jacques pris d'un courage désespéré.
Chaisemartin vint au secours de Foulogne.
— Et vous, Jacques, est-ce que vous n'avez rien à dire à Caroline? Croyez-vous qu'elle soit sur le balcon pour sod plaisir? Si quelqu'un peut vous apprendre du nouveau ici, c'est elle seule.
Jacques rougit de cette leçon si cruellement appliquée,
et se levant :
— Vous avez parfaitement raison, dit-il; il faut que cette* odieuse comédie finisse, et le plus tôt sera le mieux.
Et il alla rejoindre Caroline sur le balcon.
— Te voilà, mon Jacques, lui dit-elle ; pauvre enfant, comme tu souffres. Ah l je suis bien chagrine, va, de te voir souffrir ainsi ; si je pouvais te bercer sur mon cœur pour endormir ta tristesse !
Elle l'entoura de ses bras, l'attira contre elle; puis, lui mettant la main sur le front :
— Comme ta tête est brûlante l Ne sois pas malade au moins, je tie m'en consolerais jamais. C'est que vois-tu, Jacques, tu seras toujours mon frère bien-aimé; nuit el jour ta pensée me sera sans cesse présente; mais, hélas! vivre ensemble c'eût été trop de bonheur, nous n'en étions pas dignes. Il y a une fatalité sur moi, je porte malheur à ceux que j'aime ; je t'aurais fait du mal en te voulant faire du bien : oui, tout serait mieux finissant de la sorte, si tu ne souffrais pas trop.
— De quoi parles-tu? fit Jacques, je ne te comprends pas. C'est donc bien vrai, c'est fini. Et tu en es déjà à faire l'oraison funèbre de notre amour. Ohl c'est horrible ! — Tu es muette maintenant, tu me regardes, tu pleures. — Mais, que veux-tu que je fasse?
— Calme-toi, Jacques, je serai ton amie dans le malheur; nous ne cesserons pas brusquement de nous voir. Et plus tard, quand ta plaie sera cicatrisée, nous pourrons nous retrouver, et nous entretenir même de ce moment si douloureux.
— Tu es déjà dans l'avenir. Ainsi, c'est mon congé. Tu ne romps môme pas, tu me chasses.
— Allons, décidément, fit-elle avec humeur, tu as un mauvais caractère; je te parle doucement, tu t'irrites; prends-le comme tu voudras.
Et lui tournant le dos, elle se mit à regarder dans la me.
Lorsqu'il rentra dans la chambre, il était pâle comme la mort.
— Il paraît qu'il ne fait pas bon sur le balcon, dit Chaisemartin; cependant, en littérature, le balcon est propice aux amoureux ; nous avons le balcon de Roméo
et Juliette, celui de plusieurs autres enfin. Parbleu,
fit-il en se levant et en jetant au feu son cigare à moitié fumé, il faut que je voie si j'aurais aussi mon balcon de la Bérésina.
Quand à son tour il arriva sur le balcon, Caroline était tellement absorbée, qu'il eut besoin de lui mettre la main sur l'épaule.
— C'est vous, Arthur, fit-elle en tressaillant.
— Parbleu oui, c'est moi ; les poètes s'en vont, les calicots viennent.
— Pouvez-vous avoir le cœur de plaisanter en ce moment ?
— Ma foi, mademoiselle, le plus dur de nous deux, ce n'est pas moi. Je ne vous demande pas ce que vous avez dit à ce pauvre garçon, mais ça ne devait pas être consolant, car il est rentré avec une figure de déterré; cependant ce n'était assurément pas assez positif, car il s'est rassis sur la chaise plus solidement que jamais.
— Ah! vous êtes impitoyable.
— Mais, ce n'est pas moi, c'est vous. Moi je lui aurais dit : va-t-en ; c'est cruel, mais c'est court, tandis qu'avec votre bonté vous lui prolongez à plaisir la douleur. Dieu nie garde des âmes bonnes et sensibles.
— Ah 1 malheureux Jacques, s'écria-t-elle en fondant en larmes, je n'aurai jamais le courage de le traiter ainsi.
— Après ça, si vous l'aimez, je ne vous en empêche pas; rappelez -le ; jetez-moi tous les deux sur ce monsieur qni passe là dans la rue ; accomplissez tranquillement ce fait-
Paris, vous direz que j'avais bu trop d'eau-de-vie et que j'ai fait la culbute en voulant courir sur les toits. Ah ! n'ayez pas peur, vous ne serez pas inquiétés, on vous croira, et ce n'est toujours pas ma famille qui vous demandera des explications : « Il n'était pas fumiste, gémira ma mère ; fallait pas qu'il aille sur les toits. » Jacques fera une pièce de vers intitulée : le Méchant, où je tomberai pendant sept strophes, autant que d'étages. Épousez-le, votre poète, ayez beaucoup d'enfants, mais, sacrebleu, que ça finisse tout de suite.
Elle ne répondit pas. Il frappa du pied. Il avait bu toute la soirée à petits coups, mais dans un grand verre.
— Voyons, voulez-vous que je l'empoigne par les reins, et que je lance dans l'escalier? Voulez-vous que je m'en aille ?
Il fit un mouvement vers le salon.
— Arthur ! s'écria-t-elle d'un ton de reproche et en lui tendant la main.
En ce moment la pluie recommença.
— Ce balcon devient malsain, dit-il.
— Eh bien ! reprit-elle, attendez encore deux minutes ici, vous me rejoindrez dans la chambre d'Emile, et là je vous dirai ma résolution dernière.
En traversant le salon pour aller retrouver Caroline, Chaisemartin tira sa montre.
— Il est onze heures, dit-il, sans s'adresser directement à personne, mais en regardant Jacques, — il partira encore ce soir trois omnibus de la place Cadet.
Quand il eut refermé la porte, Jacques, un instant stupéfait, fut repris d'une colère folle ; il s'élança sur ses pas, et il arriva presque en même temps que lui dans la chambre d'Emile.
— Qu'est-ce que vous venez faire ici? lui dit Arthur, vous voyez bien que mademoiselle désire rester seule avec moi.
— Que mademoiselle me le dise elle-même. Caroline les regarda tous deux avec égarement, puis,
mettant *sa main dans celle d'Arthur :
— Pardonne-moi, mon Jacques, mais je l'aime. Après ce qui venait de se passer, après ce que Caroline
lui avait déjà dit sur le balcon, Jacques aurait dû recevoir cet aveu sinon sans colère, au moins sans surprise; il le reçut avec stupeur. Durant quelques secondes, il resta immobile, hagard, comme s'il ne comprenait pas bien, puis le sang lui monta à la gorge, ses yeux se gonflèrent de larmes, et il sentit que la douleur allait être plus puissante que la rage, que, devant son rival, il allait pleurer. * Par un dernier effort de volonté, il refoula ses pleurs, et, relevant les yeux, il regarda Caroline et Arthur. Ils étaient restés la main dans la main, lui railleur et triomphant, elle confuse et tremblante.
Pour Jacques, de pâle qu'il était quand il avait posé sa question, il était devenu livide. Qu'allait-il se passer?
Foulogne, qui était venu jusqu'à la porte de la chambre, d'où il avait tout entendu, comprit que le moment était décisif.
D'un bond, il courut à Jacques, le prit dans ses bras, et, avant que celui-ci pût se défendre et même savoir ce qu'on lui voulait, il l'entraîna dans le salon, et là, s'adossant contre la porte qui ouvrait sur la chambre : *
— Allons, Jacques, lui dit-il, sois calme, mon ami, je t'en supplie.
Mais Jacques ne répondit pas : hébété, abasourdi, il marchait en tournoyant dans le salon, s'arrêtait brusquement, et se remettait en marche comme s'il eût été frappé de folie.
Ils demeurèrent ainsi silencieux assez longtemps, puis Emile, qui ne savait comment sortir.de cette horrible situation, ni surtout comment dire à Jacques : « Il faut t'en aller, » tira un crayon de sa poche, chercha un carré de papier dans son porte-feuille et se mit à écrire tout en
murmurant : « Pauvre garçon, il n'y a pas d'autre service à lui rendre. » Quand il eut fini, il plia en deux ce carré de papier et le tendit à Jacques.
Celui-ci le prit machinalement, interrogea Foulogne des jeux, puis, d'une voix presque inintelligible :
— Eh bien quoi ? dit-il.
— Dame ! tu comprends, mon pauvre Jacques, tu ne peux pas rester ici.
— Ah ! oui, c'est juste... Sois tranquille, va, je n'en avais pas envie.
Et prenant son chapeau il se dirigea vers la porte, mais •presque aussitôt revenant sur ses pas, et d'un air qu'il tâchait de rendre calme.
— Dans deux ou trois jours je te ferai savoir où je serai ; tu viendras me voir, n'est-ce pas?
— Ah ! mon ami, s'écria Foulogne, c'est entre nous à la vie et à la mort.
Ils s'embrassèrent, et les yeux troublés, la tête perdue, le corps tremblant, Jacques descendit. Au bas de l'escalier il se souvint du papier que Foulogne lui avait remis, et à la lueur de la lanterne du concierge, il lut :
« Hôtel du Rhône, rue Dauphine ; je te le recommande, on y mange très -bien ; c'est celui de Roblot. »
Muni de ce seul viatique, sans asile, sans ressources, sans amis, sans amour, Jacques se lança, à minuit moins un quart, dans les rues de Parisr.
Il marcha longtemps droit devant lui dans la boue épaisse, coudoyant les passants, évitant à peine les voitures, laissant souvent le trottoir encombré pour prendre le milieu de la chaussée ; tout cela toujours sous une pluie battante, une pluie fine, menue, imperceptible. Il était transi jusqu'aux os. Il avait perdu conscience de luimême.
Quand il ne vit plus de boutiques ouvertes, que les rues se dépeuplèrent, devinrent silencieuses, il se dit
LES AMOURS DE JACQUES. Al\
machinalement: je vais rentrer, puis surgit cette réflexion désespérante :
c Où rentrer, je n'ai plus de maison. »
Alors il se souvint de l'hôtel du Rhône. Mais quand il arriva rue Dauphine, il était une heure du matin : seul, sans bagages, sans argent, mal mis, sale comme un chien, Jacques n'osa réveiller le maître de l'hôtel, qui, assurément, n'aurait pas voulu le recevoir à cette heure et dans cet état.
Il pensa alors qu'un de ses camarades, Boudignot, que justement il avait rencontré peu de jours auparavant, et dont la profession était de déployer en paroles toutes les vertus chrétiennes, lui avait dit : x
— Si tu as jamais des jours d'épreuve, viens te réfugier dans mon modeste asile où expirent les bruits du monde.*.
Ce modeste asile était situé rue des Postes ; c'était bien loin, mais Jacques n'avait pas l'embarras du choix, il y alla.
La maison où Boudignot occupait un appartement était un grand hôtel meublé, tenu par une vieille fille dévote, qui était heureuse et fière d'abriter chez elle, moyennant pécune, une nichée de futurs saints et de futurs martyrs. On s'y couchait entre huit et neuf heures : les plus mondains n'avaient jamais dépassé neuf heures et demie.
Lorsqu'à une heure trois quarts du matin on entendit résonner la sonnette de la porte, il se passadans l'esprit de l'hôtesse quelque chose d'extraordinaire; elle crut que c'était au moins le nonce apostolique.
Au bout de dix minutes, un domestique vint ouvrir.
— Qu^demandez-vous, monsieur? dit-il à Jacques.
— M. Boudignot est-il chez lui?
— Comment, c'est pour me demander ça que vous sonnez à une heure pareille?
— J'ai absolument besoin de le voir.
— Alors, entrez ; car, par ce temps affrfeux, il y aurait pfcchè à laisser un païen dehors.
— D'où viens-tu, bon Dieu? et pourquoi viens-tu? s'écria Boudignot en apercevant Jacques.
Jacques exposa sa situation, et termina en disant que, n'ayant pas d'asile, il venait en chercher un.
— Mais je ne veux te gêner en rien, se hâta-t-il d'ajouter ; je dormirai dans un fauteuil ; si tu as un livre à me prêter, je passerai la nuit à lire.
— Il y en a d'excellents ici, répondit Boudignot, faits pour calmer une âme malade. Si tu yeux prendre sur cette tablette ce volume relié en noir, c'est le Voyage en Tartarie, de l'abbé Hue ; je crois qu'il conviendra à ton état; tu y trouveras une saine distraction, et, si ton esprit te le permet, d'utiles renseignements.
Jacques ne répondit pas : la conscience de son malheur lui revenait vive et distincte, et, affaissé dans un fauteuil, il sanglotait irrésistiblement.
— Ne pleure pas si haut, je t'en prie, lui dit Boudignot, ça éveillerait les personnes d'à côté, et on ferait des commentaires à n'en plus finir; c'est déjà bien assez que je te reçoive dans ma chambre à cette heure de la nuit. Tâche de prendre le dessus. Quand tu m'as parlé de ton amour, la dernière fois que nous nous sommes rencontrés, je n'ai pas voulu jeter une ombre dans ta joie ; mais j'aurais pu te prédire mot pour mot ce qui vient de f arriver : toutes les affections humaines se ressemblent, vois-tu, charmantes au début, affreuses à la fin, toutes elles laissent dans la bouche un goût de cendres, comme dit le Psalmiste. Du moment que tu ne t'étais pas marié avec cette* personne dès le premier jour, cet état mixte, cette vie à trois que je ne veux pas qualifier, . devait aboutir tôt ou tard à la confusion et au désordre. J'aurais voulu que tu entendisses sur ce sujet, qui est précisément le tien, la dernière conférence du père Labulte dans une de nos réunions de Saint-Vincent-de-Paul. Dieu humilie la superbe de ceux qui cherchent un bonheur purement
humain; et celui qui met sa joie dans la créature, au lieu de la mettre dans le Créateur, en est toujours cruellement puni. Sans doute, tu souffres, mais la douleur ^c'est une langue de feu qui purifie. Tu es comme saint Paul avant l'éclair du chemin de Damas. Que d'âmes, ajouta-t-il en levant les yeux au ciel, — que d'âmes soûlées des jouissances terrestres ont été ramenées à Dieu par des déceptions pareilles à la tienne. Tiens, c'est justement par un événement de même nature que le père Labutte, dont je te parlais tout à l'heure, a été conduit au pied des autels : il aimait la fille d'un fermier de Duclair, — car ce digne homme est fils de paysan ; les deux familles consentaient au mariage, les jeunes époux allaient recevoir la bénédiction nuptiale, lorsque, par un caprice inexplicable, disons mieux, par un décret du ciel, cette jeune fille épousa un caporal en congé dans le pays. Le jeune Labutte offrit au Seigneur son amour dédaigné, et il me disait encore, il y a quinze jours : « Je ne pense plus du tout à cette femme.»
— Quel âge a-t-il? demanda machinalement Jacques, qui n'avait guère écouté cette pieuse homélie.
— Il a eu soixante-neuf ans à Noël ; et tu peux voir par son exemple, que la passion n'est qu'un vain mot, et qije l'homme vraiment homme peut toujours en triompher avec le secours du ciel; du reste, si tu le veux, je te le ferai connaître ; il te contera lui-même son histoire, il la dit volontiers, c'est ce qu'il appelle « se donner la discipline avec le souvenir. »
Jacques n'était, certes, pas en train de rire, mais ce mot lui fit relever la tête, et il regarda Boudignot, pour voir s'il parlait sérieusement.
— Eh bien ! à quoi te décides-tu? demanda celui-ci sèchement, choqué qirtl était du peu d'impression produit par cette anecdote édifiante; —te couches-tu, ou veux-tu lire?
V0tfe te remercie, je vais essayer de lire.
— Tu ferais pejit-être mieux de t'allonger sur le canapé, parce gue si tu t'endormais en lisant, quoique l'abbé Hue soit très-intéressant, tu pourrais mettre le feu, un malheur est si vite artivé.
— C'est bien, alors je vais m'allonger.
— Comme tu voudras, mon ami, comme ta voudras, avec moi, on est libre. Bonsoir.
Et il s'enfonça dans son oreiller, puis bientôt se retournant :
— C'est égal, tu m'as fait une belle peur en frappant à ma -porte; j'ai cru que notre saint-père le pape était mort. Heureusement, je me trompais ; quel bonheur, mon Dieu!
Le lendemain, dès. le matin, Jacques, qui ne voulait pas importuner davantage l'excellent Boudignot, alla à l'hôtel du Rhône et y retint une chambre. Un camarade d'Emile, qui logeait au premier, répondit pour lui.
Quand il se trouva seul dans cette chambre sale, nue, sentant la pipe, boueuse comme une rue, et où avaient passé trente générations d'étudiants ; quand il lui fut bien démontré que ,1a journée entière s'écoulerait sans qu'il vit ou qu'il entendît Caroline, il se sentit pris d'un immense ennui, d'une lassitude absolue, d'un écœurement affreux.
Il sortit pour sortir, pçur marcher, et au bout d'une demi-heure, il se trouva rue de Buffault.
Que ceux qui, pour avoir conduit de jeunes fleuristes le dimanche à Meudon et les avoir abandonnées le lundi matin sans souffrir, disent naïvement connaître l'amour; que ceux qui ont toute leur vie vécu calmes et heureux auprès d'une tranquille épouse; que ceux qui ont quitté la femme qui leur inspirait le crime; que ceux qui n'ont jamais commis ni admis les lâchetés de la passion; que les animaux à sang froid qui soutiennent, avec l'opiniâtreté^de la bêtise, que toujours la tète domine le cœur, que toujours la volonté dompte le désir, la dignité la
faiblesse, l'hypocrisie la vérité, que ceux-là méprisent Jacques et le condamnent impitoyablement : ceux qui ont vraiment aimé, qui ont vraiment souffert, qui ont vingt ans, ou qui les ayant eus s'en souviennent encore, ceux-là le plaindront, et peut-être même, dans leur indulgente expérience, ils lui pardonneront.
. C'était une sorte d'habitude, c'était un instinct irrésistible qui avait amené Jacques devant la porte de Caroline : ce fut la réflexion qui le fit s'y arrêter.
— Comme cette terrible sèène d'hier a dû la secouer, se dit-il; elle est peut-être au lit, elle a la fièvre; si j'allais demander à Emile comment elle va 1
Il monta.
Arrivé devant la porte, il fit deux ou trois pas pour redescendre, mais il n'en eut pas le courage.
— C'est toujours Emile qui vient ouvrir, se dit-il pour se justifier.
Il sonna. s
Ce fut Caroline qui parut.
— Pourquoi n'es-tu pas venu ce matin , lui dit-elle sans se troubler ; je t'avais fait une bonne tasse de café au lait.
— Et c'est Arthur qui Va mangée? dit-il malgré lui. Caroline garda un sérieux imperturbable.
— Non, di^elle, je te l'ai conservée ; elle est là. Je vais rallumer un peu de feu ; tù dois avoir faim ?
— J'ai froid.
— Entre, entre donc, et viens près du feu. J6 suis seule ; ils sont partis.
— Quoi faire?
— Je ne sais pas... acheter des meubles, je crois* Ils entrèrent dans le salon.
— Regarde ce que jlétais en train de faire, dit-elle . Sur le secrétaire ouvert, toutes les lettres de Jacques
étaient éparpillées déployées.
—Je relisais tes lettres, mon pauvre chéri. Ah! c'est bien triste, va. Comme elles sont belles, comme elles sont éloquentes 1 Ah ! tu m'as aimée comme il faut, toi. Sais-tu que tu as du génie et de l'esprit bien plus qu'Arthur. Tiens, — fit-elle en ouvrant un des cahiers où Jacques inscrivait ses notes, — cette nuit, quand tu as été parti, j'ai ouvert ce cahier, j'ai lu toutes tes notes, et voici ce que j'ai écris dessous ; viens, mon Jacques, viens voir.
Au milieu de la page blanche se détachaient ces mots :
Amitié toujours.
CAROLINE FOULOGNE.
Ils causèrent ainsi pendant un quart d'heure. Jacques était trop dompté, trop maté déjà par l'infortune, il était trop heureux de cette fugitive entrevue et de la compassion angélique de Caroline, pour récriminer ou se rebeller. Il écoutait cette voix chérie, il regardait cette téta bien aimée, et dans l'ivresse de l'heure présente disparaissait le passé, s'adoucissait l'avenir.
Tout à coup Caroline se leva :
— Et ton café que j'oubliais, mon pauvre enfant. Elle alla dans la cuisine et apporta une tasse pleine. La corruption fut complète : le cœur gonflé de Jacques
avait déjà été amolli par ces tendres paroles, son pauvre corps transi réchauffé par ce feu joyeux; son estomac affamé fut séduit par le parfum du lait et du café.
— Attends, fit Caroline, — et allant chercher une petite tasse qu'elle mit devant elle, elle y versa quelques gouttes de lait, — attends, mon enfant, nous allons faire la dînette tous les deux.
Jacques portait la première cuillerée à sa bouche, lorsqu'un terrible coup de sonnette se fit entendre.
— Ce sont ces messieurs, dit Caroline en se levant brusquement, cache-toi vite là.
Des pas retentirent dans le corridor.
Presque aussitôt, elle vint le déprisonner.
— #C'est la couturière, lui dit-elle à voix basse, je l'ai fait entrer là dans la salle, il ne faut pas qu'elle te voie; ces gens-là sont si commères : sauve-toi vite, et tâche de venir demain à la même heure.
Jacques, plein de rage et de honte, rougissant de luimême, maudissant sa lâcheté, haïssant son amour, mais ne pouvant s'arracher du cœur un reste de fol espoir, revint ainsi pendant un mois.
Pendant trente jours il gravit cet escalier et sonna cette sonnette ; mais il ne fut pas toujours reçu : tantôt Foulogne venait ouvrir, et, au lieu de laisser entrer Jacques, il l'emmenait avec lui.
D'autres fois, et le plus souvent, il n'y avait personne ; ils étaient tous partis.
Un dimanche qu'il était venu quatre fois sans la rencontrer, il la trouva enfin qui rentrait seule.
— Ges messieurs sont derrière moi, dit-elle, que me veux-tu ?
— J'ai besoin de te parler.
— Eh bien, trouve-toi demain, à huit heures du matin, sur le trottoir à droite, dans le passage Saulnier.
Tous deux furent exacts au rendez-vous.
— Je suis bien malheureuse, va, dit Caroline. Tu ne sais pas ce qui arrive ; on a dit à Arthur que tu venais tous les jours; il s'est mis dans une colère affreuse et il a cherché querelle à Emile : tu sais comme il est grossier; et puis il a dit que désormais ce serait lui qui ouvrirait la porte et qu'il te tuerait s'il te voyait. Il est même allé hier acheter des pistolets, et il a passé tout son temps à les charger et à les décharger. S'il pensait que je suis ici, il serait capable de les employer à se faire sauter la cervelle. Ainsi, mon Jacques, par amitié pour moi et pour Emile, prends un peu de forces ; habitue-toi à ne plus venir ;
tâche d'aimer une autre femme, l'amour guérit l'amour.
Et sur cette grande parole elle le quitta sans qu'il eût trouvé ,un seul mot à lui répondre, tant il était accablé, stupéfait, ahuri.
En rentrant chez lui, il aperçut Boudignot, qui avait demandé la clef et qui l'attendait.
— Je suis monté, lui dit-il, en revenant du sermon de Saint-Germain-l'Auxerrois. Je voulais t'amener le père Labutte pour qu'il te racontât son histoire et essayât de sauver ton âme; mais il est si occupé à son confessionnal que ça été impossible. Du reste, je suis content de ne pas avoir suivi cette pensée ; il y avait en bas, dans le bureau de l'hôtel, de ces malheureuses qui font de leur corps métier et marchandise, et la vue de ces brebis égarées, qui buvaient de l'eau-de-vie et fumaient, eût navré le cœur de ce saint homme. Moi-môme j'ai préféré demander ta clef, que l'attendre dans une pareille société. Mais toi, mon pauvre garçqp, où en es-tu? Commences-tu à reconnaître l'inanité des passions? Commences- tu à sortir des griffes de la concupiscence ?
Jacques souffrait de sa faiblesse, mais il en avait le cynisme : il raconta sans, déguisement ses hontes quotidiennes, et jusqu'à la dernière entrevue qui venait d'avoir lieu.
— Je ne te comprends vraiment pas, lui dit Boudignot, tu sais que cette femme en aime un autre et tu vas la revoir : ceci passe toutes mes idées ; ne vbis-tu pas, malheureux, que tu la plonges ainsi dans-un double dérèglement, ne vois-tu pas... Mais laissons là le point de vue purement religieux, pour lequel, je le crains, tu n'es pas encore suffisamment préparé. Je veux m'adresser à des sentiments purement humains, à la convenance, à la pudeur, à la dignité; tu ne sais donc pas à quel point tu te dégrades ?
Dans les dispositions de cœur, d'esprit et de nerfs où se trouvait Jacques, ce sermon venait assez mal à propos.
— Ah ! je vous trouve tous merveilleux, s'écria-t-il en
éclatant, avec vos consolations et vos leçons. Celui-ci me dit: prenez mes anciennes maltresses, elles compléteront votre éducation ; celle-là ose me conseiller d'aimer une autre femme, parce que, selon elle, l'amour guérit l'amour; et voilà que toi, maintenant, tu me reproches la sincérité, la folie sacrée de ma passion et que tu me jettes ton père Labutte à la tête. Est-ce assez de bêtise et d'hypocrisie? Vous parlez tous légèrement de ma passion, eux parce qu'elle les gêne, toi parce que tu ne la connais ni ne la mesures. Tu te figures donc qu'on est libre d'arrêter son cœur à volonté, comme on arrête une locomotive sur un chemin de fer ; tu crois qu'il y a des freins pour le désir, et qu'il n'y a qu'à les serrer; tu ne sais pas que la passion vraie s'alimente- de la défaite aussi bien que du succès ; que satisfaite, elle veut plus encore; que contrariée, elle s'exaspère. Vous pouvez vivre peut-être, vous autres, sans tendresse, sans chaleur et sans flamme ; moi je ne le peux pas. Je suis, — et quand je djp moi, je sais qu'il y en a bien d'autres,— nous sommés une phalange d'âmes délicates, d'êtres nerveux qui avons des exigences particulières, et qui, en dehors de certaines conditions, ne pouvons vivre. Notre atmosphère, notre pain quotidien, notre aveûir à nous, c'est la passion, ses joies enivrantes, ses douleurs atroces. Tu m*as dit tout à l'heure que j'étais un lâche, ceci dépend de la manière d'envisager la question. Crois-tu qu'il ne me fallait pas prendre sur moi pour triompher de mon orgueil? Crois-tu que, sans pâlir et sans trembler, je montais cet escalier funeste, mon Calvaire à moi ? Crois-tu que j'ignorais les affronts que j'allais recueillir, les rebuts que j'allais supporter T Si je ne m'en doutais pas le premier jour, je devais savoir à quoi m'en tenir le second ou le troisième. Et puis n'était-ce pas horrible de passer un instant fugitif plein d'angoisses et de craintes, auprès de celle avec qui j'avais passé tant de journées si paisibles, si radieuses. Vos martyrs que les Chinois attachent à des carcans, ont-ils connu la souffrance sans nom
que j'éprouvais à rôder les yeux eu larmes, et l'écume à là bouche, autour de ce cœurqui m'avaitappartenu. Et tu crois qu'il ne me fallait pas un certain courage pour me dire tous les matins : ces douleurs, je les accepte, ces hontes, je vais les boire, cette couronne d*épines, je vais l'enfoncer sur mon front. On a essuyé la sueur qui coulait le long des tempes de votre Christ, on lui a porté sa croix ; nous autres nous n'avons personne pour nous assister, les sages nous dédaignent, les justes nous condamnent, les saints nous maudissent. Eh bien 1 vous avez beau faire, vous avez beau vous mettre de concert avec le malheur, l'appeler à votre aide ; le regard de celle que nous aimons, le son de sa voix, moins que cela, un pli de sa robe, moins que cela encore, un ruban qu'elle a porté, nous rendent heureux à en être fous, robustes à soulever des montagnes, miséricordieux à vous pardonner. Nous en mourrons de notre passion, mais parce que nousen avons tropvécu, comme on devient aveugleen Orient p^rce qu'il y a trop de lumière ; et nous n'avons rien à regretter, rien à désavouer. Si les paroles d'un homme au désespoir et qui se sent submergé dans sa douleur, peuvent avoir quelque autorité sur ton esprit, et t'apprendre la vérité vraie de la vie, écoute cette sincère déclaration et ne hausse point les épaules : Caroline vient de me chasser, elle va se donner à un autre, je la hais, je la méprise, mais jusqu'au jour où l'on portera l'un de nous au cimetière, je resterai son esclave, elle tiendra toujours le bout de la chaîne dont l'autre extrémité est rivée dans mon cœur. Les leçons de l'expérience, menteries; — les enseignements de la sagesse, vanteries ; -s- il n'y a qu'un maître qu'on serve toujours fidèlement, parce qu'en lui obéissant on se sert soi-même, et ce maître, — c'est la passion.