‹ Les amours de JacquesChapitre 15 sur 26 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

LE PEU SOUS LA CENDltE N

Il y avait quatre années que s'étaient accomplis les derniers événements de cette histoire, lorsque Jacques me la raconta.

Il paraissait alors entièrement guéri de sa passion, et souvent môme il me disait en riant :

— Ce brigand de Chaisemartin avait raison, vois-tu, et cet imbécile de Boudignot n'avait pas tort : toutes les premières amours n'ont point une fin tragique ; je commence à comprendre le pèreLabutte.

-^ Et les secours du ciel?

— Pas précisément, mais ceux du travail.

C'était le travail, en effet, qui" avait apporté le premier soulagement à l'horrible désespoir dans lequel l'avait plongé l'abandon de Caroline.

Seul sur le pavé de Paris, sans un sou dans sa porche, il n'avait pas eu le temps de s'endormir dans sa douleur, de s'y complaire et de la soigner. Dans la vio réelle et positive, quels que soient l'accablement et le chagrin des amants, il y a des heures où le ventre crie plus fort que l'âme et où il faut reconnaître, la honte au front, que Ton a faim. Jacques eut faim et comme il n'avait pas 'Une maison amie où, tout en pleurant et en gémissant,

il pût avaler un potage cl boire un verre de vin, il fut durement forcé d'imposer silence à son cœur et d'écouter son estomac.

• Heureusement il connaissait à l'imprimerie un brave homme de correcteur qui l'avait employé comme teneur de copie, et même s'était fait aider par lui pour quelques pages de grec. Une sorte d'intimité s'était établie entre eux ; Jacques lui avait raconté ses infortunes, et le brave homme, qui dans toute sa vie avait peut-être corrigé plus de cinq cents romans aussi lamentables les uns que les autres, avait sincèrement pleuré en voyant ce pauvre héros de roman ; et pour lui il avait été pris d'une véritable affection.

-r- Vous ne pouvez pas rester dans l'jmprimerie, lui avait-il dit.

— Je crois que je n'y serai jamais très-habile, avait répondu Jacques,

—D'ailleurs, ce n'est pas digne de vous, et vous auriez le temps de mourir de faim avant de gagner deux sous.

— Très-bien, mais que faire?

Le brave homme n'avait rien répondu, et, baissant la tête sur sa feuille, il s'était remis au travail.

Peu de temps après, cependant, il aborda Jacques d'un air joyeux, et lui prenant la main avec l'orgueilleuse satisfaction que toute protection donne :

. — Je crois que j'ai ce qu'il vous faut, lui dit-il, car je me suis occupé de vous sans vous en parler, pensant que vous ne m'en sauriez pas mauvais gré. Voici ce que c'est. La maison Taupenot commence la publication d'un grand dictionnaire qui doit réunir toutes les encyclopédies et toutes les biographies publiées jusqu'à ce jour, en atteignant les dernières limites du bon marché : quinze volumes in-quarto compactes et petit texte pour centfrancs. J'ai parlé de vous au correcteur en bon à tirer, et il vous présentera à M. Hergott, le directeur. Ça n'est pas la fortune,

car je crois qu'on paye très-peu; mais, enfin, ce n'est pas l'imprimerie.

De correcteurs en correcteurs, de protections en protections, Jacques arriva jusqu'à M. Hergott. C'était un juif alsacien qui, après avoir longtemps pourri dans toutes les servitudes, était enfin arrivé à force d'intrigues et de bassesses à une sorte de notoriété littéraire : il passait pour un esprit encyclopédique et n'était qu'une prodigieuse nullité qui avait essayé de tout sans réussir dans rien. Il avait été avocat, médecin, sergent-major dans la légion étrangère, secrétaire d'un académicien grand seigneur, attaché à une mission scientifique, gérant d'un journal de théâtre et courtier d'annonces ; il avait fait des manuels sur toutes choses, des dictionnaires portatifs de législation, d'astronomie, de musique, de géographie ei même de mythologie, des traductions d'auteurs anciens et modernes, deux romans philosophiques, une tragédie ; il avait envoyé des mémoires à 'toutes les classes de l'Institut, et, pour se venger de ses échecs, il avait lancé contre des hommes, dont la science et l'autorité importunaient sa haineuse envie, des petites biographies ordurières et menteuses qu'avait dévorées la province, toujours friande de ces scandales. Les frères Taupenot, qui auraient souvent mieux fait, pour l'honneur de la littérature, de vendre leur papier blanc que de le vendre imprimé, avaient ramassé dans la boue ce bohémien de la plume, et, séduits par ses propositions de rabais, ils l'avaient mis à la tête de leur dictionnaire. Et cet homme qui écrivait le français comme un Allemand, et l'allemand comme un Français, qui n'avait pas une idée à lui, pas de goût, pas d'esprit, pas de science, avait été chargé de diriger une centaine d'esprits distingués, qu'il régentait la main haute, sans contrôle, sans dignité, sans honneur. Bassement obséquieux avec les grands, il était lâchement insolent avec les petits; et à voir sa tête carrée, ses yeux féroces, sa

fBÏ LES AMOURS DE JACQUES/

barbe rude, sa démarche pesante, ses épaules. de taureau, on l'eût volontiers pris pour un gendarme ou un boucher.

— Ainsi, monsieur, dit-il à Jacques, vous voulez quitter l'imprimerie pour entrer dans les lettres?

— Pour rentrer, interrompit Jacques timidement.

— Ah ! vous voulez sans doute me faire comprendre que vous avez déjà écrit; mais qu'est-ce que ça me fait à moi? ce ne sont pas des génies qu'il me faut, ce sont des esprits dociles et travailleurs. En philosophie et en littérature, pas de phrases ni d'idées nouvelles; en biographie, dès dates et des faits. Je me charge seul des appréciations ou des réflexions, quand la question et le bonhomme en valent la peine. Voilà le règlement. Si ça vous va, apportez-moi une liste d'articles, et je vous en choisirai dans ceux qui ne sont pas déjà pris. Vous savez que nous ne payons pas cher : deux centimes la ligne de quarante-cinq lettres; les bouts de lignes ne comptent pas.

Malgré ces conditions honteuses, quand Jacques apporta sa liste, il vit que presque tous les articles étaient retenus, non par de pauvres diables comme lui, mais par des hommesconnus, qui, sans respect pour leurs positions ou leurs traitements, ne rougissaient pas de s'exposer à la férule et aux insolence de M. Hergott.

Après une épreuve d'un mois, il fut clairement démontré à Jacques qu'en travaillant avec courage, mais en même temps aussi avec conscience, il pouvait gagner quarante sous par jour.

Il ne se plaignit pas : c'était juste assez pour ne pas mourir de faim, et ce travail continu, en ne lui laissant pas un instant de liberté, l'empêchait au moins de penser trop longtemps à Caroline.

Les soirées seules lui étaient toujours horriblement cruelles à p:\sser; c'était pendant ces heures d'intimité au coin du feu, qu'il avait été autrefois si heureux entre Emile et Caroline, jouissant de cette vie de famille qu'il

avait toujours si vivement aimée, si ardemment souhaitée. Maintenant, abandonné, sans amis, sans livres, sans argent, sans pouvoir allumer une chandelle ou brûler quel* ques mottes dans sa cheminée, il élait forcé en attendant le moment de se coucher, qu'il retardait autant que possible, d'error sur les boulevards quand il ne faisait pas trop froid, dans les passages quand il neigeait ou quand il pleuvait.

Ces longues promenades, quoiqu'elles lui fissent du bien en le fatiguant et lui permissent ainsi de dormir un peu, devinrent bientôt impossibles, car elles amincissaient tellement la semelle de ses souliers, qu'il n'était pas difficile de calculer l'époque où il n'aurait plus ni semelles ni souliers.

Alors, sûr les vingt-quatre sous qui, tous frais de chambre et de blanchissage prélevés, lui restaient pour sa nourriture, il prit encore trois sous, et il put ainsi aller à un petit cabinet de lecture du passage du Grand- Cerf.

Tous les soirs régulièrement, un cahier d'écolier sous le bras, il arrivait à sept heures. Il lisait les journaux; puis, vers huit heures et demie ou neuf heures, il se met* tait à' travailler, et à onze heures, quand on éloignait le gaz, il allait au bureau qui était au fond de la salle, déposait ses trois sous, saluait poliment et retournait chez lui. Bientôt il fut connu; on lui garda une place auprès du poêle, ce qui lui était une grande douceur, et ses voisins lui passèrent le journal avec une petite inclinaison de tête.

Quoi qu'il fît pour s'en empêcher, il commençait toujours sa lecture par la troisième page, et tout d'abord il cherchait les publications de mariage. Il avait bien la force et l'orgueil de ne pas demander des nouvelles de Caroline à ceux qui auraient pu lui en donner; mais, seul avec lui-même, il ne pouvait résister à la poignante curiosité de chercher à savoir ce qu'il redoutait tant d'apprendre. « Voyons donc, se disait-il, comme pour

se justifier à ses propres yeux, si la prédiction d'Arthur se réalisera, et si je ne souffrirai pas. » Pendant trois mois, il fit inutilement celte recherche, et il commençait à ne presque plus croire à un mariage, lorsqu'un soir, comme s'ils eussent été flamboyants, les noms d'Arthur Chaisemartin et de Caroline Foulogne lui brûlèrent les yeux. La prédiction d'Arthur ne se réalisa point : il ne demanda pas un autre journal; mais, laissant échapper celui . qu'il lisait, il demeura immobile, frappé de stupeur, puis sentant les larmes qui lui montaient aux yeux, il ne voulut point donner sa douleur en spectacle. Mais l'angoisse avait été si violente, le sang s'était si brusquement arrêté, que le cœur lui manqua; il eut un étourdissement et, quoi qu'il tentât pour résister, il fut forcé de se laisser aller à la renverse sur sa chaise.

— Madame! madame Duperrieux! cria le voisin de Jacques, un monsieur qui se trouve mal.

— Ce n'est rien, voulut balbutier Jacques, c'est la chaleur.

11 élait si défait, qu'on ne voulut point le croire. Madame Duperrieux le fit passer dans une petite pièce qui servait à la fois de chambre et de salle à manger, et le força à boire un yerre d'eau.

Dans l'état de crispation et de désespoir où il était, ces soins l'exaspéraient plutôt qu'ils ne lui faisaient du bien. Il eût voulu pleurer et crier à son aise; mais ils étaient si pressants et si affectueux, qu'il dut les endurer jusqu'au bout.

Lorsqu'on eut cessé de le gorger d'eau sucrée, il remercia de son mieux, sortit vivement et courut chez lui. Là il se jeta sur son lit et passa une nuit affreuse,

Mais il y a un degré dans la souffrance qui, une fois atteint, ne peut plus être dépassé; Jacques, pour son malheur, avait depuis longtemps atteint ce degré; et dans la nuit où, sous la pluie battante, il s'était trouvé tout

seul au milieu de Paris, il avait épuisé l'horrible. Il supporta donc cette crise plus courageusement que les précédentes, et, le matin venu, il eut la force de s'absorber dans son trayait. Parfois, il est vrai, des tremblements convulsifs, des frissons de rage lui étreignaient le cœur ; mais, après quelques minutes de faiblesse, il reprenait énergiquemept sa volonté et revenait à sa tâche.

Le soir, à l'heure ordinaire, il se rendit au cabinet de lecture; moins nerveux et moins bouleversé il put convenablement remercier ceux qui, la veille, l'avaient si corn-: plaisamment soigné. Et, à partir de ce jour, il y eut chaque soir, à son arrivée età son départ, entre madame Duperrieux et lui, un échange de paroles polies qui à la longue devinrent amicales ; sa pâleur, sa maigreur, son état maladif, sa jeunesse et sa tranquillité avaient évidemment inspiré un certain intérêt; et dans son isolement, si rempli de cruels souvenirs, ce lui était une douce consolation de pouvoir échanger quelques paroles, même banales, avec des gens qui Técoutaient le sourire aux lèvres, et lui répondaient d'un ton affectueux et sympathique.

D'ailleurs, plus il les connaissait, ces gens, plus il se sentait attiré vers eux.

Madame Duperrieux était une bonne grosse petite femme, un peu trop grasse, un peu trop bavarde, un peu trop commune, mais, au fond, excellente bourgeoise, qui ne désirait que deux choses : marier sa fille Eugénie et se faire bâtir une maison de campagne dans un terrain de douze cents mètres qu'ils avaient acheté à Créteil.

Mademoiselle Eugénie Duperrieux était aussi maigre, aussi réservée que sa mère était replète et expansive. Elle avait vingt-quatre ans, quoiqu'on pût lui en donner vingt-huit ou trente : elle était pâle, osseuse, sans fraîcheur, avec une peau qui sentait la souris ; elle portait des robes trop étroites qui rhabillaient à peu près comme une gaine habille un parapluie ; mais son air était ihféllr-

gent, fin, délé, et ses yeux noirs, secs et ardents, annonçaient en elle un caractère et un tempérament.

Pour M. Dupenïeux, véritable employé parisien, on ne le voyait que le soir. Il arrivait d'un magasin de la rue Saint-Denis, où il était teneur de livres, entre neuf et dix heures, marchant à pas comptés, car il transpirait facilement et craignait les catharres : il saluait avec cérémonie les abonnés, et, en attendant l'heure du coucher, il s'asseyait devant le poêle, le prenait entre ses jambes, et, tout en lisant un journal, il étalait son mouchoir sur ses genoux pour le faire sécher.

Au temps de ses amours et de son bonheur, Jacques connaissant cette famille eût peut-être trouvé la mère un peu portière, le père un peu Joseph Prudhommeet la fille un peu gaule; mais le malheur l'avait rendu indulgent, et il les vit tels qu'ils étaient en réalité, simples, honnêtes et bons. Les longues conversations de madame Duperrieux lui devinrent une distraction, les poignées de main de M. Dnperrieux une agréable habitude, les quelques mots d'entretien avec Eugénie un plaisir.

Cela dura ainsi un an à peu près. Puis un jour qu'il était arrivé de meilleure heure qu'à l'ordinaire, et que, dans la salle de lecture. Il était seul avec Eugénie, il crut remarquer dans la voix de celle-ci une douceur et une émotion qu'il ne lui avait jamais trouvées. Durant quelques minutes, il s'en étonna, et, croyant s'être trompé, il n'y pensa bientôt plus. Mais, à quelques jours de là, le doute ne fut plus possible : cette émotion qu'il avait déjà remarquée, sans chercher à en deviner la cause, se renouvelait toutes les fois qu'il restait seul avec Eugénie, et même souvent lorsqu'elle lui parlait en présence deà habitués. En travaillant, il la vit arrêter sur lui des yeux pleins de tendresse et de chaleur. Pendant plusieurs semaines, il l'observa curieusement, et bientôt il fallut qu'il en convînt avec lui-même : il était aimé.

Loin de lui donner de la joie ou deïorgueil. celte découverte ne lui donna que de l'inquiétude ; car ai l'apaisement commençait à se faire dans son cœur, il n'avait point oublié Caroline, et il se croyait à jamais mort pour l'amour.

— Pauvre fille, se dit-il en pensant à Eugénie, pourvu qu'elle ne souffre pas comme j'ai souffert!

Et il se promit de ne plus revenir au cabinet de lecture de madame D.uperrieux.

Pendant quinze jours il se tint parole ; mais un soir» poussé par l'habitude et aussi par un certain sentiment secret qu'il ne s'expliquait pas très-bien à lui-même, il y revint en se disant :

— Après tout, ce n'était peut-être qu'un caprice.

La joie et la rougeur d'Eugénie lui montrèrent que c'était plus qu'un caprice.

Alors, au lieu de ne plus revenir du tout, comme il aurait dû le faire pour être conséquent avec sa première détermination, il revint, comme par le passé, régulièrer ment tous les jours. Ce n'est point impunément que l'on se sent aimé, et dans le cœur le mieux rempli aussi bien que dans le cœur le plus désespéré, cette certitude met un naïf orgueil et une douce jouissance qui font faire bien d'hypocrites mensonges à la fidélité du bonheur comme à la fidélité du souvenir.

Jacques ne se mentit pas h lui-même, et très-franchement il se laissa aller à la vanité : c'était pour lui comme une vengeance, comme une revanche.

— Ah ! si Caroline m'avait aimé ainsi, pensait-il souvent, en rencontrant les yeux attendris et troublés d'Eugénie, comme nous aurions pu être heureux!

Et sous la pression de celle pensée, il regardait ces trois personnes si tranquilles vivant de la vie de famille, cet idéal auquel il ne voulait même plus rêver. < A la longue cette paix et ce bonheur, comparés à sa soli-

iude et à son abandon, lui donnèrent des mouvements d'envie. — Pourquoi pas? se disait-il. Pourquoi faire souffrir cette pauvre fille? Sans doute je ne peux pas l'aimer comme elle m'aime ; mais je peux la rendre heureuse, ne la tromper jamais, être pour elle un mari loyal, fidèle, indulgent. Pourquoi pas? — Mais ces idées étaient aussitôt rejetées que conçues ; puis il y revenait, puis il les rejetait encore. Chaque fois cependant c'était moins fermement, Eugénie, par ses regards et par ses tendresses, avait réchauffé ce cœur, et si elle ne lui avait pas donné l'amour, elle lui avait au moins donné une vague espérance.

A mesure que le temps s'écoula, et que le£ entretiens avec Eugénie se firent plus fréquents et plus intimes, Jacques devint moins irrésolu, et il y avait dix-huit mois que Caroline lui avait dit : « L'amour guérit l'amour, » lorsqu'il se décida tout à fait à recommencer la vie.

11 était alors dans une situation qui lui permettait presque dé parler avec confiance. Hergott, qui, en sa qualité de directeur et d'esprit universel, s'était, dans son dictionnaire, réservé les articles le plus importants, et qui aussi, en son autre qualité d'ignorant et de sot, était parfaitement incapable toujours de les écrire, souvent de les comprendre, avait chargé Jacques de les lui préparer, et, pour prix de cette collaboration et du secret promis, il lui payait un sou la ligne. De plus, Jacques avait une correspondance littéraire pour un journal étranger; et, sans être riche, il n'était plus honteusement pauvre : il pouvait donc parler hardiment.

Il le fit, et après avoir raconté l'histoire de son amour à Eugénie, beaucoup par loyauté, un peu aussi pour avoir un éternel confident, il adressa sa demande à M. et madame Duperrieux.

Elle fut acceptée.

Pour le nouveau ménage on loua, dans la maison même

où se trouvait le cabinet de lecture, une chambre avec une petite terrasse ayant vue sur un jardin. C'est là que je retrouvai Jacques deux ans après son mariage, et c'est Ift que nous avons repris nos interminables conversations dô la pension, et que nous avons passé de longues heures joyeusement remplies à nous entretenir de nos travaux, de nos projets, de nos espérances.

— Je suis heureux, me disait Jacques ; j'ai une excellente femme, une belle-mère indulgente, un beau-père qui est mon ami; je t'assure que je suis très-heureux. Je n'ai peutêtre pas les fièvres de bonheur que j'aurais pu avoir dans d'autres conditions, mais j'ai une vie calme où je puis à mon aise travailler, et c'est tout ce que j'envie. Je ne suis plus un cœur, vois-tu, je ne suis plus qu'un cerveau, et ce livre : disant cela, il posait la main sur un manuscrit qu'il venait d'achever, — ce livre est mon seul amour.

— Tu le dis, tu le croisT

— J'en suis sûr, et je -peux même t'en donner une preuve : tu sais qu'il y a six mois Caroline a quitté Arthur; eh bien, en apprenant cette rupture, j'ai été ému, trèsému, c'est vrai, mais je suis resté chez moi et n'ai rien tait pour la voir.

— Enfin, je ne demande pas mieux que de te croire; mais il n'en est pas moins vrai que, pour ton repos, j'aime beaucoup mieux la savoir à Bruxelles qu'à Paris.

— A Bruxelles ou à Paris, cela est tout un pour moi ; je te dis et je te répète que je suis guéri, absolument guéri : je suis Un sage... Oh! ne ris pas, je ne m'en fais point un grand mérite. Mon cœur est mort; on l'a jeté il y a qtiatro ans du haut d'une terrasse de la rue de Buffault, il s'est cassé en tombant, et je me suis sauvé sans en ramasser les morceaux. Mais d'ailleurs, en eussé-je emporté la moindre parcelle, tu me feras bien, je l'espère, l'honneur de penser que je n'abandonnerais pas ma femme; car si je n'aime pas Eugénie commefai aifné Caroline, j'ai pour elle uni?

sincère affection et une solide reconnaissance ; je tiens à elle, et je tiens aussi à ma vie paisible, à mon repos et à mon travail. Et puis, disons-le sans phrases, je tiens à mon devoir.

Quand je parle passion, et qu'on me répond devoir, j'ai par malheur la triste habitude d'être souvent incrédule. Cependant je croyais Jacques lorsqu'il me parlait ainsi ; il m'avait tant de fois répété : Je suis guéri, bien guéri, que j'aurais peut-être fini par me persuader que sa vie était.à jamais fixée, sans de certaines petites remarques que je pouvais faire chaque jour, et qui me donnaient d'indestructibles appréhensions pour le moment où Caroline se présenterait.

Jacques aimait sa femme, mais il souffrait intérieurement de la voir maintenant aussi visiblement gauche et disgracieuse, aussi peu naturelle lorsque pour lui plaire elle voulait se faire belle el coquette. Devant les étrangers, devant ses amis, il insistait jusqu'à la fatigue sur les qualités quelle déployait dans la vie intime, sur sa bonté, son dévouement, sa générosité, —car il avait à un haut degré cet amour-propre de l'égoïsme qui nous pousse à persua-. der les autres que tout ce qui nous touche de près est irréprochable de perfection; — mais seul avec lui-même, par un retour plein de colère et d'injustice, il ne voyait plus que les défauts et n'insistait plus dans ses regrets jaloux quo sur les imperfections, hélas! trop malheureusement apparentes, de la pauvre femme. Il y avait là le germe d'un danger pour l'avenir, germe rendu plus inquiétant encore paç ce qui se passait dans Eugénie.

Certes^" elle aimait Jacques : cette jeune fille avide d'àtçour, arrivée jusqu'à vingt-quatre ans sans avoir inspiré 4m sentiment tendre, élait folle de son mari, — je devrais plutôt (lire. .{le son homme; — elle l'aimait avec ardeur, çoais elle ce comprenait absolument rien à la situation qu'elle s'était faite en épousant un artiste pauvre et orgueil-

Jeux. Pour elle, et aussi pour sa mère et son père, qui avaient subi son influence, Jacques était un esprit, un génie même. Après un an de mariage et d'expérience, elle le jugeait supérieur dans les choses de l'intelligence, nul dans les choses delà vie. Aussi, pour ces natures étroites et positives, y avait-il dons cette croyance un chagrin amer, une déception de tous les instants.

Jacques n'avait pas tardé à s apercevoir de cet te opinion et c'avait été une blessure cuisante pour son cœur et pour sa vanité. De là étaient venues quelques scènes de dureté et de colère, qui avaient démesurément grossi les griefs, non encore expliqués, que tes deux époux se croyaient mutuellement en droit de s'adresser. Eugénie souffrait de ce que son mari ne paraissait jamais avoir souci des affaires matérielles, Jacques de ce que sa femme le faisait souvent rougir, et aussi de ce qu'il ne trouvait point chez elle les encouragements et les applaudissements qu'il eût voulu surtout obtenir dans sa famille. Ces secrètes divi* siôns me furent surtout sensibles à l'occasion du début littéraire de Jacques. Son livre, œuvre d'histoire et de philosophie sur le rôle que Louis XI et Richelieu avaient jqué dans les événements qui avaient préparé et amené la ttévolution française, — son livre avait été, dès son apparition, chaudement discuté par toule'la presse parisienne, depuis cçlle qui se prétend républicaine pour conserver sa clientèle de marchands de vins, jusqu'à celle qui se prétend religieuse pour conserver sa clientèle de sacristains. Le jeune auteur avait été vigoureusement loué et plus vigoureusement encore insulté; son nom avait acquis, en peu de mois, une juste notoriété, et tous, amis et ennemis, attendaient de lui des. œuvres originales et sérieuses.

, Pour Jacques, c'était superbe ; mais, pour Eugénie, il y ayait un revers à cette médaille si brillante : car ce livre, vendupour cinq ans, n'avait rapporté que quatre cents francs à son auteur. Aussi la question d'argent amoindris-

sait-elle chez la jeune femme la question dé gloire, et avions-nous souvent, à ce sujet, des discussions qui me prouvaient chaque jour davantage que je n'avais que trop raison, que mes craintes n'étaient que trop réelles, et qu'une occasion, en faisant se heurter "ces deux contrariétés secrètes, pouvait amener un redoutable antagonisme. Lorsqu'un article avait paru sur le livre de Jacques, j'arrivais tout joyeux, et souvent, avant de monter chez lui, j'entrais au cabinet de lecture.

— Eh bien, disais-je à Eugénie, vous avez lu T

— Oui, c'est magnifique ; mais où cela nous conduit-il?

— Où diable voulez-vous que cela conduise?... à la gloire, parbleu! comme Polyeucte.

— Voyons, monsieur Frédéric, vous êtes un homme sérieux, vous; eh bien, je vous le demande, un peu moins de gloire et un peu plus d'argent ne ferait-il pas mieux notre affaire? Pour écrire ce livre qu'il a préparé pendant six ans. Jacques a quitté M. Hergolt qui lui donnait douze cents francs, et il a abandonné sa correspondance qui lui en rapportait six cents ; de sorte que pour huit années de travail il a eu quatre cents francs. Vous allez me dire que c'est un début; mais c'est justement ce qui m'épouvante : vous le connaissez, il voudra que son second livre soit mieux que le premier, et il restera dix ans à l'écrire. Pendant ce temps, il faudra donc que nous nous nourrissions de gloire?

' — Alors, selon vous, Jacques doit produire un volume tous les ans, une page tous les jours, trois lignes de quarante-trois lettres toutes les heures?

— Je ne dis pas ça ; pais vous ne savez pas non plus comment Jacques travaille : il passé des journées entières sans écrire une ligne, à se promener sur sa terrasse en faisant sauter un petit bâton. Quand on a une femme, ef qu'on peut avoir des enfants, on pense un peu moins à la gloire et un peu plus. à l'argent .

— • Tenez, madame, je suis un homme sérieux, comme vous dites, parce que je n'ai point pour les voleriesdes éditeurs le noble dédain de Jacques; eh bien ! en cette qualité d'homme sérieux, je vous affirme aujourd'hui que si j'avais publié un livre comme celui de votre mari, et qu'on me félicitât comme vous le félicitez, je prendrais ce livre dans ma poche, je m'en irais de chez moi, et la première femme que je rencontrerais et qui me dirait : «C'est beau 1 » je me mettrais à l'aimer. Aussi, très-sincèrement, le conseil que je vous donne, c'est de croire en votre mari, d'être Hère de lui, et puisque, par bonheur, vous pouvez gagner de l'argent pour deux, de ne pas le tourmenter et de l'adorer à genoux ; car Jacques est un artiste, et ces gens-là, sachez-le bien, la femme qu'ils préfèrent et qu'ils adorent ce n'est pas celle qui leur dit : « Tu es un dieu ! » mais celle qui leur répète chaque jour : « Tu es plus qu'un dieu! *

Malheureusement ces conseils, qu'on ne me demandait pas, étaient en pure perte, et* madame Jacques, madame Duperrieux, M. Duperrieux et deux ou trois «amis déploraient très-naïvement que Jacques ne voulût point se mettre au travail d'une manière plus sérieuse, et surtout plus lucrative. Tl avait du talent, c'était possible, mais ils connaissaient dans le quartier un monsieur qui écrivait et qui lui aussi avait du talent ; ce qui ne l'empêchait pas degagner douze ou quinze mille francs par an dans des journaux connus et que tout le monde lisait.

Les choses en étaient là lorsqu'un jour que Jacques devait venir dîner chez moi, avec une personne qui avp.it grande envîe de le connaître, je le vis arriver dès le malin.

— Qu'y a-t-il donc? lui demandai je.- ,

— Rien dé grave : seulement, puisque notre journée est

perdue, je viens te prendre pour aller chez Sylvain Maret.

En route et changeant de conversation, il me dit tout à coup :

— A propos, tu sais que Caroline est venue à Paris?

— Ah! mon Dieu.

— Rassure-toi, elle est repartie. Nous allons chez Marct pour parler d'elle.

-* Mais tu es fou !

— Je veux savoir un peu ce qu'elle pense de mon livre, car je t'avoue que j'ai été assez surpris de ne pas recevoir «Je lettre d'elle.

— Elle n'aura pas osé t'écrire chez toi.

— Elle pouvait bien toujours ra'écrire chez mon éditeur ; mais enfin, ce n'est point de cela qu'il s'agit : si elle n'a pas voulu écrire, elle a dû parler, et je ne suis pas fâché de connaître ce qu'elle a éprouvé en lisant ce que le Critique a dit de moi, et en le comparant à ce qu'il disait autrefois.

— Oh ! Jacques, mon ami, nous jouons là mauvais jeu, et si tu m'avais prévenu, je ne t'aurais point aidé dans cette bravade.

— Laisse donc, il n'y a pas de danger, et je t'affirme pour la centième fois que mon amour est bien mort. Si tu en veux une preuve, en voici une : il y a huit jours, j'ai su par Maret qu'elle était ici, et depuis je n'ai point fait un seul pas pour la voir, point une seule démarche pour connaître son adresse. C'est aujourd'hui seulement, que je suis certain qu'elle est partie, que je vais savoir son sentiment sur l'homme en qui elle avait mis autrefois tant d'espoir; car elle croyait en moi, elle, et elle y croyait bien. -

- Puis s'interrompant et me regardant : •

■«** Maïs qu'as- tu donc? tu ne dis rien .

~ Je dis que j'ai peur, parbleu !

•1 — Et moi je dis que tu me fais rire avec tes pressentiments de romancier : les morts ne ressuscitent pas, corn-» prends:tu ça? >-

— Oui, mais les endormis se réveillent. :

— Après cent uns. dans les contes de Penrault : j'ai lu ça ; mais après cinq ans dans la réalité, c'est ce que je n'ai jamais vu.

Page 1