‹ Les amours de JacquesChapitre 16 sur 26 · LES VERTIGES DU SOUVENIR · texte numérisé non relu

LES VERTIGES DU SOUVENIR

Sylvain Maret, que je connaissais depuis quelques mois seulement, avait son atelier rue de La Bruyère. En un qjutart d'heure nous arrivâmes chez lui.

La clef était sur la porte. Je frappai.

— Ertlrcz, nous répondit une voix traînante.

A côlô de Maret, qui sans se déranger nous faisait une lente inclinaison de tête, je vis une grande jeune femme vôtue de noir.

— Ma. Lune Chaisemartin, un 'dit-il, répondant à la muette interrogation que je lui adressais.

Instinctivement et sans même saluer, je regardai Jacques. Il était horriblement pâle et paraissait indécis s'il devait avancer ou reculer.

— Ah I mon Jacques, s'écria madame Chaisemartin en se levant de sa chaise et -en venant à lui, que je suis heureuse! Quel bonheur que* je ne sois point partie hier I

Jacques n'hésita plus : il lui tendit la main. Cependant il était facile de voir qu'une lutte se livrait en lui : il y avait dans son attitude beaucoup de roideuret de hauteur, dans son regard beaucoup de tendresse.

— Madame et moi, dit Maret, s'adressant à Jacques, nous causions de vous.

— Oui, de votre livre, Jacques. C'a été une grande joie pour moi de le lire, et j'en ai été fière; j'ai retrouvé là ces belles idées dont vous m'entreteniez autrefois, et qui nous avaient fait les premiers croire à votre génie. Si j'a-

vais su comment vous faire parvenir ma lettre, je vous aurais écrit.

— Madame, interrompis-je, impatienté de l'air de béatitude avec lequel Jacques avalait ces éloges, — rien n'était plus facile : vous aviez le nom de l'éditeur sur la couverture.

Madame Chaisemartîn me regarda stupéfaite, tandis que Jacques me regardait mécontent et Marel étonné.

Un certain malaise s'abattit sur nous tous, et la conversation devint indifférente et difficile.

Pour moi, ne disant plus rien, j'observais cette Caroline que je n'avais jamais vue, et dont j'avais sf souvent et si longuement entendu parler.

Elle était grande et mince, étroite des épaules,' souple et onduleuse de la taille ; les traits du visage étaient assez purs, mais flétris et fatigués ; les yeux étaient beaux, mais trop hardis; les lèvres étaient fraîches et roses, les dents blanches, petites et pointues ; le corsage, enveloppé dans un châle, me sembla plat et maigre. Les mains paraissaient parfaitement blanches et un peu molles ; les doigts en étaient longs, gras, très-lisses, très-effilés , c'étaient de ces mains que les chiromanciens nomment mains de plaisir. Ses manières avaient de la grâce, mais trop de brusquerie, ses attitudes trop de p'réten lion ; et, quoiqu'elle pût passer pour jolie, elle ne me plut point. Peut-être étais je mal disposé à son égard par ce que je savais d'elle, mais je trouvais dans son ensemble quelque chose qui semblait indiquer une nature double, folle et raisonnable, froide et passionnée. Son regard, où il y avait de l'égarement et de la douceur, m'inquiétait; sa voix claire, vibrante, sans musique, me blessait.

Plusieurs fois nos yeux se rencontrèrent, et elle me força à baisser les miens. Pour l'étudier plus à mon aise, je me levai, et, sous prétexte de visiter l'atelier, j'allai me mettre en observation derrière une toile.

Bientôt Jacques vint m'y rejoindre.

— Emmène Maret, me dit-il à voix basse

— Pour rester seul avec Caroline?

-*■ Oui.

— Eh bien, non.

— Alors je m'en vais avec elle.

— Tu es fou.

— Je ne te demande pas d'avis, je te demande un service... Veux-tu emmener Maret?

— Comment?

— Comme tu pourras, mais laisse-nous seuls, elle et moi.

J'hésitai quelques minutes; mais le plus sage, maintenant qu'on ne pouvait plus éviter cet entretien, était au moins de prévenir un éclat ; je revins au milieu de l'atelier, et m'approchant de Maret :

— Voulez-vous avoir la bonté de me rendre un service, lui dis-je, et de sortir avec moi?

— Est-ce loin ? fit Maret en soupirant; vous savez que je suis tout à votre disposition, mais je suis bien fatigué.

— C'est tout près ; il s'agit de venir chez un de mes açiis qui voudrait savoir s'il a un Lorrain ou simplement une copie.

— Qu'est-ce que ça lui fait, à cet honnête bourgeois.

— Il me semble que ça doit lui faire quelque chose, et qu'il doit être curieux d'avoir une certitude.

— Vous croyez ?

— Certainement.

— Comme vous voudrez, alors.

— Eh bien 1 partons, n'est-ce pas?

— Partons! fit-il avec un nouveau soupir; mais vous m'assurez que ce n'est pas loin ?

— Madame, dis-je en me tournant vers Caroline et en la regardant effrontément pour lui souligner mon épigramme, — pardonnez-moi de vous enlever M. Maret, Je vous laisse Jacques. .;---J

Puis, tout de suite, m'adressant à celui-ci :

— N'oublie point, n'est-ce pas? que nous dînons k six heures et demie, et que j'ai invité une personne exprès pour toi.

— Allons, me dit Maret, qui s'était appuyé contre la porte, en route ; seulement, je . vous en prie, n'allons pas trop vite.

A. peine étions-nous dans l'escalier, que Jacques se rapprochant de Caroline lui prit la main, et la baisant follement à pleines lèvres :

— Je ne puis que te battre ou t'embrasser, lui dit-il; je ne te bats point.

Tous deux, en môme tempg, ils se regardèrent, et dans leurs yeux roulèrent de grosses larmes.

— Et je croyais ne plus t'aimer! s'écria-t-il.... il y avait des jours où je croyais te haïr.

— Mon Jacques ! lit-elle.

—J'étais fou, et en te voyant là, tout à l'heure, j'ai senti que depuis cinq ans...

— Mon Jacques!

— Oui, Caroline, je n'ai jamais aimé que toi, et je t'aime, entends-tu bien, je t'aime comme il y a cinq aift, comme aux bois de Crilion.

. -^ Mon Jacques !

Il y eut un long moment de silence : ils se regardaient. Irrésistiblement attirés l'un vers l'autre, ils se rapprochèrent encore, se regardant toujours longuement, ardemment, et tous deux, en même temps, à plein cœur ils s'embrassèrent.

Longtemps ils restèrent sans rien dire; puis Jacques, par cet excès de bonheur ramené à de tristes comparaison :

— Ah! Caroline, comme j'ai souffert, dit-il, depuis notre séparation !

— Et moi donc, mon Jacques, car j'étais la seule coupable, et à ma souffrance s'ajoutaient mes remords. Tu no

?as pas me croire ; je n'ai jamis cessé de t'aimer ; et, dans cette terrible soirée où, eh la présence, j'ai mis ma main dans celle d'Arthur, c'était toi que j'aimais, mon Jacques. Cet homme m'avait ensorcelée, vois-tu, je voulais ltfi résister et je ne pouvais pas. Quand j'ai appris ton mariage, j'ai été folle de jalousie ; quand j'ai lu ton livre, j'ai été folle d'envie. Ah! oui, va, je t'aurais écrit si j'avais osé; j'avais peur de ta femme. Est-elle bonne au moins ta femme? l'aime-t-elle bien? te rend-elle heureux, mon Jacques? a-t-elle tous les petits soins que j'avais pour toi ? Comme je serais flère de toi I comme je t'adorerais ! Je savais bien que tu avais du génie ; je te l'ai toujours dit, je l'ai toujours cru.

Sous l'influence de cette parole follement passionnée, Jacques fut pris par le vertige.

— Puisque tu m'aimes, s'écria-t-il, reprenons la vie où nous l'avops laissée, et soyons heureux 1

U lui tendit les bras. Elle se leva, le regarda longtemps avec une indéfinissable expression de tendresse et de douleur, puis d'une voix assez ferme elle lui dit :

— Non, Jacques, cela ne se peut pas : si je n'ai pas eu la force de fermer mes oreilles à tes paroles, qui me soulevaient de bonheur, j'en aurai assez maintenant pour te résister. Oui, à l'instant nous avons eu un moment de joie, tle sublime faiblesse* que je n'oublierai jamais, il est ma rémission, et s'il doit faire la consolation de tous mes jours à venir,' je ne veux pas qu'il fosse notre malheur à tous deux.

— Pourquoi ne me dis-tu pas tout de suite que tu as un autre amour?

— Jacques, je n'aime que loi ; mais ce que tu veux est insensé. Je me connais, je te l'ai déjà dil, je porte malheur à ceux que j'aime. Pendant deux ans, je t'ai pris ta

w et je l'ai mangée, je ne veux point recommencer. Je ne veux point que lu redeviennes ce que lu étais rue de Provence. Nous nous sommes connus trop tôt, vdis-tu, tu as

été trop bon et trop faible pour moi. Ah 1 mon pauvre ami,, je ne suis plus la jeune fille ignorante et confiante d'autrefois, et les trois années passées loin de toi m'ont enlevé bien.des illusions : la souffrance m'a appris la vie.

— A moi aussi, et c'est justement pourquoi je te dis : Aimons-nous.

— Malheureux, ni l'un ni l'autre nous ne sommes libres» Ta femme,..

— Ma femme n'existe plus pour moi.

— Mais mon mari existe pour moi, pour toi, Jacques, et de lui nous aurions tout à craindre. Depuis trois ans ta as vécu tranquille dans ton ménage, tu as fait un beau livre , tu as conquis un nom : je ne veux pas que ta quittes et que tu perdes tout cela; notre vie à tous deux ne pourrait être qu'une vie d'aventure, de mystère, de souffrance.

Il fit un geste pour l'interrompre. .

— Oui, de souffrance, car tu n'aurais pas la confiance, et moi, sous ton loyal regard, je rougirais de confusion et de colère : en nous aimant peut-être plus que nous ne nous sommes jamais aimés, nous serions malheureux. Là- bas, à Bruxelles, je penserai à toi, je t'écrirai souvent, tu me répondras quelquefois; sans renoncer à ton travail, sans briser ta famille, sans désespérer ceux qui t'aiment, nous serons heureux.

Longtemps elle lui parla ainsi. De très-bonne foi, résistant en même temps et à sa propre émotion et à celle de Jacques, elle tâchait par de douces paroles d'expérience et d'amitié de le ramener à la raison. Lui, affolé d'amour, ne r écoutait point; il revenait sans cesse à ses projets, à ses désirs.

Après deux heures de lutte, il devint un peu plus calme; moitié raison, moitié dépit de voir qu'elle ne se rendait pas, il faiblit dans son incessante et monotone prière. Alors Caroline se levant et mettant son chapeau :

— Il faut nous en aller, mon Jacques; conduis-moi, et que Maret ne nous retrouve point ici.

Caroline avait une course à faire rue Chauchat. Bientôt ils y arrivèrent; ils revinrent sur leurs pas, allèrent rue de Provence, revinrent rue Chauchat, toujours émus, toujours frisonnants; elle s appuyait sur son bras; il la serrait contre son cœur»

La nuit commençait à s'épaissir; il tombait une petite pluie, les passants étaient rares, les lumières peu brillantes dans les chétives boutiques de ce quartier ; — et marchant ainsi unis l'un à l'autre, se cachant sous leur para* pluie baissé, ils étaient presque isolés.

Souvent Jacques, au moment même où il se croyait le plus complètement vaincu par les raisons de Caroline et par les siennes propres, avait de brusques et irrésistibles retours.

— Viens seulement dîner avec moi, disait-il, nous ne nous séparerons que ce soir.

— Si je vais dîner avec toi, nous ne nous séparerons plus. Pauvre malheureux! ne m'enlève pas mon courage. Si je te cédais, nous nous perdrions tous deux ; séparés nous nous aimerons toujours; laisse-moi partir; je te promets que je t'écrirai.

— Quand?

— Dans deux jours ; après, toutes les semaines.

— Embrasse-moi.

— Jacques!...

Sans écouter sa prière, il l'entraîna sous une porte sombre; là follement il l'embrassa.

Ils ne se quittèrent point encore ; pendant près d'une heure, ils se promenèrent, se fixant une limite pour se séparer, ne se séparant point, se' disant « encore cinq minutes, » ou bien « allons jusque là-bas, » et laissant les minutes s'écouler, sans avoir la force de s'arracher l'un à l'autre. •

Enfin Caroline, plus maîtresse d'elle-même, se dégagea du bras de Jacques, le regarda une dernière fois, et sans se retourner, en courant, elle se sauva.

Il resta immobile pendant quelques secondes; puis, tout h coup, comme un fou, il se mit à sa poursuite : il ne lui avait point demandé son adresse h Paris, ce qu'elle ferait le lendemain, à quelle heure elle partirait.

Il ne put l'atteindre; il parcourut toute la rue, alla rue Rossini, revint rue de Provence; ce fut en vain : il ne la vit pas. Sans trop savoir pourquoi, il courut chez Maret. Il n'y avait personne. De désespoir il revint rue Chauchat, et se postant au milieu de la rue, comptant qu'un bienheureux hasard la ferait, à sa sortie, se diriger de ce côté, il attendit.

Pour moi, pendant ce temps, rentré depuis plusieurs heures, j'attendais aussi, plein d'impatience, d'inquiétude, de crainte.

Je ne pouvais pas me tromper : le regard de Jacques avait été trop brûlant, sa voix trop émue ; il aimait, il adorait toujours Caroline. Que s'élait-iH passé?

Depuis longtemps le convive que j'avais invité exprès pour le mettre en relation avec Jacques était arrivé, et il avait déjà plus d'une fois témoigné sa surprise d'un pareil retard.

— Il va venir d'une minute à l'autre, avais-je toujours répondu.

Les minutes s'étaient changées en quart d'heure, en demi-heure, en heure, et Jacques n'avait point paru.

Je pris mon parti. Comme il me fallait une solide excuse pour le cas où il ne viendrait point; comme il eh fallait une non moins solide pour le cas où il arriverait avec une figure bouleversée, j'avouai franchement que nous avions rencontré une femme qu'il avait dû épouser, et qu'il était resté près d'elle.

Mon convive, qui était jeune, qui de plus était femme,

fuUrès-sensible à cette raison ; Jacques désormais pouvait arriver à dix heures du soir, ou môme ne pas arriver du tout : il était excusé d'avance.

Mais, moi, la raison que j'avais donnée ne me rassurait nullement, et plus le temps s'écoulait, plus j'étais effrayé.

Enfin, vers huit heures, Jacques arriva ; il était effrayamment pâle... Il voulut s'excuser; ce fut à peine si, d'une voix étranglée, il put babutier quelques mots.

Je fis monter, le dîner et nous nous mîmes à table.

Il fut impossible à Jacques de manger... Immobile sur sa chaise, il restait profondément accablé; parfois il levait* la tôle, nous regardait, et les yeux gros de larmes :

— Pardonnez-moi, disait-il ; je vous gâte votre dîner. Il vit un moment où il sentit qu'il allait éclater : il se

leva sans rien dire et passa dans mon cabinet.

— Laissons-le, dis-je tout bas ; ce que je redoutais le plus ne s'est heureusement pas réalisé : ils se sont quittés.

' L'inquiétude cependant ne tarda point à nous prendre.

— Allons donc voir, me dit ma convive; il est peutêtre malade, le pauvre garçon.

— Laisse-moi aller seul, répondis-je; il ne te connaît pas. Tu le générais, et il faut que je sache comment les choses se sont passées.

J'entrai et le trouvai enfoncé dans un fauteuil, les mains crispées, les yeux hagards.

— Ah! mon ami, s'écria-t-il, que je souffre! que je souffre!

Je le regardais effrayé, quand je sentis deux mains qui se posaient sur mon épaule, et une voix douce me murmura à l'oreille :

— Oh! le pauvre garçon, comme il est malheureux!

— Voilà pourtant ce que peut amener la trahison d'une femme.

— C'est épouvantable d'aimer comme ça.

— N'est-ce pas? et cane te donne pas envie d'essayer.

— Non, par exemple, ça rend trop laid.

Et me quittant sur cette conclusion, elle s'en alla dans la cuisine, où je l'entendis remuer des tasses et souffler le feu, pendant que Jacques, la tôle entre ses mains, faisait effort pour se contenir.

Au bout de quelques minutes, elle revint portant une tasse à la main, et elle s'approcha de Jacques.

— Monsieur, dit-elle d'une voix caressante, buvez ça, c'est du tilleul, ça vous fera du bien : quand j'ai du chagrin, ça me calme tout de suite.

Il releva la tête et la regarda comme s'il ne comprenait pas; ému de cette attention dans une femme qu'il connaissait à peine, il prit la tasse, but docilement comme un enfant malade, et, avant de la lui remettre, il serra, avec une louchante expression d'amiliéclde reconnaissance, la main qu'elle lui tendait.

Alors m'ai tira ni dans la pièce voisine :

— Je ne veux pas le gêner, je vais m'en aller ; il sera plus libre de te conter ses pe nés.

Elle mit son châle, son chapeau, et continuant ses recommandations :

— Surtout, viens demain. Regarde comme l'amour fait souffrir ; je suis Certaine que si tu ne venais pas, je serais encore plus malheureuse que ça.

Quand elle fut sortie, Jacques éclata enfin librement.

— Tu vois, s'écria-Uil, tu vois comme je l'aime! Eh bien, elle aussi, elle m'aime. Ah ! j'ai été fou : j'aurais dû la retenir de force. Tu la connais, maintenant; comme elle est belle, n'est-ce pas? Quelle grâce I quels yeux 1

Quoique n'étant pas précisément de cet avis, je jugeai inutile de le contredire ei je fis un signe affirmatif.

— . Quand je pense, conlinua-t-il, que je me disais guéri. Je te mentais, je me mentais à moi-même : je l'aime toujours, je l'aime, entends-tu bien, je l'aime. Il faut que je la retrouve, il faut que je la revoie.

l'es AMOURS DE JACQUES. Î07

Je voulus Fhùcrrompre, il ne m'en laissa pas le temps.

— Tu vas me parler de ma femme, de mon avenir, du monde. Eh bien, elle m'a parlé de tout cela elle-même, la chère enfant. Ah ! les hypocrites, les menteurs qui osent soutenir qu'on se guérit de son premier amour. Nous sommes bien l'un à l'autre; rien ne nous séparera, ni le devoir, ni les lois sociales. Moi aussi j'ai cru à ces puissances-là, je lésai prêchées; aujourd'hui, je te dis encore une fois hypocrisie ou mensonge.

Que répondre & de pareilles paroles, dont toute la raison se trouve dans ce seul mot, éternellement répété : « Je l'aime. » Cependant, effrayé de cette crise, inquiet de cette exaltation, j'essayai d'intervenir. Je me mis à parler, à parler sans interruption. Tout ce que je savais de lieux communs, je le répétai ; toutes les vieilles phrases sur la résignation, le devoir, la dignité, le courage, je les employai ; j'en fis même de nouvelles, usant en cela delà lactique de ces avocats qui veulent fatiguer ou distraire l'attention plutôt* que convaincre. Je faisais un bruit internai; je m'assourdissais moi-môme, et au milieu de ce tapage, Jacques avait de la peine à placer un seul mot.

Au moins j'obtins ainsi qu'il ne se grisât point de ses propres paroles, et son exaltation tomba un peu.

Mais . je n'avais pas entamé son idée fixe, qui était de la revoir.

— Allons chez Maret, me dit-il tout à coup; elle sera peut-éire revenue.

Chez Maret, il n'y avait personne.

— Allons rue Chauchat... promenons-nous dans le quartier : nous la rencontrerons.

Tout ce qu'il voulut, je le voulus comme lui ; j'avais trop de chances de mon côté pour le contrarier; et la seule qtii me fût contraire, celle de rencontrer Maret, j'espérais la conjurer à temps par une prompte intervention.

Sous une pluie battante, dans une boue liquide, nous

nous traînâmes de la rue ^e La Bruyère à la rue Chauchat.

—La pauvre enfant, disait-il, elle n'avait pas lan lot l'argent pour son départ; elle ne Ta peut-être pas encore trouvé.

— Que fait-elle donc à Bruxelles?

— Elle est associée avec une de ses anciennes camarades, pour fabriquer de la dentelle que Caroline vient vendre à Paris.

Puis. Changeant de sujet, il me répétait au moins pour la vingtième fois :

—Enfin, elle m'aime, et j'ai ma revanche.

Je ne comprenais p*f§ très-bien quelle revanche si glorieuse il avait; mais je ne répondais rien et lui laissais au ihoins celte consolation.

La pluie, la fatigue, le froid, le découragement finirent par amener le résultat que j'attendais : Jacques fut moins ardent, moins fiévreux, moins obstiné; il convint que notre recherche était insensée. A une heure du matin, quand je parlai de rentrer, il ne résista pas.

— Oui, rentrons, dit-il, nous ne la trouverons pas/

Je le reconduisis jusqu'à sa porte, en invoquant tout ce que je pus inventer pour le persuader que c'était une folie de chercher à la revoir.

— Tu as raison, me dit-il; mais je l'aime trop, vois-tu, et je le sens bien, ce n'est pas fini: si ce n'est demain, ce sera dans un mois, ce sera dans un an ; assurément, je la retrouverai, et alors rien... rien ne nous séparera plus.

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