LA GARE DU CHEMIN DE FER DU NORD
Quoique brisé de fatigue, je dormis peu cette nuit-là : je pensais à Jacques avec angoisses, et le sentais perdu, s'il retrouvait Caroline.
Avant le jour, je fus réveillé par un vigoureux coup de sonnette; instinctivement effrayé, je courus ouvrir.
C'était Jacques.
il entra dans ma chambre, et méprenant la main, il me dit d'une roix rapide et saccadée :
— Veux-tu m'accorder ce que je vais te demander, quelque extravagant que cela puisse te paraître, sans chercher à me détourner, sans te croire obligé de me dire tout ce qufc je me suis déjà dit: que c'est fou, que c'est stupide, que je me perds, le veux-tu ?
— Parle, que faut-il ?
— Venir avec moi au chemin de fer du Nord et m'aider à ne pas laisser partir Caroline sans la voir.
— Mais, mon ami . . .?
— Ah I pas d'objections, je t'en supplie ; oui ou non* veux-tu ?
Je restai un moment indécis; puis, réfléchissant que, dans tous les cas, il valait mieux que je fiïsse près de lui que' de le laisser tout seul, je répondis affirmativement.
Tout en m'habillant, je l'examinai à la dérobée, et je vis dans ses yeux abattus un feu et une résolution. qui me prouvèrent que rien ne pourrait le détourner de son. projet.
— Tu m'expliqueras bien au moins, lui dis-je, comment cette résolution t'est venue cette nuit.
— J'aurais dû t'écouter hier soir, et venir coucher sur ton canapé: En rentrant, j'ai trouvé ma femme; elle, m'attendait. Je l'avais oubliée et j'espérais être seul. Je l'ai, donc trouvée inquiète, tourmentée, jalouse, et elle m'a fait questions sur questions : d'où je venais ? qui j'avais vu;? pourquoi je rentrais si tard ? Je me sauvai dans mon ca-. binet : elle me faisait horreur.
J'avais fini de m'habiller et devant, lui, je l'écoutais effrayé.
Me voyant immobile :
— Ta es prêt, n'est-ce pas ? fit-il en s'interrompant; partons.
Tout en marchant à grands pas dans la rue il continua : '—- Là, j'espérais au moins être tranquille, n'avoir nia lui répondre, ni à la regarder en face. Ah! bien oui. Je n'étais pas seul depuis un quart d'heure, que, ne devinant rien, elle vint me rejoindre. Je n'avais point pensé à mettre un verrou ; elle entra. Je l'entendis venir, et la colère, une colère folle, me prit. 7- Jacques ! me dit-elle doucement, Jacques ! — J'ai à travailler, répondis-je sans me retourner. — Je t'en prie, ne m'en veux pas, dit-elle, je ne croyais pas te fâcher. Puis, s'avançant jusque contre moi, elle me jeta les bras autour du cou et m'embrassa. Oh ! alors je devins fou; son baiser me souleva le cœur. Je la repoussai brutalement, la traînai dans sa chambre, et rentrant vive* ment dans mon cabinet, je me verrouillai. Comprends-tu ce qu'il y avait d'horrible dans les tendresses et les caresses de cette femme ? Le calme que j'avais presque retrouvé avec toi était perdu, et je passai la nuit dans un état de fièvre et décolère. Par cette scène, j'ai senti que je ne pourrais jamais revoir ma femme, et quand même je ne retrouverais pas Caroline, je ne rentrerai jamais chez moi. Mais nous la retrouverons, n'est-ce pas ? D'ailleurs, si elle nous échappe, je pars pour Bruxelles.
En parlant ainsi, en répétant constamment : « Nous la trouverons, » nous arrivâmes à la gare. Le gaz était encore allumé dans les salles, et le premier train pour la Belgique ne devait partir qu'à huit heures.
Ce délai me permit de réfléchir ; je ne savais véritablement quel parti prendre, et & chaque instant, troublé par Jacques qui me parlait sans cesse de Caroline, je ne trouvais rien à lui opposer.
' Et en réalité il n'y avait rien à trouver ni à chercher; il était si résolu que les meilleures raisons du monde étaient en pure perte. Il n'y avait de secours à attendre que du
hasard, qui permettrait peut-être à Caroline de passer sans (jue nous la vissions ; et, comme Jacques était myope, je promis d'aider de toutes mes forces ce bienheureux hasard.
C'était un dimanche matin, il y avait foule dans la gare. Les lumières s'éteignaient une à une, et il n'en restait plus qu'aux guichets des receveurs; unesorted'obscurité qu'augmentait encore le brouillard hissait dans l'ombre une bonne moitié de la grande salle: des voitures arrivaient à chaque instant versant dans cette salle des flots de voyageurs empressés ; et Jacques, ahuri par les paysans qui s'appelaient en criant formidablement, bousculé parles chariots emcombrés de bagages, arrêté par les groupes qui causaient sur place en piétinant, Jacques, troublé aussi par sa- fièvre intérieure, ne savait ce qui se, passait et ce qu'il voyait.
—Veille bien, me disait-il.
— Sois tranquille.
—Tu la reconnaîtras, n'est-ce pas ?
—Parfaitement.
— Tu sais, grande, légère, une robe noire. Tiens, est-ce que ce n'est pas elle, là-bas ?
— Non, c'est une Anglaise, à l'allure de volatile. f — Ah ! une voiture qui arrive ; regarde.
— C'est une nourrice.
-? Surveillons les voitures surtout. Si nous allions à l'entrée ?
— Nous sommes mieux ici.
— Quand elle arrivera, tu me quitteras: je ne veux pas qu'elle te voie avec moi. Et puis tu me rendras le service d'aller chez moi; tu diras tout à ma femme.
— Pour cela, non, mon ami.
—Eh bien ! alors, je lui écrirai, ou plutôt je ne lui écrirai pas. Quand elle sera fatiguée de me chercher, elle se reposera.
— Tu parles comme si Caroline allait vouloir te suivre. —Oh ! oh ! fit-il avec un geste de superbe confiance.
— Enfin, hier elle n'a pas voulu, c'est elle qui t'a repoussé; qui te dit qu'elle ne fera pas de même aujourd'hui?
— Aujourd'hui, ou elle me suivra, ou je la suivrai; mais ne me parle pas, tu m'empêches de voir.
— Et si elle ne te suit pas, si elle te défend de la suivre, si elle n'est pas seule ?
— Tu croirais !... s'écria-t-il.
Le train de huit heures partit, et nous ne vîmes point Caroline.
— Ce sera pour une heure, dit Jacques sans se désespérer.
Il voulut s'asseoir sur un banc, auprès du guichet où se délivrent les billets ; malgré lui, je l'entraînai dans un restaurant de la place Roubaix.
— Qu'as-tu à craindre? lui dis-je pour le décider, elle ne peut maintenant arriver qu'au moment du départ du train, c'est à-dire dans cinq heures.
' Je l'engageai à boire un verre de vin et à manger un peu. Cela lui fit du bien : il n'avait rien pris depuis vingt* quatre heures, et sans repos il avait marché et parlé. II devint moins irritable et moins impatient; cependant, avant midi, il me força de retourner au chemin de fer.
— Voyons, lui dis-je, supposons que Caroline reste avec toi, que vas-tu faire?
— Louer une chambre quelque part, et m'y enfermer avec elle.
• — Et après ?
— Après ?... rien; nous nous aimerons, voilà tout: trouves-tu que ce ne soit pas assez ?
— Cela me parait tout à fait admirable; mais vivre? — Qu'importe? nous avons bien vécu rue de Buffault.
—Vous aviez vingt ans, vous riiez de la misère, et cependant elle vous a fait vous séparer.
Discourant ainsi, nous vîmes partir le train d'une heure,
et nous recommençâmes la comédie du départ: « Est-ce elle?,... Ne la vois-tu pas?... Regarde cette voiture...»
Le train parti, Jacques commença à se désespérer ; mais à quatre heures, quand nous allions nous en aller, je vis déboucher par la rue de Dunkerque un fiacre chargé de malles et de cartons. Au trot de ses deux chevaux poussifs, il entra lentement dans la cour et vint se ranger du côté du départ; un facteur ouvrit la portière; une femme descendit. C'était Caroline.
Je voulus entraîner Jacques, espérant qu'il n'avait rien tu; son instinct et son cœur avaient été plus fidèles que ses yeux ; il l'avait devinée. M'abandonnant brusquement le bras, il courut au-devant d'elle.
Au lieu de m'éloigrier, ctfmme il me l'avait recommandé, j'allai m'appuyer derrière une porte vitrée qui me cacha à moitié.
Lorsqu'il arriva près de Caroline, elle était descendue. En le voyant, elle fit un brusque mouvement qui me parut trahir autant de joie que de surprise.
On commençait à descendre les bagages de dessus lo fiacre. Jacques les fit replacer, et la voiture alla stationner à quelques pas de là.
Pour eux, ils se mirent à se promener dans la salle d'attente en parlant vivement. Ils étaient rouges et paraissaient fort émus : évidemment, Jacques suppliait et Caroline résistait.
Plusieurs fois ils firent le tour de la salle; une fois même ils passèrent tout près de moi. Caroline disait d'une voix assez ferme :
•— Non, Jacques, c'est impossible.
Bientôt il me sembla qu'elle faiblissait; elle avait pris
son bras et ils marchaient doucement en se parlant à
l'oreille.
La sonnette annonça qu'on allait fermer les guichets.
Caroline fit un mouvement pour se dégager; Jacques
la retint; et, immobiles en face l'un de l'autre» ils se regardèrent les yeux dans les yeux.
— Tout est perdu, pensais-je, elle reste.
Elle restait en effet. Ils se dirigèrent vers le fiacre qui avait amené Caroline, et, pendant qu'elle montait, Jacques parla au cocher. Au risque de me laisser voir, j'avançai rapidement pour entendre l'adresse qu'il donnait ; mais j'arrivai trop tard, les chevaux se mettaient déjà en marche. Des yeux je cherchai une voiture pour les suivre ; il n'y en avait point dans la gare. J'allai dans la rue, il n'y en avait point davantage. Cette ressource, sur laquelle j'avais trop compté, me manquant, — je n'avais qu'on seul moyen : courir aussi vi e que leurs chevaux poussifs. . En temps ordinaire, cela m'eût été assez facile; mais il commençait à faire nuit, le granit des trottoirs était gras et glissant, la pente de la rue les favorisait. Je restai bientôt en arrière, les reconnaissant difficilement au milieu des lanternes qui se croisaient, et, au bas de la rue Lafayette, il me fut impossible de savoir s'ils avaient pris la rue Papillon, la rue Bleue, la rue de Paradis, ou bien s'ils avaient continué la rue du Faubourg-Poissonnière.
Dans toutes les prévisions que j'avais enlassées, je n'avais pas un seul instant pensé à un pareil incident ; aussi demeurai-je fort embarrassé. Maintenant où les chercher? ou les trouver?
Certes, il est souvent aussi maladroit qu'inutile de venir de cœur froid crier à un amoureux : « Votre amour est insensé, fuyez la passion ; vous ne savez pas où ses dérèglements peuvent vous entraîner. Soyez digne, soyez fort, écoutez ma parote, croyez mon savoir, faites h mes conseils le sacrifice que vous refusez à votre conscience. » — Mais dans les conditions où j'étais avec Jacques, il me sembla que, sans ridicule et sans présomption, J0 devais prendre ce rôle de prêcheur et de Mentor.
J'avais pour Jacques une amitié ardente et profonde:
LES AMOURS DE JÀCgUfc*. 215
depuis qu'à la Bibliothèque nous nous étions retrouvés, sous avions repris nos causeries et notre intimité de la pension, dans une allure plus haute et plus indépendante» La route que nous suivions n'était pas la mémo, mais c'était à un même but que nous tendions, et sans jalousie, avec une affectueuse et prévoyante émulation, nous soutenant mutuellement, nous nous excitions et nous nous encouragions. J'étais fier de lui et il était fier de moi ; et cette orgueilleuse opinion de notre mérite réciproque, nous la donnions superbement à nos amis particuliers : aux siens, il parlait de moi sans cesse ; aux miens, j'imposais la foi en son talent, la croyance en sa haute valeur, la confiance en son glorieux avenir. Ceux qui nous entendaient pour la première fois pouvaient rire de cet enthousiasme, qu'ils prenaient pour une complaisante camaraderie ; ceux qui nous entendaient pour la dixième nous applaudissaient, quand ils ne nous enviaient poinL Dans les choses de l'art et de la vie, il était ma conscience et j'étais la sienne. Nous avions cependant des principes contraires ; nos natures aussi étaient loin d'être les mêmes ; mais lorsque par hasard nous abordions un point dangereux, nous ^insistions jamais. Pourquoi aurions-nous sottement ergoté , quand nous nous jugions également bien convaincus? Pourquoi aurions-nous perdu notre temps en des paroles oiseuses, quand nous pouvions autrement si bien l'employer? N'avions-nous pas nos études, nos luttes, nos joies, nos chagrins qui étaient les mêmes ? notre goût qui s'était formé aux mêmes sources? notre esprit qui avait eu les mêmes maîtres ? N'avionsnous pas les mille sujets d'une vie commune? N'avionsnous pas les souvenirs de notre enfance, qui nous faisaient une inépuisable tradition, où nous pouvions nous plonger, nous baigner, et d'où nous étions certains de ressortir frais, dispos, lavés et débarrassés des ennuis que nous avait donnés la veille, retrempés et raffermis pour
supporter les ennuis que nous gardait le lendemain T A cette amitié nous avions consacré une pleine journée de notre semaine : à l'heure convenue, nous partions, quand le temps le permettait , pour une promenade en campagne; en hiver, pour une visite au Louvre. Nous dînions ensemble, et le soir, bras dessus, bras dessous sur le boulevard, nous reprenions nos entretiens de la journée, à plein cœur nous causions; dix fois l'un l'autre nous nous reconduisions, et quelquefois à deux ou à trois heures du matin nous n'étions pas encore rentrés. Mais aussi quel courage ! quelle force le lendemain au réveil! et avec quelle espérance et quelle reconnaissance, nous mettant au travail, nous nous disions chacun de notre côté ! < Il sera content ! »
Que Jacques retombât sous le pouvoir de Caroline, et je le sentais, c'en était fini de notre amitié. Jusqu'à ce jour, il est vrai, j'avais bien eu pour principe de considérer les femmes ou les maîtresses de mes amis comme si elles n'existaient pas, dene pas plus m'aflliger de leurs boutades que de me réjouir de leurs gracieusetés, seul moyen de ne jamais les prendre en haine ou en amour ; mais avec Caroline pourrais-je employer cette méthode ? n'allait-elle pas complètement absorber Jacques ? n'allait-elle pas gaspiller au gré de ses caprices cette vie qui avait besoin de tant de calme et de concentration ?
Réfléchissant avec anxiété, je marchais sur ce boulevard où si souvent nous avions agité nos ambitieux espoirs, et je cherchais comment empocher ce fatal rapprochement.
Pour le moment, ce par quoi je devais commencer, c'était de les retrouver. Mais comment ? je n'avais qu'un indice, le numéro de la voiture qui les avait emportés,
■ — Où peut-on trouver le cocher de la voilure portant le numéro 772?demandai-je.àun surveillant.
— Ce soir, c'est difficile : il ne rentrera pas probablement ayant minuit ou une heure.
— Demain ?
— Oh I demain> c'est facile : il faut aller avant sept heures rue de la Pompe, à Passy ; c'est là qu'est son dépôt.
— Eh bien I pensai-je, nous verrons demain qui l'emportera de la raison ou de la passion, de l'ami ou de la maîtresse. Tentons au moins un dernier effort.