‹ Les amours de JacquesChapitre 18 sur 26 · LA MAITRESSE ET L*AMI · texte numérisé non relu

LA MAITRESSE ET L*AMI

Le lendemain, avant sept heures, j'étais à Passy, rue de la Pompe, et par une longue allée j'entrais dans une vaste cour boueuse, pleine de lumière et de bruit. Deux ou trois cents voitures étaient rangées au milieu; les palefreniers commençaient à atteler les chevaux, et MM. les cochers attendaient en causant bruyamment. '

Je m'adressai dans un petit bureau.

— Le 772, me répondit-on, c'était hier le père Pringau : il va venir ; attendez-le si vous voulez.

Je l'attendis pendant trois heures, et je vis successivement partir tous les cochers; ils arrivaient bien cirés, bien brossés, le fouet à la main et le manteau sur le bras; ^ la façon dont on les traitait lorsqu'ils rendaient leurs .comptes et prenaient leurs feuilles, je compris pour la première fois et j'excusai la façon dont eux-mêmes traitent souvent leurs chevaux; assurément ils ne rendent pas blessures pour blessures. A dix heures, je hasardai timidement une nouvelle interrogation; le père Pringau n'arrivait pas.

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— Dame, c'est un excellent cocher, mais il s*égaye quelquefois; il doit dormir : faudrait aller chez lui.

J'y allai. A l'air ahuri avec lequel il m'écouta en me faisant répéter dix fois mes questions, je jugeai qu'en effet il avait dû fortemement s'égayer.

— Oui, oui, dit-il enfin, une dame qui a chargé un monsieur au chemin de fer du Nord. Je les ai joliment menés ; j'étais en train : nous avions étranglé pas mal de cardinaux, le matin, avec les camarades...

— Étranglé des cardinaux?...

— C'est un mot qui se dit ; nous avions avalé quelques litres de fougev

— Où Tavez-vous menée, cette dame?

— Attendez, attendez donc: en sortant, j'ai chargé pQur le Panthéon ; après, j'ai chargé pour la rue de Provence ; après, j'ai chargé pour la gare du Nord, où la dame a pris le monsieur, et je lésai menés... je les ai menés... Tiens ! pourquoi me demandez-vous ça, vous ?

— J'ai mes raisons.

— J'en ai, moi, pour me taire... Vous n'êtes pas de la police, hein ?... Est-ce que vous êtes le mari de la dame?...* elle serait bonne celle-là.

— Si je l'étais ?

— Eh bien, je ne vous dirais rien... Us m'ont donné vingt sous de pourboire, je neveux pas qu'on les ennuie, moi... ils avaient l'air de deux amoureux»

Je fis un geste; il vit luire dans ma main une pièce de cent sous, la sentit couler dans la sienne, et tout de suite il se décida : il les avait menés à l'hôtel d'Irlande, rue Cadet.

Deux heures après j'étais rue Cadet et je recommençais à peu près les mêmes négociations pour apprendre où était la chambre de Jacques, qui , naturellement , n'avait pas donné son nom.

Enfin, je conquis le numéro de cette chambre et je montai.

Je traversai un petit vestibule qu'une porte vitrée séparait de la chambre; je frappai et sans attendre la réponse, j'entrai.

Jacques était seul.

J'allai vers lui et lui tendis la main, il recula stupéfait.

— Eb bien, est-ce que je te fais peur?

— Comment nous as-tu trouv.es?

— Nous 1... Tu n'es pas seul?

— Je ne le serai pas tout h l'heure.

— Alors, parlons vite, n'est-ce pas ?

— Dépéche-toi : Caroline va rentrer; je ne voudrais point qu'elle te trouvât ici. Comment as-tu pu nous découvrir?

— Ce serait trop long à te raconter, et c'est peu important.

Pour ce que j'avais à dire j'aurais eu besoin de calme et surtout de temps ; la perspective de voir Caroline survenir d'un moment à l'autre m'effraya.

— Sortons un moment, dis-je à Jacques.

— C'est impossible... Parle vite; tu mé fais mourir d'impatience.

Il fallait se résigner. J'abordai donc franchement la question, et prenant un air grave:

— Mon cher Jacques, bien des fois nous avons parlé des devoirs sacrés de l'amitié ; aussi tu dois comprendre...

— Je comprends ce que tu vas me dire^ et je te préviens tout de suite que je ne suis pas disposé à l'entendre : nous pouvons en rester là. Tu sais que je suis un esprit raisonnable doué d'une certaine dose de logique, capable de voir où une action quelconque peut me conduire; or, tout ce que tu me diras» je me le suis déjà dit, et ma détermination, n'en a pas été ébranlée. Sans doute, à ta place, je parlerais comme tu parles; mais, à la mienne, la passion dans le cœur, tu agirais comme j'agis, et tu refuseserais toute observation. Ecoute bien cette déclaration,

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elle est sincère: j'aime Caroline, elle m'aime, et rien, entends-tu bien, rien au monde ne nous empêchera de reprendre notre vie d'amour où nous l'avons interrompue.

— C'est là ce qui m'épouvante. Rappelle-toi ce que tu es devenu entre ses mains.

Il fit un mouvement pour m'imposer silence.

— Je ne suis pas son ennemi, moi : jô l'ai vue hier pour la première fois. Seulement, raisonnons un peu; je connais ses actions et son influence : voyons quelles ont été ces actions et dans quel sens elle a usé de cette influence. Tu arrives à Paris, n'est-ce pas, plein de force, d'ambition, de fierté et de courage; tu as confiance en toi, et tous ceux qui te connaissent partagent cette confiance ; de ton esprit et de ton caractère ils attendent beaucoup. Caroline arrive à son tour...

— Appelée par moi,

— Appelée par toi. Vous commencez k vous, aimer. Cet amour te rend-il plus ambitieux, plus fier, plus fort? exalte-t-il ton esprit? t'inspire-t-il de grandes choses ? te met-il au cœur cet enthousiasme qui cache les précipices et fait toucher du doigt les inaccessibles sommets de l'idéal? Non, pour premier résultat, ce grand amour, il borne ton ambition à devenir le mari d'une intéressante modiste. -

Ici Jacques eut un geste de colère et me lança un regard qui valait une insulte; je ne répondis point, et tout de suite continuant :

— Oh ! elle a toutes les vertus, toutes les grâces, je te l'accorde. Mais enfin, à côté de cette ambition de devenir son époux, il aurait pu, il me semble, (e rester encore quelques nobles désirs. Il ne t'en reste pas. La douce union d'un tourtereau et d'une tourterelle, voilà désormais tout ce que tu veux. Pour elle, tu. entres dans cette voie de la ruse et du mensonge qui te conduit à une rupture avec ta famille, et tout fier de ce sacrifice tu t'en-

gages dans une vie que je ne qualifierais jamais aussi du* rement que tu Tas qualifiée toi-même. Au moins, te sait-elle gré de ces marques de passion T te les paye-t-elle en tendresse? te rend-elle heureux. Pour un jour de bonheur, — et c'est là ce qu'il y a de remarquable dans votre liaison, — vous avez des mois entiers de guerre et de lutte où vos deux caractères se heurtent, où finalement le tien s'aigrit et s'abaisse. Pour récompense, elle te donne un rival qui t'impose des humiliations que tu supportes, la mort dans le cœur, et qu'elle supporte, elle, le sourire aux lèvres et sans le défendre une seule fois. Puis elle en arrive à mépriser ton intelligence ; puis, elle te met à la porte ; puis, elle t'y met une seconde fois , quand tu as la faiblesse de revenir. J'ai dit les hontes de cet amour ; quelles grandeurs peux-tu mettre en balance ? f*

Jacques se leva pâle de colère, et d'une voix saccadée :

— N'ajoute plus un mot, je t'en prie. ^r

Et il me regarda avec des yeux menaçants, jSréfns baisser les miens, je répondis : /

— Eh bien, quoi? vas-tu me sou fileter? Ah ! Jacques, il ne manquerait plus que cela à ton glorieux amour.

* Il y eut entre nous un moment de terrible silence. Bientôt je repris :

— Je t'ai montré ce que tu as fait sous le pouvoir de cette fatale passion ; je veux te montrer maintenant ce quç tu ferais si ...

— Mais pourquoi, à quel titre, de quel droit?

— Du droit qu'on a de tendre la main à un ami qu'on aime comme je t'aime, Jacques. Emportée dans le tourbillon de la vie, Caroline s'était attachée à toi oomme le noyé se suspend à la branche sous laquelle il passe à demi suffoqué; elle t'avait entraîné vers elle, courbé, ployé, traîné dans la bourbe où elle-même désespérément pataugeait. Elle t'abandonne pour un autre qu'elle croit plus solide. Tu te redresses, tu tè laves des taches dont elle

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t'avait souillé, tu reverdis, tu refleuris, tu donnes les fruits que promettait ta jeunnesse ; et maintenant qu'elle Je voit vigoureux , elle va te ressaisir, se cramponner à toi pour t'entraîner de nouveau avec elle : et tu ne veux pas permettre que je crie T que je cherche à t'avertir ? allons donc !

— Assez de langage figuré, je t'en prie ; où veux-tu en venir ?

— A ceci : tes premières amours ont eu de déplorables résultats ; n'en recommence pas de secondes, qui en auraient malheureusement de semblable», sans cette fois, cependant, l'excuse de la jeunesse. .

— Crois- tu, que cet amour, je vais le recommencer ou ne pas le recommencer, à volonté ? Ne vois-tu pas que i'aime Caroline comme un fou ?

Et c'est bien là ce qui m'épouvante. Si c'était un caprice te parlerais-jè ainsi? Entre les mains de cette femme, tuT/os rien ; elle te possède, elle t'annihile. Avant que l'habitude vn'ait doublé ta passion, fais un suprjme effort. Je ne te dis pas, moi : ne la revois jamais... S'il ta la faut absolument, qu'elle- soit ta maîtresse pour un jour, pour deux jours, mais Jaisse-la partir pour Bruxelles, d'où elle reviendra quand tu voudras , d'où elle t'écrira. Vous vous aimerez, vous vous le direz, vous vous le prouverez de temps en temps, et tu n'auras pas brisé ta vie et ton avenir.

Jacques m'avait écouté avec une attention presque patiente ; je me flattais de l'avoir touché, «lorsque, me prenant par la main , il me dit doucement en haussant les épaules et d'un ton d'indulgente pitié :

— Tu viens me parler d'avenir quand je parle d'amour; vraiment, est-ce que tu crois que je suis maître de ma volonté? est-ce que tu te figures qu'en ce moment ces deux mois avenir et gloire ont une signification pour moi? Il n'y en a qu'un qui me touche: j'aime et je suis

aimé. Je te le dis sans colère, quand même tout ce que ton amitié a cru nécessaire d'entasser pour m'effrayer devrait se réaliser, je mourrai content si je puis dire : j'ai été aimé. Tu ne sais donc pas, toi, que celte simple petite phrase contient le ciel et la terre avec toutes leurs%poésies et toutes leurs joies ? tu n'as donc jamais aimé? tu n'as donc . jamais vu un vieillard frissonner à de certains souvenirs ?

— J'en ai vu rougir et pleurer ; prends garde d'être de ceux-là. Je ne méprise point la passion; je l'admire quand elle est grande et belle, je la plains quand elle est douloureuse et honteuse, et comme c'est une de ces passions-là que je crains pour toi, je tâche de t'arrêter.

Il ne me répondit rien ; il paraissait décidée m'écouter désormais sans m'entendre, et, les bras croisés, il resta immobile sur sa chaise, affectant une patiente insensibilité. Cette absence de contradiction me blessa et me fit maladroitement oublier la réserve que je m'étais imposée. Jusqu'alors j'avais assez ménagé Caroline ; je l'attaquai directement. s

— Et pour qui, coutinuai-je, ferais-tu cet acte de folie? Encore si elle était la jeune fille d'autrefois, mais elle est flétrie, vieillie, finie. Pour lui trouver quelques charmes, il faut la regarder comme tu la regardes, à travers les souvenirs ; dans un mois tu la verras physiquement plus laide qu'elle n'est en réalité, et moralement tu la connaîtras telle que trois années de mariage avec Chaisemartin, et deux années de liberté avec je ne sais qui ont pu la façonner.

Il se leva brusquement blême et frémissant.

— Je t'ai écouté, dit-il, lorsque, dans ce que tu appelles ton amitié, tu n'as insulté que moi seul ; tu viens de traiter de la façon la plus indigne une femme que j'adore, que je vénère. Va-t'en! tout est fini entre nous.

Et il s'avança vers moi comme pour me pousser dehors; mais la porte vitrée à laquelle je tournais le dos s'ouvrit

brusquement : une femme entra et courut à Jacques, quelle prit dans ses bras. C'était Caroline.

— Non 1 s'écria-t-elle vivement en s adressant à moi, restez, monsieur, c'est à moi de partir. J'étais là depuis longtemps, — elle montra l'entrée, — j'ai tout entendu. Oui Je suis vieille et laide; oui, je suis indigne d'amour; mais cependant j'ai encore, malgré mes fautes, quelques restes d'honneur: Jacques, avant que je parte, tends la main à ton ami.

Jacques ne bougea point ; Caroline me regarda d'une façon étrange, et moi-même je restai confus et stupéfait

— Allons, Jacques , reprit-elle bientôt , monsieur a parlé comme il le devait, en ami. D'ailleurs , tout ce qu'il t'a dit, je te l'avais déjà dit moi-même hier, cette nuit, ce matin. Tends-lui la main, et qu'au moins je ne sois pas une cause de rupture entre vous.

Il ne bougea point. Elle continua :

— Tu veux donc que j'emporte ce nouveau remords, et qu'à tous les chagrins que je t'ai déjà causés, j'ajoute celui de t'avoir fait perdre un ami sincère jusqu'à la cruauté, mais un ami qui t'aime et que tu aimes aussi. Ta main I

Jacques hésita encore quelques secondes ; puis relevant les yeux qu'il avait tenus obstinément baissés , et mettant sa main dans celle de Caroline :

— Oui, dit-il lentement, que tout soit oublié entre lui et moi ; à cette condition que toi aussi tu oublieras ce que tu as entendu et que tu ne partiras point. Si par mon ami je perds ma maîtresse, je n'ai plus d'ami.

Longtemps Caroline se défendit; longtemps Jacques insista ; il la supplia, il en vint même jusqu'à se mettre à genoux, et elle finit par céder.

— Eh bien ! oui, dit-elle, après quelques minutes de silence, qu'il en soit comme tu le veux, mon Jacques.

Et prenant sa main, elle la mit dans la mienne. Dans une même étreinte nous fûmes tous trois réunis;

mais il n'y eut pas un seul mot d'échangé; Jacques et moi , nous étions trop mal à Taise pour oser même nous regarder.

— Allons, dit Caroline, prouvez-nous que vous ne me gardez pas rancune, et restez avec nous à déjeuner.

Je la regardai ; elle me regarda aussi, mais d'une façon qui me troubla «t me fâcha en même temps.

— Pardonnez-moi, lui dis-je, si je n'accepte point ; il me semble que je vous gênerais ; vous aimez trop Jacques aujourd'hui.

Sans vouloir paraître sentir l'épigramme qui était dans ce dernier mot, elle m'ouvrit la porte, et d'une voix presque douce, 'en me saluant gracieusement :

— Alors, à bientôt, n'est-ce pas ? et au revoir.

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