LA FEMME DE JACQUES — LE MAKI DE CAROLINE
Si en s'aimant autrefois, lorsqu'ils avaient vingt ans, Jacques et Caroline n'avaient pu que se rendre mutuellement malheureux, qu'allaient-ils faire maintenant qu'ils n'avaient plus les illusions et les enthousiasmes de la jeunesse?
Le caractère de Jacques, celui de Caroline étaient-ils changés?
Les difficultés de toutes sortes, venant, soit de leur propre nature, soit des circonstances extérieures, ne seraientelles pas maintenant plus cruelles et plus insurmontables?
Caroline, dans l'expérience qu'elle venait de faire de sa puissance, n'aurait-elle pas pris une autorité plus envahissante et plus despotique?
. Et lui-même, Jacques, tout affolé qu'il était de sa pas-
sion v. comment supporterait-il les deux épreures qu il allait rencontrer, la possession et le pardon?
Il voyait encore dans Caroline la jeune fille des prés Louvigny et des bois de Grillon; combien lui faudrait-il de mois, de jours, d'heures, pour voir la jeune femme qu'avaient faite la vie et les souffrances?
El de même pour le pardon qu'il avait si passionnément offert. En ce moment il était fier de sa générosité ; combien lui faudrait-il de temps pour rougir de sa faiblesse? C'est une belle journée en amour la journée où l'on pardonne à la femme qui a péché, mais le lendemain n'esl pas loin où Ton ne se pardonne pas à soi-même: •— la neige en tombant sur la boue la cache sous un manteau virginal, mais la nei^ ne. tombe pas toujours; le manteau çà et là se pique de taches noires, les flaques s'élargissent, la neige devient fange; la boue s'est augmentée de son manteau.
De ce côté donc, c'est-à-dire du côté de Jacques et de Caroline, et du milieu dans lequel ils allaient vivre, la situation était grosse de périls ; et elle Tétait encore du côté du mari de Caroline, et aussi du côté de la femme de Jacques.
Que dirait, que ferait Chaisemartin, s'il connaissait un jour la vérité?
Que dirait, que ferait Eugénie lorsqu'elle allait l'apprendre?
Si, pour Chaisemartin vivant depuis plusieurs années séparé de sa femme, on pouvait jusqu'à un certain point se flatter qu'il ignorerait le séjour de Caroline à Paris et son retour à Jacques, il était impossible d'avoir la même espérance à l'égard d'Eugénie.
Le soir où s'était passée la scène du chemin de fer du Nord, je lui avais écrit que j'emmenais Jacques à la campagne, où nous resterions deux ou trois jours. Sans doute je pouvais encore prolonger ces deux ou trois jours ; mais
à quoi boa maintenant que, Jacques étant irréparablement lié à Caroline, je n'avais plus d'espoir?
Je me décidai donc à lui avouer une partie de la vérité. J'avais pour elle assez peu de sympathie; mais, dans les. circonstances présentes, je voulais faire tout ce qui était en mon pouvoir pour lui adoucir un abandon qu'elle avait si peu mérité;— et en même temps, je voulais aussi tâcher d'apprendre à quelles résolutions elle s'arrêterait.
Je ne l'attendis pas longtemps, dés le lendemain elle arriva : quand elle entra, à sa pâleur et à son trouble, je vis qu'elle savait ou au moins qu'elle prévoyait son .malheur.
— Vous êtes revenu, dit-elle rapidement, et Jacques n'est point avec vous? Où est-il?
Je restai un moment embarrassé*tevant cette brusque interrogation. Elle continua :
— Ne me cachez rien de la vérité; vous n'avez pas dû • aller à la campagne : je sais que madame Chaisemartin est à Paris. Où est Jacques?
Elle me regarda avec une anxiété qui la faisait trembler; et comme je n'osais parler, elle ajouta à voix basse :
— Avec elle, n'est-ce pas?
J'inclinai la tête. Un flot de larmes lui jaillit des yeux,. e\\e tomba affaissée sur une chaise.
Presque aussitôt elle se releva, convalsivemtent elle s'essuya le visage, et dune voix qu'elle tâchait d'affermir :
— Je vous remercie, dit-elle.
Et en chancelant elle se dirigea vers la porte, que» dans son trouble, elle ne sut point ouvrir. r
Je m'étais levé aussi, et lui prônant la main ;
— Voyons, chère dame, essayai-je, écoutez-moi; tout n'est pas perdu.
— Est-ce qu'il n'est pas avec elle?
— Je puis vous donner ma parole qu'il n'a point cher, chè cette rencontre; le hasard seul l'a préparée et a menée*
En présence de celle qu'il avait aimée, Jacques a perdu la tête; mais vous êtes maîtresse de son cœur, croyez-le bien...
Elle ne répondit rien ; elle s'était rassise et elle pleurait ; maintenant qu'elle voyait que je compatissais à sa douleur, elle ne craignait plus de s'y abandonner librement. Et de fait, je la plaignais ; en face de son désespoir, qui, mieux que toutes les paroles, disait la puissance de son amour, j'étais ému et attendri.
Ainsi j'avais maintenant sous les yeux la contre-partie de ce qui s'était passé avec Jacques lorsqu'il avait cru Caroline perdue pour lui; mais avec quelle différence! Autant Jacques avait montré de faiblesse dans son exaltation, autant elle montrait de force dans sa prostration. Cependant c'était sincèrement qu'elle pleurait; on sentait en elle la passion égorgée, mais sa raison ne faiblissait pas ; si le cœur laissait échapper ses plaintes, la tête paraissait garder une décision inflexible.
Quand le premier accès de cette crise fut passé, elle releva les yeux, et d'une voix presque ferme, comme si elle continuait tout haut sa pensée intérieure, elle dit :
— Non, non, tout est fini.
— Il vous reviendra. .
— Moi, je ne reviendrai pas : je l'aime, c'est vrai, mais jamais je ne lui pardonnerai. Je sais bien que je suis laide, je sais bien aussi que dans les choses de la vie on peut rire de moi ; mais dans les choses du cœur, monsieur Frédéric, j'ai plus de fierté que lui.
Disant ces paroles, elle les souligna d'un regard plein d'une âpre résolution qui m'inquiéta. Comment allait-elle se conduire? quel parti allait-elle prendre? Je voulus tâcher de le savoir, et j'enfilai de longues phrases sur la résignation que les femmes doivent apporter dans la vie. Je citai des ménages relativement assez heureux qui, sans cette résignation, seraient depuis longtemps brisés, et
j'allais terminer en lui affirmant encore que Jacques l'aimait, lorsqu'elle m'interrompit :
— Non 1 il ne m'aime pas, il ne m'a jamais aimée, il n'a toujours aimé qu'elle. Vous ne savez pas ce que pour elle, depuis mon mariage, j'ai souffert. Même avant, il m'avait raconté leurs amours ! Ce n'était pas par délicatesse, ce n'était pas pour me prévenir ; c'était tout simplement pour me parler d'elle. Les seules promenades qu'il m'a fait faire, ce sont celles qu'il avait faites avec elle, et vous pensez bien que ce n'était pas pour se taire; il me racontait tout : où ils s'étaient assis, où ils avaient couru, quelle toilette elle avait. Il était si heureux qu'il ne voyait même pas mon chagrin. À la maison, c'était la même chose, et je n'ai jamais pu lui dire une bonne parole ou lui faire une caresse que je ne l'aie trouvée entre nous. Vous ne savez pas ce que j'ai enduré !
Elle se tut quelques minutes; ses yeux jetaient des éclairs.
— Vous m'en avez voulu d'être sa femme, vous me trouviez indigne de lui!...
A un geste que je fis, elle m'imposa silence, et elle continua avec une animation qui allait croissant :
— Né vous en défendez pas, vous aviez raison : je suis bien au-dessous de lui ; mais au moins je l'aimais, et je ne demandais qu'à le rendre heureux. Vous m'avez souvent reproché de le tourmenter, et je vois maintenant que vous aviez raison; mais ce n'était pas par méchanceté, c'était.. ..tenez, je vais vous le dire... c'était par jalousie. Quand il restait à ne rien faire, paraissant réfléchir, je savais bien que c'était à elle qu'il pensait, pas à son travail. Comme il était dur, dans ces jours-là! comme il me parlait ! Il m'a tant rabaissée que j'en étais venue à rougir de moi, il me semblait que c'était une honte, à une femme comme moi, de laisser voir son amour 1 Tout ça, je le lui pardonnais; mais m'abandonner comme il vient dé le
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faire, c'est ce que je ne lui pardonnerai point. Voyons, je vous en prie, dites-moi la vérité : comment se sont-ils revus?
Je voulus me défendre et je me défendis même assez longtemps, enfin il fallut céder; seulement, cette vérité, j'eus soin de l'adoucir. Je dis comment nous avions rencontré Caroline; la dureté de Jacques, la cruelle mission dont il m'avait chargé, je n'eus garde d'en parler.
— Ainsi, s'écria-t-elle, il n'a pas quitté Paris, et pendant trois jours il n'a pas pensé à m'écrire. Sans vous, je pourrais le croire mort. 11 n'a pas eu le courage de me dire la vérité. Oh! le lâche ! Mais quç lui ai-je fait, moi? Et elle, que lui fait-elle donc?
Sentant que de nouveau elle allait éclater en sanglots, elle appliqua son mouchoir sur sa bouche, baissa son voile et sortit rapidement.
Elle s'en alla brisée de douleur. La fatalité s'abattait sur elle pour ne plus la lâcher ; car il n'y avait pas d'illusion à se faire, celte Eugénie que j'avais vue si âpre et si volontaire avait dans le cœur cette âpreté et cette volonté; die n'était point de ces femmes qui mettent le devoir dans la résignation ; elle le mettait dans sa propre dignité, elle s'y cloîtrait, et naturellement ardente et résolue, portée à une fierté maladive par le sentiment exagéré qu'elle avait de sa laideur, elle n'oublierait jamais. Chaque jour la faute de Jacques lui serait présente, chaque jour elle lui deviendrait plus cruelle. Tout rapprochement serait à jamais impossible, et Jacques, le jour où il se verrait abandonné à son tour, n'aurait à attendre ni pardon ni consolation,
A cet avenir si triste, il y avait cependant pour l'heure présente une compensation : Eugénie souffrirait en silence et ne se vengerait pas
Le danger d'un éclat immédiat était donc écarté, et Chaisemartin maintenant était seul à craindre. Je résolus de l'aller voir et de le tàter ; car, avec un caractère comme
le sien» il était impossible de rien prévoir. S'adresserait-il aux tribunaux? recourrait-il à un duel? resterait-il dans une dédaigneuse indifférence? De lui on pouvait tout attendre.
Devenu riche par la mort de son père, il s' et ait fait bâtir un joli petit hôtel au haut de la rue du Rocher. On m'introduisit dans une Vaste pièce éclairée par une toiture en verre, de laquelle descendaient des cordes à nœuds, des échelles,^ des trapèzes ; autour de cette pièce il y avait des espèces de niches fermées par des grilles en fer. -
Au milieu d'une vingtaine de singes grands et petits, j'aperçus Chaisemartin.
— Tu vois, me dit-il, je suis au milieu de mes élèves* Comme je n'ai jamais pu avoir plus de trois amis dans l'espèce humaine, j'en ai acheté trente de l'un et de l'autre sexe dans l'espèce quadrumane. Ce sont de curieux personnages : je les ai instruits, je leur ai donné tous les vices des hommes, et je te prie de croire que j'ai jolimeut réussi; c'est un fameux service que j'ai rendu à la cause de la perfectibilité indéfinie. Il ne leur manque plus que la parole ; ils seraient complets, et, comme les héros d'Homère, ils s'expliqueraient avant de se griffer : hypocrites, voleurs, ivrognes et le reste, ils sont tout. S'ils n'étaient pas fatigués, je t'inviterais à un dîner et à un bal chez eux; tu verrais... Allons, va te coucher, Vénus.
Et, d'un grand coup de fouet, il cingla les reins d'une affreuse guenon qui rôdait autour de nous.
— Mais ce n'est pas pour cela que tu es venu, n'est-ce pas? Qui donc me donne le plaisir de te voir?
Je ne pouvais pas avouer le motif vrai de ma visite; j'usai de tout ce que j'avais de diplomatie pour amener la conversation sur Caroline/ Aux*premières paroles un peu précises, il m'arrêta :
-r Très-bien, je te vois venir, c'est pour Jacques que ta veux me tâter.
Je me récriai.
— Eli bien après, tu es l'ami de Jacques plus que le mien ; il a aimé ma femme avant notre mariage, il l'aime encore, car il est de ces natures élégiaqueset sentimentales à perpétuité qui mettent tout dans l'amour, et qui se vantent d'avoir le cœur toujours tendre comme je me vante, moi, de l'avoir toujours dur ;• ce qui entre nous est une pose également stupide, livrant notre vie entière à lacon* vention. Donc, pour ne point nous égarer en des discours sublimes, Jacques qui aime ma femme voudrait bien apprendre où elle est, ou bien S'il le sait, apprendre surtout dans quelles dispositions maritales et légales' je suis à l'égard de sa chère Caroline; toi, ami fidèle et dévoué, nouveau Pylade de ce nouvel Oreste, tu viens en ambassadeur, c'est tout naturel ; — il est vrai, aussi, que c'est un peu canaille; mais une canaillerie inspirée par l'amitié, oh! que c'est beau !
Il se mit à rire. Je ne savais trop que répondre; heureusement il vint à mon secours.
— Allons, si cela est, je ne t'en veux point, pas plus que je n'en veux à Jacques. Je n'ai même jamais été son ennemi, moi, et sans notre rivalité, je l'aurais voulu pour ami : il avait de l'esprit, il était drôle, il prétait à la plaisanterie, il ne vous rabaissait point par ses grâces physiques, lorsqu'on se promenait avec lui ; c'était mon affaire. Le seul reproche que je lui adresse, c'est, par ses taquinantes jalousies, de m'avoir donné l'idée d'épouser ma femme ; et encore ce reproche n'est-il pas bien sérieux, car il est très-probable que Caroline m'eût bien toute seule inspiré cette triomphante idée. Ah ! elle est forte, va, et si je ne la détestais point, je l'admirerais, car elle m'a très-habilement amené, moi, Chaisemartin, à l'épouser, quand je croyais la contraindre moi-même. C'est joli ça, hein ? Malheureusement, ça ne lui a guère servi : elle est toujours ma femme et je ne suis plus son mari.
Comme je le regardais d'un air surpris, il s'interrompit, et me regardant, lui aussi, mais d'un air narquois ;
— Tu ne comprends pas ça, toi ; c'est cependant bien simple, et comme c'est à mon honneur, je vais t'en donner l'explication. Si ça ne t'inspire pas d'estime pour moi, ça t'instruira toujours, et c'est assez. Quand je me mariai, je n'étais plus amoureux, si toutefois je l'avais jamais été, et je ne me lançai dans aucune espèce de stipulations ou de donations en faveur de ma femme. Un jour m a dite femme se trouva dans le cas prévu par un article du Code que je porte dans mon cœur, l'article 308 ; le connais-tu?
— La femme contre laquelle la séparation aura été prononcée pour cause...
— Arrête, ne parlons pas de cornes dans la maison d'un pendu; je vois avec plaisir que tu connais la législation de l'amour : ça pourra te servir. A ma place, qu'est-ce que tu aurais fait ? demandé cette séparation, n'est-ce pas T
— Sans doute.
— Moi, je n'ai rien demandé du tout, attendu qu'en faisant condamner ma femme, même à deux ans de prison, je pouvais par le même jugement être condamné, moi, à lui servir une pension proportionnée à ma fortune. Or, % comme cette fortune est assez jolie, ma femme, lorsque son temps eût été fait, eût joui d'un agréable revenu, tandis qu'aujourd'hui elle traîne des bottines éculées et se prend les pieds dans les trous de ses jupons. Je me suis contenté de la mettre à la porte.
— Et tu n'as pas craint. . . ?
— Quoi ? Crois-tu qu'il soit en son pouvoir de me déshonorer? trouves-tu que c'est immoral! Allons donc! D'ailleurs, je ne connais qu'une morale, celle du Code ; je marche la loi à la main, et je m'en trouve bien. Donc, pour revenir à nos moutons, ou plutôt à noire mouton facile à tondre et facile à conduire, tu peux lui reporter ceci : « Ma femme n'existe plus pour moi, je ne souffre pas
qu'on m'en parle, je n'en parle jamais, et si j'ai manqué aujourd'hui à ma règle, c'est que j'avais mes raisons. » Je me levai pour sortir ; il m'arrêta :
— Voyons, en échange du service que je viens de vous rendre, car je vous en ai rendu un, dis- moi un peu ce qui se passe?
Comme je me défendais .
— Que crains-tu ? je t'ai parlé sérieusement. Je ne répondis rien.
— Comprends donc, continua-t-il, que s'il a eu la folie de la reprendre, c'est une preuve pour les imbéciles, c'està-dire pour les gens qui croient avoir l'expérience des passions, qu'il n'a pas été son amant avant notre mariage ; et je ne peux pas lui en vouloir de me rendre ce service. Enfin, comme tu voudras; mais je suis certain de ne pas me tromper sur le motif de ta venue. Tant pis pour Jacques, alors, car la gaillarde a les dents longues; et comme notre ami Jacques ne doit pas rouler sur l'or, le jour où il n'aura plus rien à donner à dévorer à ces jolies petites dents, son affaire sera claire. A ce moment, peutêtre, tu voudrais bien t'expliquer, et je crois que ce sera drôle. Pourvu que ce ne soit pas triste, c'est tout ce que je souhaite à Jacques. Mais n'attends pas jusque-là pour venir me voir, n'est-ce pas? Tu ne connais pas mes singés, et je tiens à te les montrer: au moins, ces animaux-là ne sont que drôles ; s'ils deviennent tout à fait malfaisants, ou .peut les tuer.