NOUVELLES AMOURS
Libres du côté de Chaisemartin, libres du côté d'Eugénie, Jacques et Caroline, si leur amour était aussi puis-
sant qu'ils le croyaient, pouvaient donc être heureux pendant de longues années.
Ils le furent pendant une heure. — La première heure qu'ils passèrent à l'hôtel . d'Irlande, où ils s'étaient fait conduire en quittant le chemin de fer.
A peine seuls dans leur chambre, d'un même mouvement, d'un môme bond, ils se jetèrent aux bras l'un de l'autre, et longtemps ils restèrent emtfrassés, enlacés.
Jacques le premier se dégagea : il se laissa glisser à genoux, et pressant -les deux mains de Caroline qui, restée debout, se penchait vers lui ; — dans une muette extase, ils se contemplèrent*
C'était bien elle, la jeune fille si belle, si gracieuse, si tendre, celle qu'il avait tant aimée; elle revenait à lui, elle était toujours belle : plus d'obstacles; ils s'aimaient. Enfin, l'iieure était arrivée.
C'était bien lui, le cœur enthousiaste, l'Ame passionnée des heureux souvenirs; lui, devenu un homme. Oht comme elle l'aimait I A sa tendresse à ses caresses maintenant de faire oublier ses duretés, s^. trahison d'autrefois. Enfin, l'heure était arrivée!
Le regardant toujours, elle s'inclina sur lui; ieur souffle se mêla, leurs lèvres s'unirent : elle l'entoura de ses bras et le releva : et tous deux, s'entratnant l'un l'autre, le sang chauffé au même degré, le cœur chantant à l'unis* son, par leurs désirs et leurs passions ils se laissèrent emporter.
Ce fut le plus beau moment de leurs amours; ce fut la splendide éclosion des promesses échangées aux prés Louvigny, le radieux midi de la matinée passée dans les bois de Cri 11 on. Mais hélas! il eut une courte durée ce moment! Ils s'endormirent dans le rêve, ils s'éveillèrent dans la réalité.
En entrant dans leur chambre, affolés d'ardeur et d'impatience, n'ayant des yeux que pour eux seuls, ils n'a-
vaient rien vu, rien remarqué; mais lorsque revenus à euxmêmes ils commencèrent à éprouver cette vague tristesse, ce sentiment de lassitude qui suit tout plaisir, — par les objets qui les environnaient ils furent péniblement frappés.
C'était une do^ ces chambres d'hôtel qui sont la honte de Paris, dans laquelle on les avait amenés : le papier était gras et déchiré ; le tapis, élimé jusqu'à la corde, était troué par places et Srûlé par d'autres; les meubles étaient écaillés etébréchés; le linge avait une odeur écœurante d'eau de javelle, et, h la lueur de la bougie tremblotante,' il paraissait tout chiffonné, tout défraîchi ; dans les chambres voisines, dans les corridors, on entendait marcher, causer, rire.
Quel cadre pour la plus belle journée de leur amour I
Caroline la première laissa échapper l'aveu du malaise qui l'oppressait.
— Celte chambre est lugubre, dit-elle, j'ai froid !
Jacques fit monter du bois, et dans une cheminée sans cendres, fumant plutôt que chauffant, on lâcha d'allumer une maigre falourde.
11 fit aussi apporter à dîner; — et le bonheur d'être ensemble, le plaisir de boire au même verre, de se tenir les jambes enlacées sous la table, de se presser la main, de s'embrasser quand ils voulaient; le feu aussi qui, à la longue, se décida à donner un peu de chaleur; le silence qui insensiblement se fit dans la rue et dans la maison : — tout cela finit par chasser la douloureuse impression qui s'était abattue sur eux; ils se regardèrent avec plus de sérénité, ils causèrent avec plus d'abandon.
Mais cette impression, dont ils n'avaient voulu pénétrer ni la nature ni la portée, revint bientôt plus nette, plus précise, plus vivace, et lorsqu'ils ne se troublèrent plus de leurs baisers, lorsqu'ils ne s'exaltèrent plus, de leurs étreintes et de leurs paroles, dans le silence de la nuit et la lucidité de l'insomnie, chacun de son côté ils réflé-
chirent, ils se souvinrent, ils furent épouvantés ; ce n'était pas dans les choses extérieures qu'étaient l'inquiétude et la tristesse, — c'était en eux.
— Hé quoi! se disaient-ils, cette heure si ardemment souhaitée est déjà écoulée ! Ces joies que nous nous faisions si grandes, les voilà. Nous n'en sommes point morts. C'est là tout. Cet amant est donc semblable aux autres ; — cette maîtresse n'est donc qu'une femme.
Les malheureux, ils avaient consumé les plus beaux jours de^eur jeunesse à désirer; et maintenant qu'ils n'avaient plus les désirs de l'espérance et qu'ils n'avaient point encore les souvenirs de la possession, ils se jugeaient et ils jugeaient leur bonheur.
Pour Jacques la sensation fut trop forte, trop cruelle, sa gorge se séchait, son cerveau bouillonnait, ses nerfs tremblaient ; — comme un fou, il saisit Caroline dans ses bras :
— Demain matin, s'écria-t-il, nous irons où nous avons été heureux, et nous le serons encore : c'est cette maudite chambre qui nous glace.
Cependant ni le lendemain ni les jours suivants ils ne purent réaliser ce projet : le temps était épouvantable ; mais enfin un matin, en s'éveillant, ils virent les toits couverts d'une gelée blanche ; et bientôt, sous les obliques rayons du soleil levant, les tuiles et les ardoises brillèrent comme des diamants.
Par les chemins séchés et durcis il fera bon marcher. Ce sera un pieux pèlerinage. Quels souvenirs il rappellera! quelles émotions il donnera encore !
Ils partirent ; ils avaient choisi les bois qui, par Clamart et Fontenay, s'étendent depuis Sceaux jusqu'à Meudon.
Il faisait une journée assez belle, mais une journée de décembre, avec un soleil jaune et pâle, un ciel coupé de gros nuages ardoisés sur leurs contours et une bise qui,
par petites rafales, soufflait piquante et froide. La campagne, jusqu'à l'horizon gris et morne, s'étalait nue, sans verdure, sans mouvement, sans vie; la terre, déjà presque partout retournée, offrait un aspect uniformément noirâtre ; dans les champs où la charrue n'avait point encore passé, les herbes aqueuses de l'automne pourrissaient brûlées par les premières gelées, et sur celles qui n'étaient point entièrement roussies brillaient, exposés au nord, de petits treillis de glaçons aux fils étincelants et argentés ; dans les vignes, les échalas avaient été arrachés, et sur les ceps les sarments sifflaient et se couchaient au caprice du vent. On ne voyait pas un paysan au travail, on n'entendait pas un bruit de voix humaine, pas un chant d'oiseau, pas un hennissement de cheval; seules, ces grandes roues, qu'à chaque instant on rencontre dans ces plaines, et qui servent à monter les blocs des carrières de pierre, mises en mouvement par des ouvriers invisibles, faisaient entendre des ronflements et des craquements: çà et là aussi parfois des moineaux, cherchant leur maigre nourriture dans les fumiers de la route, s'envolaient en piaillant. Dans les villages, même silence, même solitude : les maisons avaient portes et fenêtres bien closes, et c'est à peine si quelques rares gamins s'arrêtaient dans leur course pour pousser une glissade sur les ruisseaux du chemin.
Ainsi marchant, ils entrèrent dans les bois; alors ils purent ailler moins vite. Le vent mourait, arrêté à la lisière par le taillis, et seuls, quand avec de graves sifflements ou de profonds murmures passait une rafale, les grands arbres balançaient leurs tètes et tordaient leurs bras nus.
Mais dans les bois aussi, c'était décembre. Les chemins détrempés et défoncés pendant les dernières pluies étaient coupés de trous, d'ornières et de sillons; les sentiers étaient encombrés d'herbes veules ou pourrissantes : il n'y
avait pas une place pour se reposer. Au soleil la terre qui dégelait se levait par lourdes plaques et le gazon humide était souillé par la boue; à l'ombre, le sol était blanc de givre et les feuilles prises en un seul tapis craquaient sous les pas : — il n'y avait rien de ce qui fait le charme des forêts, ni verdure, ni fleurs, ni parfums, ni joyeux bruits, ni mystérieux silence; c'était l'hiver, mais l'hiver dans ses premiers jours, sans la magie de la neige, sans les mâles grandeurs de l'orage ou de l'ouragan.
Tout cela était assez mesquin et assez triste; mais la première fois qu'ils avaient fait cette promenade, c'était dans des conditions exactement semblables, dans cette même saison, sous ce même ciel sali de nuages, sous ce même soleil pâle et jaune, avec cette même bise piquante et froide; et ils y avaient trouvé un bonheur dont le souvenir les avait toujours délicieusement émus : ils avaient admiré cette pâle lumière glissant jusqu'à ras de terre et faisant aux taillis un beau fond d'or sur lequel, depuis la cime jusqtfaux racines, se détachaient nettement les tiges et les branches; ils s'étaient amusés à courir sur la glace des ornières, qui souvent cassait sous leurs pieds ; ils avaient pris plaisir à ramasser des feuilles gelées et à se souffler mutuellement dans la figure le givre qui les recouvrait ; des places pour s'asseoir, ils en avaient rencontré par centaines.
C'est qu'alors ils avaient vu toutes ces choses à travers l'enthousiasme de leur jeunesse, et que sur elles ils avaient répandu leur propre poésie ; mais aujourd'hui qu'ils avaient appris à voir vrai, à sentir juste, aujourd'hui qu'ils savaient la vie, ils ne furent sensibles qu'à la seule réalité.
Et dans le cœur de tous deux il surgit une horrible tristesse ; en même temps ils furent pour s'écrier : « Ah ! qu'elle est changée, cette nature ; » mais en même temps aussi, ils comprirent encore que ces changements qui les
angoissaient si vivement, ce n'était point en elle qu'ils s'étaient accomplis, c'était en eux.
Us se turent donc, car s'ils avaient perdu l'enthousiasme, ils avaient gagné l'expérience : ils savaient toute la valeur d'une parole imprudemment lâchée.
D'ailleurs, ce qu'ils éprouvaient ainsi tous les deux en même temps, ils croyaient mutuellement être seuls aie ressentir : pour lui, Caroline était heureuse ; pour elle, Jacques était rempli de joie ; aussi, pour ne pas se désespérer réciproquement par le lugubre aveu de la vérité, résolurent-ils de mentir courageusement et de se tromper l'un l'autre.
Caroline ne dit point à Jacques : « Le froid bleuit ton nez et marbre tes joues ; » Jacques ne dit point à Caro*» line : « Le vent gerce tes lèvres et rougit tes yeux ; » ils ne se dirent point : « Quel plat pays ! quel triste bois ! quel pauvre soleil ! quelle méchante nature 1 » mais à chaque instant ils s'écrièrent : « Comme nous sommes heureux! quel bonheur ! quelle gaieté 1 quel amour I » et ce que le présent ne pouvait plus leur donner, ils le demandèrent aux souvenirs.
Jouant ainsi leurs rôles ils revinrent à Paris ; le sourire était sur leurs lèvres, la mort était dans leur cœur.
Ainsi, cette vie de tendresse qu'ils espéraient recommencer plus riante et mieux remplie que jamais, il la fallait reprendre non pas même au jour où ils l'avaient interrompue, mais au jour où ils étaient maintenant, c'est-à-dire après que cinq années également pleines de tristes enseignements avaient lourdement passé sur tous deux.
Ces impressions, chez Jacques, malgré ce qu'elles eurent de cruel, n'en vinrent cependant ni jusqu'aux regrets, ni jusqu'aux remords pour ce qu'il avait fait. Il souffrit, il se tourmenta; mais il se laissa enlever de nouveau par cette faculté d'illusion et d'enivrement qui tant de fois
l'avait déjà erttraîné; et, poussé par son amour-propre, aiguillonné par la volonté préconçue de ne trouver partout que tendresse et joie, il remonta sur les plus hautes cimes de la passion, bien décidé à n3 pas regarder audessous de la zone dans laquelle il voulait planer, et à ne pas sentir les blessures qu'en tombant il pourrait se faire. Les déceptions des premiers désirs furent oubliées, et l'habitude et la continuité donnèrent à la possession ce vertigineux attrait, cette irrésistible force, qui d'abord lui avaient si tristement manqué.
Caroline, frappée comme Jacques de ce désenchantement, en guérit moins vite. L'expérience lui avait donné une terrible intuition des choses de l'amour ; elle trembla pour l'avenir. Cependant l'épreuve n'avait point été assez décisive pour tout à fait la décourager, et, mettant son espoir dans sa propre volonté, elle se résolut à ne rien voir des laideurs, à ne rien sentir des blessures de la vie.
Hais celte résolution dura peu : le fatal état qui, dans leur promenade de Fontenay, s'était révélé d'une façon si précise et si douloureuse, avec son double caractère de. désenchantement et de dévouement, alla chaque jour s'aggravant, et, tandis que Jacques continua à se raidir, elle commença à s'abandonner; lasse de la contrainte qu'elle devait s'imposer pour feindre un bonheur qu'elle ne res- . sentait pas, elle laissa voir qu'elle était lasse.
Les circonstances d'ailleurs étaient devenues de plus en plus difficiles, et, pour ne point se décourager, il fallait toute la passion, tout l'entêtement de Jacques.
Ils n'étaient point restés à l'hôtel d'Irlande, et dans une des plus tristes rues du faubourg Poissonnière, la rue du Delta, ils avaient pris un petit logement.
— Ce n'est pas beau, avait dit Jacques, mais nous y serons bien tout de même; perdus dans Paris, je travaillerai, et rien ne troublera notre bonheur.
A ces projeta* Caroline avait répondu par d'autres projets : ils devaient être les plus heureux du monjle.
Pour travailler utilement dans cette nouvelle situation, il fallait renoncer aux sérieuses études, aux patientes recherches, aux longues réflexions, à tout ce qui fait la joie et le courage de l'écrivain. Jacques avait vu dans ce renoncement une preuve d'amour; et lui, le talent méditatif et recueilli, l'esprit lent et difficile, à force de conscience, il l'avait accompli sans hésiter. J$t, au lieu d'escompter sa réputation naissante, au lieu de chercher de cet totaux qui auraient peut-être mis son nom en évidence, mais qui assurément en auraient amoindri l'autorité par les exigences journalières et les négligences forcées de l'improvisation, — il était tout simplement retourné à Hergott et avait repris sous lui son ingrate et obscure besogne d'autrefois, Au moins, il ne déshonorait point ainsi son passé; et s'il compromettait son avenir, s'il renonçait aux chances de gloire que si péniblement il avjiit gagnées, il s'assurait pour le présent, auprès de sa chère Caroline, des journées tranquilles et certaines : elle saurait bien lui payer ce sacrilice, et dans son amour il trouverait une splendide récompense.
Ils s'étaient donc mis à vivre de la vie que Jacques avait toujours si constamment appelée : tout le jour il travaillait auprès de Caroline, la regardant à chi*que minute, se levant pour aller l'embrasser, l'appelant pour qu'elle vint se poser sur son épaule. Il ne sortait que pour aller aux bibliothèques ou chez Hergott; il annonçait son retour pour une certaine^ heure, et, tout triomphant, il arrivait au moment précis, car il ne parlait plus à aucun de ses amis, et au delà du cercle où s'étendait l'ombre de Caroline, il ne trouvant plus ni distractions ni plaisirs. Le soir, ils sortaient tous deux, et sur les buttes de Montmartre, ou dans la plaine qui s'étend jusqu'à Saint-Ouen, ils faisaient une longue promenadç. Le dimanche, ils
s'échappaient un peu plus loin, et quand le temps était trop froid ou trop pluvieux, ils dînaient dans un restau* rant du Palais-Royal.
Pour Jacques, resté à son idéal d'autrefois, il y avait là des joies exquises : il ne rêvait, il ne désirait rien de plus ; pour Caroline, ayant connu d'autres plaisirs, il y avait là une écœurante monotonie, une nauséabonde platitude.
Était-ce donc pour croupir dans cette existence bour* geoise qu'ils s'étaient replongés dans leur amour? A trente ans, nos plaisirs ne peuvent plus être ce qu'ils étaient à vingt. Jacques l'ignorait-il donc? Si, autrefois, elle avait pu s'amuser (et elle en doutait) dans ces promenades à pied au milieu de ces plaines tristes et puantes, maintenant elle s'y ennuyait et s'y fatiguait à mourir; si, autrefois, elle avait pu se faire fête d'aller festiner à quarante sous, palaisroyaUser, comme ils disaient, maintenant l'idée seule de ces dîners la révoltait ; à respirer ces potages pâles et visqueux, à voir ces portions noyées dans la sauce, le coeur lui manquait. Comment Jacques pouvait il en être resté là? Pour elle, il lui semblait que, quand même, auprès d'un mari riche et blasé, elle n'eût pas pris d'autres goûts et d'autres besoins, tout naturellement elle eût abandonné ces grossiers amusements de la première jeunesse. C'était de son propre mouvement qu'elle avait renoncé -à la poupée et à la danse de corde. Jacques serait-il donc toujours un enfant?
Ces inquiétudes et ces dégoûts, qui s'étaient assez promptement déclarés en elle, avaient commencé à se traduire ostensiblement par un profond ennui, puis par une certaine roideur dans les moindres actions et dans les moindres paroles, puis par de l'impatience, puis enfin par de l'aigreur.
Et alors, excitée par les sacrifices qu'elle croyait avoir faits, fatiguée par les perpétuelles violences qu'elle devait
imposer à son humeur, à son caractère, à ses goûts, elle ne s'était plus contrainte.
Pour Jacques, c'avait été une grande douleur et en même temps une grande stupéfaction. Eh I quoi» elle n'était pas heureuse ! L'expérience ne lui- avait donc rien appris? Allaient-ils recommencer leurs luttes d'autrefois? Qui la faisait souffrir? Que lui fallait-il?
Il lui fallait la liberté ; elle souffrait de l'irritant désaccord qui existait entre ses sentiments vrais et ses sentiments exprimés; elle ne voulait pas rompre leur liaison, mais seulement la rendre raisonnable et supportable; elle voulait encore descendre du ridioule et perpétuel enthousiasme où Jacques se maintenait si obstinément, renoncer à l'isolement jaloux qu'il leur avait créé, reprendre ses manières personnelles d'agir, de voir, de comprendre, de sentir ; elle voulait enfin cesser d'être un reflet, un écho, et redevenir elle-même, avec ses défauts et ses qualités.
Et tout ce qu'elle voulait, sans se laisser arrêter par des considérations de générosité ou de pitié, franchement et carrément elle l'accomplit.
Par dévouement, pour imiter l'exemple qu'il lui avait donné, elle s'était, elle aussi, dans les premiers jours, mise au travail, et, malgré lui, elle avait fait sa tâché dans le labeur quotidien ; elle abandonna ce travail, et consacra le temps qu'elle restait à la maison, soit à fabriquer des fanfreluches ou des falbalas, soit à lire de crasseux -volumes qu'elle louait au cabinet de lecture du coin.
Gomme lui, et autant que .lui, elle avait voulu l'isolement; elle renonça à ce tête-à-tête continuel, qui, à la longue, était devenu une véritable captivité ; elle visita celtes de ses anciennes amies qui pouvaient la recevoir, el les amena chez elle.
Leur logement était assez misérable. Il n'avait guère qu'une pièce un peu propre, pièce qui avait été attribuée à
Jacques; elle en fit une sorte de salon où Jacques, relégué avec ses livres dans un des coins les plus sombres, dut, tout en travaillant, entendre un babil intarissable et vide.
Si ces paroles perdues n'avaient été que fatigantes par leur bruit! souvent elles étaient irritantes par leur sens même ; car en cela maintenant Caroline ne se gênait pas plus que pour le reste. A cause de ses relations littéraires, sans doute, elle s'était toujours crue obligée d'avoir des opinions sur toutes choses ; autrefois, ees opinions n'étaient que celles de Jacques; aujourd'hui c'en était d'absolument contraires, qu'elle produisait et défendait avec une superbe assurance. Je ne connais pas pour l'amourpropre d'un esprit distingué de piqûre plus exaspérante que cette constante opposition chez une femme aimée : pour l'amour de Jacques elle était une cruelle blessure ; dans ces nouvelles opinions il retrouvait les idées, les tournures, les mots mêmes de Chaisemartin.
Ainsi ces nouvelles amours si pleines de promesses, qui devaient réaliser de si beaux rêves et donner tant- de joies, éclairées et guidées qu'elles seraient par l'expérience et les regrets, n'avaient encore donné que des chagrins et des déceptions ; en peu de mois elles en étaient arrivées à une situation intolérable pour l'un des amants, à un état de constante douleur pouf l'autre : un souvenir pur de toute tristesse, ils ne l'avaient pas pour se fortifier; en euxmêmes, derrière eux, devant eux, se dressaient des difficultés amoncelées et menaçantes.
En présence de ces difficultés, de ces changements dans Caroline, Jacques ne se découragea point. Sans se plaindre, il supporta les boutades, les duretés, les colères, les absences inexpliquées, les dédains affectés; sans un mot de reproche ou d'avertissement, il souffrit l'abandon dans lequel elle laissait leur intérieur, et l'abandon plus grand encore dans lequel elle le laissait lui-même, lui qu'elle avait autrefois si joyeusement dorloté, si tendre-
ment soigné; et cela à une époque où, maître de son 1 temps, il n'était point comme aujourd'hui accablé sous un incessant travail. La vie grise, froide, vulgaire qu'elle lui faisait, il l'accepta.
Et sa passion cependant était de celles qui vivent des jouissances de la tète autant que de celles du cœur : H lui fallait les séductions qu'apporte une femme naïve, tendre, exaltée; il lui fallait en même temps les excitations que donnent la nature et la poésie; et quoiqu'il ne rencontrât aucune de ces séductions, aucune de ces excitations, plus il souffrit, plus il aima.
Sa vie deviqt un long enchaînement de douloureuses sensations; mais au moins il se sentit vivre; son cœur et sa tête se montèrent, sa douleur elle-même lui devint chère.
C'est par là qu'il faut, je crois, se rendre compte de ce caractère ; c'est par ce côté de la sensation à tout prix, douce ou cruelle, qu'on retrouve au fond de toutes les passions, chez le fumeur d'opium et chez le buveur d'absinthe. Sans doute il y a bien encore l'attraction d'un premier amour, les lâchetés de l'habitude, les entêtements d'une vanité qui, s'étant aveuglément engagée dans une impasse, ne veut point revenir sur ses pas, et aussi les atteintes si fatalement dissolvantes du malheur ; mais il me semble que s'il est un mobile Ntout puissant qui ait amené ces actes de faiblesse, c'est chez Jacques cette soif impérieuse d'émotions, et la certitude où il était que, pour lui, sans Caroline il n'y avait plus d'amour.
De là toutes ses tortures, mais en même temps toutes ses jouissances, causées par cette peur de la perdre; de là aussi les ingénieuses excuses qu'il lui cherchait et que, par un reste de dignité, il tâchait de s'imposera lui-môme, excuses qui se résumaient en ce mot si cruel pour lui : — sans la pernicieuse influence de Chaisemartin, elle ne serait point ainsi.
Parmi les nombreux faits qui me sont restés dans /a
mémoire comme caractérisant l'état où se trouvait Jacques h ce moment de sa vie, je n'en prendrai que deux : l'un relatif à sa faiblesse toujours croissante, l'autre à son dernier effort de dignité, à son besoin de justification dans une conscience qui s'en allait à la dérive.
A la suite de circonstances qui seront bientôt expliquées, j'avais revu Jacques, et la première fois que nous nous étions retrouvés seuls ensemble, je lui avais parlé de Caroline, non plus en m'appuyant sur des conjectures plus ou moins habilement posées et déduites, mais avec l'auto? rite que me donnaient les faits accomplis.
— Que veux-tu? me dit-il, je l'aime, feulement j#> souffre de ma passion, c'est vrai ; mais je né souffre de rien de ce qui vous tourmente, vous autres, ni de l'ambition déçue, ni du manque de fortune, ni de ceci, ni de cela. Tu te trouves heureux, toi, n'est-ce pas? parce que tu n'as que la curiosité; moi, je préférerais mourir que d'échanger mon malheur contre ton bonheur.
Je ne répondis rien. Probablement il devina le senti* ment de pitié que je voulais cacher pour ne point Texas* pérer, car il reprit aussitôt en Réchauffant progressivement:
— Mais, en vérité, quelles sont-elles, ces souffrances que tu trouves si horribles? Moi qui les endure, je dois les apprécier au moins aussi bien que toi. En toute conscience, quand je les compare à celles dont je connais l'histoire, elles me paraissent bien douces, et bien insignifiantes. Tiens, prenons la première histoire d'amour que tu voudras, prenons Manon, prenons Adolphe ; crois-tu que je puisse me comparer à Desgrieux ?
Je voulus l'interrompre; il ne m'en laissa pas le temps.
—Tu" récuses les romanciers ? prenons l'histoire : justement, je viens de faire pour Hergott une étude sur les poètes latins; voyons Ovide, voyons Tibulle, voyons Pro~ sperce* Ceux-là, n'estrce pa6? n'ont point fabriqué leur
amours pour le besoin de ma défense; ils n'ont pas exagéré leurs misères pour se rendre intéressants, et ils ne se sont point avilis pour le plaisir de se faire plaindre. Ovide adore Corinne; elle le trompe, il l'adore toujours, et sa passion va si loin que, ne pouvant la quitter malgré ses infidélités, la seule grâce qu'il lui demande, c'est qu'elle veuille bien le tromper un peu taoins publiquement. Cynthie, ennuyée de son bonheur auprès de Properce, l'abandonne et s'en va courir les camps avec un beau militaire. Properce souffre, mais ne se fâche pas; il pleurs et tâche de la ramener. Elle revient, elle le requitte, elle revient encqfe, et leur amour n'est qu'un perpétuel pardon. Une âme tendre et passionnée comme celle de Tibulle méritait une tendresse infinie, un dévouement sans bornes; cependant Délie le trompe, Némésis le trompe aussi, Nééra le trompe comme les deux premières. Voilà des poètes, n'est-il pas vrai ? qui peuvent passer pour des esprits délicats, pour des âmes sensibles, pour des cœurs passionnés ; cependant ils ont souffert autrement que le pauvre diable que tu tourmentes en ce moment, et pour cela ils n'en ont pas moins aimé leurs maltresses et ils n'en ont pas moins été heureux. Allons, mon cher, ai je le. droit de me plaindre? as-tu le droit de m'accuser de lâcheté en face de tels exemples ?
Que répondre à un homme qui va chercher ses arguments jusque dans l'antiquité et qui se défend en latin?
Sans avoir repris avec lui mes. anciennes habitudes de camaraderie et d'intimité, nous nous voyions encore assez souvent, et maintes fois j'avais essayé de l'emmener à la campagne, d'abord dans le but de causer plus librement avec lui, puis aussi-dans le but de le distraire et de l'habituer insensiblement à se séparer deta jupe de Caroline.
Toujours, sous un prétexte ou sous un autre, il avait refusé.
Enfin, à bout de bonnes raisons, il lui fallut accepter,
et un matin nous partîmes pour une petite excursion, à douze ou quinze lieues de taris.
Il avait été convenu avec Caroline, qui, loin de s'opposer à ce voyage, l'avait au contraire appuyé, que nous serions absents toute la journée et que nous ne rentrerions que le lendemain.
. Pendant les premières heures, Jacques fut d'une gaieté folle; on eût dit d'un échappé de prison : il ouvrait de grands yeux ; dans les plaines il courait, dans les bois il respirait avec ivresse. Mais, vers le soir, il s'assombrit ; puis, il fut pris d'une fiévreuse impatience; puis, lui qu'autrefois on ne pouvait arracher à la campagne, il voulut à toute force revenir, il inventa les prétextes les plus misérables, me tourmenta, me bouda, et fit si bien que, par pitié pour sa passion, qui ne se montrait que* trop évidente, je finis par céder.
Je me fâchai un peu avec les amis chez lesquels nous étions reçus, et nous repartîmes.
A une heure du matin, nous descendions de wapon, et comme cela ne me retardait point de reconduire Jacques, je l'accompagnai.
Il me fit marcher d'abord très-rapidement. A moitié route à peu près, il ralentit le pas. A peu de distance de sa maison, il s'arrêta.
Et alors, d'une voix assez embarrassée :
—Je crois que nous avons eu tort de revenir, me dit-il.
— Il est bientôt temps de t en apercevoir. Au moins, si mes amis voyaient tes remords!
— Oh ! il ne s'agit pas de tes amis, mais bien de Caroline : elle va peut-être m'en vouloir.
— Pourquoi t'en voudrait-elle? Comment ton retour inespéré pourrait-il la fâcher? elle en sera heureuse au contraire! '
— Mais si elle croit que c'est pour l'espionner?
— Allons donc I
— Et puis, elle n'est peut-être pas rentrée.
Nous finie* encore quelque* pas, puis de nouveau il s'arrêta;
— Peux-tu me donner à coucher?
— Parfaitement.
-- Alors, je ne rentre pas, je t'accompagne.
Malgré moi je me mis à rire, et je ne pus m'empêcher de lui insinuer que ce n'était guère la peiné de revenir pour ce beau résultat.
Il me prit la main et me ia serrant avec force :
— Tu ris, dit-il, car tu ne devines pas ce qui se passe en moi. Oui, c'est lâche, c'est misérable, je le veux bien, mais enfin je n'ose pas.
— Que diable crains-tu?
* — Je crains... enfin, si elle n'était pas seule?
L'accent avec lequel il me dit ce dernier mot renfermait tant de lâcheté et tant d'amour à la fois que j'en eus le cœur serré.
Nous nous remîmes en route; il m'avait pris le bras, et il m'entraînait comme pour ne pas céder à la tentation qui le poussait.
Bientôt il s'arrêta de nouveau.
— Non 1 dit-il avec fermeté, j'aime encore mieux une certitude.
Ses craintes m'avaient ému ; je voulus le retenir. Mais se dégageant :
— Au surplus, nous sommes fous, fit-il avec assurance : elle m'aime!
Cette confiance en Caroline me blessa.
— Dans tous les cas, lui dis-je, si on ne t'ouvre pas, n'enfonce pas*la porte : tu pourras ainsi ne point (e fâcher.
Il ne m'écoutait plus : il était retourné sur ses pas et, à son coup de marteau, la porte de la rue venait déjà de s'ouvrir.
LES AMOURS DE JAC^fJE*. $54
Sans trop savoir pourquoi je restai quelques minutes à me promener sur le trolloir ; — j'allais partir quand la porte s'ouvrit de nouveau; Jacques ressortait.
J'allai vivement à lui.
— Qu'est-ce qu'il y a donc?
—Allons-nous-en chez toi» me dit-il sans me répondre, allons-nous-en.
Il parlait avec colère, et sa voix tremblait.
Àvait-il sonné? N'était-elle point rentrée? Je n'osai Finterroger.
Quand nous fûmes arrivés :
— Elle m'avait prévenu qu'elle irait peut-être chez une de ses amies... madame Genty, — me dit-il avec un embarras qu'il tâchait de cacher, — quand elle y va, elle reste souvent à coucher. Elle rentrera demain. Tu ne lui diras point que nous sommes revenus ce soir.
XXTII