‹ Les amours de JacquesChapitre 3 sur 26 · IACQUES · texte numérisé non relu

IACQUES

Je l'ai dit, Jacques avait reçu de son père et de ses lectures une première éducation assez forte et assez complexe pour hébéter ou troubler une tête moins solide que la sienne; niais, chez lui, les idées reçues s'étaient classées avec ordre, et elles l'avaient conduit à la réflexion et à l'analyse, à un âge où l'on n'a guère encore que la mémoire et le sentiment. Pour apprendre une page "de grammaire ou expliquer un chapitre d'Epitome, ces facultés hâtivement développées, loin de lui donner sur nous la supériorité, lui donnaient plutôt l'infériorité; mais dans les sujets étrangers à nos études enfantines, dans ces digressions qui se présentent à propos de tout, il lui échappait parfois des remarques si profondes ou si ingénieuses, que M. Heudelay ne voulait pas croire qu'elles fussent de lui, et qu'après l'avoir longtemps tourmenté pour savoir où il les avait lues, il finissait par s'écrier : « Si vous compreniez ce que vous dites là, Jacques, vous seriez un enfant prodigieux, et

vous n'hésiteriez pas comme vous le faites sur votre Epitome.

Pour moi, peu sensible aux raisonnements de H. Heudelay, je croyais à la supériorité de Jacques, parce que je la voyais et la sentais chaque jour. Je la subissais aussi, et dans tous nos entretiens, c'était lui qui prenait la direction.

Cependant, par un contraste qui se voit fréquemment» il était aussi bête et aussi maladroit dans les exercices du corps qu'il était habile et délié dans ceux de l'esprit. Cela tenait pour un peu à sa nature et pour beaucoup à son éducation. Né chétif et malingre, il avait eu besoin, pour vivre, des soins les plus affectueusement empressés, et sa mère l'avait élevé dans du coton, ne le quittant pas d'une minute, le soignant, le dorlotant, prévenant tous ses désirs et toutes ses demandes.

De ce système, bon dans son principe, il était résulté pour la mèreetpourl'enfantun double inconvénient : — la mère avait pris l'habitude de ne lui laisser rien faire sans le surveiller, de ne lui permettre ni de jouer, de peur qu'il eût trop chaud, ni de courir de peur qu'il tombât, ni de toucher à ceci ou à cela de peur qu'il le cassât : — l'enfant avait grandi dans une déplorable faiblesse physique, incapable de se servir de ses jambes et de ses bras, ridicule auprès des autres enfants, honteux de lui-même quand on le regardait. L'âge n'avait en rien modifié cet état : la mère, qui voyait son fils toujours maladroit, avait toujours appliqué sa méthode des minutieuses précautions, et celui-ci, sans liberté, sans initiative, sans hardiesse, s'était endormi dans l'immobilité, n'ayant véritablement d'adresse que pour faire sauter en l'air un petit caillou rond et le recovoir machinalement tout en réfléchissant.

Il en souffrait cependant, surtout depuis son entrée à la pension, et il en souffrait doublement : dans son amourpropre et dans son plaisir. Au lieu de rosier tristement au

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pied d'an arbre» en butte aux charges et aux railleries, il eût bien envieusement voulu prendre part à nos jeux, mais il était trop faible pour le cheval-fondu, trop maladroit pour la balle, trop gauche pour les barres : — € Quand tu voudras qu'on te reprenne avec nous, lui avait dit un jour Aize, tu tâcheras de ne pas courir comme un cercle de barrique. »,

Le mot était cruel parce, qu'il était juste ; Jacques, dans un accès de rage, voulut enfin devenir notre égal et se débarrasser à jamais de cette maudite maladresse. Ce fut moi qu'il choisit pour professeur, et bien des fois, derrière la chaire, nous nous sommes allongés coups de poing et coups de pied, à seule fin de nous exercer. Si j'appris assez facilement au pauvre garçon à bien recevoir, je ne lui appris point du tout à rendre : mes coups n'étaient jamais perdus, mes conseils Tétaient toujours.

Bientôt il se présenta une autre circonstance dans laquelle Jacques eût plus vivement encore peut-être désiré le succès, et cependant où nous échouâmes de nouveau.

La régie de la pension était de faire deux repas, le déjeuner et la collation, sans entrer dans le réfectoire. C'était en jouant que nous mangions, et le domestique qui nous versait à boire se tenait dans la cour avec un petit baril de cidre muni d'un robinet. Il n'y avait qu'un seul verre pour tous, et on le lavait dans un seau placé au-dessous du baril.

Le genre suprême et à la mode consistait, après qu'on avait bu, à rejeter vivement le verre dans le seau. Il fallait, pour ne pas le casser, que passant, entre le robinet et l'anse du seau, il tombât bien d'aplomb sur l'eau, le cul en l'air. Cela n'était pas très-difficile, mais cependant cela exigeait encore une certaine adresse.

La première fois que Jacques avait bu, il avait tenté l'épreuve, et naturellement le verre était tombé en mille morceaux. On avait ri en poussant des grognements de triomphe, et Jacques n'avait plus osé boire. Puis un jour,

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prenant son courage de* tout cœur, croyant avoir bien saisi la manière, il avait recommencé, et le verre s'était cassé exactement comme la première fois. Alors, renonçant à nous imiter, le lendemain, après avoir bu, il reposa doucement le verre dans le seau; rien n'était plus simple; mais deux ou trois botes, Chaisemartin en tète, ne le voulurent point ainsi ; ils prétendirent qu'il se lavait (es mains dans le seau, et, le bafouant de mille manières, forgeant avec les initiales de son nom, J. G., des mots pour exprimer sa maladresse : Joyeux Cornichon, Jeune Coco, Je Casse, ils le poursuivirent si impitoyablement qu'il se priva tout à fait de boire.

De la fin d'octobre au commencement d'avril, je ne le vis pas s'approcher du malheureux baril une seule fois ; il tâchait de se tenir à l'écart dans une partie éloignée 4e la cour et d'échapper ainsi à ses propres tentations et aux charges de ses ennemis. Mais aux premières chaleurs du printemps ce supplice devint intolérable, et la soif et l'amour-propre le poussèrent à essayer encore. Pendant quinze jours je lui donnai les explications et les démonstrations les plus minutieuses, et comme nous ne pouvions faire de répétitions, quand il se crut bien préparé, il se décida à recommencer l'épreuve pour une troisième fois. En le voyant s'approcher du baril, ce fut une exclamation générale, les jeux s'interrompirent, et tout le monde courut pour l'environner. Sous le poids d'une émotion qui l'avait rendu affreusement pâle el pendant qu'on vocifère: « Il le cassera, il ne le cassera pas ! » il prend le verre, et, après avoir bu, il le lève pour le laisser retomber; en même temps que résonne un bruit sec, s'élève un hourra formidable, — le verre était cassé.

Ce fut alors que se fit en lui un changement qui, en peu de mois, modifia profondément son caractère. Il n'avait été jusqu'à ce jour qu'un enfant à l'apparence débile el distinguée, dont l'originalité très-réelle, mais aussi très-

comprimée, ne pouvait être sentie que dans une longue et encourageante intimité; un de ces enfants qu'on regarde avec commisération plutôt qu'avec intérêt, qu'on plaint plutôt qu'on aime ; mais exaspéré par les railleries et l'injustice, frappé dans son amour-propre et dans son plaisir, forcé aussi de renoncer à se servir des mêmes armes que ceux qui l'attaquaient, il voulut au moins lutter à sa manière, rendre blessure pour blessure, se venger, se faire craindre. Et il n'y réussit que trop. Il avait dit des mots drôles qui faisaient rire, il se mit à en dire de cruels qui firent pleurer : ses épi grammes n'épargnèrent personne, et, par malheur, elles eurent assez de fiel et de vivacité pour qu'on les répétât : en peu de mois, je le vis devenir aigre, cassant, agressif, toujours sur la défensive, toujours à la riposte : sa conversation fut un feu d'artifice, mais un feu d'artifice où il y avait autant de balles que de poudre, aulant de blessures que de bruit.

Il resta cependant bon et, dévoué pour ceux qui l'aimaient; et ni nos relations, ni notre amitié n'eurent à souffrir de ce changement; à la longue nous étions devenus inséparables : de cœur et d'esprit nous n'avions plus fait qu'un.

En môme temps que nous nous rapprochions ainsi, nous abandonnions, l'une après l'autre, les distractions des premiers temps : nous nous façonnions mutuellement, et nos conversations comme nos études intimes prenaient une forme plus sérieuse, un but plus élevé. Nos heures de récréation se passaient à discuter, et nos heures de travail à nous écrire souvent de longues lettres littéraires.

De cette constante préoccupation, de cette précocité malsaine, il résulta bientôt que nous fûmes tous deux % enfiévrés du besoin d'écrire ; et, dès la cinquième, à un âge où nous aurions à peine dû savoir ce que c'était qu'un journal, nous résolûmes d'en fonder un. Fatigués de nous lire à nous-mêmes les nombreux manuscrits que nous

avions en pupitre, nous voulûmes en faire jouir nos camarades.

C'était là notre raison vraie, mais elle n'était pas assez noble pour être avouée même entre nous, et nous nous dîmes que depuis trop longtemps les élèves étaient soumis h leurs maîtres, sans avoir un lien qui les unU et les fortifiât; qu'il fallait combler cette lacune en créant un organe où les réclamations et les œuvres de chacun seraient fraternellement accueillies; et qu'enfin le moment était venu de faire paraître la Révolte, journal hebdomadaire, union morale et littéraire des collégiens rouennais.

Cette idée nous jeta dans des transports de joie folle ; mais quoique nous n'eussions point d'actionnaires à réunir, de cautionnement à déposer, de permission à obtenir, d'imprimeur à trouver, d'appartement à louer, d'employés h choisir, de rédacteurs à refuser poliment, elle nous occasionna bientôt, lorsqu'il fallut la réaliser, de graves et sérieux désagréments; nous étions parfaitement d'accord pour le format et le titre, mais nous ne l'étions guère pour la composition du premier numéro.

Jacques était alors amoureux, c'est-à-dire qu'il causait tous les soirs cinq minutes en cachette et tous les dimanches une heure en liberté, avec une jeune fille qui habitait sa maison : cette jeune fille, qu'il me dépeignait comme une merveille et qui en réalité était louche et rousse, — cette jeune fille, soit qu'elle eût été pervertie par Jacques, soit qu'elle eût été corrompue littérairement par un de ses oncles ouvrier-poëte, avait fait un roman, le Fou de Toulouse» et Jacques s'était engagé à l'insérer dans notre journal.

Je m'y refusais positivement ; je trouvais l'œuvre peu littéraire et surtout manquant trop d'orthographe : et puis, comme pour ne pas être débordés par la matière, nous avions fixé d'avance les dimensions de notre numéro, je

ne voulais point prendre un roman qui m'empêcherait de publier mon grand drame, la Famille et la Politique, dans lequel, h propos de la querelle de Jean Sans-Terre et du jeune Arthur de Bretagne, j'avais émis cette théorie que je croyais aussi hardie que neuve, à savoir que les rois ne respectent rien, et qu'au lieu de donner à leurs peuples l'exemple de toutes les vertus, ils leur donnent celui de tous les vices et de tous les crimes.

La lutte entre nous fut assez vive, et nous étions en train de batailler, lorsque nous fûmes brusquement interrompus et rejetés de notre rêve dans une terrible réalité.

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