LA RÉSOLUTION DE LA COLÈRE
Bien des causes avaient contribué à nous séparer, Jacques et moi ; les unes venaient de Caroline, les autres venaient de Jacques lui-même.
Caroline, après m'avoir entendu parler comme je l'avais fait à l'hôtel d'Irlande, avait compris que je serais toujours son ennemi, que toujours je la combattrais, et que par tous les moyens je tenterais de lui enlever Jacques; elle avait donc abandonné l'hôtel, en prenant de minutieuses précautions pour qu'il me fût impossible de les retrouver, et une fois installée rue du Delta, il ne lui avait pas été difficile, non-seulement d'empêcher Jacques de me revoir, mais encore de l'indisposer contre moi.
Jacques, sans résister et sans raisonner, s'était tout d'abord soumis à cette influence ; — puis étaient venus : le sentiment secret, mais très-vif, qu'il avait de ses torts ; la honte de rougir devant moi, devenu une sorte de conscience; la crainte de ne pouvoir pas me pardonner sa propre faiblesse; puis enfin, lorsqu'il était entré dans la période des déceptions et des souffrances, l'amour-propre de les cacher et de ne pas dire . « Tu avais raison. » •
Mais à la longue la répulsion de Caroline et rembarras de Jacques durent s'incliner devant des causes de rapprochement plus impérieuses que ne l'avaient été celles de la rupture.
Exploité d'un côté par Hergott, entravé d'un autre par les mille contrariétés qui lui rendaient le travail presque impossible, Jacques, en face de la misère, avait tout naturellement pensé à moi ; sans prévenir Caroline, il était venu me trouver, et le succès de la démarche lui avait fait, par elle, pardonner la faute de la désobéissance.
Quelque fût le triste état dans lequel je le retrouvais, ma joie fut grande à le revoir ; mais il y eut une personne chez laquelle cette joie de savoir enfin ce qu'il était devenu fut assurément plus grande encore : — ce fut Eugénie.
Avidement, elle me lit lui raconter ce que je savais : où il était, ce qu'il faisait, comment il vivait. A son émotion, lorsque je parlais de Jacques ; à sa répulsion nerveuse, lorsque je parlais de Caroline, je pus voir combien était 'profond son amour.
— Eh quoi ! s'écria-t-elle, lorsque je fus à la fin de mon récit ; — il n'est même pas heureux !
Et cette femme que j'avais vue si aigre et si sèche eut .une magnifique explosion de douleur. Les souffrances de • la passion, au lieu de l'amoindrir et de la démoraliser, l'avaient épurée et grandie; elle avait perdu ces cétés égoïstes et roides qui la rendaient autrefois, au premier abord, si peu sympathique; par le seul fait de l'abandon,
elle était devenue patiente, résignée, généreuse; physiquement môme elle avait gagné : ses yeux battus par l'insomnie, creusés par les pleurs, s'étaient adoucis et mouillés; son teint était moins jaune; ses manières étaient moins brusques, moins auguleuses; le malheur dans ses mains dures l'avait pétrie, mais pour l'assouplir, non pour la briser comme il avait brisé Jacques. Ainsi, peu de jours après la mort de son père, qui arriva précisément vers ce temps-là, je la vis arriver chez moi.
— Monsieur Frédéric, me dit-elle, j'ai un service à vous demander.
Et disant cela, elle tira trois billets de banque qui, dans la poche de sa robe, étaient soigneusement attachés avec une épingle.
La surprise avec laquelle je la regardai fut, sans doute, tellement stupide qu'elle ne put s'empêcher de sourire ; mais aussitôt reprenant :
< — Mon père, vous le savez, a pris en mourant des mesures pour que Jacques n'ait absolument rien à toucher de sa succession. Il a été conduit k cela par un sentiment ' tout naturel, mais qui cependant n'est pas complètement juste. C'est ce que ma mère a bien compris, et comme, ni elle ni moi, nous ne voulions défaire ce que mon père
avait fait, nous avons vendu notre cabinet de lecture, et
sur ce que nous avons touché je vous apporte cet argent. -T- Et vous, qu'allez-vous faire? de quoi allez-vous vivre?
— Oh! nous, continua-t-elle avec unci> douce expression de courage, nous n'avons pas de gloire à compromettre. Que Jacques puisse achever ses livres, et ma mère* et moi nous serons heureuses.
Jacques accepterait-il? J'en doutais. S'il acceptait, emploierait-il cet argent à travailler? J'en doutais encore plus.
C'est ce que je tâchai de faire comprendre à Eugénie. Elle ne voulut rien entendre.
-r- Gardez ces billets, dit-elle; un jour viendra peut-être où il en aura besoin, et où il pourra les prendre sans honte... .
Elle s'interrompit, et baissant les yeux, elle continua d'une voix tremblante, en se levant pour se sauver :
— S'il la quiltait !
Le lendemain, quand j'allai chez Jacques, je dus me retenir pour ne point lui raconter cette proposition d'Eugénie ; mais, dans l'état d'aveuglement où il se trouvait, il n'eût pas senti tout ce qu'elle avait de grand.. J'attendis donc des circonstances plus favorables, et, sans jamais lui parler de sa femme, je continuai à le voir le plus souvent possible.
En général, Caroline me recevait fort bien, et moi, j'étais pour elle rempli de politesse; mais au fond nous nous détestions cordialement, et si nous trompions Jacques sur nos sentiments vrais, nous ne nous abusions assurément ni l'un ni l'autre. Elle savait que je lui étais hostile, et ne cherchait qu'une bonne occasion pour me 'faire mettre à la porte par Jacques. J'avais contre elle des griefs qui allaient chaque jour grossissant, et je n'attendais qu'une occasion pour l'attaquer.
Tout eh elle me blessait : la femme et l'amante m'élaient également antipathiques.
.Et quand j'arrivais chez elle, et que, dans une chambra en désordre, je la trouvais en grande toilette au coin du feu, renversée*Jans un fauteuil, lisant ou brodant; quand je l'écoutais soutenir superbement les questions les * plus délicates en mettant son moi en avant; — quand je l'entendais parler du temps. où elle trônait dans son hôtel tle la rue du Rocher (époque fameuse à laquelle elle retenait sans cesse), -r-. j'étais saisi dew colères, folles; et, nouveau supplice, je ne pouvais les exhaler qu'en èpk
tes Àxroms de Jacques. Î85
grammes détournées, car elle avait des convenances fait sa règle suprême, et, à propos de tout, elle prenait de» airs de duchesse pour vous rappeler à Tordre.
Et cependant je savais le dessous des cartes; je garais que, pendant qu'elle restait ainsi dans une élégante nonchalance, il n'y avait souvent pas une pièce de cinq francs dans le tiroir; — que pendant qu'elle se brodait des cols et des manchettes, Jacques* gardait ses chemises trouées; -T- que pendant qu'elle coursât les visites, Jacques restait à piocher, l'attendait souvent jusqu'à dix ou onze heures du soir, et, à bout de patience, dînait tristement avec deux sous de pain et trois sous de jambon.
La secfète irritation où me jetaient ces remarques de chaque jour se traduisait en moi par une constante pression que je tâchais d'exercer sur Jacques : ou il ne répon- 4ait pas, ou, s'il le faisait, c'était pour la défendre.
Cependant, en me tenant ainsi toujours à l'affût, je finis par trouver l'occasion de tenter un coup décisif, et vivement je la saisis au passage. '
C'était au commencement du carnaval, et Jacques avait voulu à. toute force m'emmener dîner chez lui. J'avais résisté, prévoyant que Caroline pourrait bien être trèspou satisfaite devoir arriver un convive aussi peu attendu que peu désiré.
. — ; Pourquoi ne veux-ti\ pas venir? avait-il répété vingt fois.
J'avais donné les meilleures raisons, il ne s'en était pas contenté, à la longue même, il s'était piqué. %
— Crois-tu que je ne suis pas maître chez moi?
— Au contraire, mais enûn...
. — Crois-tu que Caroline ne te recevra pas bien? elle a
pour toi beaucoup d'affection ; elle me le disait encore ce
irçalin. ' •
r A la fin, j'avais dû céder; seulement, par un sentiment
de justes prévisions,ct aussi pour me concilier les. bonnes
grâces de mon hôtesse, j'avais cru devoir me munir d'un pâle de Strasbourg : hypocrite offrande de la peur, derrière laquelle j'espérais me mettre à l'abri.
— Je t'amène Frédéric, dit Jacques à Caroline d'un ton qui me parut moins triomphant que celui avec lequel jl s'était écrié : « Crôis-tu que je ne suis pas maître chez moi? »
Elle ne leva point les yeux: Il continua :
— 11 vient dîner avec nous, et, malgré moi, il a voulu t'apporter în pâté de foie gras.
Elle daigna à peine regarder mon pâté, que je présentais dans une attitude de suppliant, et sans me le prendre des mains, sans répondre à Jacques, elle s'adressa à moi d'une voix aigre-douce :
— Je vous prends pour juge : Jacques savait que j'avais à finir un domino pour une soirée où je vais demain, et il vous amène aujourd'hui. Pourquoi ne m'a-t-il pas dit tout de suite qu'il me défendait d'aller à cette soirée, au lieu de me faire toutes ces misérables taquineries?
Je restai assez stupéfait, me demandant si je devais m'en aller avec mon pâté, que je tenais toujours; elle continua :
— Vous savez bien, n'est-ce pas? que ce n'est point pour vous que je parle, et vous ne doutez pas du plaisir que j'ai à vous voir; — débarrassez- voijs donc de votre pâté ; — c'est pour Jacques, qui n'a pas eu la franchise de sa méchanceté et qui, a'osant pas l'accomplir tout seul, a été vous chercher pour que vous lui soyez un appui. Cela suffit, je n'irai pas à ce bal.
En disant cela, elle repoussa avec colère un beau domino rose étalé sur la table et auquel elle était en train de travailler.
Jacques, lui aussi, eut un mouvement de colère ; maïs il se contint, et s'approchant de Caroline il commença, avec de douces paroles, à se justifier de cette méchanceté
noire qu'il ne soupçonnait même pas avant qu'on l'en accusât.
— Non, dit-elle froidement, non, c'est une leçon que vous avez voulu me donner, et je l'accepte : vous avez voulu me faire sentir que j'étais votre servante. C'est bien, je vais le préparer, votre dtner. An surplus, peu m'importe maintenant que ce domino soit ou ne soit pas fini, bien certainement je n'irai pas à ce bal.
Elle se leva d'un air majestueux, et passant dans la cuisine, elle se mit à remuer la vaisselle avec un fracas épouvantable.
Je voulus partir, Jacques me retint.
Un combat se livrait en lui : à cause de moi, il aurait bien voulu se fâcher et montrer qu'il était le maître, mais % cause d'elle il n'osait; il avait peur de mes railleries, il avait peur d'une brouille avec elle. Il demeura assez longtemps partagé entre la vanité et l'amour : naturellement ce fut ce dernier sentiment qui l'emporta. Refoulant sa colère, il tâcha de s'en tirer avec moi par la plaisanterie. v
— Tu vois, me dit-il, elle est furieuse; mais je suis sûr que là-bas, dans sa cuisine, elle est au désespoir de ce qu'elle m'a dit; car tu n'es pour rien là-dedans, toi, et sans ce maudit domino, elle t'aurait très-bien reçu. Ne disons rien : elle sera bien forcée de revenir.
Gomme elle ne revenait pas, l'impatience le prit.
— Si nous nous en allions ? me proposa-t-il timide-* ment.
*- Tu ferais bien mieux d'aller la chercher.
— Tu as peut-être raison. Ma foi, j'y vais : c'est encore moins ennuyeux que dé bouder.
Il alla la rejoindre, et longtemps ils demeurèrent dans la cuisine.
Enfin il sortit, tirant Caroline par la main.
— Voyons, lui dit-il en lui parlant comme à un enfant
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gâté, mets-loi la, travaille ù ton domino; nous allons le préparer, nous, ce dîner.
— Pour M. Frédéric, dit-elle en se tournant vers moi, pour ne pas lui faire une soirée maussade, je veux bien vous pardonner, Jacques ; mais vous m'avez causé bien de la peine,
Elle s'assit, et bientôt elle parut travailler avec «ne fiévreuse activité.
Comme ils n'avaient qu'une seule table et que le domino était étalé dessus, nous nous trouvâmes assez embarrassés pour mettre le couvert; Jacques n'osait la dérangera Que faire? On décrocha une porte et sur deux chaises .on la posai. Caroline nous regardait du coin de l'œil, et il me semblait qu'elle souriait ironiquement.
Comme il n'y avait pas une assiette de propre, il fallut les laver; Caroline ne se dérangea pas davantage, mais son sourire s'accentua de plus en plus. : Après cinq ou six. voyages chez l'épicier, le fruitier, te boulanger, on put se mettre à table.
Caroline se lit beaucoup prier : elle n'avait pas faim, elle était oppressée ; la contrariété qu'elle avait, éprouvée lui avait contracté l'estomac et donné mal au .cour. Mais enfin elle daigna prendre place au milieu de pous, et comme une personne qui n'aurait point quelques instante auparavant ressenti un grand chagrin, elle mangea.
De temps en temps, toutefois, ce chagrin qu'elle comprimait si héroïquement, pour ne pas nous aUrôtec» se faisait jour, et en épigrammes sur Jacques et sur moi il s'exhalait.
Le pâté lui parut exécrable, les assiettes étaient mal lavées, l'épicier nous avait vol^s; nous avions pris du pain fendu quand c'était du paiq ropd qu'elle aimait. Puis, changeant de sujet, et se lançant dans des considérations esthétiques, elle déclara que la jeune littérature ne produirait jamais rien de remarquable, et qu'il lui manque-
LES AtiOUHS 1»E JACQUES; $&)t
raït toujours la forme, l'idéal, la poésie. Je crus même-, au passage, reconnaître quelques phrases du Critique, à leur aménité, bien entendu, mais non, hélas 1 à leur tour.
Après le dessert, elle fut prise d'un si violent mal de tête qu'il lui fut absolument impossible de faire le café.
D'ordinaire ôii avait la liberté de fumer; mais ce soirlà, sur une observation qu'elle lui ava^it faite à voix basse,: Jacques m'attira dans un coin et me pria de ne point allumer la cigarette que déjà je roulais entre mes doigts : — l'odeur pourrait rester dans le domino. *
— Allons, dit Jacques quand la porte fut replacée et que le feu de l'âtre fut ranimé, tu vas nous faire passer une bonne soirée, n'est-ce pas, Caroline, et tu nous donneras du thé?
Cette soirée était en train de s'écouler d'une façon assez lugubre, et il était à peu près dix heures, lorsqu'on sonna.
Une petite femme blonde, grassouillette, en costume d'Écossaise, jupe courte par le bas et casaque très-courlc par le haut, entra. Elle était suivie d'un grand monsieur joufflu et barbu qui habituellement devait avoir l'air d'un sapeur, et qui, ce jour-là, était déguisé en bébé: bourrelet sur la tête, robe blanche en batiste, avec un grand
tablier,
, — Ma chère, eïifant, dit la petite femme en s'adressant à
Caroline, nous venons te chercher. J'ai promis de t'ame*
ner chez madame Uchafol, il faut absolument que tu
tiennes; c'est un bal r improvisé, ce sera très-joli : il y
aura des étrangers.
— Ma pauvre chérie, répondit Caroline, cela m'est tout à fait impossible ; tu vois, j'ai monsieur qui me fait le plaisir de passer la soirée avec nous.
Je me récriai, elle tint bon ; l'Écossaise insista ; Je Bébé lui-même, qui paraissait fort contrarié, plaça son mot <f uno "votx formidable. Tout fut inutile; elle paraissait au sup-
pli ce de refuser, cependant elle refusait; dans ses yeux se lisait une résignation à attendrir un substitut sur son siège de la police correctionnelle.
Alors Jacques vint aussi à la charge ; elle fut inflexible.
— Tu m'as amené toi* ami, dit-elle, je ne dois pas lui fausser compagnie. N'en parlons plus.
II fallut qu'il priât, qu'il suppliât; enfin elle se laissa attendrir, et d'une vpix pleine de dignité :
— Puisque vous l'exigez tous, dit-elle, j'irai. Et sf adressant à Jacques :
— Mais c'est seulement pour te prouver que je ne t'en veux plus.
— Habille-toi vite, dit l'Écossaise.
— Je reviendrai vous chercher avec la voiture, continua le Bébé. ,
Je me levai pour m'en aller en même temps qu'eux ; Jacques me pria de rester; je l'aiderais à passer la soirée. Je demeurai donc, et je pus voir sur le vif jusqu'où allait la puissance de Caroline et jusqu'où descendait la passion de Jacques.
Comme il fallait un coiffeur, je me proposai pour l'aller chercher. Quand je revins, la première toilette de Caroline était finie, et je la trouvai devant la glace se faisant à ellemême des mines et des sourires.
— Quel costume mettez-vous donc? lui demandai-je, n'en voyant pas de préparé.
— Mais mon domino.
Et elle me montra celui qui était sur la table, le fameux domino rose qui nous avait valu une si belle réception.
Quoique pendant toute la soirée j'eusse été vigoureusement malmené, je ne fus pas le maître de retenir ma langue, et espérant avoir enfin trouvé une bonne occasion de me venger, en lui rappelant les raisons sur lesquelles elle s'était appuyée pour justifier son accueil :
— Je croyais qu'il vous fallait encore lout un jour de
LESvÀMOURS DE JACQUES. 261
travail pour l'achever, lui dis-je de l'accent le plus railleur que je pus trouver.
Mais, sans se laisser déconcerter, et avec un regard qui me répondait : Ta n'es pas encore assez fort, mon petit, et je me moque de toi :
— Pour le terminer, oui; mais au point où il en est, il sera toujours bien assez solide pour une seule soirée.
11 est probable que mon observation l'avait irritée, quoiqu'elle en fût sortie à son honneur; car, ne pouvant s'en venger sur moi, ce fut Jacques qui paya.
Complaisamment et de la meilleure grâce du monde, il l'aidait dans sa toilette, et quoique ce ne fût pas pour lui, il était heureux de la voir belle; mais elle le laissait peu jouir de ce contentement, et à chaque instant elle l'envoyait lui chercher ce qui manquait; de la poudre de riz, des épingles, des lacets.
Les épingles, il les prit trop grosses, et elle le renvoya ; les lacets, il les prit noirs et il les fallait roses. Elle le renvoya de nouveau ; mais cette fois elle éclata, et elle n'eut point assez de railleries et de sarcasmes pour cette maladresse, cette niaiserie, cette stupidité.
Quand le Bébé revint, elle n'était pas encore tout à fait prête; ce fut une nouvelle explosion d'impatience : c'était Jacques qui était la cause de ce retard.
Enfin, elle endossa ce domino, et comme Jacques s'approchait pour l'embrasser :
— Ah! laisse-moi, s'écria-t-elle avec dureté, tu vois bien que tu me chiffonnes !
— Quand revicndras-tu? ùeraanda-t-il. Surtout ne rentre point trop lard, i\'est-ce pas?
— Mon Dieu, si tu ne veux pas que j'aille à cette fête, avouc-le : il est encore temps, et je t'en ferai le sacrifice. On dirait que lu prends à cœur de me gâter tous mes plaisirs; et pourtant, je n'en ai pas trop, Voyons, veux-tu qui» je resleî
Il ne répondit rien, et lui prenant la main, qu'elle lui abandonna d'assez bonne grâce, il l'embrassa.
— Monsieur, soyez sans crainte, dit le sapeur sur le seail de la porte : je ne .suis qu'un Bébé. .
Ils partirent.
Assez longtemps Jacques et moi nous résiliées dans un pénible silence, n'osant nous regarder. Il marchait à grands pas dans la chambre, et je m'étais, les deux coudes sur les genoux,- enfoncé la tête dans la cheminée; enfin, comme* il fallait bien dire quelque chose :
— Quel est donc ce monsieur? demandai-je. t— C'est M. Uchàfol.
— Ah !.., et qu'est-ce que çest que madame Uchafoi?
— Est-ce que jetais t s'écria-l-il ; est-ce que je la connais!...
Enfin, il éclatait. J'allais donc sonder clans toute leur.
profondeur ces plaies que toujours il avait voulu si soigneusement nie cacher. • i -^ Tu" as vu, s'ôcria-t-il en marchant par la chambre, comme, elle nous a reçus, comme elle nous a traités; et tout ça parce que je t'avais amené sans la prévenir. Tu asvu comme j'ai élé plat, comme je léchais la main qui me frappait... Eh bien, cette scène à laquelle tu as assisté est* la cinquantième, la centième, je njen sais plus le compte,.. Tu ne saurais imaginer toutes les roueries, tojites les duretés de cette feinelle-là... tout cela avec des aixs do princesse et un cœur de chacal ! Et elle me trompe., -j'^n suis sûr; ce grand niais qui était là tout à l'heure, c'est son amant, je le jurerais; c'est chez lui qu'elle était le soir où j'ai couché chez toi, en te disant que je n'avais? point osé souner. Ce n'était pas vrai ; j'avais sonné, on ne m'avait pas répondu. Elle était rentrée, la clef était eo, dedans. Le lendemaifl, elle m'a inventé upe ^histoire slu-» pide, et je l'ai crue, ou plutôt j'-ai fait semblant de la croire. Oh ! la misérable! Quel hV'he je fais.
Ces amouhs de Jacques. 263
Pendant un quart d'heure il se répandit en plaintes et en injures, et plus il cria, plus sa fureur grandit ; elle arriva à un tel paroxysme que c'était à peine si je comprenais les paroles qu'il vociférait. La pression qu'il avait trop longtemps exercée sui* son cœur venait enfin de le faire crever, et c'était un flot d'ordures qu'il vomissait.
— Ah! oui, je t'ai menti : ô'est un supplice, un enfer, j'en ai assez, je n'en veux plus ! Qui me donnera la force de sortir de mon bourbier !
Au lieu de le contenir, je cherchai à l'exciter.
— Oui, tu as raison , s'écria-t-il, il faut la quitter. Je le veux. Viens, viens, partons.
Il me prit le bras et m'entraîna vers la porte. Il était fou ! Prêt à sortir, il s'arrêta, revint sur ses pas, courut à la cheminée, prît un petit portrait au daguerréotype de Caroline qui y était accroché, le jeta par terre, et à deux pieds il se mit à trépigner dessus.
— Si je pouvais lui en faire autant 1 criait-il ; ohl si je latenais!
Puis, me regardant d'un air triomphant : . —Allons:, viens, dit-il, sortons d'ici.
Et avec violence il tira la porte de la chambre, qui derrière nous se referma.