LES HYPOCRISIES DE LA PASSION
— Enfin, me voilà libre ! s'écria Jacques lorsque nous fûmes dans la me* et cette fois c'est fini, bien fini !
— Que vas-tu faire ? lui demandai-je.
— Mais, travailler, mon cher, redevenir un hpmme. Crois-tu donc que je ne me dévorais pas, à gaspiller ainsi mesphis belles années?
— Tu vas donc rester à Paris?
— Où veux-tu que J'aille?
— A ta place, je voyagerais.
— Pourquoi cela.? .
— Parce que... mon Dieu l parce que tu peux rencontrer Caroline, et...
— Et revenir à elle, n'est-ce pas? Sois sans crainte : ma résolution est prise, bien prise, et tu le yerras.
— Aujourd'hui, mais dans un mois? Enfin, je ne doute pas de toi ; je te le répète, à ta place, je me sauverais.
— Comment? avec quoi?
Nous étions arrivés chez moi : je le fis entrer, et tirant trote billets de mille francs de mon bureau :
— Avec ceci, lui dis-je.
Il demeura tout surpris, ne sachant trop si je parlais sérieusement, et s'il devait avancer la main.
Le moment était venu de parler d'Eugénie et de risquer une tentative en sa faveur : je racontai donc comment elle m'avait remis ces billets, dans quel but elle m'avait* presque contraint à les garder, et surtout pour quelle occasion. Par la réponse que Jacques allait me faire, je verrais dans quels sentiments il était maintenant envers elle, et en même temps aussi dans quels sentiments il continuait d'être envers Caroline.
Après que j'eus fini mon récit, il demeura assez longtemps silencieux, ému et attendri, à ce qu'il me sembla; puis d'une voix assez douce :
— Pauvre femme, dit-il, elle m'aime comme j'ai aimé Caroline; elle a dû bien souffrir. C'est une fatalité! -
Il se tut; puis, après quelques minutes, il reprit :
— Je ne me serais jamais attendu à une telle générosité de sa part, et j'en suis tout étonné.
— Étonné seulement?/
— Ému aussi, mais que pâïs-je pour elle?
Je ne répondis rien, et le regardai; H me regardait
aussi, cherchant évidemment à me deviner; voyant que je ne le poussais point, il continua :
— Tu lui diras que j'ai été véritablement touché de son intention ; mais en même temps tu lui fera^comprendre qu'il m'a été impossible d'accepter.
— A l'aide de quelles raisons, je t'en prieî Pourquoi ne peux-tu pas accepter?
Il fallut longtemps batailler; enfin je pris les trois bil- \els, et les fourrant presque dans sa poche : , — Si tu ne peux lui revenir tout de suite, dis-je, baisse-lui au moins l'espérance que tu lui reviendras un jour.
— Et si je ne reviens jamais ?
— Tu lui rendras ces trois mille francs; elle aura toujours eu la joie, pendant tout le temps que tu les lui devras, de t'avoir obligé;— c'est quelque chose pour un cœur comme le sien. :
— Oh I la pauvre femme, elle avait déjà du bon autrefois,, personne ne le sait mieux quB moi; — mais que. veux-tu, elle avec toutes les vertus, Caroline avec tous les vices, j'aurais préféré Caroline.
— Voyons 1 il ne s'agit pas ici de Caroline, mais de ton voyage.
Nous nous mîmes à discuter son itinéraire. Bientôt il me sembla qu'il m'écoutait avec distraction; je l'observai plus attentivement ; il ne m'écoutait pas du tout.
— A quoi ou à qui penses-tu donc?
— Je pense que... je ferais peut-être bien de lui écrire,
— A ta femme?
— Non... à Caroline. Elle s'inquiétera; elle ne saura pas que je la quittent pourquoi je la quitte; elle me cherchera. .
— Eh bien! quand elle sera lasse, elle se reposera... C'est exactement là ce que tu m'as répondu quand tu as
« abandonné ta femme.
286 tES AMOURS DE JACQUES.'
* — - C'est possible; mais entre ma femme et Caroline, il y a une différence.
< Disant cela, il se leva et se mit à marcher par la chambre. ^
— Si je ne dois pas oublier ce qu'elle m'a fait souffrir* je ne peux pas oublier davantage que su j'ai vécu, si j'ai été heureux, c'est par elle; je t'ai dit mes tourments tout à l'heure, et j'en ai eu pour longtemps; si, maintenant, je te disais mes joies, j'en aurais pour plus longtemps encore. '
— Alors, mon chert retournons chez elle et demandelui pardon. < . ~ ...
— Il ne s'agit pas de cela; mais elle n'est point de ces femmes qu'on abandonne comme un vêtement usé. Je dois lui écrire- * elle a été ma vie, après tout ; et si, maintenant, elle est morte pour mon cœur» laisse-moi au. moins dignement enterrer ce cadavre^
-— Si tu lui écris, elle te répondra; tu lui récriras, rien né sera fini. « ' .' f ' ' •
' — Au contraire, tout sera fini quand j'aurai parlé et: qu'elle aura vu mes blessures,
— Elle se défendra, elle te prouvera que tu es parfaitement heureux, et vous vous embrasserez. Est-ce là ce que tu veux? non, n'est-ce pas? Eh bien, alors, si c'est simplement pour la prévenir, je vais lut écrire, moi : deux lignes, c'est tout ce qu'il faut. . v
Sans lui laisser le temps de répliquer, j'écrivis ces deux, lignes; j'annonçais sèchement le départ de Jacques pour uft long voyage et ne parlais point de retour. -
Je tendis mon billet à Jacques II le lut, et me le rendant: .*.....--
**-' Pauvre fille, dit-il en soupirant, c'est fcien dur! Ah! c'est horrible ! mais il le faut!
.J'allais mettre ^adresse; il m'arrêta. ! , . - — Attends j fit-il, que j'ajoute un mot. Ahl n'aie pas peur, un seul!
Et prenant ma plume, il écrivit (Tune main tremblante :
« Amitié toujours!...