JACQUES CHEVALIER
Puis, au lieu de me rendre la lettres
— Je descends avec toi, dit-il; je donnerais toutes les explications au commissionnaire.
Dans la rue, pendant que nous cherchions ce commissionnaire, il présenta utie nouvelle objection. . . ' — Nous ne trouverons personne pour porter cette lettre : il est trop- tard; si nous la portions nous-mêmes 1
Je né répondis point, mais1 je pris son bras, et nous nous mîmes à remonter le faubourg Poissonnière. Quand nous fûmes devant la caserne il s'arrêta, et, d'une voix assez embarrassée : ! • •
— Il nie vient une réflexion, fit-il; Caroline rentrera tard, le concierge sera couché, et il né lui remettra notre lettre que demain matin ; elle aura toute la nuit à se tour-i inenter. . i
— En faisant bien nos recommandations?
— Oh! il est très-inexîicl.
••—Alors, montons notre lettre nous-mêmes, et glissons-la sous la porte. '■ ' ''
•Nous nous remîmes en marche; bientôt il s'arrêta dé nduveati.
< — Décidément non, dit-il. J'ai un meilleur moyen : nous allons prendre un serrurier; nous nous ferons ouvrir la porte, et nous placerons ta lettre en évidence.
■ Ce n'était plus notre, c'était ma lettre.
Il f ail u-t chercher un serrurier, et malgré les affirmations de. Jacques, que rien n'était plus facile .que d'en trouver un, nous errâmes pendant près d'une heure avant cVen décider --un à se lever pour nous suivre. '•'. ' - • — Mêlions la lettre sur la cheminée, dis-je à Jacques
quand la porte eut été crochetée, et allons-nous-en : celte chambre t'est mauvaise.
Il ne m'écoutait point ; il regardait les vêtements de Caroline épars sur les chaises, il regardait le portrait écrasé; dans ses yeux roulaient de grosses larmes que difficilement il retenait.
— Allons-nous-en, lui dis-je ; allons, viens.
Je voulus lui prendre le bras pour l'entraîner; il ne bougea point et me répondit d'un ton presque ferme :
— Non, j'ai réfléchi : comme tu le disais très-justement, une lettre ne termine rien. D'ailleurs, la tienne est trop brutale. Nous allons attendre Caroline, de vive voix je lui dirai ce que tu n'as pas voulu que je lui écrive.
— Mon cher Jacques, quand tu as voulu parlir d'ici, je t'ai suivi rquand tu as voulu revenir, je t'ai suivi encore... maintenant, adieu !
— Où vas-tu ?
— Je comprends les faiblesses d'un cœur au désespoir, les lâchetés d'une passion qui se suicide ; mais à quoi bon me faire rester ici pour assister à ta réconciliation avec Caroline?
. — Qui parle de réconciliation?
— Après toutes les hypocrisies auxquelles tu viens de me mêler, ne peux-tu pas maintenant avoir la franchise de ion amour?
— Au lieu de.me tendre la main pour me soutenir, tu l'êtends pour m'accabler. Crois-tu donc qye je ne sois pas assez malheureux, et qu'il faille encore entasser les fautes de Caroline ou mes propres lâchetés. C'est vrai, en entrant dans cet appartement où tout me parle d'elle et m'en parle avec une éloquence qui me brise le cœurj'ai eu un moment d'émotion, j'ai été pris d'une cruelle envie de pleurer; est-ce à dire pour cela que je vais céder? non, sois sans crainte. Je vois ma vie maintenant, je la juge; à te formuler mes reproches tout ^ Thpure, il v a eu cela de
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bon, que je me les suis rendus évidents et qu'ils nie crèvent les yeux. Reste arec moi, tu verras que je ne veux point cette réconciliation. Te sachant là, si je vais trop loin, tu m'arrêteras; si je...
Il s'arrêta ; mais aussitôt il reprit :
— Si je faiblis, tu me soutiendras; car enfin je peux faiblir : je l'ai àipiée. Quand elle rentrera, tù passeras dans la chambre qui est ljt ; il y a une porte sur le palier. Quand je sortirai, tu me rejoindras. Toi là, je serai plus maître de moi ; je n'aurai ni colères ni défaillances ; je parlerai avec calme; quand je lui aurai tout expliqué, quand je lui aurai bien prouvé, par mes souffrances qu'un rapprochement entre nous serait une monstruosité, je la regarderai bien une dernière fois, j'emporterai son image dans mes yeux, je la descendrai pieusement dans mon cœur, et c'est elle qui empochera peut-être ce pauvre cœur à moitié mort de se raocornir et de se dessécher tout à fait.
Devant la cheminée, où le feu depuis longtemps était éteint, nous restâmes ainsi à causer. Les bruits de la rue . s'étaient successivement assoupis, et le silence n'était troublé à de rares intervalles que par. les pas cadencés des sergents de ville faisant leur ronde. Souvent Jacques se levait, allait ouvrir la fenêtre, et se penchant sur l'appui, . écoutait et regardait. Souvent aussi il laissait tomber la conversation, ne me répondait pas quand je l'interrogeais, et par la chambre déserte et obscure il promenait ses yeux inquiets. Les objets oubliés sur les chaises avaient des formes étranges qui le faisaient tressaillir ; et moimême, assurément beaucoup moins nerveux ce soir-là, beaucoup moins ému que lui, il y avait des moments où je me demandais si, sous le couvre-pied jeté sur le lit pour recouvrir des vêtements qui bombaient dans l'ombre, si sous ce couvre-pied il n'y avait point un corps,
celui de Caroline, et si nous n'étions pas à une funèbre
veillée. Alors, promptement, pour nous arracher à cett* impression, que Jacques me paraissait partager beaucoup plus terriblement que moi, d'une voix forte je jetais ui\ mot et nous nous remettions à parler. Tantôt Jacques retombait dans des accès de colère; tantôt^ il retombait dans des accès d^attendrissem ent.
Plus d'une fois nous fûmes trompés par le roulement des voitures passant dans la rue ; enfin, entre cinq et six heures, une voiture que nous avions entendu venir sans oser nous dire : « C'est elle, » s'arrêta à la porte. Jacques courut h la fenêtre et vit une femme enveloppée dans une pelisse. Le marteau retentit. Presque aussitôt la porte cochère retomba lourdement dans son châssis avec un bruit et une secousse Çui nous répondirent dans le cœur. .
C'étaitCaroiine.
— Allons, vite, me dit Jacques ouvrant la porte de la chambre où je devais l'attendre, entre là.
— Du courage, n'est-ce pas?
: J'entrai où Jacques itie poussait, et derrière moi je laissai la potte très-faiblement entre-bâillée, de manière à voir et à entendre. J'étais à la fois douloureusement inquiet et impatiemment curieux. Allait-il céder? allait-il résister? Dans l'état où il était,, tout était possible*
, Je n'eus pas longtemps à attendre, bientôt, dans l'escalier, j'entendis Caroline ; elle montait en courant.
, — Eh quoi! fit-elle en entrant, tu n'es pas encore cou- <5hé, mon pauvre Jacques? à six heures du matin !
Ce début m'épouvanta : elle nous avait quittés hargneuse, elle revenait caressante. Comment Jacques allait-il supporter cet accueil? Pourquoi ce changement en elle? Était-ce tendresse? était-ce pressentiment? ou bien encore n'était-ce point remords? N'y avait-il point une infidélité sous cette douceur? N'était-elle point la femme coupable qui revient honteuse et caressante et qui, par une étrange compensation,- une facile expiation, cherche à se cacher
à elle-même sa propre faute sous une explosion d'amour? Le Bébé n*ét&it-il pour rien dans ce retour contrastant si complètement avec le départ? Je ne pus pas réfléchir longtemps à ces idées, qui ne firent que traverser mon esprit. Jacques, après un moment de surprise, répondait d'une voix brève et saccadée :
— J'ai attendu parce que j'ai à te parler.
— Alors,* répliqua-t-elle en changeant de ton et en devenant aigre et cassante, s'il en est ainsi, dépêchonsnous : je suis lasse, j'ai froid^je tombe de sommeil.
— Éeoute-moi seulement cinq minutes, et tu dormirafe après tout le temps que tu voudras.
— Voyons! reprit-elle plus doucement, tu Yeux mè faire uiïe scène, ami, et moi j'arrive caressante.
— Oui, maintenant; c'était tantôt qu'il fallait être caressante.
— Oui, mon Jacques, tantôt j'ai eu tort; je t'en demande pardonr ; là, es-tu content? Tu ne vois donc pas, pauvre nigaud* •*- ajouta-t-elle en riant, — que je suis pleine de regrets. Allons! ne nous querellons point. Viens
m'embrasser.
Parlant ainsi, devartt la glace, elle défaisait une à une tes pièces de son coslume. Il y eut sur ce mot : « Viens m^mbrasser, » un moment de silence, court peut-être; mais qui, dans PanxiôÉé où j'étais,- me parut terriblement totfg. Bien tôfelle reprit :
— Ah! tu ne veux pas? eh bien! comme il te plaira, mon cher. Je suis trop bonne* aussi. Comment! je me tourtrienle tbute la soirée, je ne prends pas une minute de plaisir, j'ai des remords de t'avoir abandonné, j'ai des remords d'être là où je suis, je reviens en courant, el lu me reçois ainsi! A Ion aise, mon cher; lu veux* quereller, querelle. Que tu parles ou que tu me laisses en repos, je n'écoute pas.
— Caroline!
— Quoi? tu vas crier, tu vas t'en aller, tu vas revenir en pleurant : après? Je te déclare que j'en ai assez, de toutes ces comédies. J'ai voulu t'etnbrasser, tu as refusé; ipaintenant, fais ce que tu voudras. Ces scènes-là excitent et réveillent peut-être ton amour ; elles ont tué le
mien.
— Le mien aussi; c'est là ce que j'avais à te dire, voilà pourquoi je t'ai attendue. Maintenant, adieu ! /
— Adieu !
Il y eut un silence ; puisai me sembla que Jacques se dirigeait vers la porte. Vivement, et sans bruit, je sortis.
Deux portes donnaient sur le palier : celle de la chambre dans laquelle étaient Jacques et Caroline, et celle du cabinet dans lequel j'étais caché. Sortant en même temps, nous devions donc nous trouver face à face, et j'espérais l'entraîner avant qu'il eût pu revenir sur sa résolution. Quand j'arrivai sur ce palier, Jacques n'y était pas encore. Durant quelques secondes, j'y restai immobile, écoutant; puis comme Jacques ne venait pas et que malgré toute mon attention je n'entendais plus rien, je rentrai dans le cabinet.
Sans doute, Jacques y était venu, car la porte ouvrant sur la chambre, que j'avais laissée entre-h&illée , était tout à fait close : — probablement, il avait voulu me prendre; puis, ne me trouvant pas, il m'avait cru parti* — Je ne pouvais plus voir, mais je pouvais entendre : ta cloison était mince.
Jacques, continuant ses. reproches, disait :
— Tu sais, n'est-ce pas, que je ne m'en vais point pour revenir?
Il se tut, attendant assurément une réponse ; elle ne répondit pas.
— Que c'est pour toujours?
Elle continua à ne pas répondre.
— Que demain je serai loin de Paris?
Elle garda le même silence dédaigneux.
— Comprends donc, s'écria-t-il avec explosion , que j'ai voulu me mettre dans l'impossibilité de jamais te reyoir; que tout est fini, arrêté, décidé; que je pars demain : tiens, voilà l'argent de mon voyage, un argent qui me vient de ma femme; entends-tu, de ma femme.
A ces mots, je crus qu'elle, à son tour, elleallait éclater ; je me trompais : elle ne répliqua absolument rien. Seulement, j'entendis bientôt le bruit d'armoires qui s'ouvraient et se fermaient, le frou-frou de vêtements qu'on maniait avec brusquerie; puis, bientôt aussi, Jacques qui s'écriait:
— Caroline, où vas-tu?
— Je t'évite la peine de te mettre en voyage, dit-elle d'une voix ferme et dure, je te cède la place. Si tu avais eu le courage d'avouer que tu voulais me quitter, il y a longtemps que je serais partie; si je suis restée ici, ce n'est que par pitié. Adieu !
— Caroline!
— Laisse-moi ! fit-elle avec colère, laisse-moi !
— Voyons, tu ne peux partir : il fait encore nuit... Reste jusqu'à demain.
J'entendis le bruit d'étoffes froissées, puis celui d'une déchirure. Sans doute, il voulait la retenir. Bientôt la porte de la chambre s'ouvrit avec fracas, Caroline s'élança dans l'escalier. Il y eut un silence, mais bien court. Jacques se précipita après elle.
Dans l'escalier au-dessus duquel je me penchais, m'arrivait, sinon le sens, au moins le son de leurs paroles : celles de Jacques paraissaient pleines de prières, celles de Caroline pleines de colères.
Allaient-ils remonter? A chaque étage la IuLte se renouvelait, et je conservais encore quelque espérance; bientôt le bruit devint moins distinct; puis je n'entendis plus rien; puis la porte de la rue se ferma lourdement : Caro-? Une n'avait point cùdé... elle parlait..
Je descendis vivement, mais je ne trouvai point Jacques : il Ta vait suivie!
Au moment où j'allais moi-môme sortir, le marteau de la porte résonna sur sa pomme de. cuivre. Je n'eus que le temps de me jeter derrière un pilier. Ils rentraient.
Au milieu de la claire ouverture que fit la porte en s'ouvta&t, je les aperçus tous deux se détachant en noir dans la pâle lumière du matin. Ils se tenaient enlacés, elle, molle et languissante; lui, superbe et triomphant. ; — Ah ! faon Jacques, dit-elle en passant, quel mal tu m'asfait!
Je ne sais ce qu'il répondit, mais sous la voûte du vestibule éclata le bruit d'un baiser sonore et plein.