LES HOMÉLIES DE L'EXCELLENT BOUDIGNOT
La mutuelle crainte de se perdra les rapprocha. Ils recommencèrent encore Jà s'aimer; mais ce fut pour retomber dès le lendemain dans les, alternatives de courtes jpies.et de longues souffrances, de colères et de faiblesses, de ruptureset.de rapprochements. Au rest<», ce qui se passa entre eux, je ne le sais que vaguement : Jacques, ne me pardonnant pas tout ce qu'il m'avait dit de Caroline, évitait de me voir, et plus* tard il a gardé un silence absolu sur cette époque de, sa vie.
Pour moi, pour Eugénie, pour tous ceux qui connaissaient et aimaient Jacques, c'en était fait dç lui, et nous ayions la triste conviction que, dans cette liaison, il devait s'absorber de plus en plus et fatalement, un jour ou l'autre,.— s'éteindre.
Les choses en étaient là lorsque un jour je reçus II
LES AMOUnS DE JACQUES.. 5)73
visitede Maret. Il commença par s'asseoir, souffler et no pas dire un mot ; pais, après au moins un quart d'heure de repos :
— Vous devez comprendre, n'est-ce pas, dit-il lente-r ment, que je n'ai pas monté vos cinq étages pour le seul plaisir de l'ascension? Je voulais vous charger d'une commission dont je me suis chargé pioi-même. Remettez ccllq lettre à Jacques de la part de madame Chaisemartin.
— Qu'y a-t-il donc?
— Il paraît qu'ils se quittent.
— Comment? pourquoi?
. — Oh ! mon ami, tout ça c'est bien long. Est-ce que vous tenez beaucoup à ce que je vous le raconte?
— Si j'y tiens!
— Bon, ne vous emportez pas : si vous le voulez absolument, moi, je le veux bien aussi; seulement, je vous le répète, c'est très-long. Ce matin, madame Chaisemartin est venue me trouver; elle m'a annoncé que la vie avec Jacques était impossible, qu'ils souffraient trop tous le$ deux, et qu'il fallait en finir. Les raisons qu'elle m'a données, je ne vous les répéterai point, n'est-ce pas ? c'est inutile; d'ailleurs, sa détermination ne doit pas précisément vous désoler.
— Elle m'effraye si elle n'est pas sincère; elle m'effraye encore plus si elle l'est, car, dans l'état de faiblesse où Jacques est tombé, ce que peut-être il y avait encore de meilleur, c'était à elle de l'aimer quand même el de mourir aveclui.
— Mourir! comme vous y allez. Enfin, ceci ne me vergarde pas; ne nous embarquons point dans d'interminables réflexions. Après de très-longues explications, madame Chaisemartin m'a prié de > remettre cette lettre à Jacques. Je me suis défendu, puis j'ai fini par me résigner;-mais depuis j-'ai réfléchi que, yous j^liez so»n nu\i beaucoup plus que moi, et je vous apporle la lettre; la
voici : je crains les luttes et les cris, et vous savez que j'aime fort la tranquillité.
Je voulus me défendre aussi; puis, réfléchissant qu'après tout mieux valait mon amitié que l'apathie de Maret, je pris la lettre.
— Ah! à propos, fit-il, j'oubliais un des points les plus importants de ma mission : quand irez-vous chez Jacques?
— Tout de suite.
-Bien, je reviendrai ce soir : j'ai promis à madame Chaisemartin de lui écrire, Vous me direz comment les choses se sont passées. Elle paraissait fort inquiète.
Quand j'annonçai à Jacques que j'avais une lettre à lui remettre et que cette lettre était de Caroline, il me l'arracha des mains plutôt qu'il ne me la prit.
Je m'attendais à une de ces explosions de douleur comme j'en avais tant vu, mais après quelques minutes de silence pendant lesquelles il pâlit horriblement :
— Tu sais ce qu'il y a là-dedans, dit-il d'une voix saccadée... Elle me quitte, elle s'en va; c'est elle qui me donne congé : elle était trop malheureuse.
Toute la journée je restai près de lui, espérant qu'il allait y avoir une détente dans son indifférence factice, dans son courage voulu ; mais, toutes les fois que j'essayai de parler de Caroline, il me ferma la bouche.
-— Elle est morte, me disait-il,' n'en parlons plus. Je suis libre; n'est-ce pas tout ce que je pouvais souhaiter? n'est-ce pas ce que tu désirais?
Je le quittai sans avoir pu lui arracher un seul mot sincère; mais, en lui prenant la main, je devinai quel était son désespoir : cette main était mouillée de sueur et froide comme un glaçon.
Le lendemain, je le trouvai pâle, défait, les yeux ardents, les paupières rouges et marbrées, les lèvres déchiquetées; il était évident qu'il avait dû passer une nuit atroce, il ne m'en dit pasun.seul mot,
LES ANOt'HS DE JACQUES. 2*7
— Oh ! oli ! fit-il en me voyant, l'amitié qui vient cou soler l'amour! c'est beau, ça, mais tu es trop bon : j'étais tout consolé d'avance; ne suis-je point libre?
Je l'emmenai déjeuner; il but beaucoup : je croyais que le vin allait amollir cette roideur.
— Que vas-tu faire? lui demandai-je.
— Mais travailler, retourner à l'ambition, chercher la gloire ; est-ce que ce n'est pas là toute la vie ?
— Vas-tu rester dans ton logement?
— Pourquoi n'y resterais-jé pas? Après tout, n'y ai-je point été heureux? — Puis, d'une voix attendrie : — Les souvenirs, je n'ai plus -que ça; ne cherche pas à me les enlever : 3e quoi vivrais-je?
Ce fut sa seule parole franche, son seul mot du cœur ; aussitôt, comme s'il le regrettait, il se jeta dans des plaisanteries froides et forcées.
Qu'il voulût ou non revenir au travail, ce remède héroïque qui l'avait déjà guéri, toujours est-il qu'il ne travailla point. Il avait perdu dans ces derniers temps l'habitude du trayait quotidien, et ce n'était point maintenant, anéanti moralement et physiquement comme il l'était, qu'il pouvait reprendre celte habitude si attrayante lorsqu'on la possède, si repoussante lorsqu'il faut la conquérir frsa tête était trop fiévreuse, son âme était trop malade, pour qu'il lui fût possible de s'arrêter sur une idée, pour î'étreindre, la dominer, la féconder; la première fois qu'il essaya de se replonger dans l'étude, il ne put pas aller plus loin que la rêverie.
Que lui importait d'ailleurs la gloire, et que lui importait l'avenir? c'était dans le passé qu'il vivait réfugié, et ce passé, la rêverie le lui donnait avec de vertigineuses séductions. Il s'abandonna donc à la rêverie. Cependant, comme il fallait vivre, manger, se vêtir, se loger, et qu'il était absolument sans ressources, il accepta une de ces là h?s insignifiantes qui, ne demandant ni attention ni
volonté, peuvent encore donner le strict nécessaire. Tout le temps qu'il ne consacra point à cette tâche, il le passa dans les ateliers, dans les cafés, dans les brasseries, et en peu de mois il devint, pour ceux à qui il daignait répondre, un de ces critiques fins et profonds en paroles, comme on en rencontre plus d'un, et qui souvent font dire : « Que n'écrit-il donc ce qu'il explique si bien! » Natures délicates fauchées avant d'avoir fleuri, qu'on prend 'pour des esprits paresseux ou impuissants, quand, au contraire, Hs sont des cœurs brisés.
Soit que je l'eusse fâché par mes reproches, soit qu'il me regardât comme étant entré pour une part quelconque dans la décision de Caroline, il ne venait plus chez moi, et lorsque je voulais le voir, c'était au café du Coq-Gaulois, ce café qui gardait quelques heureux souvenirs de ses premières amours, que je devais l'aller chercher. Là, presque tous les soirs, depuis six heures jusqu'à minuit, il restait assis dans un coin, fumant mélancoliquement, regardant les jeunes femmes qui venaient rejoindre leurs amants.
Quand finirait ce désespoir? comment se terminerait-il? Abandonné par Caroline, nous avions cru à des souffrances; mais à une telle prostration, à un tel anéantissement, nous n'y avions môme pas songé. Il était donc bien profondément atteint? tout ressort en lui était donc brise», toute volonté détruite, toute ambition morte? Rien ne le touchait plus, ni en bien ni en mal; aux dîners, aux soupers de ses amis, maintenant, il se laissait emmener; mais il y portait son lugubre silence, ou bien, lorsqu'il avait bu, son amère gaieté, plus lugubre encore.
Eugénie, qui de la rupture avec Caroline avait espéré tant d'heureux résultats; en était venue maintenant presque h la regretter, et plus d'une fois elle s'écria :
— J'aimerais encore mieux qu'il fût près de celle femme l .
Comme nous tous, et même plus que nous, elle souffrait de voir le suicide de cette belle intelligence; mais elle avait encore une préoccupation qui, se joignant à ses diagrins, la tourmentait et l'inquiétait fort : c'était de savoir comment Jacques vivait dans son intérieur, qui lui arrangeait sa chambre, lui raccommodait son linge, le veillait lorsqu'il était malade; et sur ce point aucun de nous ne pouvait la rassurer, car~aucun de nous n'était reçu par Jacques. Plusieurs fois nous avions fait des tentatives, aucune n'avait réussi. Unjour cependant, ou plu-; tôt une nuit, passant devant sa porte à deux heures, du matin, et voyant les fenêtres de son logement éclairées, l'idée me vint d'en risquer une nouvelle. Soit que mon coup de sonnette l'eût inquiété, soit toute autre raison, il ouvrit, et avant qu'il fût revenu de sa surprise, car assurément s'il attendait quelqu'un, ce n'était pas moi, passant devant lui, j'entraLvivement dans sa chambre.
Elle était rangée avec soin; la lampe était allumée et deux bougies brûlaient. Tout étonné, je regardai autour de înoi ; je ne vis personne. Seulement sur la cheminée j'aperçus des bouquets flétris, des gants déchirés, des brides de chapeau, des morceaux, d'étoffe, un lambeau de châle; puis contrôla glace, entre les deux bougies, un, petit portrait de Caroline; puis encore, devant cette cheminée, un fauteuil. et une table sur laquelle étaient des lettres dépliées, une bouteille et un verre à moitié .plein d'eau-de-vie. Je levai les yeux sur Jacques et je compris.
Sans doute il vit dans mes yeux ce qu'il y avait d'émotion et de pitié; car, lui, depuis quelque temps si peu expansif, il se jeta dans mes bras.
— Maintenant tu devines, n'est-ce pas? s'écria-t-il. . Chaque soir c'est la même choses quand je ne rentre pas assez abruti, voilà, —il montra le verre, — voilà mon remède: quelquefois j'y trouve l'oubli, quelquefois* —
fit-il avec une sorte d'enthousiasme, — quelquefois le rêve ; mais toujours, continua-t-il avec abattement, — il y a un réveil horrible. Ah! pourquoi n'est-elle pas morte! au moins je pourrais la pleurer, et je ne la haïrais point en l'adorant. *
A partir de ce jour, nous nous revîmes plus souvent; mais à une apathie telle que celle dans laquelle il était tombé, il fallait quelque chose de plus que les consolations de l'amitié ; ce quelque chose, ce fut Boudignot qui l'apporta et cela à un moment où pour nous, sans espoir aucan, Jacques était irréparablement perdu. v Boudignot, dès cette époque, avait déjà réalisé les promesses qu'autrefois, à la pension, si amplement il donnait, et par l'exercice continu et surtout très-apparent des vertus chrétiennes, il avait su conquérir une assez belle position : intelligent, mais pas trop; ambitieux, mais sans le laisser voir; protégé par deux ou trois sociétés religieuses desquelles il était membre actif et soumis; séide enthousiaste de tout pieux personnage qui, ayant une influence quelconque, en usait pour autrui, — il était en passe de faire son chemin et incidemment son salut. Cependant une chose manquait à son bonheur : on n'avait point encore pu le marier ; pas une seule tille, jeune ou vieille, n'avait voulu de ce gros petit bonhomme, et malgré les efforts de ses influents prôneurs, toutes avaient été découragées et repoussées par cette face grasse et blême, par cette démarche humblement tortueuse, par cette apparence vigoureuse et maladive tout à la fois. Ces échecs réitérés étaient son' éternel supplice, son boulet, sa croix, comme il disait lui-même. Quand il rencontra Jacques, il en était arrivé au désespoir, et il ne comptait plus que sur un miracle, ou sur un service éclatant qu'il rendrait à la cause, et qui lui permettrait d'exiger sans qu'on pût le refuser.
Lorsqu'il apprit l'histoire de Jacques, il reprit quelque
LES AMOURS DE JACQUES; $8f
espérance, et sur les malheurs de son ancien camarade il pensa à établir de nouvelles intrigues matrimoniales : qu'il convertit un écrivain qui venait avec un certain bruit de servir la Révolution et la Liberté, et assurément; pour prix de cette victoire, on lui accorderait enfin une de ces jeunes et riches orphelines, qu'on ne pourrait légalement garder au couvent.
Il entreprit donc cette conversion avec une dévote ardeur : fort habilement il se fit le confident de Jacques, il Técouta, il vint le voir presque chaque jour, il l'emmena avec lui; puis, lorsque par des chemins détournés il secrut arrivé assez près du but, il commença à l'entretenir de son sujet, et bientôt il put en parler quand il voulut et autant qu'il voulut.
— Mon Dieu, répétait-il à Jacques, ce que je voudrais, moi, mon pauvre ami, ce serait que tu soumisses ton esprit au doux joug du Seigneur et qu'avec humilité tu reconnusses la puissance de la foi. De ce fumier où tu croupis tu t'élancerais guéri. Dans l'état épouvantable et scandaleux où t'ont plongé les dérèglements d'une passion criminelle, ce qui -peut t'arracher aux souvenirs de la chair, c'est quelque chose de solide, d'immuable, à quoi tu puisses te cramponner, sur quoi tu puisses t'établir, qui pose un baume sur tes blessures, qui te mette* au cœur l'espérance, qui te permette de recommencer unevie nouvelle en lui donnant une sainte direction. Où trouveras-tu cela, si ce n'est dans la foi? Jusqu'à ce jour tu t'es plongé dans les ivresses de la science humaine : où cela t'ari-il conduit? quels refuges, quels asiles y as-tu trouvés dans les jours de lutte? Ah ! mon ami, apprends enfin à mépriser cet orgueil de l'esprit, laisse-toi arracher à ce pernicieux plaisir qu'il donne, ajucundiîatc pestiferd, comme dit saint Augustin : ce sont des viandes dangereuses, comme le dit encore ce bienheureux évêque, que ''on sert sur de beaux plats ; mais ces viandes, au lieu de
nourrir le cœur, le vident; — tu en es là, toi ; où iras-tu maintenant?
Boudignot recommença ses homélies, non pas une, dix, mais vingt, mais cent fois. Un jour, il entra en discussion. Un mois après, il décidait Jacques à venir chez le père Labutte.
Mais le père Labutte n'était nullement l'homme que les conversations de Boudignot pouvaient faire supposer, — car de lui, Boudignot avait parlé comme il parlait de tout, avec cette emphase maladroite qui tue ou qui compromet, ce qu'elle effleure; — c'était un petit vieillard fin, délié, intelligent, qui tout de suite comprit, initié qu'il était déjà par Boudignot, — à qui il avait affaire.
— Mon enfant, dit-il à Jacques, je. ne vous parlerai point,-— comme peut- être Ta fait un peu brusquement l'excellent M. Boudignot, des ineffables consolations que vous pourriez trouver dans notre sainte religion. Par malheur, je ne crois point que des considérations purement spirituelles puissent maintenant germer dans votre âme desséchée et y fructifier, car, moi aussi, je sais ce que c'est que les passions. Dans l'état présent, ce qu'il vous faut, c'est le calme, c'est la possibilité de réfléchir, de revenir sur vous-même, de sonder votre coeur, de faire un bon examen de conscience qui vous montré l'inanité des principes sur lesquels vous vous êtes appuyé, des jouissances auxquelles vous avez sacrifié. Ce calme, ce n'est que loin du monde que vous le trouverez.
Le refuge loin du monde que finalement le père Labutte proposa, ce fut à Bouchard, dans la Somme, auprès du père Chevillotte, qui serait heureux d'offrir ses conseils et sa maison à une âme blessée. Cela, d'ailleurs, n'engageait Jacques à rien, et sa retraite finie, si par malheur il n'était point touché de la grâce, il pourrait s'en aller comme il était venu.
Jacques était datis la situation d'un homme qui, tombé à l'eau, se cramponne convulsivement à: un fétu flottant près de lui; il avait essayé de tout et se sentait perdu. Il accepta et écrivit au père Chevillotté une lettre dans laquelle il exposait son état et demandait asile pour quelques jours, pour quelques mois peut-être.
C'était assez indifféremment qu'il avait écrit cette let-; tre; ce, fut très-impatiemment qu'A attendit la réponse. Par la réflexion, il s'était enthousiasmé pour cette idée nouvelle : s'il allait pouvoir oublier! s'il allait pouvoir guérir! Il ne parla plus que du père Chevillotle, il ne pensa plus.qu'au calme, qu'à la paix, .qu'à la certitude : il avait* retrouvé une espérance, une volonté, un but.
Par malheur,. la réponse se fit attendie, et il retomba bientôt dans ses alternatives de fièvre et d'abattement, puis bientôt aussi dans son apathie; et, découragé, il retourna à son ancienne vie, à ses malsaines distractions,
Un soir qu'il s'était ainsi laissé entraînera un souperr deux de ses amis, ennuyés de le voir toujours lugubre et sombre, voulurent essayer de le distraire, — et en même temps aussi, il faut le dire, de se- distraire eux-mêmes par la comédie qu'ils allaient se donner. — D'après leurs instructions, une grande et superbe fille, qu'on appelait Bérénice, vint s'asseoir près de lui : c'était une Normande de dix-neuf ans à peine, qui de son pays avait conservé une merveilleuse fraîcheur de chair, et qui de Paris avait pris tout ce qu'on peut prendre de corruption. Elle avait, ce qui est rare dans son métier, de l'esprit et de la finesse; elle força Jacques à causer, elle le força aussi à. boire, et surtout à la regarder. Au bout d'une heure, il avait les yeux troubles, son cœur était gonflé ; dans ses veines, son sang courait bouillonnant et picotant. Quand on se sépara, elle le fit monter dans sa voiture et l'emmena chez elle.
— Pauvre garçon, dit-elle en se faisant prendre les mains, vous avez donc des chagrins d'amour? Vous me
les conterez, je vous conterai ceux que j'ai eus ; nous pieu- I rerons ensemble : ça fait bien de pleurer quelquefois. Ah ! j'ai été bien malheureuse, allez ; mais, vous voyez, j'ai trouvé le moyen de me guérir.
Disant cela, elle lui souriait doucement et attacha sur lui un regard ardent et languissant qui n'avait pas besoin de commentaire.
Puis, le laissant seul, elle passa dans une pièce voisine.
Jacques resta un moment immobile ; il brûlait et il avait froid ; son cœur battait avec violence. Cependant, ne rencontrant plus les regards de Bérénice, n'écoutant plus sa voix, ne respirant plus son haleine, il eut honte de lui et voulut sortir.
Il ouvrait déjà la porte, quand Bérénice parut. Elle venait de faire une de ces toilettes de qui madame Dnbarry disait : « Il n'y a que le nu qui habille bien, » et elle était splendide.
— Hé quoi! fit-elle tout interdite, en voyant Jacques sur le pas de la porte. -
— Vous avez près de vous, dit-il, un malheureux qui ne saurait guérir comme vous avez guéri. •
Bérénice demeura un moment stupéfaite, mais presque aussitôtelle éclata de rire et se tournant vers sa bonne qui curieusement avançait la tête :
— Regarde monsieur, ma fille, regarde-le, s'écria-t-elle, et tu auras vu un joli serin !
Jacques entendit à peine cette explosion de dépit, ou tout au moins d'amour-propre offensé : il était déjà dans l'escalier.
— Allons, se dit-il, si le père Chevillolte ne veut pasde moi, la mort en voudra bien
1ES AMOURS DE SACQUE Si $86
•LA PEUR DE L'iN^EWTAIX
Rentré chez lui, Jacques ne se coucha point. Il ail* atteindre une petite malle, et s'occupa à la remplir de 4inge et de vêtements.
Bouleversant son armoire, il rencontra le carton où il renfermait ses reliques d'amours ; les rubans, les fleurs, tes gants qui avaient appartenu à Caroline, un portrait d'elle, les lettres qu'elle avait écrites-
Il prit ce carton, le posa sup la cheminée, alluma quelques poignées de bois, et quand la flamme brilla dans to foyer, un à un il y. lança ces objets que jusqu'à ce jour il avait si pieusement gardés. Une odeur de violette se répandit dans la chambre et toutes ses fibres se roidirent et frissonnèrent; celte odeur, c'était celte que Caroline employait ordinairement, celle qu'elle aimait, et de ces objets qui brûlaient elle- venait de se dégager vivace et pénétrante. Jacques, qui tenait le paquet de lettres à ha main, tout prêt à le brûler aussi, s'arrêta : avec ce parfum, les souvenirs lui avaient monté au cerveau et lui gonflaient le cœur. Hais il n'eut qu'un court moment d'hésitation;' les lettres rejoignirent les fleurs et les rubans : sur les tisons elles se tordirent en fumant, puis toutes ensemble elles s'enflammèrent. Jacques, penché audessus de la cheminée, tes regardait, et des lambeaux de phrase, des mots lui sautaient aux yeux... « Nous nous aimerons toujours, mon Jacques... Les bois de Crillon,.. .» An moment où cette dernière ligne, elle aussi, allait être atteinte par la flamme, le courage lui manqua, et se jetant à deux genoux, U voulut au moins la sauver; ce brusque
mouvement activa le courant d'air, et avec les papillons noirs que faisait le papier brûlé, elle s'envola par la cheminée.
— Eh ! bien, tant mieux, fit-il, au moins c'est fini.
Puis, comme le jour était venu, il sortit, ef il alla chercher un marchand de bric-à-brac, à qui il vendit ce qui restait dans le logement.
Ses préparatifs étant ainsi terminés, il courut chez le père Labutte.
— Point de lettre du père Chevillotte, n'est-ce pas? demanda-t-il.
— Hélas t non, mon enfant.
— Alors je pars, je vais moi-même chercher une réponse ; soyez seulement assez bon pour me donner les renseignements indispensables à mon voyage. Où est Bouchard? Quelle route dois-je prendre?
Le père Labutte voulut essayer quelques observations; mais, voyant Jacques bien décidé à ne rien écouter, il lui donna tous les renseignements nécessaires et y joignit de longs conseils sur la nouvelle vie qu'il allait embrasser.
Deux heures après, Jacques était au chemin de fer.
Quand il descendît de wagon, la nuit commençait à tomber; il se fit indiquer une auberge et demanda si on pouvait le conduire à Bouchard.
— Ce soir ce n'est guère facile, répondit l'aubergiste : il est tard et les chemins sont mauvais, tandis que demain matin, si monsieur veut rester à coucher, il n'y aura même pas besoija de le conduire... c'est tout droit par la rivière.
Jacques, malgré son impatience, n'insista point. Il était tard en effet, il se résigna à rester.
Tout en soupant, il tâcha d'obtenir quelques détails sur le père* Chevillotte* À en croire le père Labutte, c'était un saint et de plus un homme de génie; jusqu'où allaient les exagérations de l'amitié et de l'esprit de parti, c'est ce qu'il était curieux d'apprendre.
LÉS amours'db JACQUES. 287
Fin et prudent comme un Picard qu'il était, l'aubergiste se tint longtemps sur une sage défensive; mais à la fin, persuadé que son hôte n'était qu'un voyageur curieux,» il se décida à parler.
— Faut que vous sachiez, dit-il, qu'il y a douze ans Je couvent était une fabrique d'indiennes. Quand on a su dans le pays que les moines allaient revenir et reprendre leurs propriétés, car c'avait été à eux avant d'être fabrique, — je vous parle d'avant la Révolution, — ça a fait pas mal crier; d'abord, parce que les anciens de la contrée se souvenaient des moines et n'en disaient guère de bien ; et puis aussi, parce que ça retirait le travail aux ouvriers. Quand ils ont été établis, ça s'est calmé tout doucement; ils faisaient faire des réparations, ils étaient charitables au pauvre monde. Maintenant, ils sont assez aimés. Ils sont bien un petit brin tourmentants pour qu'on aille aux églises; mais comme ils aident ceux qui y vont, ça encourage, et à l'occasion ils savent bien vous récompenser des quelques heures qu'ils vous font perdre le dimanche. ^
— Et le père Chevillotte?
— Ah ! le révérend père, c'est le meilleur de la bande : c'est lui le généreux. Il était riche quand il s'est fait moine; il leur a donné toute sa fortune. C'est lui qui a payé presque tout Bouchard. On dit qu'il fait ce qu'il veut, et que le pape va le nommer cardinal romain.
Soit la fatigue, soit le bon fit, Jacques dormit cette nuit-là comme depuis longtemps il ne dormait plus, Quand il ouvrit les yeux, le malin, un rayon de soleil sur les rideaux de l'alcôve s'épanouissait chaud et clair. Il se leva et ouvrit sa fenêtre. En face de lui s'étalaient de vastes prairies couvertes d'un brouillard dans lequel paraissaient flotter de longues files de peupliers; on ne Voyait point de rivière, mais le bfcuit de l'eau tombant par-dessus des vannes et le ronflement d'un moulin di-
288 LES AMOCR'S ÙE JACQUES.
saient qu'il y en avait une sous ces blanches et légères vapeurs. Des vaches passèrent se 'rendant au pâturage, et dans la cour de l'auberge les poules et les coqs sortant du poulailler firent entendre leurs joyeux cris. L'air frais, chargé des pénétrantes senteurs de la campagne qui lui souffla au visage, le calme de la nature, les bruits des paysans s'éveillant, toute cette douce poésie du matin et du village l'émut et le jeta dans une mélancolie pleine de. calme et d'apaisement <. il lui sembla qu'il renaissaty, qu'il était plus jeune, plus vigoureux; son eœur se détendit; il espéra.
Lorsqu'il arriva à l'abbaye, on le conduisit à la chapelle où le père Chevillotte disait la messe, et il put ainsi l'observer facilement avant de l'aborder : c'était un grand vieillard à cheveux Mânes, à l'air doux et imposant, aux manières pleines d'aisance, de grâce et de dignité.
Après la messe, Jacques s'avança vers lui et se nomma.
— Pardonnez-moi de n'avoir point répondu à votre lettre, dit le père d'une voix harmonieusement pleine; j'étais en voyage; c'est d'hier seulement que je suis de retour. Vous me demandez de vous recevoir ici pour quelques jours, n'est-ce pas?
— C'est ce que je vous demande encore, répliqua Jacques; si vous me repoussez, je n'ai pas une porte où aller frapper ; cependant, quoique je m'adresse à vous, je dois vous l'avouer en toute sincérité, je n'ai pas la loi : je viens à vous brisé; n'^ant pas regarder mon passé, ne croyait pas à l'avenir, je viens vous demander un refuge.
Pendant qu'il parlait, le père l'observait attentivement.
— Mon fils, lui dit-il, vous resterez ici tant que vous voudrez : notre porte n'a jamais été fermée à celui qui y a frappé. Que cette maison soit désormais la vôtre; vous y serez libre, la règle qu'on y observe ne sera point pour
tous. Personne ne troublera la paix et la solitude dont vous vous entourerez ; si parfois vous avez besoin de vous entretenir, non avec le prêtre, mais avec l'homme, avec lo vieillard qui sait la vie, tous les soirs je vous attendrai.
Sans en dire davantage, il fit un signe. Un frère convers s'approcha, et précédant Jacques à travers les grandes et hautes salles nues et sonores, il le conduisit à la chambre qu'on lui assignait.
Resté seul, Jacques examina cette chambre : elle n'avait rien d'une cellule: les murs étaient tendus de belles tapisseries, les meubles étaient sculptés, et les larges fenêtres ouvraient sur la campagne qui, s'étageant doucement jusqu'à des coteaux couronnés de bois, offrait un horizon fait à souhait pour charmer les yeux, occuper l'esprit, réjouir le cœur.
A midi, on vint le prier de descendre pour le dîner. Dans le réfectoire il trouva toute la communauté debout autour de longues tables. Au devant de lui s'avança le père Chevillôtte portant un plateau et une aiguière d'argent pour lui laver les mains. Instinctivement il voulut reculer, mais comprenant que c'était la règle, confus, il se laissa mouiller et essuyer les doigts par ce vieillard si grand et si digne en son humilité. Alors on récita le Benedicite, ce qui dura plus de dix minutes, et l'on s'assit. Pour l'étranger des viandes rôties avaient été préparées; pour les frères des lentilles cuites à l'eau. Curieusement Jacques examina ceux avec lesquels il allait vivre, et il put le faire avec d'autant plus de liberté qu'il ne rencontra pas un seul regard tourné vers lui ; chacun mangeait en silence, et écoutait la lecture qu'onfa isait en latin des constitutions de Tordre.
Tout le reste de la journée, Jacques l'employa à parcourir l'abbaye, les cours, les jardins, le cloître, la chapelle, à se rendre compte matériellement, pour ainsi dire, de cette paix et de ce silence, en attendant rtu'il pût les pénétrer et les sentir moralement.
Le lendemain il était dans la bibliothèque, lorsque le père Chevillotte entra :
— Eh bien, mon enfant? fit celui-ci %n étendant et en expliquant son interrogation du regard.
— Ah! mon père, je fais aujourd'hui ce qui m'avait été impossible depuis bien longtemps: je lis avec plaisir. Il me semble presque que le goût de l'étude m'est revenu, et que je vais reprendre un travail que je préparais sur Y Art de la Renaissance et le Sentiment chrétien. Seulement, si je me remets à ce travail, j'aurai besoin de vos conseils ; je vous prierai de m'indiquer quels livres possède votre bibliothèque sur ce sujet.
— Tous les ouvrages qui vous sont indispensables, vous les trouverez à peu près ici, et, je l'espère, vous pourrez travailler utilement. Si parfois vous avez des jours de découragement, si la solitude vous pèse, venez causer avec moi : nous échangerons nos idées. Le sujet que vous avez choisi est vaste, et, pour vous, il me semble qu'il y a deux manières de le traiter : en artiste ou en philosophe. Je ne veux en rien peser sur vous, sur vos principes, que d'ailleurs je ne connais pas ; mais, quelle que soit celle de ces manières que vous adoptiez, n'oubliez point, n'est-il .pas vrai, que le christianisme représente la supériorité de l'esprit sur la matière, de l'Âme sur les sens, et que l'art, suivant la belle expression de saint Basile, « doit engager à la vertu ; » n'oubliez point non plus que la Renaissance a surtout exalté le perfectionnement de la partie matérielle, cherché l'étude exclusive de la forme, et absolument négligé la beauté morale. Mais il ne m'appartient point de vous prêcher ainsi; je vous touche seulement un côté delà question; pour le reste, j'attendrai que vous m'inter-
rogiez.
Jacques était un esprit méditatif, une âme platonique. Doué à un haut point de ce que les phrénologues appellent la mcrveillosité, il.se fût très-probablement, en obéis-
sant à sa seule nature, occupé avec bonheur de la recherche spéculative des problèmes religieux ; mais élevé par un père voltai rien, emporté par le courant généralqui entraîne notre époque, il n'avait guère appris du christianisme que ce qu'en enseignent ses ennemis ou le catéchisme.
A Bouchard, sans en avoir tout d'abord bien conscience, il s'engagea dans un sens complètement opposé.
Dès les premières journées, sous l'influence d'une vie solitaire et régulière, où chaque minute était pleinement remplie, où rien ne lui parlait du passé, un grand apaisement s'était fait en lui; puis, poussé aussi par l'influence non apparente, mais cependant très-rsensible, du père Chevillotte; séduit par ce qu'il voyait autour de lui, troublé par la confession d'une douleur auprès de laquelle la sienne n'élait qu'un enfantillage, douleur qui, cependant, avait dans la foi trouvé la consolation, il se dit que cette religion, après tout, valait bien la peine d'être approfondie de plus près que jusqu'à ce moment il ne l'avait fait, et insensiblement il s'absorba tout entier dans son étude.
Les premiers mois, ce fut comme accessoire de son travail; puis il y chercha un aliment pour son esprit tourmenté; puis un jour vint où il y chercha un aliment pour son cœur; ce pauvre cœur se sentant revivre avait vaguement besoin d'amour, et cet amour c'était à la foi, que par la prière il.aurait voulu le demander.
Mais pour prier il fallait croire, et Jacques ne croyait point. Les livres de saint Augustin, de saint Basile, de saint Chrysostôme l'avaient ému, non convaincu ; aux choses de la foi, il avait voulu appliquer la rigueur de raisonnement qu'il avait déjà appliquée à l'histoire, et là où il eût dû aveuglément accepter la tradition, il avait voulu la discuter, l'analyser, la choisir : au lieu de fermer les yeux avec confiance et humilité, il les avait ouverts avec orgueil et défiance.
Ainsi, venu à Bouchard pour fuir le trouble et l'incertain, il avait trouvé la lutte et le doute.
Ce fut dans sa vie un moment terrible : son cœur n'était point guéri et, de plus, sa tête était malade. Entraîné par le sentiment, retenu par la raison, sans cesse partagé entre les deux, malheureux de Terreur, plus malheureux encore de la vérité, martyr de Tune et de l'autre, plein d'espoir et de découragement, voulant et ne voulant plus, — un jour vaincu par la poésie des offices, pleurant aux accents de l'orgue, se traînant sur les dalles de la chapelle, il criait avec enthousiasme : Credo, Domine, sed adjuva incredulitatemmeam ; — le lendemain, dans le calme de la réflexion, il maudissait sa raison honteuse et révoltée, il voulait la forcer au silence, il cherchait par quels moyens il l'anéantirait, il la tuerait. Ce fut ainsi qu'il en vint aux pratiques d'une dévotion sévère : ses devoirs religieux, il les accomplit tous, il les exagéra ; il porta des ciiices, il jeûna des journées entières ; plus il fut incrédule, plus il s'obstina dans la prière et les macérations. N'était-ce point ainsi que Pascal et tant d'autres s'étaient affranchis du doute?
Pendant plusieurs mois quelle fut cette terrible lutte, c'est ce que je n'essayerai point de dire. Une froide analyse ne donnerait d'ailleurs aucune idée des vingt ou trente lettres que Jacques m'écrivit pendant celte période ; je ne pourrais qu'affaiblir ses cris de douleur en tâchant de les répéter. Il me faudrait, pour être exact, transcrire au moins la moitié, sinon la totalité de ces lettres, et c'est ce que je ne peux ni ne veux faire.
Ces lettres, il me les écrivait assez régulièrement; mais un jour elles cessèrent. Depuis près de six mois nous étions absolument sans nouvelles de lui , lorsque je reçus un petit billet daté non de Bouchard, comme à l'ordinaire, mais de Paris.
Voici les quelques lignes qu'il contenait :
« J'ai le plus grand besoin de te voir; aussitôt que tu » auras une minute, viens rue Cadet, à l'hôtel d'Irlande; > ne tarde point, je t'en prie. »