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LES AMOURS DE CAROLINE

Une heure après avoir reçu cette lettre j'étais ruo Cadet, et je trouvais Jacques au lit. Au premier coup d'œil je fus effrayé; il était pâle et maigre; les yeux étaient ardents, les lèvres décolorées.

— Voilà pourquoi je t'ai écrit, dit-il d'une voix sourde; je suis malade, très-faible de corps, très-abattu.

— Veux-tu un médecin ?

— C'est d'un remède moral que j'ai besoin, d'amitié. "— Qu'y a-t-il donc î

— Il y a que, depuis que je t'ai écrit, bien des choses se sont passées. Tu sais quelles luttes j'ai eu à subir là-bas, à Bouchard ; enfin, soit lassitude, soit affaiblissement de ma pauvre cervelle depuis quelque temps si rudement secouée, j'ai fini par croire que je croyais ; et alors, espérant trouver le calme dans l'irréparable, espérant aussi élever entre le passé et le présent un mur infranchissable, espérant surtout mater pour toujours ma raison, j'ai voulu me faire moine, prononcer des vœux, me lier à jamais. Quand j'ai annoncé ma détermination an père Chevillotte, il l'a combattue.

— Ta femme le gênait ?

— En rien ; marié seulement à la mairie, mon mariage aux yeux de l'Église est nul, et il l'est pour elle partout, excepté en France bien entendu. Ce n'est donc point ce qui arrêtait le père; non, ma conversion lui suffisait :

c'est un très-digne homme, très -ferme, très-prudent, très-sage. Cependant, malgré sa répulsion, inspirée peutêtre par le peu de foi qu'il avait en moi, il céda, et je partis pour Rome. En passant à Paris, j'eus une idée que je te laisse libre de qualifier : je voulus revoir Caroline. Oui, de très-bonne foi je me dis que pour elle il n'y avait plus d'avenir; que Dieu seul pouvait la sauver; que je l'avais perdue, et que je devais tenter un effort pour l'arracher à la malheureuse destinée que je lui avais faite.

Je la revis. De cette entrevue ce ne fut point sa conver^ sion qui résulta.

Il mÔ fut assez difficile de la trouver : il y avait si longtemps que je n'avais entendu parler 4'elle. Enfin j'appris qu'elle habitait une petite chambre syr le boulevard de Batignolles, qu'elle travaillait beaucoup et paraissait heureuse.

Je courus chez elle. J'étais plein de confiance, plein de force en moi.

Ce fut elle-même qui m'ouvrit. D'un bond elle me sauta au cou : je voulus me défendre ; elle me fit mille caresses.

Puis tout à coup, et avant que j'eusse pu placer un seul mot :

— Oh ! mon Jacques ! s'écria-t-elle, c'est le bon Dieu qui t'envoie : j'aime et je suis malheureuse ; tu me consoleras, tu me conseilleras.

Tu sais ce que j'ai souffert dans ma vie; je n'ai jamais ressenti rien de comparable à ce coup brutal que je recevais en plein cœur. Ce fut quelque chose d'horrible : ces paroles m'entrèrent dans les oreilles comme un jet d'huile bouillante. J'avais supporté sa vue sans trop d'émotion, ses caresses sans trop de frémissement : — à cet aveu tout mon être se souleva. Où étaient cette force, cette confiance que dix minutes auparavant je m'applaudissais d'avoir? Je m'étais cru guéri; je me réveillais jaloux.

Que te dirai-je ? Avec cet aveugle égoïsme que nous donne la passion, elle ne vit rien de ce qui se passait en moi : elle se mit à me parler d'elle et de son amour.

Elle aimait un homme que tu connais peut-être, mais dont dans tous les cas tu sais le nom, Paul Dauzat. Par hasard elle s'était rencontrée avec ce poète de dix-huit ans; et pour lui, pour ses cheveux bouclés, pour son regard trouble où paraissent flotter des images de femmes, pour son audace naïve, sa fierté superbe, sa grâce d'enfant, elle avait été prise d'un amour irrésistible : elle avait été atteinte comme Juliette apercevant Roméo, tu te souviens : « Nourrice, va demander le nom de celui qui n'a pas voulu danser; s'il est marié, un cercueil sera mon lit nuptial. »

Tu sais que se sentir aimé n'inspire pas à l'homme de vingt ans, qui a eu déjà des maitresses, les mêmes senti-* ments qu'à l'homme de trente. A. vingt ans on se sait gré à soi-même des avances qu'on reçoit, à trente on en sait gré à la femme. Dauzat fut très-fier de lui, et de la meilleure grâce du monde il se laissa aimer ! Mais bientôt cette femme qui s'était jetée à sa tête l'ennuya : pour cette tendresse passionnée, mais exigeante, il n'éprouva plus que fatigue et dégoût.

Telles furent les confidences de Caroline; je te les ai simplifiées autant que possible, t'épar g nanties redites, les détails et surtout les pleurs.

— Tu le verras, me dit-elle en achevant, et toi, si fin, si analyste, si prévoyant, mon Jacques, tu. t'étudieras, tu le jugeras, et tu me diras ce que je dois faire pour le rendre heureux; comment je dois me conduire, ce qui peut lui plaire.

Ce rôle, qu'avec ce froid égoïsme elle me proposait, à moi qui l'avais tant aimée, ne pouvait convenir, tu le comprends, ni à mon caractère ni à mon cœur. C'est ce que je tâchai de lui faire sentir : je lui dis aussi dans

quelles intentions j'étais venu la voir, quelles étaient mes résolutions présentes, quelles étaient celles que j'avais espéré lui inspirer.

— Mon sauveur, me répondit-elle, ce sera lui et son amour.

Je ne pus rien gagner sur elle. Ce fut elle qui gagna sur moi que je ne partirais qu'après avoir vu Dauzat.

Je le vis. Je ne partis point. Les raisons qui me retinrent tu peux les deviner : une cependant eut une autre cause que ma faiblesse. Autant le calme du cloître m'avait exalté, autant le tumulte de la vie me refroidit. Je n'avais jamais eu la foi ; lorsque je n'eus plus l'exaltation, je retrouvai ma raison. D'ailleurs quelques jours auparavant que je partisse de Bouchard, un de nos frères, comme moi chrétien, par désespoir, s'était pendu ; ce suicide avait ébranlé ma volonté de conversion, la vue de Caroline fit le reste.

Je demeurai donc à Paris, et tous les jours je la vis, elle et son amant. Heureux je les aurais fuis, la jalousie m'eût sans doute arraché à mon supplice ; ils étaient malheureux, je me glissai dans leur vie. Générosité passionnée pour ses souffrances, espérance que dans un accès de désespoir elle me reviendrait, il y eut de tout cela dans ma conduite; car si j'attendais avec une ardente impatience le jour où elle serait abandonnée , par mes conseils et par mes actions je faisais tout, pour que ce jour n'arrivât point.

Malheureusementpour eux, actions et conseils étaient en pure perle. A dix-huit ans, Dauzat est un charmant petit monstre, beau comme un éphèbe, corrompu comme un fils de Don Juan ; et le scepticisme, la sécheresse, l'ironie là dureté que Byron, Heine et de Musset, ses maîtres et modèles, ont mis dans leurs livres, il les met dans sa vie, non par méchanceté naturelle, mais plutôt par

affectation, surtout par protestation contre les platitudes, contre les hypocrisies actuelles : dans l'intimité c'est un cœur d'enfant généreux et dévoué; dans le monde il devient railleur, insolent, cruel. Qu'un pareil caractère rencontre une femme passionnée jusqu'à la folie, et les résultats de cette liaison seront funestes. Dauzat jouait à l'amour avec Caroline, comme un chat joue avec une souris, la déchirantà chaque caresse, la mordant à chaque baiser. Rien que pour le plaisir d'éprouver jusqu'où allait son pouvoir sur elle, il la torturait impitoyablement, la bafouant, l'humiliant, restant des semaines sans la voir, ne répondant à aucune de ses lettres, la renvoyant durement lorsqu'elle allait l'implorer, la querellant lorsqu'elle n'y allait pas ; puis soit compassion, soit remords, tout à coup* il revenait à elle, et dans une explosion d'un amour jeune, ardent et enthousiaste, il lui faisait oublier ses dédains et ses duretés.

La pauvre femme, dans l'attente de ces belles journées, supportait toutes les mauvaises; elle ne se plaignait qu'à moi. Quand Dauzat la laissait plusieurs jours sans venir, elle travaillait follement afin de gagner une de ces toilettes brillantes qu'il aimait; et, pour se distraire, elle me priait de rester auprès d'elle à écouter ses confidences. J'y restais ; et cet amour, absolu comme le mien l'avait autrefois été et même l'était encore, je l'étudiais avec une cruelle pitié, une douloureuse admiration. Jamais elle ne se démentit ; jamais elle ne pensa à se révolter : domptée par sa passion elle se laissa diriger par elle, ne mettant à profit ni les conseils qu'elle me demandait, ni sa propre expérience , n'ayant qu'une idée : le rendre heureux pour qu'il daignât l'aimer. Jusqu'où elle alla dans ce but, c'est ce que tu croiras à peine : tu sais combien son intelligence 4tait vive, combien son esprit était cultivé, combien sa nature était originale, supérieure ; eh bienl dans son humilité elle se trouva indigne de son amant ; mai-

tresse d'un poète, elle se figura qu'elle devait, pour le toucher, ressembler h quelque type illustre, et ses charmantes qualités natives"" elle les cacha sous des ornements qu'elle alla emprunter à toute là friperie poétique et romanesque.

Dévoré par ma jalousie lorsque je la savais heureuse, attendri par mon amour, lorsque je la voyais accablée, c'est ainsi qu'auprès d'eux, je vécus. Comment ai-je eu ce courage ou cette faiblesse? je n'en sais rien. Chaque soir je partais pour ne pas revenir, et chaque matin j'avais d'excellentes raisons pour retourner près d'elle. C'était quelque consolation à lui porter, quelque service à lui rendre. N'ai-je point ainsi consenti, sur sa demande, à faire un article scandaleux d'admiration, a la gloire du nouveau livre de Dauzat. Ne m'a-t-elle pas envoyé le chercher cent fois ? Combien de fois m'a-t-elle fait l'accompagner chez lui, lorsqu'elle n'osait y aller seule? Combien de fois, réconciliés, m'ont-ils mis à la porte, eux souriants, mol pleurant de honte et de rage.

Mais j'abrège ces détails, ils me déchirent le cœur.

Les choses menaçaient de durer ainsi éternellement, lorsque, il y a quinze jours, je reçus la visite de Caroline. Elle paraissait embarrassée. Je l'aidai et vins à son secours. Alors avec des précautions infinies elle m'apprit que Dauzat se plaignait que je la voyais trop souvent.

— Il n'est pas jaloux, me dit-elle, mais il ne veut pas qu'on puisse prétendre que je le trompe. Je crois aussi «qu'il est blessé des critiques de ton article. Enfin, il dit qu'il ne faut pas un tiers entre deux amants.

— Qui l'a voulu, ce tiers?

— C'est moi, mon pauvre Jacques, mais je ne croyais pas que tu le générais. Hier, après s'être fâché, il est parti pour la campagne, en me disant : « Entre M. Jacques et moi, choisis. » Je voulais le suivre : il a voulu qu'auparavant je réfléchisse.

— Et tu as réfléchi?

— Je vais le rejoindre.

— Tu pars?

— Oh! pas tout de suite : je viens dîner avec toi. Nous avons dîné ensemble : jamais elle n'avait été aussi

adorable. Depuis je ne l'ai pas revue, et je n'ai point reçu de lettre d'elle. Comprends-tu ce que j'ai souffert ? "*

Pour me dire cette horrible histoire, il lui fallut s'interrompre plusieurs fois; il avait la respiration courte et râlante ; souvent il avait des crises de toux qui se terminaient par des étouffements ; ses traits exprimaient le découragement : le nez était extraordinairement effilé, les joues étaient caves, les yeux étaient d'une couleur luisante, les lèvres étaient rétractées.

De nouveau je parlai de médecin ; il refusa encore ; mais quand j'eus mis en avant le nom de Aize, notre ancien camarade de la pension Heudelay, qui, tout jeune encore, venait de se signaler par une opération hardie dont la presse presque tout entière s'était occupée, l'idée de le revoir décida Jacques. Je l'allai chercher.

— Ah! dit Jacques en nous voyant entrer, je suis bien malaise» mais en même temps je suis bien aise de te serrer la main.

Ces vieux calembours qui nous rappelaient notre enfance nous donnèrent un moment de gaieté; moment qui pour Jacques dura peu et s'éteignit dans un accès de toux.

Aize l'observa attentivement, l'ausculta, lui fit quelques questions, puis d'une voix douce :

— Allons, ce riPsera rien, lui dit-il, et dans un mois ou six semaines, nous pourrons dignement fêter notre camaraderie. r

Mais dans la rue :

— Je le crois perdu, dit-il; comment a-t-il vécu darts ces derniers temps?

Je lui racontai ce que je savais.

— C'est bien ce que je craignais, eontinua-t-il : phthisie granuleuse qui, de la période prodromique, a passé à la période confirmée sous l'influence de ses dernières souffrances. Passionné comme il Test, ce qu'il a enduré est atroce; pendant ces cinq ou six derniers mois il a dû vivre dans' une fièvre continuelle qui l'a dévoré. Avec un sage régime, le pauvre garçon pouvait aller longtemps.

— Maintenant?

. — Maintenant, je crains que nous ne soyons bien près de la troisième période. Il en a peut-être pour six mois, peut-être pour quinze jours; pour lui la vie esta cette heure dans les soins et la tranquillité; les soins, je ne l'en laisserai pas manquer... mais la tranquillité?

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