‹ Les amours de JacquesChapitre 4 sur 26 · LE PREMIER MALHEUR DE JACQUES · texte numérisé non relu

LE PREMIER MALHEUR DE JACQUES

Depuis plusieurs mois M. Chevalier était assez sérieusement malade.

Il était atteint d'une affection de poitrine qui donnait de graves inquiétudes, non pas qu'il fût phthisique de naissance, mais à cause de son genre de vie ; car, nature emportée, excessive en tout, il aimait avec une égale ardeur et mêlait dans un même tourbillon effréné le plaisir et le travail.

Il n'était avocat inscrit au tableau que depuis un petit nombre d'années, et déjà il s'était acquis une clientèle nombreuse. Il plaidait quelquefois, dans une même journée, soit au Tribunal civil, soit à l'a Cour, deux ou trois affaires, et il les plaidait comme on plaide en province et surtout à Rouen, c'est-à-dire au fond, solidement, avec des détails infinis de fait et de droit ; le tout, non pour éclairer les juges, mais pour contester le client; puis rentrant chez lui, en dépit du temps, des circonstances, de la fatigue, il lui fallait à tout prix une distraction.

Il en avait plusieurs aussi nuisibles les unes que les autres à son repos; tantôt il allait au café Philippe, où, avec quelques camarades de Palais, il jouait jusqu'à une heure du matin; tantôt au théâtre des Arts dont il était un dès meilleurs abonnés et où il faisait partie de cette coterie exceptionnelle et volontiers tapageuse qu'on appelait la loge infernale, et qui occupait les avant-scènes du rez-de-chaussée.

Mais il y avait d'autres jours, d'autres soirs, et ceux-là étaient les plus, sombres pour la famille de Jacques, où H. Chevalier n'allait ni au théâtre ni au café : j'ai su qu'il avait des passions, je n'en ai connu ni l'histoire ni le détail. Jacques, sur ce point, mettait une sorte d'honneur sauvage à être discret, et je dois à l'amitié qui exista entre nous de ne point révéler ce que plus tard j'ai pu apprendre. A la longue cette existence fiévreuse et tendue avait usé les ressorts de cette organisation énergique sous une apparence frêle, et M. Chevalier avait été obligé de s'aliter.

Il ne se jugea pour cela ni perdu, ni même en danger : il se cramponna à la vie avec l'obstination d'un homme jeune, avec les illusions et la robuste confiance d'un phthisique.

Jusqu'au dernier moment, il se leva au moins deux heures par jour. Sa chambre à coucher était située à côté àe son cabinet de travail ; on le revêtait d'une vieille et chaude robe en futaine, à carreaux rouges et noirs, qu'il aimait et à laquelle il attachait une sorte de superstition,, parce que drapé dans ses plis il avait déjà traversé un rude hiver et une rude maladie ; et on le plaçait dans un fauteuil à la Voltaire, qu'on roulait doucement jusque dans son cabinet, auprès de son bureau, devant son feu. Use regardait tristement dans la glace en soupirant de voir chaque jour ses traits plus amaigris et Ses yeux plus ardents ; puis de ses mains déjà faibles il feuilletait les

dossiers qui s'étaient rapidement amoncelés pendant sa maladie.

— Allons, disait-il, il faudra que je fasse encore demaader une remise à huitaine.

— A quinzaine,' mon ami, interrompait doucement sa femme.

—Oh! non, reprenait-il ; dans huit jours je serai suffisamment remis, et je pourrai au moins faire une apparition au tribunal.

Il jetait un coup d'œil sur les assignations, les conclusions, les exploits de toute sorte, et, bien vite fatigué, il repoussait le tout sur le bureau, et, se renversant contre le dos du fauteuil, il essayait de dormir.

Mais un continuel besoin d'activité le tourmentait ; on eût dit qye du petit nombre de jours qu'il lui restait à vivre, il ne voulait point laisser une minute qui ne fût employée, dévorée.

Lorsque c'était le soir, il regardait souvent à la pendule.

— Jacques va-t-il bientôt revenir? disait-il. Est-ce que ce n'est pas l'heure? Est-ce qu'il s'amuse?

Lorsque Jacques arrivait, son père, malgré sa respiration haletante, sa parole qui sifflait, et l'excitation nerveuse qui s'emparait de lui, tenait à l'interroger ou à l'enseigner.

Mais souvent interrogations ou leçons tournaient en digressions, auxquelles la disposition fébrile du malade donnait quelque chose à la fois d'attrayant et de pénible pour ceux qui l' écoutaient.

Il se traîna ainsi avec des alternatives de mieux et de pire jusqu'au 25 novembre.

Ce jour-là, Jacques vint encore le matin à la pension; et comme, depuis la maladie de son père, il prenait ses repas chez lui, il me quitta à midi pour aller déjeuner.

— Ton |>ère est bien souffrant, lui dit sa mère lorsqu'il arriva, il t'a deraandé% plusieurs fois, va donc près de lui.

Son père était exactement comme les jours précédents. On l'avait roulé auprès de la fenêtre qui donnait sur la rue, et comme par extraordinaire il faisait un chaud soleil, et qu'il étouffait, on avait, sur sa prière, entr'ouvert cette fenêtre.

Jacques l'embrassa silencieusement, puis il s'assit en face de lui, ses pieds sur un petit tabouret.

La figure de M. Chevalier était si pâle, si longue, ses traits étaient tellement tirés, sa respiration était tellement faible, tellement courte, que, sans se rendre nettement compte de ce qu'il redoutait, Jacques devint affreusement triste.

Il ne croyait pasà la mort ; surtout il ne croyait pas que les gens qu'il aimait pussent mourir.

Cependant ce malin-là il était comme écrasé,. et à un moment la sensation fut si forte que, malgré sa réserve habituelle, il ne put s'empêcher de dire à son père :

— M'aimes-tu?

Et en même temps il se leva, ayant son front à la hauteur des lèvres de son père.

Alors celui-ci passa doucement et lentement son bras derrière le cou de son fils, et, l'attirant contre lui, il lui dit d'une voix faible et qui avait une vibration étrange :

—Si je ne t'aimais pas, crois-tu que je souffrirais ainsi?

Jacques se rassit tremblant d'émotion.

Tls restèrent silencieux et immobiles tous deux pendant quelques minutes , puis son père eut un frisson et lui dit :

—Ferme la fenêtre, j'ai froid.

Il regarda ensuite du côté de la pendule.

—C'est singulier, murmura^t-il, je ne vois plus l'heure, j'ai comme un brouillard devant les yeux.

Jacques devina sa pensée, et lui répondit :

— H est midi et demi. J'ai encore une demi-heure à rester. *

M. Chevalier s'accota dans le fauteuil comme pour som-

méifter et resta immobile. On eût dit qu'il dormait, seulement il avait les yeux fixes et ouverts.

Jacques demeura à peu près dix minutes la tête dans ses mains, replié, comme resserré sur lui-même, pour faire moins de bruit. \ .

Puis il lui sembla tout à coup qu'il n'entendait plus cette respiration sifflante qui lui causait une sensation si douloureuse; il écarta les mains et regarda : il était effaré par un horrible pressentiment.

M. Chevalier était toujours immobile, il avait toujours lés yeux fixes et ouverts, seulement il sembla à Jacques qu'il était encore plus pâle, et que son nez ainsi que ses pommettes avaient pris une saillie extraordinaire. Il fut sur le point de se lever et de courir à la chambre de sa mère, mais une réflexion le retint, il eut peur de réveiller son père.

— C'est peut-être là, se dit-il , c'est peut-être là ce qui va le sauver.

Sur la pointe de§ pieds il s'approcha de lui, et, avec mille précautions, le plus légèrement du monde, il déposa un baiser sur le front de son père.

Il se releva anéanti : ce front était froid comme la glace! ...

U lui embrassa désespérément les deux joues : elles étaient froides.

Épouvante, il courut à la porte En même temps,

sa mère entra.

Lui voyant le visage baigné de larmes, les yeux hagards, les traits bouleversés, elle eut une crainte instinctive, et sans dire un mot elle courut à son mari : elle non plus ne voulut pas croire à la mort.

Pendant qu'elle s'empressait en appelant et en criant, la bonne entra tranquillement, précédant deux dames en grande toilette : c'étaient deux amies qui, séduites par le beau temps, venaient faire une visite.

Ce fut un moment d'indescriptible désordre : madame

Chevalier enveloppait le corps de son mari,- et, aidée de sa mère, elle le portait sur le lit : les deux dames interdites restaient immobiles, retenues par la stupéfaction et aussi par une vague curiosité; et la bonne, la tête perdue, se faisait répéter dix fois d'aller chercher le médecin ; enfin elle comprit et partit.

Deux minutes après le médecin arriva, vivement il courut au lit, mais aussitôt il se retourna en baissant la tête.

Jacques, qui ne croyait pas à la montant qu'elle n'était point arrivée, y croyait trop dès qu'elle était un fait accompli. Nerveux, porté d'instinct à vivre dans le monde surnaturel, il avait peur de tout ce qui était au delà. Malgré toute sa solidité de raiSon, il craignait horriblement les revenants, les esprits, les vampires : la nuit un frôlement, ces mille petits bruits que rien n'explique, suffisaient à le tenir éveillé, palpitant d'angoisses pendant des heures entières.

Jusqu'alors il avait eu ce bonheur qu'aucun des siens, qu'aucun de ceux qui le touchaient immédiatement n'avait été frappé par la mort; mais ici, devant les pleurs de sa mère, les paroles du médecin, la consternation générale, l'aspect sinistre que prit la maison; et quand tout cela lui eut fait entrer dans la tête, comme par autant de coups de marteau, la conviction que c'était bien fini, qu'à un moment donné, que son imagination entrevoyait déjà, son père serait un squelette, — un de ces squelettes dont il avait peur, — il fut pris d'une indicible épouvante, si intense au'ellé tua pet là douleur.

Et cependant, Jacques aimait tendrement son père ; s'il avait une préférence, au fond elle était pour lui. Il l'aimait pour sa tendresse; il l'aimait pour sa gaieté, beaucoup aussi parce qu'il le craignait. D'ailleurs, il croyait en lui fermement et avec exagération : son père n'était pas un bon avocat; c'était le meilleur avocat de Rouen. Ce n'était pas un homme d'esprit ; c'était l'homme d'es-

LES ÀMOUtfS DE JACQUES. 33

prit. Il n'eût pas souffert que Ton mît cela en doute; et plus tard, lui qui, dans les choses de l'esprit, ne péchait ni par l'humilité ni par le défaut de clairvoyance, il parla toujours de M. Chevalier avec un respect dans lequel il entrait- encore de l'admiration et un peu d'orgueilleuse ostentation.

* Jacques n'était pas seulement un cœur, c'était aussi une imagination, et son cerveau avait été brusquement envahi par une idée fixe. Le pire n'était plus dans la maison, ce qu'il était devenu, où il était allé, Jacques ne se le demandait pas; mais ce qui était dans la maison, ce qui y restait, ce qui revenait à sa pensée tandis qu'il regardait avec des yeux secs et hébétés les gens qui le consolaient, — c'était le mort. Il se répétait avec terreur : Il y a un mort dans la maison !

Lorsque vint le soir il fut soumis à une terrible épreuve. Il avait espéré que sa grand'mère, qui occupait un logement dans une petite rue voisine, l'emmènerait chez elle passer la nuit. Il savait très-bien que cette nuit-là, — quel que fût le lieu où il la passât, — serait une nuit sans sommeil, et que jusqu'à l'aurore autout de son lit des spectres horribles le» regarderaient ; il savait bien que le mort ne serait pas loin, et il se disait avec la logique des fous, que ce ne lui serait pas une grande affaire, à ce mort, de se lever de £on lit funèbre, de traverser la rue et devenir le contempler, lui, l'enfant, avec des yeux vitreux; il savait bien tout cela, mais n'importe, c'était encore moins terrible que de rester dans la maison.

Son épouvante fut au comble quand, sa mère lui dit :

— Tu coucheras ici dans la grand'chambre.

On appelait la grand'chambre une pièce qui avait été habitée par la mère de madame Chevalier, et qui était 'restée inoccupée depuis que celle-ci, à la suite de quelques démêlés avec son gendre, avait loué le petit logement dont j'ai parlé touf à l'heure. Elle était justement située le long

de la chambre mortuaire et séparée des autres pièces par celte chambre, le cabinet de travail et la salle à manger.

On juge de la frayeur qui dut s'emparer de Jacques. Il aurait voulu éterniser la soirée, mais on n'avait plus besoin de veiller dans la maison. Quelques personnes officieuses avaient, dans la journée, fait les démarches nécessaires et exempté la pauvre veuve des sains vulgaires et cruels • que la mort traîne après soi.

Madame Chevalier conduisit elle-même son fils à la grand'chambre, et pendant qu'il se déshabillait elle l'entrclint avec de douces paroles, pleurant toujours, l'embrassant souvent : lorsqu'il fut au lit, elle l'embrassa une dernière fois, et sortit en emportant la lumière.

Jacques était seul, et le moment tant redouté était enfin venu. II s'était tourné du côté de la muraille et ses dents claquaient à se briser. Il resta longtemps ainsi, la peur du fantôme le tenait collé au mur, la tête enfoncée dans le traversin. Cependant il essayait de se dire que c'était folie, que pour se rassurer il n'avait qu'à regarder du côté de la porte et qu'il ne verrait rien : il se le disait, il se le répétait, il le croyait, et pourtant il n'osait pas; enfin, après deux heures d'angoisses peut-être, après s'être dix fois persuadé qu'il ne verrait pas, il regarda.

Par le trou de la serrure, qui élait juste en face de son lit et à la même hauteur, il vit une' longue lueur rouge qui entrait dans sa chambre, et qui, en trois grands rayons tremblotants, s'avançait dans l'obscurité : c'était la flamme des ciorges qui brûlaient auprès du mort.

Toute la nuit, comme un idiot, immobile, baigné d'une sueur froide, il resta dans son lit, ramassé sur lui-même; il lui semblait que s'il détournait les yeux de dessus la serrure, la lueur, comme une épée flamboyante, allait s'enfoncer dans son eorps.

Le matin lui fut une véritable délivrance; il prévoyait bien qu'un enterrement devait être une chosç affreuse, et

quand de loin, dans la rue, il avait vu venir une de ces longues files de chantres et de prêtres quiprécèdentla croix, il avait toujours cherché à les éviter, soit en prenant une rue de traverse, soit en retournant K sur ses pas; mais il n'avait point encore conduit de deuil, et d'ailleurs il se sentait si heureusement soulagé de sa frayeur nocturne, qu'il pouvait penser à ce moment sans trop d'épouvante.

La journée se passa douloureuse, mais assez calme. Seulement, il était étonné et choqué du désordre matériel de la maison : lorsqu'il avait pensé à la mort, il ne s'était jamais représenté le bouleversement, l'appareil menaçant et sordide, l'air de naufrage qui fatalement l'accompagne. Celte maison hier si recueillie, si propre, close et discrète, ouverte uniquement aux parents et aux amis, aujourd'hui tout le monde y entrait : les gens du dehors ouvraient des armoires, se servaient eux-mêmes; dans un appartement, on parlait bas, comme si le mort eût pu entendre; dans un autre, on criait, comme s'il n'y avait là ni une veuve ni un enfant; on examinait les tables, les chaises; on discutait pour savoir lesquelles il conviendrait mieux "de prendre pour mettre le mort en présent. Puis on venait des pompes funèbres; le convoi ne serait prêt que fort tard; les billets, comme toujours, n'étaient pas faits. A chaque instant on sonnait : c'étaient des amis, des connaissances qui voulaient à toute force voir la veuve, lui serrer la main; c'étaient les gens de service qui vingt fois inutilement entraient, sortaient, claquant les portes avec fracas ; c'étaient, — il faut bien le dire, — les fournisseurs qui allaient devenir des créanciers, et dont la mine était longue en proportion de la note.

On sut définitivement vers quatre heures que les obsèques auraient lieu à huit.

Les billets de faire part n'étaient pas venus > à tout instant, madame Chevalier allait regarder par la fenêtre

de la salle à manger; il pleuvait, le pavé était gras, il faisait un vrai temps d'enterrement.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! disait-elle dans sa douleur où se mêlait un peu 'de vanité naïve, ce pauvre ami, il n'aura personne, il sera tout seul par ce temps-là, lui qui aimait tant la société.

Il y eut du monde cependant : les compagnons de plaisir et les compagnons d'affaires vinrent tous ; il vint aussi une députation de l'ordre des avocats, bâtonnier en tête.

On avait habillé Jacques scrupuleusement, on l'avait tiré à quatre épingles : il était pensif et ne pleurait pas.

— Tu n'aimes donc pas ton père? lui dit sa mère en le regardant.

Il ne répondit rien. Son esprit plongeait de toutes ses forces dans ce qui allait se passer : il cherchait à se représenter comment ce serait ; il se disait avec désespoir que, par ce temps épouvantable, par celte nuit tombante, il assisterait sûrement à de bien effrayantes choses. Tout son sang reflua vers son cœur, et les jambes lui manquèrent, lorsque la personne qui conduisait le deuil, et qui était un des vieux amis de la famille, le prit par la main, en lui disant :

— Allons, mon pauvre enfant, du courage !

Arrivé au bas du premier étage, il jeta un long regard en dessous dans l'espérance de ne pas voir le cercueil : on était en train de l'enlever, et il y avait un peu d'émotion autour : on entendait des exclamations de surprise. Entre la muraille et le cercueil, blotti sous le drap noir, on avait retrouvé le chat de M. Chevalier, qui, depuis le moment de la mort, avait disparu.

Lorsque Jacques franchit le seuil de la porte et qu'il mit le pied dans la rue, le brouillard chaud et douceâtre le saisit.

On marchait sur le pavé gras, et très-lentement, car on y glissait.

LES AMOUltS DE JACQUES. 37

Jacques n'osait regarder ni eu face, ni décote, et cependant, rien ne lui échappait; il avait beau dire aux objets : je ne veux pas vous voir, ils s'imposaient à lui en raison de ce qu'ils l'effrayaient.

Les avocats en longues robes noires sur lesquelles se détachait la peau d'hermine, lui semblaient comme un surcroît de prêtres.

Ceux-ci chantaient lamentablement.

Dans les rues avoisinant la maison mortuaire, les voisins s'étaient mis sur les portes, et Jacques les entendait parler bruyamment; il les voyait le montrer du doigt, les uns avec un geste de commisération, les autres paraissant le blâmer de ce qu'il ne pleurait pas.

On entra dans l'église Saint-Ouen : elle était sombre et silencieuse, seul le chœur était éclairé par la flamme des cierges, mais leur lumière trop faible ne pouvait percer les ténèbres qui remplissaient la voûte haute et profonde; et çà et là confusément, dans les bas côtés, on voyait s'agiter des ombres blanches, qui, sur les dalles sonores, passaient en traînant les pieds.

Tout le monde s'assit; on fit mettre Jacques à genoux pendant quelques minutes, puis on le releva et on le posa 'sur une chaise : il se laissait conduire et ne savait pas trop ce qu'il faisait.

Il regardait toujours en dessous du côté du cercueil, et depuis qu'il était dans l'église, se sentant après tout entouré de beaucoup de monde, la peur avait cédé la place à une curiosité terrible et à une douleur sans larmes, mais atroce.

Jusque-là il avait eu constamment le sentiment qu'il y avait encore quelque chose après : à chaque station sur la route funèbre, il s'était dit : c'est l'avant-dernière ; mais là il commençait à se dire : c'est la dernière; et il lui prenait des idées folles, des idées auxquelles il croyait pendant leur durée d'une seconde. 11 se figurait que le mort allait

frapper an couvercle de son cercueil, qu'il allait dire : € J'étais en léthargie, j'étouffe, ouvrez-moi ; » et il regardait si autour de lui on n'entendait pas, et il s'accusait d'être sourd, et il écoutait avec son cœur, avec tout son être, à en rompre toutes ses fibres.

Quand on se remit en route, la nuit était très-noire, et le givre tombait pénétrant et serré. Les hommes des pompes funèbres avaient allumé des torches comme celles qu'ont les pompiers lorsqu'ils courent aux incendies, et quand les mèches étaient trop longues, ils les frappaient contre les bornes pour les raviver. Ces torches, mêlant leurs flammes rougeâtrcs à la lueur jaune des cierges, produisaient sur Jacques, et même sur les assistants, un effet lugubre.

Tout d'un coup on s'arrêta brusquement, et pendant un quart d'heure sur place on piétina dans la rue.

Le drap noir, placé sur l'un des chevaux, avait glissé. On s'en était aperçu à la hauteur de l'église Saint-Vivien, et il fallut, pour le retrouver, qu'on allât à sa recherche jusqu'à la rue des Faulx : l'administration tenait trop à son drap pour permettre que l'on continuât la route sans qu'il fût ramassé.

Mais Jacques avait épuisé la mesure de l'horrible; la douleur toute simple et toute humaine avait repris ses droits ; ce hideux relard lui semblait une grâce qui le laissait plus longtemps avec son père; il aurait voulu s'accrocher à tous les obstacles, à toutes les bornes qu'il rencontrait; plus on approchait du Val de la Gatte, qui était le cimetière où l'on allait, plus il se creusait la tête pour trouver des expédients, des délais, et naturellement il ne trouvait rien.

Quand on fut sorti de la ville et entré dans le cimetière, où il fallut marcher assez avant, et où peu de personnes se sentirent le courage de pénétrer, les choses se passèrent avec une rapidité brutale.

Ce fut si vite fait que Jacques en fut étourdi.

Il ne lui arriva intérieurement rien de ce qu'il attendait, il ne fut ni soulagé, ni plus triste; il lui sembla seulement qu'il avait une grande courbature, que tout son corps élait brisé, et que jamais plus il ne lui serait possible de penser.

Page 1