LES PREMIERES IVRESSES
Cette mort fut pour Jacques tin irréparable malheur, mais elle m'atteignit douloureusement aussi, car elle brisa nos relations et notre amitié.
La succession de M. Chevalier était loin d'être bonne, et quand madame Chevalier, qui n'avait jamais été initiée aux affaires de son mari, eut pris conaissance de l'actif et du passif, elle vit avec effroi que, non-seulement il ne lui restait pas de quoi vivre, elle et sa mère, mais encore qu'il lui serait impossible de payer même l'éducation de son fils. Par bonheur des amis influents vinrent à son aide, firent les démarches nécessaires, et, le 4 er janvier, Jacques quitta la pension pour entrer au collège en qualité de boursier de la ville.
Pendant les premiers mois de notre séparation nous nous écrivîmes assez régulièrement de longues lettres où il y avait au moins autant de littérature que d'amitié ; et chaque jour, en arrivant en classe, nous nous fîmes un signe de tête qui voulait dire : je pense à loi.
Puis les lettres devinrent plus rares, puis elles cessèrent tout à fait, puis le signe de têle aussi fut oublié.
Jacques avait fait de nouvelles amitiés et je l'avais imité ; lorsqu'à la fin de ma seconde, je quittai le collège de
Rouen, pour venir à Paris, je ne pensai seulement pas que j'y laissais Jacques.
Un assez grand nombre d'années s'était écoulé, lorsqu'un jour et par hasard nous nous retrouvâmes en présence.
Ce fut à la Bibliothèque impériale; appuyé contre une grille devant le bureau des conservateurs, j'attendais un livre que j'avais demandé, et, pour passer le temps avec moins d'impatience, je m'amusais à étudier les lecteurs, et à deviner d'après leurs physionomies leurs aptitudes et leur genre de travail. Dans un de ceux qui attendaient comme moi, je crus retrouver une figure connue ; je regardai plus attentivement ; à n'en pas douter, c'était Jacques, Jacques avec, de la barbe, Jacques grandi, allongé, non engraissé.
J'allai vers lui.
— Jacques Chevalier, n'est-ce pas? lui dis-je en lui tendant la main.
Il s'inclina sans répondre et me regarda d'un air étonné ; je compris alors que moi aussi sans doute je n'étais plus le môme.
— Eh quoi ! repris-je, tu ne reconnais pas ton vieux camarade Frédéric Àrnoult?
— Comment, c'est toil s'écria-t-il.
Un domestique vint nous engager à nous taire. Nous sortîmes dans la rue, et, bras dessus bras dessous, nous gagnâmes les boulevards.
— Que fais-tu ? me demanda Jacques.
— Rien; et toi?
— Rien; c'est-à-dire, cependant...
— C'est-à-dire aussi, interrompis-je, que rien n'est pas très-exact ; en ce moment je fais des recherches pour un romancier qui veut écrire un drame historique, et qui croit que Notre-Dame de Paris était, sous Charlemagne, telle que nous la voyons aujourd'hui.
— Et moi, dit Jacques, j'amasse des matériaux pour un livre sur la philosophie de l'histoire que j'appelle ; Louis XI, Richelieu et la Révolution française.
— C'est-à-dire que tous deux nous n'avons point failli à nos espérances de pension.
Ce mot pension nous rejeta dans le passé ; et, pendant une heure, ce furent d'éternels « T'en souviens-tu, t'en souviens-tu ? »
J'emmenai Jacques chez moi ; il me ramena chez lui. Au bout d'un mois nous étions redevenus les amis d'autre- . fois. Je lui avais conté ma vie, et il m'avait conté la sienne.
Après mon départ, Jacques acheva ses études au collège de Rouen, et quand elles furent terminées, qu'il eut même doublé sa philosophie, il revint chez sa mère.
— Qu'est-ce que tu vas faire maintenant? lui dit madame Chevalier, tu es au seuil de toutes les carrières, c'est-à-dire qu'elles te sont toutes fermées. Avocat comme ton père? je ne désire pas que tu le sois; médecin? ta maladresse t'empêchera toujours de faire de la chirurgie; prêtre? tu crois trop à de certaines choses et pas assez à de certaines gens. Mon pauvre enfant, je ne vois guère que le professorat. En entrant dans les premiers à l'École normale, tu ne me coûteras rien, et c'est pour nous une chose importante, car, tu le sais, nos ressources sont bien faibles.
Il fut décidé qu'il passerait l'examen pour entrer à l'École normale, et que, pour cela, il irait au chef-lieu de l'Académie, c'est-à-dire à Caen, où, afin d'économiser la dépense, il coucherait au lycée comme boursier.
Quelle était, à la veille de ce voyage, la disposition intérieure de Jacques? Évidemment, ce n'était plus l'enfant maladif et poltron de l'institution Heudelay ; mais c'était un jeune homme ardent, bizarre, exceptionnel en tout, mal compris, peu aimé, très-écouté.
Au lycée, comme à la pension, il avait commencé par être souffre-douleurs, il avait fini par une espèce de royauté. Il l'avait conquise par toutes sortes de moyens,' légitimes ou non, tantôt par des câlineries, tantôt par des railleries; aujourd'hui, devinant les instincts elles faiblesses collectives de sa classe, et s'en faisant l'interprète, demain, les contrariant avec verdeur, les combattant avec intrépidité. Il était l'excitateur des révoltes, mais il en prononçait le quos ego. Les élèves le suivaient, le proviseur le ménageait, l'aumônier même, de temps en temps, lui offrait une tasse de chocolat ; seulement, comme je l'ai dit, personne ne l'aimait.
Et justement il avait un immense besoin d'affection. Il semblait qu'à mesure qu'il grandissait cette affectuosité vague qu'il portait eii lui cherchât à se répandre et débordât follement. Ses amitiés passaient toute mesure et tout bon sens ; il en avait de chevaleresques, il en avait de ridicules. Un nouveau arrivait-il, et Jacques l'apercevaitil dans la cour tout effaré, seul et comme un oiseau sans plumes jeté brusquement hors du nid, une immense pitié à l'instant lui montait au cœur : il quittait ses vieux camarades et devenait le compagnon, le frère du nouveau; il lui épargnait les déboires, il lui apprenait comment on pare les railleries et comment on ; riposte ; il se faisait son ange gardien jusqu'au jour où le nouveau, suffisamment émancipé, se croyait autorisé à dire des injures à son protecteur et à lui donner des coups de pied dans les jambes.
De Rouen au Havre, du Havre à Caen, le voyage fut pour lui une féerie continuelle.il n'avait jamais vu tant de mâts de navires ; il n'imaginait la mer ni si grande, ni si verte, et, dépaysé qu'il était, il avait à propos de tout lé sentiment de l'immensité. Chaque vague un peu haute, chaque pli de terrain, chaque tournant de route lui paraissait dérober l'infini. Dans les rues de Caen, il n'avait
qu'an mot, un mot stupide, qui agaçait son camarade, beaucoup plus avisé que lui : « Ce n'est pas comme à Rouen. » Il compara le passage Canivetau passage Saint* Herblant et le trouva inférieur; et, faubourg pour 'faubourg, il déclara très-formellement que Saint-Sever était plus pittoresque que Vaucelles.
Les internes du collège de Caen le reçurent d'un ton moitié amical, moitié gouailleur. On le logea dans une cellule que fermait hermétiquement une porte grillée. Jacques était habitué aux bons et paternels dortoirs du lycée de Rouen, où l'un à côté de l'autre, en files prolongées, courent les lits en fer sous leurs blanches couvertures ; il était habitué aux causeries familières qui précèdent le sommeil ; il avait coutume de s'endormir et de se réveiller en société : la perspective de ce sommeil cellulaire lui répugna.
Les jours, suivants, aux examens, il s'observa beaucoup. Son voisin de droite eut seul le privilège d'attirer son attention. C'était un garçon de taille moyenne, aux cheveux blonds, à la barbe presque rouge, mais douce, et portant dans ses yeux bleus résolus un caractère de • grande bonté. Il arrivait toujours un quart d'heure après la fermeture des portes, escorté de deux ou trois camarades dont il était assurément le capitaine.
Un jour, — c'était le jour de la composition en vers latins, et Jacques, qui tournait fort bien les vers français, n'avait jamais su construire un hexamètre, — ce jour-là, en entendant le professeur commencer la dictée par ces paroles à double sens : « Athenarum rudera , » Jacques se retourna vers son voisin et lui dit gravement : — Est-ce qu'il y avait xm&rue des Rats à Athènes? Certes, jamais le Roger-Bontemps de la jeunesse caennaise n'avait entendu un calembour aussi incongru, aussi colossal ; il éclata d'un rire immense que partagèrent docilement ses trois commensaux et qui alla troubler les bons
sujets jusque dans les coins les plus reculés de la classe.
Après de si grandes preuves d'intelligence d'une part el de sympathie de l'autre, l'alliance était conclue et le pacte signé.
Lorsque les deux complices se trouvèrent côte à côte dans la rue Saint-Jean, ils se mirent à bavarder comme si depuis la huitième ils avaient polissonne ensemble.
En une heure, ils dépensèrent leur provision de railleries enfantines, d'espiègleries, de médisances. Dix fois l'un l'autre, à leurs domiciles respectifs, ils se reconduisirent; mais lorsqu'ils s'arrêtèrent devant la porte du lycée dont, bien involontairement, Jacques était l'hôte assidu, son nouvel ami lui prit la main, et d'une belle voix résonnante et cuivrée :
— Nous nous reverrons, je me nomme Emile Foulogne, à l'hôtel du Grand- Turc.
— Je vous reverrai avec plaisir, lui répondit timidement Jacques.
— Mais j'y pense, continua Foulogne, avez-vous dîné î
— Non.
-— Eh bien, je veux que vous goûtiez de la cuisine du Grand-Turc.
Et, le prenant sous le bras, il l'entraîna délibérément, tout en parlant de l'avenir du monde et de la République. La Révolution de février venait de mettre le feu à toutes les cervelles, les esprits môme les plus jeunes agitaient les questions sociales et humanitaires, et Foulogne, plus encore que tous ses camarades, se préoccupait et môme s'occupait passionnément de ces questions.
Pendant sa dernière année d'étude, il avait été jissez libre, et il avait usé de cette, liberté non-seulement pour pratiquer le bezigue au café Adolphe, mais pour fréquenter les bureaux du journal de la localité.
Il avait, selon son expression, « brigué l'honneur d'y tracer quelques lignes, » et le journaliste attelé depuis
dix ans à sa charrue, heureux de trouver quelqu'un de jeune et d'intelligent qui voulût bien prendre le harnais à sa place, avait accepté avec joie cette candide proposition.
En huit jours, Foulogne avait délivré l'Irlande, secouru l'Italie, reconstitué la Pologne, affranchi la Hongrie. Les abonnés avaient été sens dessus dessous; la semaine suivante, c'avait été encore bien pis : le nouveau journaliste s'était lancé à corps perdu dans l'économie politique, il avait renversé deux ou trois fois la société et incidemment l'avait rebâtie; mais il avait bientôt rencontré, dans l'exercice de cette puissance, qu'il maniait si bien, unécueil.qui l'avait perdu; il n'avait pas su résister au désir de parler des choses du collège, et il avait accusé carrément le proviseur d'être un jésuite, les professeurs d'être des émissaires du père Loriquet, et le censeur d'aller tous les* quinze jours prendre le mot d'ordre, rue des Postes, à Paris.
Le proviseur était-il un jésuite, — c'est possible, — mais dans tous les cas, c'était un homme très-fin et trèshabile, qui avait deviné du premier coup .quel était le coupable : il avait fait venir Foulogne.
Celui-ci était trop fier de son ouvrage pour le désavouer.
— Vous m'avez reconnu à mon style, avait-il dit, c'est celui de l'indépendance et de l'honnêteté.
— Vous n'êtes qu'un fou, lui avait répondu le proviseur; prenez garde d'être un niais. Votre indépendance et votre honnêteté ne vous donneront pas un sou pour vivre. Si vous voulez me "promettre d'être sage, j'oublierai tout, et même, à la fin de l'année, je vous ferai nommer maître d'étude, ou bien je vous assurerai au dehors un .bon nombre de répétitions.
Foulogne avait fait avec grandeur un geste négatif.
— Écoulez-moi, avait continué le proviseur. Je sais
que vous avez mauvaise tête, mais bon cœur... Allons, Foulogne, ne me démentez pas. Voyons, niez-vous votre bon cœur.
Attaqué dans son faible, Emile avait balbutié.
— Eh bien, mon ami,— ce disant, le proviseur lui prenait les mains, — je sais ce que c'est qu'une conviction, c'est sacré ; mais il y a d'autres choses aussi qui sont sacrées : pensez à votre avenir.
Foulogne était très-fier de cet exploit et de cette persécution, il aimait à en parler, et ce fut avec une orgueilleuse complaisance qu'il en fit le récit à Jacques émerveillé.
Ainsi devisant, ils arrivèrent à l'hôtel du Grand-Turc. C'était vraiment un établissement bien hospitalier. Du matin au soir, on s'y ruait en cuisine. Il y avait d'innombrables volailles que dévoraient d'innombrables voyageurs. Jacques crut assister aux préparatifs des noces de Gamaches, et cependant il se trouva seul à table avec son nouveau camarade.
Le combat dura quatre heures, et lorsque alourdi par la bonne chère, grisé de ses propres paroles et des confidences d'Emile, il commençait à sommeiller sur sa chaise, celui-ci lui frappant sur l'épaule, lui cria dans l'oreille :
— Allons prendre le café.
— Eh quoi 1 se dit Jacques émerveillé, il y a encore quelque chose à prendre.
Au café, il fut renversant.
Vers la fin de la soirée il y voyait trouble. Lorsqu'il se leva pour regagner son gîte, Foulogne lui dit :
— Pourquoi n'accepteriez-vous point une place dans mon humble mansarde?
— Où couchez-vous donc? demanda Jacques, qui avait un peu perdu la mémoire.
— Au Grand -Turc! . * •
"Alors toutes les magies, toutes les séductions du Grand- Turc passèrent sous les yeux de Jacques, et il se dit que Ton ne pouvait mal dormir dans un endroit où Ton mangeait si bien.
Le lendemain, il fut très-étonné quand son ami de la veille, le secouant pour le faire sauter du lit, lui cria dans l'oreille .:
— Déjeunons promptement; il faut que j'aille voir ma sœur.