‹ Les amours de JacquesChapitre 6 sur 26 · CAROLINE · texte numérisé non relu

CAROLINE

— Ha soeur, dit Foulogne à Jacques en déjeunant, — ma sœur se nomme Caroline. C'est une noble fille, je veux que vous la connaissiez : je vais aller un instant chez elle en vous quittant, je vous y mènerai ce soir et vous la verrez. Elle a beaucoup souffert ; je devrais dire nous avons beaucoup souffert.

Puis, changeant brusquement de sujet et s'adressant directement à Jacques :

— Nous prendrons le café ici, n'est-ce pasT Et sans attendre la réponse :

— Nous avons beaucoup souffert, car nous avons des ennemis, ajouta-t-il en baissant le ton, — des canailles, s'écria-t-il d'une voix tonnante. Si Ton vous parle de nous ici, vous en entendrez de belles : ce ne seront que lâches calomnies, noirceurs infâmes, malignités cruelles; tout le monde nous attaque; surtout les prêtres, — reprit-il à mi-voix, — les cafards! tonna-t-il.

— Vous avez lu Michelet, risqua modestement Jacques, toujours littéraire dans ses observations.

Mais, sans tenir compte de cette furtive parenthèse, Emile continua :

— Ce n'est pas un ange, ma sœur, c est un martyr. Ce qu'elle a passé de nuits pour ntms, ce qu'elle a accepté d'humiliations, ce qu'elle a versé de larmes est quelque chose d'inouï, que toute une tendresse n'acquiltera pas, que tout mon sang ne payera jamais. Je veux que vous lui serriez les mains. — Désirez-vous du rhum ou du kirsch?

— Vous êtes faits pour vous comprendre tous les deux.

— Prenez du kirsch. — Ici les bourgeois la disent toquée, et moi je vous dis qu'elle est poëte et un grand poète. C'est Dieu... — Il est bon, hein, le kirsch? — C'est Dieu qui vous a envoyé à nous : nous étions deux pour soutenir la lutte, nous voilà trois, car vous ne nous abandonnerez point, n'est-ce pas, Jacques? — Dites donc, la bonne, du curaçao I II y en a d'excellent ici, je veux vous en faire goûter. — Maintenant, je vais vous quitter; je parlerai de vous à Caroline, je veux qu'elle sache qui vous êtes.

Et comme ils s'étaient levés de table, il se pencha d'un air mystérieux à l'oreille de Jacques.

— Je veux qu'elle connaisse notre nouvel ami, — notre % complice! cria-t-il de toutes ses forces en s'en allant.

Tandis que Jacques, immobile sous l'enseigne du Grand- Turc, le regardait s'éloigner, charmé de cette exaltation de sentiments et de paroles, il se posait involontairement cette question : Caroline ressemble-t-elle à son frère?

Il ne la vit point ce soir-là, mais il en parla longuement avec Emile, qui, avec effusion et profusion, lui donna, sur lui, sur elle, sur sa famille, sur ses amis, sur ses ennemis, tous les détails qu'on lui demandait et même qu'on ne lui demandait pas.

Ils étaient orphelins de père et de mère et n'avaient pour toute famille qu'une sœur plus âgée qu'eux, et un oncle maternel qui élait prêtre. Leur père, lieutenant de vaisseau, avait quitté le service avec une pension de retraite que ne grossissait que très-médiocrement le traitement de légionnaire, et s'était relire à Courseulles, son

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pays natal. Il avait espéré y passer tranquillement le reste de ses jours à cultiver son jardin, à fumer sa pipe, et à aller régulièrement à l'heure de la marée voir les bateaux de pèche rentrer au port.

Cette vie heureuse et calmen'avait point duré longtemps : à cinquante-deux ans le lieutenant Foulogne était devenu amoureux pour la première fois de s$ vie. Celle qui l'avait ainsi affolé était une jeune fille de vingt-trois ans, dont le père, fermier à Langrune, passait pour riche, grâce à une certaine ostentation, mais était, en réalité, rongé par les intérêts et les rentes qu'il avait à servir. Ce père alléché par l'espérance de ne pas donner de dot; la fille séduite par la perspective de quitter les sabots, de devenir une bourgeoise, de se promener au bras d'un homme à qui les douaniers présentaient les armes, et aussi par la coquette pensée de ne pas avoir d'enfants qui flétriraient sa fraîcheur véritablement admirable; le mariage fut promptement décidé et conclu. Mais l'espoir de madame Foulogne, en ce qui touchait les enfants, fut bientôt déçu; au bout d'un an elle accoucha d'une fille. Ce ne fut pas tout; six ans après,, elle eut un fils. La pension devenait maigre, le lieutenant demanda et obtint un bureau de tabac. Lorsque cet heureux secours arriva, madame Foulogne était sur le point de mettre au monde un troisième enfant, et sa fureur était telle qu'elle en mourut pendant sa fièvre de lait.

M. Foulogne éleva de son mieux ses enfants, qu'il adorait, et c'était à Courseulles une opinion assez généralement acceptée, qu'ils étaient beaucoup moins malheureux que s'ils avaient encore leur mère. Malgré tout le désir qu'il en avait, le digne homme n'eut pas la douce satisfaction de voir ses trois enfants assez âgés pour affronter la vie sans l'appui d'un père. Lorsqu'il mourut, Félicie avait vingt-deux ans, Emile en avait seize, et Caroline quatorze. Ils restaient absolument sans fortune, mais non sans pro-

tecteur : leur oncle Bonnœil, le curé de Couvigny, qui avait une réputation de charité à fonder, prit comme moyen cette famille d'orphelins, et il les accabla de ses conseils et de ses services. Il se fît l'avocat d'une cause qui n'en avait pas besoin, et quoique personne ne songeât à leur enlever le bureau dB tabac, leur seule ressource, il fit des démarches au§si nombreuses qu'inutiles, et s'attribua la gloire d'un succès qui ne lui avait point été disputé. Toutes les belles âmes de la contrée célébrèrent, avec un ensemble qui n'appartient qu'à cette corporation, le zèle de cet excellent parent, le dévouement de ce généreux prêtre. Ce triomphe l'encouragea.

Dans le but de faire du prosélytisme et de plaire à Monseigneur (qui demandait des missionnaires pour dire qu'il en avait trop), il voulut retirer Emile du collège où il était boursier et le mettre au séminaire; et en même temps il voulut aussi envoyer Caroline au couvent. Il fut aidé dans ce beau projet par Félicie, qui, paysanne avaricieuse et rusée, espérait ainsi rester unique titulaire du bureau de tabac; mais Emile, lui, se fâcha; en digne fils du vieux lieutenant républicain, il déclara que non-seulement il ne serait pas prêtre, mais encore que Caroline ne serait pas religieuse. La guerre fut déclarée. La pauvre jeune fille, qui restait seule exposée aux obsessions, fut persécutée moralement et physiquement; et les choses en arrivèrent à un tel point qu'après deux ans de souffrances, elle s'échappa pourvenir à Caen, où elle entra dans une maison de commerce de dentelles, dont le chef avait connu son père. Alors commença entre le frère et la sœur une amitié que la douleur, l'isolement et les calomnies du digne abbé Bonnœil rendirent ardente, passionnée, absolue : Caroline se dévoua pour Emile, et celui-ci, en attendant qu'il entrât à l'Ecole normale, se mit à donner des répétitions pour lui venir en aide.

Le lendemain du jour où Jacques apprit toute cette his-

toire, c'était au lycée de Caen distribution générale des prix ; et, je ne sais plus trop pourquoi, il avait eu les honneurs d'une place réservée.

Tous ceux qui l'ont connu à cette époque, et sous son costume de lycéen, sont unanimes à déclarer qu'il offrait un aspect bizarre d'un comique irrésistible.

Il était étroitement sanglé dans une tunique toujours boutonnée jusqu'au dernier bouton, et dont la ceinture agrafée au dernier cran exagérait encore la minceur de sa taille. Il avait de larges souliers qui, par derrière, happaient à chaque pas l'ourlet du pantalon tout recroquevillé, et par devant laissaient admirer des bas de coton, chinés noir et bleu, toujours mal attachés. Il se complétait au sommet de son individu par un képi inflexible comme une flèche de cathédrale, et de dessous lequel partaient de longs cheveux plats, droits et luisants, qui faisaient suture avec le col de l'habit et ne s'en séparaient jamais.

Pendant que dura la distribution des prix, tous les intervalles de demi-silence que laissèrent la proclamation des noms des lauréats et les fanfares de la musique citoyenne, furent remplis par les éclats d'un rire frais, joyeux et sonore qui partaient d'une des extrémités de la salle.

Jacques était un peu myope, mais il n'était pas sourd ; il regarda, et tant bien que mal, au milieu d'un groupe qui lui parut hostile, il distingua une grande jeune fille vêtue de noir, très-élancée, très-pâle; c'était elle, à n'en pas douter, qui riait de lui, si irrésistiblement et si bruyamment.

Le soir, après le dîner, — le dîner au Grand-Turc, — Jacques ayant scrupuleusement brossé sa tunique et son képi, sanglé son ceinturon avec frénésie, et essayé, mais infructueusement, de faire la rosette de ses souliers, se dirigea au bras de Foulogne vers le magasin où Caroline était première demoiselle.

En entrant, il se trouva face à faœ avec la jeune fille

dont il avait fait la joie pendant toute la journée, et, tandis qu'on les présentait l'un à l'autre, ils se regardèrent, ne sachant trop ce qu'ils devaient penser, ni quelle contenance tenir.

Au bout de cinq minutes, Jacques était sur Caroline de l'avis de son frère.

— C'est une noble fille.

Et celle-ci se disait :

— Voilà un garçon intelligent.

On parla République, Démocratie, Révolution : on raconta des histoires de club. Puis la conversation fit un brusque soubresaut, devint grave, tourna au mélancolique, et, après quelques ricochets imprévus, s'abattit sur Charlotte Corday.

— Elle demeurait là en face, chez sa tante, dit Caroline qui devint subitement pensive, au fond de cette longue allée que vous verriez s'il faisait jour ; il y a un puits sur les marches duquel, selon la tradition, elle s'asseyait pour lire la Nouvelle Héloïse.

Et d'un mouvemeht enfantin et naïf, regardant Jacques avec ses grands yeux noirs, ce qu'il appelait plus tard ses grands yeux fantastiques, elle lui dit :

— Oseriez-vous bien y venir avec moi, nous allons peutêtre voir son fantôme.

. Ils se prirent par la main et tous deux comme deux fous, comme deux enfants peureux qui s'exaltent par le bruit qu'ils font, ils coururent jusqu'au bout de l'allée, et, tout essoufflés, ils s'arrêtèrent près de la margelle du puits.

Une minute ils restèrent immobiles, respirant difficilement, la main dans la main, sans se rien dire, le rire se glaça sur leurs lèvres, ils eurent honte de leur bravade, et échangeant leurs pensées sans échanger une parole, ils s'en revinrent ne courant plus, mais marchant vite, et comme si entre eux il s'était passé quelque chose de grave.

Deux jours après, Jacques reçut une lettre d'un de ses

amis du Havre qui lui rappelait qu'on l'y attendait, et qu'à .chaque marée on allait sur la jetée voir entrer le bateau de Caen.

Jacques montra cette lettre à Emile; celui-ci la lut, la relut, la tourna plusieurs fois dans ses mains et dit entre ses dents, comme se parlant à lui-même :

— C'est juste, c'était trop beau, ça ne devait pas durer."

— Qu'est-ce que lu as donc? demanda Jacques, car ils se tutoyaient.

— J'ai que je suis une bête, cria Foulogne en bondissant, que je le serai toujours, et que toujours la vie me donnera des soufflets que j'aurai bien mérités.

Et sans laisser à Jacques le temps de placer une parole :

— Croirais-tu, mon ami, que j'ai eu la stupidité de me figurer que cette vie-là ne finirait pas, et que nous resterions ensemble. Je suis tellement affamé d'affection et d'amitié, j'ai toujours rencontré si peu de sympathies, j'ai toujours eu si peu de bonheur, que je suis fait à toi comme si je te connaissais depuis vingt ans : j'ai besoin de toi comme si tu étais mon père et mon chef : tu me fais rire quand je suis triste, tu me relèves quand je suis abattu; tu vois clair dans l'avenir, tu es bon sans emphase, tu es fier sans méchanceté, tu me parles comme un ami, et il me semble que tu m'embrasserais comme un frère. Je comprends que tu nous quittes, on t'attend là-bas ; on va te promener, te choyer ; et toi si sérieux, Jacques, tu es enfant, tu ouvriras de grands yeux, tu t'amuseras et tu nous oublieras. Nous resterons, nous, les pauvres déshérités, qui ne voyageons pas, qui n'avons point de distractions, et ton souvenir s'incrustera dans notre vie; on parlera longtemps du collégien rouennais si gai, si spirituel, qui avait les mains pleines de promesses, et qui, malgré lui,, a si peu tenu. Je ne te fais pas de reproches ; va où le flot t'emporte, laisse seuls ceux qui sont seuls, et tristes ceux qui sont tristes; toi, tu es plus enfant et artiste

que philosophe, il faut que tu penses tout haut, que ton rire ait des témoins, que tu charmes et que tu brilles,

Jacques avait les larmes dans les yeux.

— - Mon bon Foulogne, lui dit-il, la douleur te rend injuste, demande-moi ce que tu voudras, comme marque d'amitié, sauf, bien entendu , la remise de ce voyage, ce qui "est impossible, — et je te promets de te raccorder.

— Et précisément, Jacques, je ne te demande que cette remise ; demain, c'est dimanche, nous dînerons avec ma sœur, nous irons avec elle nous promener aux prés Louvigny, et jusqu'à la dernière minute nous aurons savouré notre amitié. Ne pars que lundi.

Le lendemain, vers cinq heures du soir, tandis que Foulogne, pour se préparer à la dernière agape, se livrait à de violents exercices natatoires, Caroline reprenait avec Jacques l'entretien que son frère avait laissé interrompu la veille :

— * Je voulais vous remercier pour Emile et pour moi , vous avez été un vrai rayon de soleil dans sa vie ; vous avez été, pendant dix jours, notre gaieté, notre consolation, notre espoir. Je ne cherche pas à vous retenir : nous n'avons rien de ce que l'on regrette. Donnez-moi votre main, mon loyal camarade, et mille fois merci.

En parlant ainsi elle s'était levée, et lentement, sous les grands arbres du cours, ils marchaient vers la ville.

Jacques était silencieux : des bouffées d'amour et d'orgueil, du cœur lui montaient à la tète.

Une belle jeune fille à la voix vibrante, au regard sympathique, lui parlait un langage de tendresse. Il était entré pour quelque chose, pour beaucoup peut-être, dans la vie de cette femme. S'il allait être aimé I cela était possible. Il regarda autour de lui : le soleil dorait les prés Louvigny ; un air tiède circulait dans le feuillage des grands ormes ; la rivière, dans ses berges vertes, sur les cailloux, courait bruyante et fraîche : à leurs côtés, les

hommes et les femmes passaient avec leurs beaux habits et leurs figures du dimanche.

Il eut un éclair de triomphe, il se dit qu'après ce qu'il avait souffert cela lui était bien dû ; mais aussitôt, comme un glaive, lui entra au cœur cette pensée : Je peux la perdre. Ensuite ce fut un retour sur lui-même, et alors il fut agité par un frisson d'humilité, il la vit plus élégante, plus jeune, plus belle qu'elle ne Tétait réellement, tandis qu'il se vit gauche, maladroit, embarrassé ; et i! fut, à sa manière, comme cet anatomiste célèbre qui n'osait se baisser pour ramasser une épingle, il n'osait plus ni parler, ni remuer, de peur d'accuser un de ses ridicules. * Une idée fixe, qui s'empara de lui en ce moment, le fit horriblement souffrir : on était au dimanche soir, il partait le lundi matin, et elle allait rester à Caen, entourée des amis de son frère, courtisée, adulée : plusieurs la désireraient, quelques-uns l'aimeraient; elle en choisirait un. Une conception vague s'éveilla en lui, il eut un rêve, un mirage : il ne vit plus les prés ensoleillés, le cours ombreux, ni les passants; mais par delà, et au loin, il devina la grande ville, ses plaisirs, ses féeries, et il s'y vit avec elle et son frère.

— Vous croyez trop à un adieu de ma part, dit-il; quand il y a eu de telles paroles échangées, il y a un lien de formé que rien ne brisera. Nous nous séparons un instant ; nous ne nous quittons pas.

Caroline l'interrogea du regard.

— J'arriverai le premier à Paris; je vous y ferai votre place ; je vous y aplanirai la route. Vous ne pouvez pas accepter plus longtemps cette vie de province, avec ses mesquineries, ses misères, ses déchirements. Ainsi qu'Emile, et sans en avoir nettement conscience, par vos instincts les plus vivaces, vous êtes artiste. Tant que vous ne serez pas venue vous réchauffer à ce foyer de lumière, vous serez incomplète.

— Oh ! ne parlez pasainsi, interrompit Caroline; pourquoi parler de ce qui ne peut se réaliser : non, non, ne me montrez point Paris.

— On dirait que vous disputez, cria derrière eux la voix formidable d'Emile; de quoi diable parlez-vous?

— C'est noire ami Jacques, répondit Caroline, qui était fou et qui a failli me rendre folle, ne voulait-il pas nous entraîner à Paris?

— Pas si fou, alors, dit Emile ; j'espère bien que nous irons, Jacques, et que nous y vivrons comme ici, tous les trois, fraternellement.

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