AMOUR
Jacques avait désormais une occupation dominante, sa vie morale avait un centre, il y avait en lui et autour de lui un grand vide de comblé.
Après avoir constaté le sentiment qu'il commençait d'éprouver pour Caroline, il n'avait pas même songé à y résister. Sans aucune pensée de séduction, et plutôt avec des idées de fixité bourgeoise et d'établissement définitif, il se mit à caresser cet idéal d'une famille à trois.
Il se croyait tellement sûr de l'affection de ses amis, que l'absence de Caroline ne le fit pas trop vivement souffrir. D'ailleurs il devait la voir tous les dimanches, et il se flattait déjà de lui écrire.
Je ne sais si ce sentiment tendre et partagé serait devenu une grande passion, ets'il ne se serait pas éteint de lui-même dans un commerce prolongé; mais différentes circonstances, en l'irritant, contribuèrent à lui donner plus de vivacité.
Jacques, séparé de Caroline et pensant à elle toute la semaine, s'était promis de grandes joies des premiers dimanches de printemps.
Le deuxième dimanche d'avril il arriva de Montmartre tout joyeux : il devait aller à Fontenay-aux-Roses avec ses amis. C'était un projet qu'il avait formé dans sa tête sans le leur communiquer, et il se réjouissait de leur faire une agréable surprise.
Il monta fort allègrement les trois étages de l'hôtel du Pérou, mais son allégresse se refroidit sensiblement lorsque, dans la chambre, il aperçut Roblot, Dourdan et Pyrou, et debout près de la cheminée, Caroline, tête nue il est vrai, mais habillée comme une personne prête h sortir.
Les trois étudiants qui n'aimaient pas Jacques, quoiqu'ils le connussent peu, ricanèrent en le voyant, Caroline fit effort pour paraître naturelle, et Emile lui-même sembla gêné. Il alla à la fenêtre avec Jacques et, se penchant un peu, il lui dit tout bas :
— Mon pauvre garçon, je suis bien contrarié ; voilà ce qui nous arrive : c'est la fête de madame Genty, elle nous
a invités à déjeuner avec les camarades de scm fils, et elle veut que nous dînions aussi ; mais assurément nous n'en ferons rien. — Est-ce que tu retournes dîner ce soir à Montmartre?
— Je n'en avais pas. l'intention, mais skcela devait vous gêner...
— Tu nous désobligerais de ne pas rester, interrompit Foulogne; et, si le déjeuner dure longtemps, Caroline ou moi nous trouverons bien le moyen de nous échapper quelquefois et de venir te tenir compagnie.
Jacques ne se sentit pas le courage de répondre non, mais lorsqu'ils se retournèrent, il avait des larmes dans les yeux, et il se sentait tellement pris à la gorge par le dépit et le chagrin, qu'il n'osait parler.
Les étudiants causaient entre eux et fumaient sans s'inquiéter de lui. Roblot, qui était du pays de Caroline, et qui la tutoyait, l'accaparait avec affectation.
Cela dura dix minutes. Jacques devenait de plus en plus rouge.
Tout à coup Alphonse Genty entra, et, après avoir serré la main de ses camarades et dit à Jacques un bonjour plus qu'indifférent, il s'inclina cérémonieusement devant Caroline, et d'une voix importante :
— Nous sommes servis, cria-t-il.
On se dirigea vers la porte, et ily eutun peu de confusion.
Jacques revint à la fenêtre et se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit. Elle était ouverte, et en face, par-dessus un mur, on voyait un grand jardin avec des lilas en fleuret des marronniers qui, sous le soleil du matin, déplissaient leurs tendres feuilles.. Malgré sa douleur et sa sombre préoccupation, cette vue et le pénétrant parfum de la sève lui rappelèrent son projet et ses espérances. Il se vit à la campagne avec Emile et Caroline. Ils couraient dans les herbes déjà molles et fleuries ; ils s'asseyaient dans les bois déjà pleins de fraîcheur et :de verdure ; ils
marchaient dans les cavées de la Vallée-aux-Loups, sous la voûte déjà ombreuse des érables et des coudriers ; «lie s'appuyait tendrement sur son bras : il lui parlait tendrement à l'oreille; et pendant qu'Emile sommeillait au pied d'un chêne, assis non loin de là tous les deux, il la contemplait avec ravissement, et elle se laissait contempler avec bonheur ; il s'enhardissait, il cédait à son cœur, il disait son amour et, frémissante sous sa parole, émue sous son regard , enivrée des vertigineuses séductions du printemps, elle ne s'éloignait pas, elle l'écoutait, elle souriait, et ils restaient la main dans la main, les yeux dans les yeux. Ah ! la belle promenade, la douce ivresse !...
Longtemps il la fit cette promenade; mais le contraste de la réalité avec son rêve ne l'en étreignit que plus cruellement. Ce bonheur, dont l'espérance seule le transportait si follement, il allait peut-être le perdre. Par la scène qui venait de se passer, il se sentait menacé, presque évincé. Si Caroline allait lui échapper, si l'un de ces hommes allait se faire aimer d'elle : Genty était bien mielleux depuis quelque temps, Roblot paraissait bien fier et bien sûr de lui.
Ce fut dans ces douloureuses réflexions qu'il attendit trois heures : à la fin, fou de colère et d'orgueil, il allait repartir pour Montmartre, lorsque Caroline rentra.
Elle le regarda et courut à lui :
-s— Qu'avez-vous? votre figure est bouleversée; pauvre ami, vous vous êtes bien ennuyé?
— Non, j'ai souffert, dit Jacques en retirant sa main qu'elle voulait prendre.
— Pourquoi vous fâchez- vous ? ce n'est pas ma faute.
Et alors elle entra dans ces détails qui ne sont des raisons que pour les femmes. Madame Genty lui avait montré les robes de sa fille, ses robes à elle, les dentelles qui avaient servi à une noce, et le chapeau qui devait servir pour un baptême ; puis il était venu une demoiselle trèsaimable. Précisément, sa cousine était de Gaen, et par un
fait exprès, elle habitait en face du magasin de Caroline. Naturellement, on avait beaucoup causé, puis cette demoiselle, qui demeurait à côté, rue de Lille, avait prié ces dames d'être assez gracieuses pour la reconduire chez elle. Elle leur avait montré son logement. C'était très-joli, très-propre ; il y avait des tapis partout, et une armoire à glace achetée par le système des à-compte. La demoiselle lui avait donné l'adresse du marchand, et elles devaient y aller le dimanche suivant, de deux à cinq heures. Jacques fut abasourdi de ce flot de paroles débitées avec volubilité et avec une gaieté irritante ; plus Caroline parlait, plus sa colère augmentait; maissur le dernier mot, il éclata.
— Ainsi, lui dit-il, ce n'est pas assez de perdre ce dimanche, il faut que nous perdions l'autre : en vérité, je ne vous comprends pas; aujourd'hui, vous déjeunez avec des espèces de brutes et chez des gens que vous n'estimez guère et, dimanche, vous irez courir avec une folle que vous ne connaissez pas du tout.
Caroline, à son tour, se redressa pâle de colère.
— Vous êtes injuste, monsieur Jacques, lui dit-elle; ces jeunes gens ne sont point des brutes, ce sont les amis de mon frère ; et quant h mes sorties je suis libre de mes actions, je crois.
Jacques était allé trop loin, il le sentit; mais il était malheureusement dans sa nature de ne jamais convenir de ses torts, au moins sur-le-champ, et de les exagérer quand c'était possible. Il se mordit les lèvres, et voulant savoir au juste jusqu'où allait son influence sur Caroline, il lui dit d'un ton d'interrogation impérati ve :
— Est-ce que vousdînerez ce soir avec ces gens d'en bas?
— J'espérais que non, répondit-elle, et je me faisais une fête de dîner avec vous ; maintenant, c'est autre chose.
— Alors, je vais remonter à Montmartre? — Comme vous voudrez.
— Où est Emile?
— Au café, avec ces messieurs.
— C'est juste, quand on est avec ces messieurs, on est au café. Adieu, Caroline, amusez-vous bien.
— Je tâcherai.
Jacques descendit, mais il n'alla pas à Montmartre. Par une lâcheté qu'il ne s'expliquait pas lui-même, il alla droit au café , malgré la répugnance que lui inspiraient les trois jeunes gens.
Au bout de deux heures qui lui parurent éternelles, les amis se décidèrent à abandonner le café ; mais, à la grande surprise de Jacques, ce ne fut point du côté de la rue de Verneuil, où il avait espéré revenir avec eux, qu'on se dirigea.
— Où allez-vous donc? demanda-t-il à Emile.
— Ces dames sont au Luxembourg, et nous devons les y rejoindre.
— Est-ce que Caroline y est aussi?
— Je le pense. Tu viens avec nous, n'est-ce pas?
— J'ai l'air de gêner tes amis.
— Au contraire, tu leur fais plaisir ; ce sont de bons et nobles cœurs, sous une enveloppe grossière, et ils comprennent, sois-en sûr, les délicatesses de l'amitié. Vous vous entendrez un jour, leur cœur battra à l'unisson du tien, et nous ferons tous ensemble une fameuse fédération.
Jacques se laissa traîner au Luxembourg plutôt qu'il n'y marcha de bon cœur.
Caroline affecta, en le voyant, une surprise qui lui parut exagérée, et elle se promena pendant une demi-heure au bras d'Alphonse Genty.
Alors la colère, le désespoir et la jalousie le poussèrent à bout, et sans la prévenir, sans la regarder, il s'éloigna.
— Oui, se dit-il avec rage, cette promenade qu'elle n'a pas voulu faire, je la ferai tout seul ; ces joies du printemps qu'elle a dédaignées, tout seul je les goûterai.
Et par la rue d'Enfer, Montrouge et Châtillon, il gagna Fontenay.
Mais ces joies dont il voulait jouir, il n'y pensa guère : le cœur gonflé, la tête basse, il marchait rapidement. Son esprit était à Paris, auprès de Caroline; il n'était point aux distractions du chemin, point aux frais et moelleux horizons, point aux parfums des arbres en fleurs, point aux petits cris amoureux des hirondelles qui tournoyaient en se poursuivant.
Il savait dans les bois d'Aulnay une joyeuse clairière qui lui avait paru si bien faite pour des amants qu'il s'était promis d'y amener Caroline. Il y alla ; c'était une sorte de vengeance, de profanation : ce fut pour lui une cruelle épreuve. Il n'était point assis depuis cinq minutes, qu'il vit venir dans un étroit sentier un jeune homme et une jeune femme, marchant côte à côte et se tenant enlacés : ils étaient si peu aux choses de la terre , ils étaient si bien absorbés en eux-mêmes , que ce fut seulement lorsqu'ils se trouvèrent devant lui qu'ils l'aperçurent : tous deux ils rougirent et confus ils se regardèrent, mais ils ne se quittèrent point et continuèrent leur route : quand ils eurent disparu sous le taillis, on entendit un doux murmure de paroles et de sonores baisers. Cette vision d'amour fît à Jacques un mal horrible : lui aussi il eût pu être heureux, et il était seul. Alors ses larmes longtemps contenues lui échappèrent, et se cachant la tête entre ses mains, s'enfonçant dans l'herbe, ilpleura longtemps. Parla profondeur de sa souffrance, il put voir quelle était la force de sa passion.
Il rentra à Montmartre le cœur gros de chagrin, le corps brisé de fatigue.
De telles scènes et de telles journées se renouvelèrent encore, sinon avec la mémo intensité de douleur, au moins avec le même caractère de domination chez tous deux, de jalousie chez Jacques. Mais il était déjà trop follement épris, trop absolument dompté pour bien joger son amour et sans enthousiasme envisager l'avenir ; aussi ces luttes, loin de l'éclairer sur sa propre nature et sur
celle de Caroline, lui troublèrent -elles les yeux, en l'exaltant chaque jour davantage.
Tantôt Caroline cédait, et, lorsqu'ils avaient un peu d'argent, ils allaient dtner au Palais-Royal, palaisroyaliser, comme ils disaient; tantôt elle se révoltait et s'étonnait des emportements de Jacques ; elle n'en voyait, prétendait-elle, ni la raison ni le droit ; elle menaçait de ne plus sortir de son magasin le dimanche et de ne plus venir chez son frère, si c'était pour y être exposée à des scènes continuelles de méfiance et de reproche.
Vers le milieu de mai, Caroline, momentanément sans place, passa quelques jours rue de Verneuil. La joie de Jacques n'eut pas de bornes ; il arrivait dès le matin et ne repartait que le soir. Emile leur tint compagnie les deux premiers jours, mais le troisième il fut forcé d'aller au café donner une revanche à Roblot.
— Pauvre Emile, dit tristement Caroline, il s'ennuie, il est toujours sans place. Oh 1 vraiment, nous n'avons pas de chance, et Paris ne nous a pas porté bonheur.
Jacques fit un geste comme pour se justifier.
— Je ne vous accuse pas, continua-t-elle, ie ne me plains môme pas ; nous vous avons connu, Jacques, et nous pouvons bien payer ce bonheur par un peu de misère. Vous savez bien que je suis votre petite sœur et que je vous pardonne d'avance toutes vos cruelles colères ; vous n'êtes si rageur que parce que vous croyez qu'on ne vous aime pas.
Commencée sur ce ton, la conversation devait aller loin. Pour Jacques le moment était décisif, solennel, ils étaient seuls, l'heure était venue.
Use mit à parler à mi-voix, les yeux baissés, tantôt avançant la tête dans la cheminée où il y avait un peu de feu, tantôt la cachant entre ses mains : il était décidé, mais c'était à condition qu'il ne rencontrerait pas ces beaux yeux, qui savaient si irrésistiblement l'émouvoir, le contenir ou l'exalter.
Il raconta une à. une les misères et les espérances de sa jeunesse ; il ne cacha rien des épreuves qu'il avait traversées dans ces derniers temps, de l'affection qui s'était emparée de lui, des jalousies insensées qui le torturaient, des obstacles qu'il voyait partout. Il termina ainsi :
— 5e vous ai dit tout cela malgré moi, Caroline, ne m'en veuillez pas, et même, quand cela vous blesserait, ne me chassez pas, j'ai besoin de vous, vous le savez, vous êtes ma gaieté, mon bonheur, ma vie.
Il se tut : son sang s'était arrêté dans ses veines, il tremblait et n'osait pas la regarder.
Il faisait clair et gai dans la chambre, et par la fenêtre entraient des rayons de soleil.
Il l'entendit remuer légèrement et il lui sembla qu'elle se penchait sur lui: sans faire un mouvement, sans relever les paupières, il attendit dans une angoisse poignante, son cœur ne battait plus. Alors il ressentit une commotion profonde, un frisson délicieux et mortel.
De ses lèvres elle avait effleuré son front.
Haletant, éperdu, il leva les yeux sur elle ; elle le regardait rouge et souriante.
Il bondit pour la prendre dans ses bras ; mais, dans un transport de sainte émotion, il lui saisit les mains,— ces mains blanches aux doigts effilés qu'il avait si souvent contemplées,— et pour elle il fut rempli d'un sentiment d'admiration.
Il se mit à genoux, et il la regarda, lui aussi, avec un sourire.
Jamais ils n'avaient encore été, jamais plus ils ne furent si heureux.
Ils étaient purs , ils étaient confiants, ils pouvaient s'embrasser et ils ne le faisaient point; ils pouvaient se parler et ils ne se disaient rien; le bonheur le plus grand qui soit au monde ils le possédaient, et ils avaient envie de pleurer.
IBS AMOURS 0£ JACQUES» 76
Ils restèrent longtemps ainsi, ne cherchant ni à s'excuser envers eux-mêmes, ni à se donner aucune explication: ils se sentaient pris malgré eux, entraînés d'une égale ardeur, et ils avaient trop conscience de la brièveté de leur bonheur pour le troubler en rien.
Lorsque Foulogne, en rentrant, rompit cette extase, il ne put cacher un mouvement de surprise, en entendant Caroline dire à Jacques :
— Lève-toi et donne ta chaise à Emile.
— Tiens, tiens, on se tutoie donc, fit-il moitié riant, moitié sérieux.
— Oui, dit Caroline avec sa fermeté douce, puisque je suis la sœur de Jacques, quand nous serons entre nous je le tutoierai.
— C'est bien ce que tu fais là, s'écria Foulogne ému ; il y a longtemps que je voulais te le demander; sacrebleu, c'est aujourd'hui la fédération du tutoiement.
Pauvre Emile ! c'était une bien autre fédération qui s'était accomplie ce jour-là.
Jacqyes et Caroline lui semblaient tout drôles, comme il disait; il les regardait avec des yeux étonnés, il riait de leurs distractions, il était à la joie de son cœur de les voir si d'accord.
Mais eux, ils avaient pour lui des tendresses, des prévenances; ils reversaient sur lui le bonheur qui les étouffait. Ils étaient honteux de lui cacher quelque chose, de le tromper si gravement, et ils voulaient s'excuser à leurs propres yeux à force de gentillesse et de bonté.
Quoi qu'ils fissent, cependant, c'était souvent à peine s'ils le voyaient ; ils allaient par la chambre se souriant l'un à l'autre, remarquant avec surprise combien leurs yeux étaient beaux et remplis d'expression. Ils se parlaient sans attacher un sens précis à leurs paroles, seulement pour entendre résonner leur voix, à laquelle ils trouvaient des charmes inconnus : ils découvraient dans cette voix
un timbre, un accent, une musique, tout cela qui venait de naître et qui n'existait point dix minutes auparavant.
Il semblait à Jacques que le visage de Caroline rayonnait d'une joie céleste, et il se sentait pris pour elle d'un respect sans égal. Oh ! comme elle était montée en dignité depuis le matin t Ce n'était plus une femme : la jeune fille, dans ses vêtements gris qui faisaient des plis si souples et si chastes, devenait dans son imagination une vierge de Prudhon.
Ce jour-là commença pour lui une vie nouvelle; il cessa de s'appartenir.
Avec ce baiser sur son front, elle avait cueilli son âme.