U LES AMOURS
que nous mangeons sont des êtres vivants oq destinés à vivre, que nous ne saurions nous r^ procher de détruire, car nous avons droit sur la nature entière ; et, si la chair et le sang nous i ispirent encore une vive répugnance, Téleïa Ta dit, et je le crois, il n*en sera pas toujours ainsi.
o Quant à présent, la dépouille de ces buffles et de ces chamois qui sont devenus trop nombreux dans notre Ëden nous sera utile. Nous resi)ecterons les oiseaux, parce que, libres de quitter cette vallée, ils ne menacent pas de nous laisser manquer de fruits. Un jour viendra pourtant où les hommes aussi leur feront la chasse, si le nombre de ces hôtes avides augmente jusqu'à dépouiller tous les arbres.
Leucippe devenait triste à Tidée des futurs besoins de rhmnanité et de la persécution que les innocentes créatures de Tair et des bois devaient fatalement subir. Elle comprenait cependant que, de toutes les existences de ce monde, celle de l'homme étant la plus précieuse, toutes celles qui pouvaient lui devenir nuisibles devaient être sacrifiées ; mais elle pleura, lorsqu'elle vit tomber la première biche sous la flèche d'Évenor, et le jeune homme lui-même ne put accomplir cette sorte de meurtre sans une énootion profonde.
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Pourtant il regarda comme un devoir de préserver rÉden d'une dévastation qui eût eu pour effet de rendre toutes ces bêtes nuisibles ou furieuses; et, quand il en eut diminué le nombre, il s'attacha à préserver et à apprivoiser toutes celles que des instincts de domestication poussaient à chercher sa protection. Elles furent bientôt, par les soins de Leucippe, aussi familières que celles de la forêt du Ténare, et, libres dans un espace assez vaste pour leurs besoins de pâture et de mouvement, si elles ne venaient pas toutes à sa voix, du moins aucune ne fuyait à son approche, et plusieurs semblaient même se plaire à ses caresses. Les chiens surtout montraient, comme ceux de Téleïa, une intelligence et un attachement extraordinaires , et, si quelques bêtes malfaisantes eussent pu pénétrer dans TÉden , É/enor et Leucippe eussent été fidèlement gardés et défendus.
La cabane s'éleva rapidement, plus vaste, plus solide et plus élégante qu'aucune de celles dont Évenor se rappelait avoir vu le modèle dans sa tribu. Ses outils de fer lui permettaient une bien autre précision dans l'assemblage des pièces, et le choix de matériaux bien plus précieux. Il fit tous les montants en tiges déjeunes cèdres déjà vigou-
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reuz, et, au lieu d'un toit de branches et de terre battue, il inventa une sorte de fronton revêtu d'écorces et de palmes, gui facilitait récoul^neut des pluies, n ne voulut pas que Leucippe y entrât en rampant, comme dans une tanière, mais qu'elle pût y marcher et y respirer comme dans la vaste grotte des dives. Il avait eu soin de ne pas dépouiller le terrain aux alentours et de réserver 'le longues vignes qui, enlacées au chèvrefeuille et au jasmin, furent disposées par lui avec grâce sur les parois extérieures et sur le toit de la cabane. H inventa même des sièges et des vases de bois, tandis que Leucippe, laborieuse et industrieuse autant que lui, inventait des corbeilles nouvelles et des ustensiles de jardinage. Le sol de la cabane, battu avec soin par Ëvenor, fut recouvert par elle d'une fine pouzzolane qu'elle alla recueillir dans les creux volcaniques, et de légères dalles de basalte firent un canal d'irrigation au milieu du palais rustique. Évenor y avait ménagé le passage d'un limpide ruisseau dont le continuel murmure résonnait à son oreille comme un chant d'hyménée.
Tout ce doux travail fut poursuivi avec une ardeur naïve. Quelquefois Evenor trouvait que Leudppe, pbos calme que lui, le faisait durer trop
longtemps. Et pourtant, chaque fois qu'elle insistait sur la perfection d'un détail, il s'y prêtait avec docilité, et l'achevait avec conscience. Négliger quelque chose dans rembellissement du nid sacré lui eût semblé injurieux envers Leucippe et indigne de son propre amour.
Chaque soir, les deux beaux fiancés, un peu fatigués de leur journée, mais impatients de recommencer le lendemain, retournaient auprès de la dive. Ils la trouvaient rentrée avant eux dans la grotte, et la joie de Leucippe était extrême en la revoyant. Téleïa lisait sur son front pur la pureté de ses préoccupations et eût craint de l'outrager par un doute.
Mais, de son côté, Leucippe la regardait avec une secrète anxiété. La dive changeait visiblement d'aspect.Ghaque jour, elle était plus pâle et d*une stature plus ténue, ce qui la faisait paraître plu9 grande. Sa beauté, ravagée par la douleur, aval pourtant un type de noblesse indélébile, et ses yeux prenaient une sérénité effrayante, parce qu'ils avaient la fixité de la mort.
Quand Leucippe lui demandait si elle éprouvait quelque souffrance ou quelque redoublement de tristesse, elle répondait, avec un sourire étrange, qu'elle n'avait jamais été plus calme; et, quandj
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ses enfants adoptifs la suppliaient de ne pas res* ter seule tout le jour, et de venir voir leurs travaux, elle répondait, avec une douceur inexorable, qu'elle irait le jour où Leudppe lui dirait que tout était prêt pour la prière solennelle.
Quand tout fut prêt, en effet, Leucippe hésita et trembla devant Évenor, plus tremblant qu'elle même. Leucippe n'ignorait pas les lois de lliyménée. L'ignorance absoluedesviergesest un résultat factice de l'éducation, ime nécessité toute relative de nos mœiirs corrompues. Dans les temps dln* nocence, la pudeur n'était menacée d'aucun souffle impur, et l'accomplissement des lois de la vie n'était pas envisagé comme un péril pour la dignité humaine. Si Leucippe eût vécu dans la tribu d'Évenor, elle eût attendu en souriant le nouvel hôte de sa cabane. Mais Leucippe, aussi pure que ces filles sans appréhension et sans réflexion, avait de plus qu'elles im respect édairé et enthousiaste pour l'époux qui lui était destiné. Ce respect éveillait en elle la pudique modesUe de l'amour et comme un sentiment de terreur religieuse au moment d'une consécration qui, dans sa pensée, embrassait l'éternité tout entière.
De son côté, Ëvenor, plus tourmenté de vagues désirs et moins timide vis-à-vis de lui-même, se
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sentait éperdu et troublé devant la crainte de déplaire à Leucippe. Sa délicatesse intérieure était peut-être moins exquise, car il s'inquiétait de rémotion mystérieuse de sa fiancée sans en bien comprendre la cause. Il avait donc des moments d'impatience où il était tenté de lui reprocher de Taimer faiblement ; mais la mélancolique rougeur de Leucippe lui semblait une condamnation de ses pensées, et il n'osait même plus la questionner 8ur sa réserve.
Cependant, un soir qu'ils revenaient vers la dive, il lui dit en s'agenouillant devant elle pour arrêter sa marche obstinée :
— Écoute-moi, Leucippe, et réponds moi. Il faut que tu me dises si j'ai perdu ta confiance, et S), par quelque faute que j'ignore, j'ai mérité de te voir triste et pensive conune tu l'es depuis que la cabane est finie.
— Loin de là, répondit Leucippe ; ton silence, ton respect et ton courage me pénètrent d'im tel amour, que je me demande à toute heure si je mérite d'être ta compagne pour toujours. Songe, Évenor, que nous allons jurer à Dieu, devant Téleïa et dans toute l'ardeur de nos volontés, de nous appartenir l'un à l'autre dans cette vie et dans toute la suite de nos existences futures. Ëh
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Jbien, sais-tii à quoi je songe? C'est gne, si je ne suis pas un être assez parfait pour te rendre heureux, tu seras troublé par moi et las de moi dans toute l'éternité. Yoilâ pourquoi j'hésite et me recueille ; voilà pourquoi je rêve et prie sans cesse. Si je devais être, dans Thyménée, Téternelle cause de ta souHrance, j'aimerais mieux rester ta sœur; car, jusqu'à ce jour, je ne t'ai causé aucune peine, et tu m'as toujours bénie. J'ignore les joies de l'hyménée ; mais, quelles qu'elles soient, j'y renoncerais à jamais plutôt que de te les donner au prix de ton amitié sans mélange et sans fin.
— Ah ! je puis te jurer de moi la même chose, s'écria Évenor. Oui, j'aimerais mieux rester ton frère que de satisfaire ma passion au prix de ton bonheur et de ta tendresse. Mais j'ai confiance en moi-même. J'ai l'orgueil de muU amour, et tu ne dois pas t'en méfier. Je me sens en possession d'une flamme si ardente et si sainte, que je peux répondre de moi comme de toi-même. Va, ne crains rien. Dieu sait que je suis digne de ton amour, parce que le mien est toute ma vie. Quand je devrais soulTrir pour toi tout ce que l'humanité peut souffrir, des peines et des craintes que j'ignore... quelles qu'elles soient, je les accepte, sachant que je ne puis rien soufirir qui me vienne de toi,
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et que je serai toujours assez heureux, puisque tu m'aimes.
Leucippe releva Évenor, et, sans lui répondre, elle le conduisit auprès de la dive.
— Ma mère, lui dit-elle, veux tu venir demain bénir la maison de TÉden, qui est prête à te re revoir ?
— Soyez-y à l'aube naissante, répondit la dive. Moi, j'y entrerai avec le premier rayon du soleil.
Les oiseaux commençaient à gazouiller faiblement dans le crépuscule bleuâtre quand les fiancés entrèrent dans les plendide bosquet de fleurs et de feuillages qui entourait la cabane; mais ils n'osèrent pénétrer les premiers dans la cabane même. Leucippe avait suspendu devant la porte un de ces forts tissus de palmier que la dive lui avait enseigné à tresser pour conserver la fraîcheur de son habitation. Quand la dive arriva et souleva cette natte, deux petits roitelets troglodytes, qui s'y étaient glissés durant la nuit, en sortirent avec un chant d'une douceur inexprimable. En d'autres temps, cet augure eût été commenté et interprété par les hommes. Les jeunes époux n'y virent qu'un sujet d'attendrissement qu'ils ne cherchèrent point à définir.
D'ailleurs, la dive absorbait leur attention.EIle îivàit repris, pour ce jour-là, l'antique costume de sa race. Sa tunique de peau de panthère tachetée (dépouille d'un animal depuis longtemps expatrié de cette région) était assujettie à sa taille svelte et imposante par une ceinture et des agrafes d'ot d'un travail lourd et d'un goût austère coimne le bandeau de pierreries brutes qui retenait ses longs cheveux blonds. Elle portait un livre, c'es^ à-dire une large tablette de métal qu'elle posa sur le seuil de la cabane. Elle avait passé les jours et les nuits, depuis les fiançailles du jeune couple, à résumer, dans de courtes sentences, les principes religieux et sociaux qu'elle leur avait communiqués. La science des temps primitifs, loin de s'aider du développement de réloquence,.consistait, pour la langue écrite, dans une symbolisation énergique et concise de ridée. De là le mystère de ces formules, qui ne fut motivé d'abord que par la difficulté matérielle de résu* mer les codes religieux dans de courtes inscrip* tions ou sur des monuments pour ainsi diit portatifs, mais qui, plus tard, par une fausse application de la loi d'initiation, devint le principe des doctrines ésotériques. De ce que laparolet fugitive et facile à altérer, ne suffisait pas à Ten-
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seignement religieux ; de ce que le dogme écrit exigeait de certaines constructions de langage et de certaines études, Terreur des initiation! exclusives et secrètes prévalut longtemps danf les sociétés naissantes, jusqu'aux époques de lumière morale, où de sublimes vulgarisateurs, comme Orphée, Pythagore ou Moïse, dégagèrent la vérité du mythe et donnèrent, en langue vulgaire, les lois de la religion et de la vertu à tous les hommes.
Les tables de la loi, qu'apportait la dive aux premiers initiés de Vhumànité, étaient loin de cette apparente simplicité, bien qu'elles fussent pour Évcnor et Leucippe d'une simplicité encore plus radicale. A travers les signes abréviatifs qui savaient rendre une phrase par un mot, par moins qu'un mot, par un signe élémentaire, voîd la traduction de ce qu'ils lurent :
tt Dieu, essence et substance infinies, partout et toujours simultanément.
» L'homme, essence et substance ttnies, dans les temps et dans les mondes successivement.
» La perfection divine infinie partout et toujours spontanément.
» La perfection humaine relative dans les temps et dans les mondes progressivement.
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» L'esprit divin créateur, rénovateur et râvélateur partout et toujours simultanément.
» L'esprit humain inventeur, innovateur et propagateur dans les mondes et dans les temps progressivement.
» Dieu, toute lumière, toute puissance, tout amour.
» L'homme, toute aspiration à la lumièrBi à la
liberté, â Taniour.
» A qui croit et observe les lois, le règne du bien et le perfectionnement soutenu de son être dans l'infini et dans l'éternité.
» A qui les nie et les méprise, le châtiment du mal et l'angoisse dîune lente amélioration dans les mondes et dans les temps. •
Les pensées élémentaires qu'aujourd'hui, i l'aide des mots propres et de l'écriture convenue et fixée, nous pouvons éterniser en quelques minutes, avaient coûté un travail sérieux et opiniâtre à la dive, forcée de créer à la fois les mots et les signes ; car on pense bien que, de tous les entretiens que nous avons prêtés aux anachorètes du Ténare, pas une seule phrase, pas un seul mot ne pourrait être la traduction directe des formes d\in langage primitif. Mais Tesprit de ces entre* tiens et le fond de ces doctrines, pour être mo-
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d6nics,n*en sont pas moins conformes aux mystiques révélations de la plus haute antiquité.
Quelle que soit la forme, quel que soit le symbole, des vérités à la fois immenses et naïves apparaissent comme une révélation émanée du ciel même, à l'aurore de la raison humaine, et, quand cette raison a tourné dans des cercles de lumière ou de ténèbres qui s'enchaînent comme les spires d'une spirale, elle n'arrive qu'à confirmer, par ses travaux et ses recherches, la force de ces vérités proclamées à 'priori par l'inspiration divinatoire des premiers âges.
Quant à l'écriture mystérieuse delà dive, transmise à Évenor et à Leucippe, c'était probablement celle dont les hommes ont gardé longtemps les rudiments, affaiblis et altérés dans les secrètes traditions de leurs temples. On sait que, de même gue le latin, langue morte et lettre close pour les illettrés, . sert aujourd'hui de formule au culte catholique, une langue morte, oubliée du vulgaire, fut longtemps la formule des initiations de certains sanctuaires dans la haute antiquité* C'était la langue sacrée, langue mystérieuse gui, torturée par l'interprétation, comme l'est aujourd'hui l'hébraïque primitive, arriva â se perdre entièrement, peut-être à l'époque de l'événement
inconnu symlDOlysé dans le récit de la tour de Babel.
Quand la dive eut fait lire aux fiancés les préceptes écrits, elle leur dit :
— Je n*ai plus rien à vous apprendre ; vous savez tout ce que je sais, car tout ce qui est écrit là est écrit pour Tesprit. Vous savez que vous êtes esprit avant d'être corps et que l'esprit est lumière. Vous savez que Tesprit s'unit au corps, c'est-à-dire Tessence à la substance par la loi de Tamour, et que, comme la perfection divine est à la fois esprit, substance et amour, la perfection humaine doit tendre à équilibrer les forces de Tesprit, du sentiment et de la substance.
» N'oubliez donc jamais que vous êtes deux âmes qui s'unissent, c'est-à-dire deux intelligences aimantes, et que l'union des sens n'est qu'une manifestation passagère et comme un sacrement ou un mystère commémoratif de l'union spirituelle et permanente de vos êtres abstraits. Que cette notion domine le délire de vos embrassements, elle le rendra divin et fera, d'un acte de la vie matérielle, un acte de vie supérieure. Les vraies délices de l'amour sont à ce prix. Quiconque, dans les actes de l'amour, oublie son âme, ne trouve dans la vertu de son corps
que fureur suivie de lassitude. Pour celui qui unit son âme en même temps que son corps, les transports sont sacrés et les anéantissements délicieux. Là est tout le mystérieux plaisir des sens, la dernière des manifestations de l'animalité sauvage, la première de celle de la spiritualité humaine.
Ayant ainsi parlé, la dive bénit le chaste couple et se retira.
Elle n'avait exigé des deux époux aucune formule de serment réciproque. Le serment n'était pas encore institué sur la terre. Témoignage de la fragilité humaine, ce vain palliatif de notre misère ne pouvait pas être imaginé dans l'âge de l'innocence, et, chez ces deux premiers initiés à l'idée d'amour et de vertu, la vertu inséparable de l'amour mise en doute par l'exigence réciproque du serment eût semblé souillée par un blasphème.
La dive ne s'était pas préoccupée non plus d'une formalité qui, dans les temps ultérieurs, elt semblé indispensable aux âmes pieuses ; je reux parler du consentement et de la bénédiction d'^s parents d'Évenor.La raison de cet oubli était simplej l'hyménée d'Évenor et de Leucippe était le premier hvménée consacré religieusement sur la
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terre. Chez les hommes^ ramour n^était encore qu'un instinct tout ingénu, satisfait sans pré- Toyance et sans solennité. L'attrait de lajeunesse décidait du choix. La fidélité était un autre instinct naturel, dont nul ne songeait à nier Feicellence et que les conditions sociales de la famille tendaient à conserver, en l'absence de lois et de préceptes. Mais qu'il y avait loin de ces inoflensives associations à Funion, ardente parce qu'elle était raisonnée, d'Évenor et de Leucipi)e!
8i Ëvenor eût vécu dans sa trîbu« il eût rencontré fortuitement la compagne de sa vie, ou, sII l'eût cherchée, ce n'eût été que sous l'influence magnétique d'un soleil de printemps. Appelée comme lui, par les effluves de la vie printanière, dans quelque retraite ombragée ou dans quelque promenade excitante, cette compagne, à la fois sans crainte comme sans enthousiasme, sans trouble comme sans volupté, eût consenti à être sa femme, sans prendre à témoin ni le del incompréhensible, ni la terre insouciante, ni la famille débonnaire. La nouvelle épouse fût revenue vers la tribu avec le nouvel époux, pour dire à ces tranquilles parents : « Nous nous sommes wnig l'un à l'autre, et nous allons bâtir notre demeure, t A quoi ceux-ci eussent répondu;
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« Allez, et nous vous aiderons à élever vos enfants. :»
Évenor ne pouvait donc songer à consulter son père et sa mère, dansTétat d'ignorance etd'indif férence où il les avait laissés plongés ; mais il sk réservait, ainsi que Leucippe, d'aller leur deman» der leur bénédiction, en même temps qu'il leur apprendrait, s'il était possible, quelles relations sociales et religieuses établit l'adoption particulière.
Cette résolution ne fut donc pas mise en oubli dans l'ivresse de leur bonheur. Toutes leurs notions supérieures ne pouvaient que s'aviver au foyer de leur amour, et, peu de jours après leur hyménée, Téleïa vit avec une satisfaction douloureuse qu'Évenor travaillait avec Leucippe au plan de sa maison flottante.
La pauvre dive avait sacrifié ses propres entrailles sur l'autel de Tamour' divin. Elle avait connu de Thumanité cette excessive tendresse maternelle qui lui avait été envoyée d'abord dans la personne de ses enfants comme une épreuve suprême, et ensuite dans celle d'Évenor et de Leucippe, comme une suprême consolation. Mais le temps était venu où elle avait compris et accepté l'immolation de ce dernier bonheur, comme
une nécessité du bonheur de ses enfants adoptifs, puisque, dans ses idées rigides et sair.es, leur bonheur ne pouvait être séparé de la pratique du levoir. Elle combattait donc contre elle-même^ tout en combattant la tendresse que lui témoi gnait Leucippe, et tous ses soins tendaient désor. mais à lui inculquer non-seulement lldée, mai» encore Thabitude de leur séparation.
Dans cette lutte intérieure, Téleïa sentait sa vie physique diminuer rapidement, en même temps que l'enthousiasme, fruit sacré de la douleur, exaltait le principe de sa vie intellectuelle. Cachant sa souflrance et dominant ses regrets anticipés, elle souriait devant ces préparatifs de départ et parlait du retour espéré de ses enfants, en frémissant, au fond du cœur, des hasards du voyage et des dangers de la mer.
Elle ne varia pourtant point dans sa résolution de ne pas les suivre. Quand Leucippe la suppliait :
— Non, répondait-elle, Dieu n'a point permis de cette façon Talliance des dives avec les hommes* Tout ce que je pouvais faire pour eux est accompli. Ma figure ne leur causerait que frayeur, et ma parole étrangère ne poun^ait porter chez eux aucun fruit. C'est ici que je dois vous attendre
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pour ranimer en vous l'esprit d'amour et de foi, si, ébranlés comme je le fus moi-même par quelque grande douleur, vous revenez me demander l'assistance morale et religieuse.
Leucippe, en la voyant si pâle et si affaiblie, tremblait de ne plus la retrouver; mais Évenor lui rendait l'espoir et les idées riantes.
— Aie confiance, lui disait-il ; Dieu a donné pouvoir à Thomme sur toute la terre et sur les eaux par conséquent ; nous vaincrons cet élément terrible : le voyage est court ; nous le ferons souvent, et, si, comme je le crois, nous détruisons la frayeur que les dives inspirent aux hommes, nous viendrons chercher Téleïapour vivre parmi eux. Songe qu'elle est jeune encore, et que, selon la loi qui présidait naguère à l'existence de sa race, elle doit vivre plus longtemps que nous.
Dès qu'Évenor eût entrepris la barque qu'il appelait sa maison flottante, il se sentit comme passionné pour cet ouvrage. Il en choisit les matériaux avec un grand soin. Que n'eût-il pas donné pour retrouver les débris de celle qui avait autrefois porté Leucippe vers ce rivage ! Un jour qu'il rêvait au bord du lac d'Éden, examinant diverses combinaisons de petits ais flottants qu'il y avait lancés comme des essais de la réalisation
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ae sa pensée, Leucippe lui dit, en lui montrant une sarcelle apprivoisée qui nageait tout près d'eux:
-— Regarde cet oiseau, il navigue sans effort et sans aucune science, grâce à sa forme élégante. Sa poitrine gonflée fend les ondes, et tout son corps allongé et finement arrondi semble destiné à surnager, quelque vent qui le pousse.
— J'ai déjà remarqué cela, dit Évenor, et je veux donner à mon ouvrage la forme du cygne, qui est encore plus belle. Faire flotter un corps sur la mer ne me parait pas difficile ; mais comment le dirigerons-nous? Ces oiseaux nageurs se servent de leurs pattes, et il nous faudrait faire un grand oiseau de bois qui eût aussi deux pieds palmés capables de battre les ondes. Gela n'est pas impossible, car nos bras sauraient bien mettre en mouvement ces sortes de nageoires. Ce qui me tourmente, c'est pourquoi l'homme lui-môme ne nage pas comme les animaux, et il me semble que, si j'essayais, je traverserais ce lac, dont une folle méfiance m'a empêché jusqu'à ce jour d'affronter les endroits profonds.
En parlant ainsi, tout plein de sa méditationi Ëvenor s'élança dans les ondes bleues du lao, et, s'abandonnant à son instincti il trouva, en
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peu d'instants, le système de mouvement qui devait le maintenir à la surface et lui fournir une nouvelle manière de cheminer sur un milieu sans résistance absolue. Leucippe, effrayée d'abord, n'eut pas plus tôt vu sa victoire, qu'elle s'élança à son tour et se mit à nager avec plus de souplesse encore que lui, plongeant en folâtrant comme une mouette, et se livrant à l'instinct avec la confiance d'une âme heureuse.
Ce jour-là, ces époux ingénus s'imaginèrent qu'ils n'avaient plus besoin d'une barque, et qu'ils pouvaient traverser les mers comme les hirondelles. Il leur tardait d'être au lendemain pour essayer leurs forces au sein des vagues; mais ils eurent bientôt reconnu le court trajet qu'ils pouvaient faire, et ils revinrent, se disant qu'ils n'avaient oublié qu'une chose, c'est qu'il leur eût fallu des ailes pour reposer leurs autres membres, ou pour aborder les écueils d'où le flot les repoussait avec fureur.
La construction de l 'esquif fut donc reprise avec courage, et, après bien des essais, les rames furent mises en mouvement ; la pirogue, svelte et légère, fut lancée par Évenor à une certaine distance du rivage. Leucippe, penchée sur les flots le suivait des yeux, pâle et frissonnante. La dive
lui cacha d'abord sa propre angoisse ; mais, gnand elle vit la hardiesse et l'habileté du jeune nautonier, elle revint à sa confiance fataliste.
— Cette race est faite pour tout soumettre, B'écria-t-elle avec transport, et les éléments ne peuvent rien contre elle ! Va, Leucippe, va, ma fille, et ne crains rien. Monte sur cet oiseau magique, qui peut faire à votre gré le tour du monde.
Évenor ne consentit cependant à prendre Leucippe à ses côtés, dans la barque, que quand il se sentit bien maître de sa découverte. Il la perfectionna bientôt d'une manière qu'il n'avait pas prévue. Gomme il avait trouvé la chaleur ardente sur cette mer sans abris, il voulut y faire ime tente â Leucippe, et, à cet effet, il dressa sur des piquets adaptés à l'esquif la tendine de tissu de palmier de sa cabane. Aussitôt la brise enfla cette voile improvisée, et les époux virent qu'ils pou vaient se reposer de la fatigue de ramer.
En peu de jours, Évenor observa les effets du vent combinés avec la résistance du tissu, et il sut se servir de la voile comme il s'était servi de la rame. Dès lors, il n'eut plus de craintes pour sa compagne chérie et prit les instructions de ladive, qui lui enseigna sur quelles étoiles il devait
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diriger dans le cas où la nuit les surprendrait dans leur traversée. Elle porta dans la barque les vases, les outils et les toiles de roseaux et d'écorces dont elle voulait que ses enfants pussent transmettre l'invention et l'usage aux hommes de leur race. Leucippe cueillit les plus beaux fruits de rÉden, Évenor lui ayant appris qu'ils étaient inconnus à sa famille et à sa tribu. Lui-même choisit la dépouille des animaux qu'il n'avait jamais vus paraître sur le plateau, et les plantes dont la graine nourrissante pouvait être acclimatée dans d'autres régions.
Munis de tous ces présents, ils reçurent la bénédiction de Téleïa, qui partageait leur confiance quant à la rapidité et à la sûreté du voyage, mais qui leur cachait l'effroi et la douleur de l'isolement où elle allait retomber. Elle affectait même de leur dire qu'elle avait besoin de quelques jours de solitude pour se recueillir après tant de préoccupations dont ils avaient été l'objet.
Elle les suivit du regard aussi longtemps que sa vue put saisir l'esquif comme un point noir sur les flots écumeux. Debout sur le rocher le plus élevé (5?'/elle avait pu atteindre, tant qu'elle distingua les baisers que lui envoyait Leucippe, elle
agita son voile dans les airs ; mais, gnand la barque eut tourné les écueils de la côte et qu'elle ne vit plus rien, elle se laissa tomber sur la roche dénudée et y resta comme privée du souffle de sa vie, emporté par sa chère Leucippe.
Quand elle se releva, elle fut surprise de se trouver dans les ténèbres. Le soleil lui faisait pourtant sentir sa chaleur, et le chant des oiseaux résonnait dans les airs. Elle chercha à voir le ciel: elle n'y trouva ni soleil, ni nuages, ni étoiles ; c'était une voûte sans clarté. Elle chercha à voir le sol sur lequel ses pas se dirigeaient au hasard: c'était un linceul uniforme. Elle chercha â voir seschiens, qui hurlaient autour d'elle et la tiraient par son vêtement: elle ne les distingua pas plus que le reste. Elle passa les mains devant ses yeux et n'y sentit passer aucune ombre.
— Gela devait être, dit-elle avec la tranquillité du désespoir. Leucippe était la lumière de mes yeux. Elle soutenait mon existence ; elle en était le but et la cause. A présent, dive condamnée, me voici aveugle comme ceux de ma race ont commencé et fini. Dieu, mon père, que ta volonté soit faite ! Si je ne dois plus entendre la voix de Leucippe, donne-moi la lumière d'un séjour plus propice; mais, si je puis encore lui être bonne i
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quelque chose sur la terre, laisse-moi vivre encore dans l'horreur des ténèbres.
Et la dive infortunée, guidée par ses chiens inquiets et plaintifs, se traîna le long des rochers et regagna sa grotte solitaire.
L'ORGUBIt
Il nous faut revenir en arrière de quelques an» nées et voir ce qui s'était passé chez les hommes du plateau depuis la disparition d'Évenor.
L'aïeul était rentré dans le sein de Dieu après de longs jours dont l'innocence n'avait pas été tout à fait inféconde, puisqu'il avait encouragé les progrès relatifs de sa nombreuse postérité autant qu'il lui était donné de le faire. Après lui, ces progrès furent pourtant plus rapides dans un certain sens, mais ils prirent un caractère dangereux faute de lumières suffisantes.
Parmi les compagnons d'enfance d'Évenor, Sath, fils d'une des sœurs de sa mère, avait montré une singulière indifférence, et même comme une se-
crête joie, devant 1 événement qui avait jeté le deuil et l'effroi dans la famille. Tandis qu'on cherchait de tous côtés l'enfant disparu, et que la mère désolée faisait retentir les bois et les prairies de ses cris et de ses sanglots, l'adolescent farouche donnait des signes de dédain et affectait de ne pas se mêler aux recherches des autres membres de la tribu.
Sath était plus âgé de quelques aunées que les autres compagnons d'Évenor, et son développement robuste le faisait paraître plus avancé encore. Sa beauté déjà virile réjouissait les regards, mais son intelligence tardive l'avait longtemps effacé et comme subordonné à l'ascendant d'Évenor et de ses jeunes amis.
Ëvenor parti, la vanité de Sath se sentait plus à l'aise, car il était vain de sa taille, de sa force et de son habileté dans les exercices du corps. Le contentement de soi-même est une des premières misères humaines que l'on voit se développer dans l'enfance de l'individu, et presque toujours l'engouement prématuré dont il se sent l'objet le jette pour toute sa vie dans ce mal incurable. C'est à ce mal qu'Évenor lui-même eût peu^êt^e succombé sans Texpiation de sa solitude dans l'Ëden et sans les sages enseignements de la dive.
Ce que Ton peut observer dans l'enfuice de rindividu se remarque aussi dans celles des peuples. L'orgueil et la vanité y suscitent les premiers troubles, et, quand les temps d'inno* cence unissent avec l'abondance des biens de la terre, l'ambition et la cupidité se trouvent tout naturellement engendrées par ces premiers vices, jusque-là inoffensifs en apparence.
La vanité est contagieuse. Nul ne peut se particulariser sans éveiller aussitôt chez les autres le besoin de se particulariser aussi, et de savourer ces douceurs de l'approbation générale qui sont l'émulation des nobles âmes et l'enivrement des esprits faibles.
Évenor, en méritant les préférences de sa famille par de précoces tendances au bien général, avait fait naître l'émulation parmi ceux de son âge. Sath n'avait pas partagé ce sentiment parce qu'il ne l'avait pas compris. Porté à l'individualisme, il n'avait éprouvé que delà jalousie, et, quand il se trouva seul doué de certains avantages qui attiraient l'attention sur lui, il les fil valoir avec âpreté. De là naquirent aussitôt chei ses compagnons des instincts de même nature, qui n'attendaient que Tétincelle de l'exemple et du succès pour s'enflammer.
DB l'âge d'oh 23^
En peu d'années, la jeunesse se montra donc plus bruyante, plus active physiquement, plus aventureuse et moins soumise aux parents qu'elle ne Tavait été jusque-là, et les vieillards de la tribu, voyant ou croyant que ce développement des forces et des volontés pouvait devenir dangereux, essayèrent de réclamer sous le nom d''autorité ce qui jusqu'alors avait été connu sous un nom équivalent à celui de confiance. Les adolescents supportèrent avec dépit ce premier frein; mais, dès qu'ils furent en âge de se prononcer, ils le secouèrent, les uns soutenus, les autres blâmés par leurs ascendants au premier degré, qui voyaient éclore cette indépendance de l'esprit avec crainte ou avec plaisir, selon leurs tendances particulières. La vieillesse se trouva donc forcée de transiger, et, en l'absence de règles fixes dont on n'avait pas encore l'idée, on commença à vivre dans une sorte d'agitation et de méfiance.
Un instinct naturel ramenait cependant la plupart des jeunes gens à la soumission envers les parents ; mais cet instinct, à peu près nul chez Sath, s'affaiblissait devant les suggestions de l'amour-propre, et les natures irrésolues tendirent bientôt à se rapprocher de lui et à s'abriter sous le succès de son initiative.
Des luttes de force et d'adresse furent instituées sous le nom de jeux. Nées du hasard, ces luttes devinrent une passion aussi vive chez ceux qui en avaient le spectacle que chez ceux qui y prenaient part. D'abord on lutta contre des forces inertes, contre des objets résistants, contre des fardeaux; puis on en vint à lutter contre des animaux, Sath avant eu l'audace de dompter un cheval et la vigueur de terrasser et de lier im bœuf furieux. Les anciens virent avec plaisir cette conquête de rhomme sur l'animal destiné à son service; et, bien que l'avantage de cette conquête ne fût pas encore démontré, ils se sentirent portés à y applaudir conuneâ une chose neuve et imposante.
Mais le développement de la force et du courage devait ébranler le règne de la douceur, et bientôt les jeunes gens, dédaignant de lutter contre la matière ou contre la brute, s'essayèrent à lutter les uns contre les autres. Ce furent les premiers combats, simulés, il est vrai, mais où s'essaya Tempire de la violence, et où s'allumèrent les premières étincelles de l'inimitié.
Tandis que les jeunes garçons marchaient ainsi vers un nouvel état de choses, la jeunesse de rautrt sexe, nnse du même vertige, s'essayait aux lutteA de la vanité féminine. Les belles ûllei
de la tribu commençaient à se distinguer de leurs f'-onipagnes moins hardies ou moins favorisées de la natm*e. Elles imaginèrent de tresser leurs cheveux, de ceindre leur taille et d'orner leurs bras et leurs jambes de coquillages, de fleurs, de baies vermeilles ou de graines noires pour rehausser leur blancheur. Elles brodèrent de crins et de plumes leurs tuniques et leurs sandales, et, au lieu d'aider leurs mères dans le soin des jeunes enfants, on les vit courir de tous côtés pour chercher, parmi ces futiles objets de leur convoitise ingénue, les échantillons les plus beaux ou les plus rares. Ainsi parées, elles quêtaient les regards des hommes, et, dans le spectacle des jeux, auquel accouraient avec empressement leurs troupes bruyantes et folâtres, elles se disputaient les places en évidence et s'étudiaient avec une grâce sauvage à s'éclipser les unes les autres.
Ainsi naissaient chez les deux sexes des instincts de perfectionnement extérieur dont le but mal compris, la gloire pour l'un, le charme pour l'autre, menaçait de faire fausse route et de devenir la brutalité du courage et l'effronterie de la séduction.
Avec ces instincts s'éveillait aussi celui d'une
certaine âpreté à la possession des choses qui, jusque-là, n'avaient pas été prisées, il est vrai, mais qui, du moins, n'avaient jamais été disputées. Le bien et le mal arrivaient ensemble, car le progrès amenait fatalement le mal chez des êtres dont aucun idéal supérieur à leur propre milieu n'avait encore modifié les facultés. On commençait à se quereller pour une toison plus blanche qu'une autre, pour un rosier plus tôt fleuri, pour un cheval plus vigoureux, et même pour un emplacement plus favorable à la construction d'une cabane.
Cependant la terre était encore mille fois trop grande pour l'homme, et généreuse au delà de ses vrais besoins ; mais une inquiétude étrange la faisait déjà trouver trop petite et trop avare. Ses dons acquéraient une valeur fictive, parce que le goût, en s'éveillant, créait le sens du choix. Le discernement y gagnait, sans doute, mais l'esprit de fraternité y perdait, et, en emportant la barberie, la civilisation naissante emportait le bonheur.
Un jour, Sath se disputa avec un de ses compagnons pour une brebis que celui-ci avait prise au pâturage commun, et dont la laine fine et abondante le tentait.
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— Je la voulais, dit Sath, et je Tavais marquée pour moi.
— Qu'importe ! répondit l'autre. Il y en a beaucoup d'aussi belles que tu peux prendre sans que je m'y oppose.
— Mais celle-là, je te dis que je la voulais, reprit Sath, et il me la faut. Elle esta moi, puisque je l'ai marquée. Tu vois le nœud que j'ai fait sur son front avec sa laine. Ne dis plus rien et laissela-moi.
Le jeune homme, qui était grand et fort presque autant que Sath, sourit de ce prétendu droit, €t, haussant les épaules, voulut prendre la brebis pour remporter ; mais Sath le suivit avec des menaces.
— Prendrons-nous la peine de lutter de nos corps pour une brebis ? dit le jeune homme.
-^ Non ! dit Sath en colère, car je te briserais ; msns je m'en repentirais ensuite, parce que tu m'as souvent cédé. Que la brebis ne nous fâche donc plus, et qu'elle ne soit à aucun de nous deux.
Disant ainsi, Sath assomma le pauvre animal d'un coup de sa massue.
La querelle fut terminée, car le jeune homme trouva que c'était là une mauvaise action, et il
se retira, effrayé de se sentir violemment irrité lui-même contre son semblable. Satb resta ému et agité; il regardait la brebis expirante, étonné de ce qu'il avait fait ; et d'abord il songea à cacher la victime pour cacher sa faute. C'était le premier meurtre commis sur la terre, et, tandis qu'Évenor, dans rÉden, accomplissait un sacrifice de ce genre, mais après délibération et en vue d'une nécessité qui lui coûtait presque des iarmes, Sath avait à rougir d'une violence inutile et qu'il ne pouvait motiver par aucun droit. Cependant son dur naturel triompha de sa conscience, et, chargeant la victime sanglante sur ses épaules, il l'emporta, pour la dépouiller, disant à ceux qu'il rencontrait et qui s'étonnaient de son action :
— Ce qui est choisi par moi est à moi, je le yeux ainsi.
Tous le blâmèrent, mais il y en eut plusieurs qui ne tardèrent pas à l'imiter. Ainsi fut. imposé et accepté le faux droit basé sur la force.
Alors, les parents s'affligèrent et dirent:
— Ceci est la fin du monde. Voilà les hommes déjà vieux et corrompus. On ne verra plus jamais de gens heureux, et la méchanceté devient chaque jour si grande, que bientôt nos enfants se tu^ ront les uns le autre;. Alors, la terre retournera
DB l'âge D'or 245
â ceux qui l'avaient avant nous et qui ne lont peut-être pas si loin qu'on le pense.
Mais la jeunesse orgueilleuse répondait à C60 menaces'
— S'il existe d'autres maîtres que nous sur la terre, il est bon que nous ayons appris à combattre, car cette terre nous plaît et nous n'y voulons pas souffrir une autre race que la nôtre.
Et, comme ces désaccords allaient augmentant, il se forma dans la tribu comme une tribu nouvelle qui se composait du plus grand nombre des vierges des deux sexes, et que Sath gouvernait par sa résolution et sa présomption expansive. Ce parti fut appelé les nouveaux hommes^ lesquels, s'étant réunis â diverses reprises dans les bois environnants, projetèrent de s'éloigner des parents, qu'ils appelaient les anciens hommes et d'aller former \m établissement aune assez grande distance pour n'être plus importunés de remontrances et de prédictions sinistres. Comme ils craignaient des reproches et des larmes, ils convinrent de partir dans la nuit, et, en effet, un matin, quand on s'éveilla dans la tribu, on vit au loin, dans les profondeurs de Ta plaine, une longue caravane qui se dessinait comme un serpent noir sur les ondulations de la prairie blanche de rosée. C'était
la jeunesse qui s'en allait fonder une autre ville, et qui emmenait une grande partie des animaux dont elle avait appris à se faire obéir, et beaucoup de vases, de vêtements et d'ustensiles en me d'une colonie indépendante de l'assistance les parents.
La douleur des parents fut grande ; mais que pouvaient-ils contre la liberté? Il n'était encore jamais entré dans l'esprit d'aucun homme qu'on pût enchaîner par la force la volonté d'un autre homme.
Cependant les hommes nouveaux n'allèrent pas loin sans trouver des obstacles. Ils savaient qu'au delà des premières forêts, ils devaient rencontrer un large fleuve, et ils n'avaient pas songé à le franchir; mais, quand ils l'eurent atteint, ils trouvèrent ses bords dévastés sur une vaste étendue par des traces d'inondation périodique, et ils jugèrent qu'il fallait s'en éloigner beaucoup pour n'en avoir rien à craindre. Si l'on restait en deçà, on demeurait exposé aux invectives ou aux imporlunités de la tribu mère, dont on n'était séparé que par deux jours de marche. On campa sur un terrain aride et sablonneux où les jeunes filles commeïicèrent à s'attrister. Le lendemain, on remonta le rivage, puis on le redescendit dans r
poîr de trouver un endroit guéabU, et î*on ne trouva que des flots rapides sur un lit profond. Alors, les filles vierges, effrayées de l'audace de Sath, qui voulait tenter le passage, parlèrent de retourner vers leurs familles et d'abandonner l'entreprise. Mais Sath, parlant en maître au nom de ses compagnons, leur déclara qu'elles n'étaient pas libres de s'en aller et qu'ils s'y opposeraient.
Ce langage déplut aux plus fières, et, comme on était à la fin de la troisième journée de voyage, et que Ton avait fixé le passage au lendemain, elles profitèrent du sommeil de leurs rudes compagnons pour s'enfuir et retourner dans leurs familles.
Mais beaucoup demeurèrent, se disant les unes aux autres :
— Ces garçons nos frères sont impérieux et méchants ; mais, si nous les quittons, nous n'aurons point d'époux. Ceux qui sont restés avec les anciens sont en trop petit nombre, et il vaiat encore mieux nous quereller avec ceux d'ici que de vivre seules et délaissées.
Le lendemain, on tenta le passage. Sath donna l'exemple et s'avança le premier dans les flots. Mais, au lieu de trouver, conune Évenor dans le lac de l'Éden, l'inspiration de la confiance et la
révélation de Tinstinct, Sath ne trouva aucun secours dans son audace et dans son amour-propre. Il n'avait rien raisonné d'avance et faillit être englouti. A force de se débattre avec rage, il regagna la rive ; mais, outre qu'il ne trouva personne disposé à le suivre, il n'osa tenter l'abîme une seconde fois. Honteux et mécontent d'avoir échoué, il guida sa troupe encore un jour le long du fleuve en le redescendant, et trouva enûn un endroit favorable \ néanmoins, quand on fut au milieu du courant, les jeimes filles eurent un moment de vertige et de terreur où elles se crurent perdues et faillirent en traîner leurs compagnons; et, lorsqu'elles furent apportées au rivage, elles ne purent s'empêcher d'admirer et d'aimer ces hardis protecteurs qui les avaient arrachées à la mort en s'y exposant eux-mêmes avec une énergie furieuse.
On marcha encore un peu, et, après qu'on eut passé une longue coulée de blocs granitiques qui s'arrondissaient en dômes énormes à fleur de terre, on découvrit la mer. Elle était couverte de brume, et on se crut arrivé aux conflns du monde. Alors, Sath s'écria:
— Il faut s'arrêter où la terre finit. Bâtissons ^ci une ville qui s'appellera Porte du Ciel, puis-
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guUl n'y a plus devant nous que aes nuages.
Pourtant, lorsque le brouillard se dissipa, on comprit que c'était là Tabime de Teau, et, une grande frayeur s'emparant de cette jeunesse sauvage, on s'éloigna de la rive avec de grands cris mêlés de rires convulsifs. On serait retourné jusqu'au fleuve, si Sath n'eiU réussi à retenir son peuple par une ruse ingénue.
— Souvenez-vous, leur dit-il, que ce fleuve est perfide, et que ses bords, couverts déroches et de graviers, ne produisent que des joncs et des roseaux dont les animaiix eux-mêmes ne se nour* rissent point. Si vous voulez le franchir encore, je suis prêt à m'y jeter encore pour vous montrer que ce n'est pas la crainte qui me retient. Mais ces femmes nous suivron^elles, et quelques-uns d'entre nous, qui ont failli y périr, n'aimeront- ils pas mieux demeurer ici avec elles ?
Les femmes ayant dit que rien ne les déciderait à repasser le fleuve, tous les hommes prirent le parti de rester dans cette région boisée, entre le fleuve et la mer, bien que la côte fdtmal protégée contre le vent et que la terre s'y montrât méliocrement fertile. Mais il y avait des arbres pour bâtir et beaucoup de gibier, que l'on commença & chasser et à manger, car les fruits
et les grains étaient rares. Les femmes eurent de la peine à s'y décider; mais peu à peu elles devinrent aussi ardentes à la chasse et aussi avides de butin que les hommes, car la famine menaçait, et les privations du corps commençaient à endurcir le cœur.
Le climat étant plus inégal dans cette région gue dans celle où Ton avait laissé la trihu mère» on se hâta de h&tir les cabanes, et il résulta de cette hâte qu'elles furent grossièrement agencées, basses, étroites, et comme soudées les unes aux autres pour épargner du temps et du travail.
Or, quand cette colonie se fût assuré le vivre et le couvert, les hommes songèrent à l'amour, et ceux qui se hâtèrent de prendre fenmie se trouvèrent pourvus. Ce furent les plus avancés en âge, et il resta un grand nombre des plus jeunes qui se virent condamnés au célibat à cause de la fuite des filles retournées dans leurs ft* milles avant le passage du fleuve.
Gela devint promplement une cause d'envie et de discorde. Les aînés dédaignèrent les plaintes des mécontents et leur dirent :
— Si vous voulez des femmes, allez-en chercher dans l'ancienne tribu, ou bien il vous faudra
OB l'âge d'or va
attendre que nous ayons des ûlles en âge dévoua épouser.
Une tentative de réconciliation avec les anciens, ou tout au moins avec les filles que Ton avait offensées, fut donc résolue; mais de grandes pluies vinrent, et le fleuve fut tellement gonflé, que le passage devint impossible. Le mécontentement et la colère ne sont pas des circonstances favorables aux créations de Tindustrie. On ne songea pas à inventer le moyen de dompter le fleuve, et les jours se passèrent en plaintes et en reproches. Au sein de la tribu nouvelle, une division nouvelle s'établit donc de prime abord, et les mariés raillèrent et dédaignèrent les non mariés, qui étaient les moins forts et les moins nombreux.
Cette division d'intérêt et ce manque d'égalité dans les jouissances de la vie devaient amener promptement le mal sur la terre. En toutes choses, les aînés se crurent autorisés à opprimer leurs frères, et ceux-ci, frustrés et offensés en toutes choses, résolurent de se venger. Plusieurs fem« mes, mécontentes de la rudesse chagrine de leurs époux se liguèrent contre eux. Ces hommes, noui> ris de viande et adonnés à la guerre contre les animaux, étaient devenus farouches et colérique».
2ô2 Les amours db l'âge d'or
Le désordre s'introduisit dans les mœurs, des femmes trompèrent leurs époux, d'autres les quittèrent résolument et furent reconipiises par eux après des combats partiels où coiila le sang des hommes, versé pour la première fois par les hommes. Les plus jeunes furent yaincus. Cependant, on ne s'était pas encore donné la mort ; mais on ne tarda pas à se dire qu'il faudrait en venir là, et les plus faibles révèrent la trahison et l'assassinat, tandis que les plus forts s'habituaient à regarder la violence et le meurtre coauDa des droits acquis ^t des meiiaces légitAiaei*
LB CULTE OU Ukh
Une nuit, saisis de terreur, les opprimés se séparèrent de la tribu nouvelle et s'enfuirent dans la forêt jusqu'au bord de la mw. Depuis ce jour, ils prirent le nom ù*exilés.
Ils s'étaient imaginé que les libres (c'est ainsi qu'ils appelèrent leurs frères oppresseurs) voulaient les faire tous périr par surprise, et, que cette crainte fût fondée ou imaginaire, ils résolurent de leur côté de prévenir ce forfait par un forfait semblable. En proie à une grande exaltation, l'un d'eux, qui se nommait Mos, leur parla ainsi dans la nouvelle retraite où ils s'étaient réfugiés :
-« Il y a longtemps qu'on parle de puissance»
*5i LBS AMOURS
OUI sont dans la terre eS aordiBSfiis delà tene, dans les ^ts en fureor, dans les roches stériles et menaçantes, dans les Tents. dans les noages et dans
la fondre. Et nonsToyonslnm que ces puissances existent et sent redontalkles ; mais il en est une pins méchante et pins perfide, c^est celle de cet* tains hommcsy nos nais ennemis; nos Trais Iléanx sent la-haut dans ce Tîilage qnUs appellent la perte dn del et qni a été poor nons la porte dn malheur.
» Eventez un rére qne j'ai fait pins d^ouie fins. Je Toyais nn être aflrenx qni ressemUait à on hcmm?. mais qui courait comme nne chèvre et mordait cimme unloQp.OaneponTaitleregaiùer sans frayeur, et il disait : • Cest moi qni suis le » cruel. le vindicatif, le fen» le tonaene et la grâe.
■ C*est moi qui ai rendu mâchants les hommes • lii)r>es et qui rendrai malhenreux leors frères > exilés. Je m*appelle le laid et le maL Je suis
■ 7IUS f :rt que tous les hommes réunis, et ils ne 9 peuvent rien contre moi *
t Alors, moi, dans mon rêve, j'ens peur de hii et je lui demandai ce qnll MIait dire pour Fapaiser. • IL faut me servir, répondit-ii; il £uit » me rendre des honneurs plus grands qne csoz » que vous avex rendus à votre àienl dans le
DE l'âge d'OB 255
» tombe et à Torgueilleux Sath , vainqueur dans » les jeux. Il faut me nourrir, car j'ai toujours faim • et soif, et les hommes ne m'ont encore presque » rien donné.t» Kt, comme je lui demandais quelle nourriture il voulait, il m'a répondu un seul mot : w Du sang ! »
Le discours de M os fit passer un frisson dans tous les cœurs, et son rêve prit â l'instant le caractère d'une réalité dans ces esprits en délire. Le méchant, cet être horrible et mystérieux qu'il avait cru voir et entendre, se dessina devant eux comme une hallucination contagieuse, et cette terreur fantastique les saisit tellement, qu'ils se jetèrent tous la face contre terre pour ne pas le voir.
Puis, se relevant et s'interrogeant confusément les uns les autres, ils se demandèrent à quels moyens on aurait recours pour se rendre favorable cette puissance ennemie et pour la décider à tourner sa rage contre les libres.
Telle fut l'apparition de la première pensée religieuse chez les hommes réunis par la haine : pensée sombre et délirante, qui ne pouvait faire éclore que la notion du péché et inaugurer que la croyance à un génie malfaisant, rival du Dieu bon. Plus tard, ce génie fut appelé Arimane, Satan ou le diable. Quelle que soit l'origine de
St LES A^XQURS
cette perscKuiifLcatîoQ, elle n'a pa apparaître qa^ des hommes piiTés delanotîaaadiiTraiDiea.
M 06 prit encore la pande.
— D a demandé du sang^ dit-il ; nous lui don* lierons ceini de nos méchants frères. Mais nous ne sommes pas encore prêts à mardier contre eux, et il tant apaiser la fahn de ce Toraoe qoi crietoajoms après moi dans llioiTear des nnits. Donnons-lni ces animaux qui nous oal suivis et dont la docilité nous permet de fadre une large hécatomhe. Dressons une tahle aussi grande que la butte de pierre et de terre qui a été entassée sur la dépouille de notre aïeul, et couvrons-le de chairs sanglantes. Nous Terrons peut-être arriver celui que nous invoquons, et nous pourrons lui X>arler et le décider à être pour nous.
Aussitôt ces infortunés se mirent à rouler les rochers et à amonceler les terres, et ils bâtirent ainsi un autel monstrueux sur lequel, rassemblant le troupeau qui les avait suivis, ils regorgèrent avec leurs épieux, en poussant des cris frénétiques, comme pour couvrir les rugissements et les plaintes de ces bétes innocentes qui se débattaient dans les afires de la mort
Quand le sacrifice fut consommé, on attendit en vain Tapparition redoutable. Aucun monstre ne
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se présenta pour lécher le sang des victimes, et on commença à injurier et à menacer Mos, en lui disant :
— Tu nous avais promis un appui et il ne vient pas. Tu nous as fait sacrifier des animaux inoffensifs qui nous seraient devenus utiles dans ce désert, et nous ne retirons aucun bien de notre folie. Tu nous as trompés, et tu mériterais de périr pour que Ton vit si ton propre sang attire celui que tu as annoncé.
Mos avait été de bonne foi dans son délire.
Quand il vit ses jours en danger, il se fit imposteur et déclara que le méchant viendrait pour lui seul. On le laissa seul toute la nuit, au milieu des ténèbres et couché sur les entrailles fumantes des victimes. Là, pénétré d'horreur et d'épouvante, 11 eut une vision sans sommeil, une vision qui acheva d'égarer son esprit et qu'il raconta le lendemain, augmentée de ce que son imagination, toujours plus troublée, lui faisait prendre pour un souvenir. Le méchant était venu et il s'était repu de sang ; après quoi, il avait dit : « Mangez ces chairs, elles sont à vous. Je suis content de ce que vous avez fait pour moi : mais apprenez que je vis dans la foudre, au-dessus des nuages. C'est ce qui fait qu'à moins qu'il ne me plaise de