DomCalroet
2. En somme, le révérend dom Calme t ayant rapporté le «ïliapitre de la Genèse^ dit : « Voilà tout ce que MoTse nous apprend de ce premier père ; mais les interprètes n'en sont pas demeurés là. Ils ont formé mille questions sur son sujet, n est vrai qu'il n'y a aucune histoire qui fournisse un plus beau champ aux questions sérieuses et intéressantes. •
pieuse comme lui, qui Tagréa pour époux et futla mère d*uû grand peuple. — Guttery, second fils d'Adam, tenait du feu: il avait Tesprit martial e' guerrier. Dieu lui donna ime épéeetrenvoya vers rOccident. Il y rencontra l'épouse qui lui était prédestinée; mais elle ne se rendit point sans combattre, car elle était forte et armée comme lui.
Le troisième ûls d'Adam était Schudderi; il tenait de l'eau. Son esprit était doux et liant. Dieu lui donna des balances et un sac, et, le destinant au conmierce, l'envoya vers le Septentrion. En chemin, il ramassa des perles et des diamants, ( c'est par là qu'il gagna le cœur de celle qui devait peupler le Nord avec lui.
Le quatiième fils d'Adam, Urise, tenait de Vah n avait l'esprit ingénieux, subtil et porté aux art3> Dieu lui donna des instruments de mécanique et l'envoya au Midi. Il y bâtit un palais magnifique au bord de la mer. La femme qu'il cherchait vint admirer cette merveille; mais,pudique ou méfiante, elle se retira aussitôt qu'il descendit pour lui parler. Il la suivi t et la persuada par de douces paroles.
Cette genèse indienne doit être charmante dans l'original. On y voit les quatre types du prêtre, du guerrier, du commerçant et de l'artiste nette ment dessinés, etj'imagine que les quatre types d6
91 INTRODUCTIOIf
femmes fcmt le symbole des quatre principaux typ^ <^ nations gui reçurent, de la famille du prunier l^slateur, la civilisation descendue peut-être des sommets bénis de TAtlandide.
Le champ est donc ouvert à l'imagination, et il ne tient qu'à toi, lecteur, de rêver ton Éden et ton poème. Gherchons-le ensemble.
Bt d'abord, seronsHious préadamites? J'avoue que, pour mon compte, je me risquerai de bon cœur dans cette croyance de saint Clément d'Alexandrie, un des plus grands, des plus beaux, des plus charmants esprits qui aient honoré les lettres et la philosophie.
Tout le monde sait en quoi consiste Thypothèse des préadamites. Selon eux, les Adams des diverses cosmogonies ne seraient ni le prenuer ni le dernier type de la race humaine. Plusieurs types analogues nous auraient devancés sur la terre. Plusieurs autres types seraient appelés à nous succéder.— En d'autres termes, avant que la terre fût un séjour approprié à l'existence de Thomme orga aisé tel que nous le connaissons, ce théâtre de la vie ayant déjà subi des modifications successives, la sagesse Oivine, aidant la vertu naturelle des choses, y aurait fait éclore des êtres non pas identiques, mais analogues à l'honune de nos
jours: c'est-à-dire des serviteurs inteUigents de la pensée divine, des espèces dTionunes, rois delà création particulière dont ils étaient environnés» agents débonnaires ou terribles du progrès éternel, habitants nécessaires de cette station sur la route des cieux que nous appelons notre monde. La science géologique se croit fondée à donner un démenti formel à cette supposition. Son grand argument n'est pas l'impossibilité où l'homme serait de vivre dans les conditions antérieures é, son existence actuelle, puisque, avec un léger effort d'induction, elle peut supposer des habitants dans les autres astres où les conditions de la vie sont très-différentes, et que, pour admettre des hommes antérieurs à nous, il faut faire un effort d'imagination beaucoup moindre. Supposez, par exemple, ime modification nullementmonstrueuse,peu apparente peut-être, dans les organes respiratoires, dans le système nerveux, dans la nature des tissus, dans la qualité du sang. Maie la science est positive, ce qui la rend très-bornée, auss) bornée que le témoignage des sens, devant les questions philosophiques. Elle veut, elle ^^oit (il faut lui tenir compte de ses devoirs) retrouver des preuves matérielles, palpables, de tout ce qu'elle avance. La preuve par le fai'. lui manque*
rait donc jusqu'ici pour accepter l'hypothèse du préadamisme, la preuve par le vestige. Elle trouve, dans les couches superposées de Fécorce duglohe, les ossements fossiles des animaux dont les traces ont disparu. Elle n'y retrouve pas ceux de l'homme, ni d'aucun être qui semble avoir pu occuper sa place et remplir sa mission dans les âges antérieurs à son apparition sur la terre *.
Serons-nous donc arrêtés par l'absence de la preuve, par le squelette, quand la terre entière nous raconte la preuve par l'esprit? quand toutes les traditions nous parlent de nos ancêtres mystérieux et nous transmettent leurs révélations, leurs influences, leurs noms et leurs figures symboliques ?
Ne pourrions-nous pas dire que la science géologique est encore dans l'enfance, puisque nous voyons ses plus grands révélateurs avouer leurs incertitudes et n'obtenir de véritable progrès que par la voie de Finduction ? Sait-elle dans quelles profondeurs du globe, des révolutions dont elle ignore le détail exact et rigoureux ont pu faire pénétrer la dépouille des races humaines ant'* rieures? Ne découvre-t-elle pas tous les jours des
• On trou\ 9 cependant des cr&nes fossiles de Peiuz-Roaget et de nègres è.hiopiens.
empreintes dont elle n'a pas encore pu reconstruire la cause organique, ou n'en découvrirat-elle plus ?
Et, d'ailleurs, a-t elle saîsl, prévu et reconstruit, dans des calculs sans appel, les causes de dissolution de certaines poussières à des moments donnés de la tourmente atmosphérique, ou de la fusion minéralogique? Quand, du sein des profondeurs inconnues deTabîme sont sorties, à l'état de pâte, les chaînes de granit et de calcaire qui ont élevé jusqu'aux nuages, jusqu'im séjour des neiges leurs incroyables mélanges d'agrégats et de combinatsons diverses, que n'ont- elles pas broyé, dissous,
englouti, anéanti ou transformé, ces opérations
chimiques et physiques ûe la ei'éétfion successive?
Nous ne posons pas die bornes à la science dans l'avenir. Nous croyons qu'elle viendra, parim admirable accord de preuves, expliquer un jour les prétendues rêveries que nous regardons comme les mythes profonds de l'origine de l'être intelli gent. Jusque-là, nous n'avons pas le droit de mépriser les fables que les esprits les plus sérieux ont tant méditées, et que Ton ne peut aborder sans vertige, sans terreur ou sans ivresse, â moins que, comme au siècle dernier, on ne prenne le parti d'en rire, ce qui est plus facile que concluant.
Le récit que nous allons offrir au public n*a pas la prétention d'être autre chose qu'une œuvre de notre imagination. Ce n'est pas à nous qu'il y aurait bonne grâce à demander autre chose. Cependant l'imagination a sa limite dans un certain cercle d'inductions admissibles, et l'on peut même dire qu'elle ne se sent à l'aise dans le roman qu6 quand elle a pu bâtir d'avance un mur protecteur entre elle et la folie. C'est à cette seule condition que le lecteur, personnage éminemment raisonnable, puisqu'il représente le bon sens général, ▼eut bien consentir à la suivre.
U est bien entendu qu'en présentant, é travejia. .. JHOtre flctipn personnelle, un certain ordre de faits, nou!^ np t^rétt^nûoiâ ]^is le feire 2L4mettre sous l4k . ' forme c«Cl il nous est apparu ; mais nous rappellerons atrlecteor quelques-imes des formes que lui donne l'antiquité.
Une des plus frappantes, parce qu'elle répond, pour ainsi dire, à un besoin de la raison, est la notion traditionnelle de larace antélunaire, appelée ainsi parce que, selon ceux qui prenaient la lettre des croyances, elle avait précédé l'apparition delà lune dans les cieux ; parce que, suivant ceux qui s'attachaient à l'esprit, elle avait occupé la terre â l'époque où sa surface n'était qu'une vaste forêt
Impénétrable sii rayon des astres. Cette race, née duchêne^ mère tu aïeule de celle qui était née du rocAcr, a porté les noms de géants, de fils de dieu ou des dieux, de demi-dieux, de titans, d'anges, de démons, de gnomes, de fées, d'éons, de dews, d'égrégores, de dives,etc. Comme il nous faut prendre un de ces noms pour la désigner, acceptons le dernier comme le moins fantastique de tous, et comme indiquant une origine commune à tous les êtres intelligents émanés du sein de Dieu.
Dans toutes les théogonies, cette race, ou plutôt ces races, car on en supposait plusieurs successivement créées et disparues, ont laissé l'impression d'une puissance terrible, surnaturelle, finissant dans la rage des combats, sous l'implacable main, non des faibles mortels, mais des dieux vengeurs. Selon les poètes antiques, qui tous furent des tbéologues, ces races étaient nées de divers éléments. Les unes étaient filles du Feu; les autres de l'Air, etc. n était de la nature de l'imagination hiunaine, toujours si logique dans ses aberrations et si pénétrante dans son ignorance, de reconstruire un monde intellectuel organisé, présidant à toutes les phases de la création terrestre ; et, si l'on peut supposer que les formes données à ces intelligences furent des rêveries poétiaues» il est cependant im-
possible de nier quoi que ce soit d'un passé où nul n'a pu pénétrer que par les yeux de Tesprit.
Laissons donc à Dieu seul la claire vision du secret des siècles comme de celui de Téternité. Nous ne serons ni impies, ni insensés, ni adonnés à la magie, en établissant simplement quelques inductions tirées du principe même de la raison dans la foi.
Dieu, présidant à toutes les créations de Tunivers inûni, ne dut jamais en abandonner aucime aux simples évolutions de la matière. La matière, privée du souffle de la vie spirituelle, n'existe en aucun temps, en aucun lieu. Pierres et ossements sont encore des dépôts de vie organique qui n'attendent que les combinaisons nécessaires (l'hymen divin) pour servir de sanctuaires ou de foyers à. l'éclosion d'une vie nouvelle. Là où la vie est inerte, elle n'a pas cessé d'être. Elle sommeille, ou elle attend ; et, que la vie repose ou s'arrête, qu'elle s'agite mécaniquement ou qu'elle ait conscience de sa volonté, qu'elle rêve ou qu'elle pense, qu'elle engendre ou qu'elle aime, toujours l'amour divin plane sur elle, la résout, la remanie, la protège et la perpétue.
Mais, si l'amour divin préside sans cesse à ces évolutions de la substance, il est difficile de conce-
voir que, dans une création déjàformée, déjâplantureuse, déjà occupée parla vie organique, le type supérieur, le type qui pense et agit librement, soit longtemps absent. L'apparition tardive de l'homme sur la terre riche, belle et parée d'animaux et de plantes, ne s'expliquerait que par une occupation d'hommes antérieurs ressemblant à l'homme par les traits essentiels du corps et de l'âme, mais aiipartenant cependant à une organisation dont la force vitale se puiserait dans une autre atmosphère, dans un autre genre d'alimentation, d'habitudes et de besoins. C'est probablement ce que pensait saint Clément d'Alexandrie ; c'est ce que pensèrent beaucoup de savants rabbins. Enfin, c'est une croyance générale qui, raisonnée, devint ime opinion chez quelques Orientaux. Quand on leur demandait si Dieu créerait encore des hommes nouveaux avant la fin du monde, ils répondaient: a Voulez-vous donc que le royaume de Dieu reste vide, et sa puissance oisive ? Dieu est créateur dans toute son éternité. >»
L'erreur des poètes théogoniques de l'antiquité fut, dira-t-on, de supposer le règne de la vie humaine contemporain des cataclysmes de la création, durant lesquels aucune vie organique ne pouvait subsister ici-bas. Ils ne furent pas ei
insensés, ils placèrent ces êtres dans le chaos des éléments et en ûrent des dieuz.
Ils n'en firent pourtant pas de purs esprits*; ils leur supposèrent une vie organique, corporelle, et par conséquent des passions. Leur imagination se prêta donc à une supposition que la raison moderne, éclairée par le progrès des sciences, ne peut pas rejeter : c'est que les diverses combinaisons de la substance des mondes doivent produire, dans ces mondes qui peuplent le ciel, des combinaisons variées d'organismes et ime foule d'êtres appropriés à la foule des milieux qu'elles occupent.
De cette hypothèse à celle des habitants célestes du feu, du vent et des eaux, à la fable des cyclopes, des tritons et des fils d'Ëole, il n'y a qu'un pas. Seulement, l'imagination se charge d'habiller à sa guise la conséquence du principe admis par la rai-
i. Le mythe des Hébreux, que nous avons soudé au chri§tianisme, ne fait pas non plus de ces géants, enfants de Dieu, des essences éthérées, puisqu'il les unit aux tilles des hommes. Nous ne faisons cette remarque que pour les personnes qui prennent le mot de géant à la lettre dans leff livres sacrés. Il est fort contestable que ce mot ait le sens matériel qu'on lui a longtemps attribué. L'apparition de ces géants dans la Bible est postérieure à la création de l'homme ; elle arrive, par voie de génération, entre Tange et la femme ; elle constitue une légende tout à fait en dehors de notre SBJet.
son. Nul astronome ne peut affirmer que l'atmosphère embrasée du soleil soit un empêchement absolu â l'existence d'êtres organisés vivant sur la face du soleil ; seulement, ils nous disent que cette organisation ne peut être semblable à la nôtre, et nous n'en doutons pas.
Pourquoi donc notre planète en fusion n'auraitelle pas eu, comme les autres astres brillants ou transparents de l'éther, ses hommes, ses animaux, ses anges ou ses démons, puisque la langue humaine n'a pas d'autres noms à donner aux liraniens inconnus de la patrie universelle? Pourquoi laloiduprogrès, que nous avons admise relativement à notre monde, nous ferai^eUe conclure que, s'il y a eu des hommes avant nous, ils devaient nous être inférieurs? Dans l'ensemble des choses, nos progrès ne sont que relatifs, et il n'est pas prouvé que nos âmes, en changeant d'habitat, ne seront pas momentanément châtiées de leurs égarements par quelques pas en arrière sur l'échelle des êtres.
Je n'admets pas que nous retournions dans le corps des animaux; mais j'admets que nous pou vons, par notre faute, descendre dansla hiérarchie des mondes, et subir notre expiation dans le chaos douloureux de quelque création en travail. La for-
mation ignée de notre globle a pu être un séjour de tumulte et d'angoisses pour d'autres Uraniens déchus et frappés d'une peine temporaire. (Je n'en conçois pas d'étemelle dans les desseins de la Providence.)
Quant à notre destinée ici-bas, il y a longt^imps qu'on l'a comparée à un purgatoire, et il fjst fort possible qu'elle ne soit pas autre chose.
Il est pourtant possible encore, car tout estpos. sible, que l'âge du feu, que nous avons appelé l'âge de Pluton, ait été fort brillant au moral comme au physique, et que ces minéraux qui sont peut-être en partie le résidu calciné des dépouilles et des monuments des générations évanouies, aient été les organes et les efiTets d'une vie splendide, donnée en récompense à des âmes heureuses. Si le soleil est un monde en fusion, cette terrible idée d'une éternelle combustion nous a-t-elle empêchés d'y élancer nos désirs et nos rêves ? Les anciennes théogonies n'en ont-elles pas fait le séjour de légions séraphiques, et Milton n'y a-t-il pas placé im ange fidèle et resplendissant, chargé d'entretenir la fournaise céleste ?
Nous n'irons pas si loin dans nos hypothèses ; nous arracherons le voile qui couvre la face de ces anges ou démons antérieurs à l'honmie sur la
terre, hommes eux-mêmes, selon nous, et, fidèle à notre plan, nous ne leur donnerons aucun aspect trop fantastique.
Nous ne ferons donc apparaître ni les titans à cent bras, ni les hommes au corps d'airain enflammé de nie de Crète, ni les gorgones d*Hésiode, ni les monstres à plusieurs têtes ou à têtes d'animaux des musulmans, ni même les archanges ailés du mysticisme. Nous nous tiendrons dans de plus humbles données, prenant l'époque où la dernière race ancienne et la race humaine nouvelle purent se donner la main. Tune prenant possession de la terre et de la vie, Tautre abdiquant ces deux royautés pour Tempire céleste.
Nous serons donc préadami te? Oui, et même sans hérésie, parce que nous supposerons qu'Adam n'est pas lepremier homme, mais seulement un des premiers hommes. L'isolerons-nous dans le paradis terrestre? Oui, par accident et momentanément, parce que le sentiment de l'âme humaine dans la solitude est une des faces de sa pui*!3aiceou de sa faiblesse. Supposerons-nous, avecc3rtains vieux chrétiens, qu'il avait reçu la science infuse sous forme de livres tombés du ciel ? Non ; car, en lui accordant le don complet de la parole, nous faisons déjà beaucoup pour
le conserver dans l'état de parfaite innocence.
Et où placerons-nous son Atlantide, son bosquet primitif, son jardin de TÊden ou des Hespérides? Absolument où vous voudrez; car on a écrit beaucoup de volumes pour promener le berceau do notre race du pôle nord au centre de l'Afrique, de la mer Blancbe à la Méditerranée, des rives de la mer Caspienne à ceUes de l'Irlande, des cimes du Caucase à celles de la Sardaigne, etc.
Or, comme ce n'est ni d'un Esquimau ni d'un Cafre que nous rechercbons la trace dans ce premier âge; comme c'est à un homme blanc, ou tout au plus doré par un bienfaisant soleil, que nous voulons nous intéresser, il nous faut admettre que cet homme, semblable à nous, est né sous une latitude où nous pourrions naître et nous développer sans souffrance, par conséquent dans ime atmosphère souple, pure, et tempérée. Ce peut être aussi bien en Sardaigne, comme le veulent quelques-uns, que sur les flancs des montagnes de l'Himalaya. Ce peut être aussi dans les prairies éternelles de la Lombardie, ou sur les croupes de l'Apennin, ou encore sous les ombrages du Latium. Qulmporte? Comme nous admettons plusieurs berceaux différents et plusieurs groupes épars, que chacun de nous cherche dans ces souvenirs d'à-
vant la naissance et dans ces souvenirs de la vie présente qui semblent s'enchaîner les uns aux autres par je ne sais quel incompréhensible mirage. Il nous est arrivé à tous d'être saisis, à la me de certaines personnes, de certaines demeures et de certains paysages, d'une vague réminiscence impossible à expliquer, comme si un abîme de ténèbres nous séparait du moment où nous sommes et de celui où nous avons déjà été dans des circonstances analogues. Deux amis, deux époux gui parcourent ensemble un lieu enchanté, se demandent et se persuadent aisément qu'ils l'ont déjà vu et déjà parcouru ensemble, qu'ils se sont déjà aimés en ce lieu, dans un temps que leur mémoire ne peut préciser, mais dont elle leur retrace les images fugitives et les délicieuses émotions. Oui, nous avons tous cru reconnaître, quelque part ou auprès de quelqu'un, notre paradis terrestre et l'objet de notre premier amour. Ce fut donc dans un beau climat, sous un beau ciel, que le fier et doux enfant se trouva seul, un matin, au premier sourire de l'aube nouvelle. Il avait dix ou douze ans, et il n'était pas nu, ar il avait une mère qui garantissait sa peau délicate de la morsure des abeilles ou du déchirement des ronces. Sans doute il arrivait de quelque
pays un peu plus froid que celui où sa course vouait de l'emporter, car il avait le corps protégé par des peaux soyeuses de chevreaux blancs comme la neige. Quel nom lui donnerons-nous ? Alorus, Adam, Kaioumaratz, Protogonos ou cent autres? Pour ne pas choquer les personnes qui prennent la Genèse de Moïse au pied de la lettre, appelons ce bel enfant du doux nom d'Évenor, qui fut révélé à Platon, puisque aussi bien nous voici dans une Atlantide quelconque.
DB
l'âge d'or
L'enfant dont notre légende fait le type, non du premier homme né sur la terre, mais du premier qui entra dans une destinée particulière, n'avait pas vu le jour dans le paradis terrestre. Que celui qui nous lit avec sympathie nous aide à chercher la trace de ses premiers pas, trace effacée dans la nuit des temps, comme celle que nos pas, à nous, traçaient peut-être hier sur le sable.
Voici, d'après nos recherches dans le monde •physique et moral, Tétat de la portion de Thumanité à laquelle appartenait notre Évenor.
C'était une peuplade sauvage, à coap sûr, si on la compare avec une civilisation quelconque des temps plus modernes, mais très-civilisée, si la pureté des mœurs et des pensées compte pour quelque chose dans la valeur des êtres humains. Bien que presque toute la science et presque toute la philosophie de notre siècle aient décrété que rhomme a dû commencer par la barbarie, nous osons présumer que non et dire : Tenfance n'est pas la barbarie.
Les premiers hommes ne furent pas muets, i moins qu'on ne les suppose inférieurs aux animaux, dont aucun n'est absolument muet. Us eurent un langage élémentaire peu compliqué, mais complet dans la limite de leurs besoins d'af* fection, c'est-à-dire de domesticité et d'association. En outre, ils ne furent pas, même dès le premier jour de leur existence, identiquement semblables les uns aux autres dans l'ordre intellectuel. Nous ne savons pas du tout si les animaux inférieurs sont identiquement doués de la même dose d'in* slinct, dans une même espèce et même dans une simple variété. Nous sonmies à même de remarquer qu'entre deux animaux domestiques, deux chevaux, par exemple, ou deux chiens, nés du même couple, élevés de la même façon, l'un est
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d'un caractère tout différent de l'autre, celui-ci plus ardent, celui-là plus éducable ; l'un doux et comme réfléchi, l'autre fantasque et comme tourmenté par le besoin de sa liberté. Mais, si nous voyons ce fait, nous ne savons rien des autres faits analogues quB la nature enveloppe d'un impénétrable mystère. Nous ne savons pas si telle araignée file et tisse sa toile avec plus d'adresse et de dextérité que telle autre araignée sortie du même nid; si telle ablette fuit avec plus de prévoyance et de prestesse qu'une autre la dent vorace du brochet. Quant â nous, comme nous ne pouvons nous décider à laisser au hasard la gouverne d'une chose, si petite qu'elle soit dans la création, nous voulons admettre que l'alouette qui cache bien son nidest plus intelligente que celle qui le laisse en vue du vautour, et que le vautour même qui découvre le nid échappé â l'œil d'un autre vautour est plus attentif et plus pénétrant que celui-là.
ijue cela tienne, dans l'individu, à un développement plus ou moins parfait des organes propres à l'espèce, peu importe; les facultés diffèrent probablement chez tous les êtres appartenant à un type, de même que les types diffèrent les ims des autres.
A pli\s forte raison, les honmies durent naître plos ou moins bien doués d'organes appropriés
aux dons des diverses facultés intellectuelles. Si on le niait, il faudrait les supposer inférieurs aux animaux. Et, si Ton niait ce que nous attribuons aux animaux, il faudrait alors admettre que l'homme, pour leur être supérieur, a dû naître en dehors de la loi d'identité.
L'homme n'a donc pas commencé par le mutisme, ni par l'absence d'individualité. A peine un ou plusieurs de ces êtres nouveaux eurent-ils fait leur apparition sur la terre, que, parmi ceux-ci, ou à côté de celui-là, apparut un être semblable à lui dans l'apparence générale, mais plus beau de corps pour lui plaire, ou plus subtil d'esprit pour le conseiller, ou plus aimant pour le persuader. Les hommes ont donc été, dès le principe» éducateurs, et, sous la secrète et invisible inspiration de Dieu, révélateurs les uns aux autres.
On a fait, dans l'antiquité, de naïves recherches pour découvrir la langue primitive commune aux hommes nouveaux, et on s'est imaginé qu'il devait exister quelque part une langue naturelle. Il n'y a pas de langue particulière naturelle aux hommes, puisqu'ils ont reçu de la natui*e le doi de se créer à chacun une convention de langage appropriée à leurs besoins et à leurs idées. Toute langue est donc une convention, et l'organe de la
DE l'aoe d^or 53
voix et de la prononciation étant susceptible de modifications infinies, on pourrait dire que la langue naturelle à Thomme, c'est la langue de l'infini.
Chaque groupe d'hommes qui se trouva isolé au commencement inventa donc sa langue, sauf à la changer, à l'étendre ou à la modifier, selon que le groupe se grossissait d'éléments pris en dehors de lui- Ces groupes devenant des tribus, des peuplades, des peuples, des nations, chacim garda le langage de sa convention devenu sa coutume, avec l'heureuse faculté de pouvoir apprendre toutes les autres langues de l'univers. L'éducation fit ce progrès de rendre des langues communicables ; mais déjà, à la création des premiers éléments du langage, l'éducation des hommes entre eux avait joué un grand rôle, et chacun, inventant une part de cette manifestation, l'avait fait accepter de ceux qui l'entouraient.
On croit tout expliquer des rapides progrès de l'homme en disant que, barbare, muet, sans individualité, c'est-à-dire stupide au commencement, il avait en lui la virtualité de tout son progrès mtur. Je n'en doute pas, puisque, de nos jours, il a encore le germe latent d'un progrès immense â accomplir; mais il a des droits et des devoirs, ou si Ton veut, tout simplement des besoins natu-
rels moraux qui se sont manifestés à lui-même dès qu'il a commencé à vivre. Le sentiment de rintelligence, le cœur et l'esprit sont indivisibles chez l'homme. La première femme qui a été mère a trouvé, dans sa sollicitude, l'intelligence de soigner son premier-né ; et, si l'on nous dit que certaines femmes des tribus sauvages pendent le leur à une branche d'arbre dans une corbeille de joncs, le matin, pour aller à la chasse, sauf à le trouver mort de faim ou dévoré, le soir, quand elles reviennent, croyons alors que ces sauvages-là sont traqués par la misère ou dégradés par l'isolement au point de ne plus pouvoir vivre dans ce que l'on appelle l'état de nature.
L'état de nature, nous ne craignons donc pas de le réhabiliter. Vouloir y retourner serait criminel et insensé. Ge serait transgresser la loi divine qui ne nous y a placés que pour nous apprendre  en sortir peu à peu. Mais refuser de s'y reporter par la pensée, comme à une situation douce et bienfaisante, comme à im berceau doux, propre et parfumé d'amour, c'est peut-être insulter la Providence, c'est tout au moins douter d'elle et méconnaître l'action de Dieu à notre origine.
A notre origine, nous ne vécûmes donc pas confondus avec les animaux comme ces boschimen
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dont on ne sait pas du tout rhistoire, et que Ton a supposés gratuitement appartenir à Tétat de nature. Ces sauvages isolés, ou réunis en petits groupes, gui mangent des larves d'insectes S et qui placent, dit-on, leur tanière parmi celles des bêtes féroces dont ils ne diffèrent pas par les mœurs, n'ayant aucune notion de la Divinité et n'étant susceptibles d'aucune culture, me paraissent d'abord très-mal décrits par les voyageurs ; car, â cette absence de religion élémentaire, on ajoute qu'ils sont superstitieux et croient â de bons et à de mauvais génies. Certains paysans de nos contrées civilisées sont dans le même cas, et, par là môme, les plus grossiers attestent une certaine notion de la Divinité, bien qu'ils ne comprennent nullement l'enseignement catholique qu'ils reçoivent. D'ailleurs, quand tout serait vrai dans ces relations assez contradictoires, cela ne prouverait rien, sinon que plus l'homme se trouve isolé du mouvement des autres hommes, plus il perd des facultés et des privilèges de l'humanité.
Quant à la notion du bien et du mal retirée aux premiers hommes par l'arrêt des inductions phy-
I. Ce ne serait pas, à tout prendre, une preuve de barbarie bien conoluante. Dans nos colonies, des gens très-civilisé» mangent avec dôUoas le ver palmiste»
Biologiques et philosophiques, je ne me sens aucun scrupule à la leur restituer. Le bien et le mal sont relatifs, je le sais, dans Tordre social et historique; mais cela ne prouve pas qu'ils ne soient pas absolus dans Fétat de nature. Il n'est pas besoin d'un grand développement de l'intelligence et du raisonnement pour que le cœur parle et nous instruise de ce qui froisse ou déchire le cœur des autres. Un tout petit enfant, sur les genoux de sa mère, la voit pleurer. Il ne devine pas pourquoi elle pleure, mais il voit qu'elle pleure. Il sait que les larmes sont l'expression du chagrin, ou tout au moins de la souffrance et de la contrariété. Il s'en rend compte, puisqu'il se sert des cris et des pleurs comme d'un langage pour exprimer ses besoins. Il ne sait pas encore parler; donc, il ne sait pas encore consoler sa mère; mais il la caresse, et même il pleure avec elle par un mouvement que vous pouvez appeler, si bon vous semble, sympathie nerveuse, mais qui n'en est pas moins reçu et produit par sa sensibilité morale. Encore deux ou trois ans, et cet enfant comprendra plus ou moins, selon son degré de développement, que tout acte de désobéissance de sa part qui afflige sa mère est mal ; que tout acte contraire qui la réjouit et la console, est bien.
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Longtemps encore, il sera emporté à faire ce mal relatif par l'irréflexion de l'enfance; mais tout acte de sa réflexion sera mie voix de sa conscience; car la conscience est dans le cœur *, et, du moment que l'homme a aimé quelqu'un ou quelque chose, il a compris qu'il ne devait pas faire souffrir cette personne ou détruire cette chose. L'amour, qui a été mis au cœur de l'homme en même temps que la vie dans son sein, suflit donc pour établir en lui un raisonnement qui distingue ce qui afflige et ce qui réjouit les autres et luimême ; par conséquent, ce qui leur est nuisible, il l'appelle mal, ce qui leur est doux, il l'appelle bien.
En vérité, cela me parait si simple, que je m'imagine entendre la fauvette, dans son nid, gronder celui de ses petits qui prend trop débats et qui tourmente ses frères moins forts que lui ; et la leçon qu'elle lui fait quand, pour essayer son petit bec, il tire les pliunes naissantes du dernier-né. Je ne peux pas croire que, dans cette famille, élevée dans une poignée de mousse, il n'y ait pas une certaine loi morale de la fraternité qui s'enseigne et
1. Je n'ai, pas besoin, J'imagine, d'expliquer qu'yen employant Ici le mot ccsurt je le prends dans une acception tout intaliMtuelle, qui équivaut à celle de ientmerU»
s'accepte. Encore une fois, si cette loi existe chez les animaux, comment n'existerait-elle pas chez Thomme ? Et, si elle est un rêve de ma part quant à l'oiseau qui est dans son nid, comment refuser de l'admettre au moins quant au berceau de l'homme? Il faut bien pourtant qu'on se décide à, en faire ou l'égal ou le supérieur des autres êtres de ce monde.
Osons aller plus loin, et disons que, chez le premier ûomme, l'amour pour la femme, et, chez la première mère, l'amour pour l'enfant furent déjà immenses de prévoyance, de délicatesse, de dé* vouement et d'ardeur, en comparaison de l'amour conjugal et maternel, déjà très-touchant et trèsdéveloppé, dont les animat2Z sont doués par la Providence.
Amsi le petit Évenor avait déjà la notion du bien et du mal, et il m'est impossible de lui sup* poser des parents qui ne l'eussent pas dang une certaine mesure.
Il était né au commencement de l'âge d'or, et, par âge d'or, il m'est impossible de ne pas entendre un état de nature digne de Thonmie, fils de DieiL
Sa famille, si nouvelle qu'elle fût sur la terre, était déjà formée d'un couple générateur, associé par la loi naturelle de la monogamie volontaire ;
DE l'âge d'or 59
d'une couvée de jeimes frères et sœurs élevés ensemble par une mère tendre, protégés par im père courageux et prévoyant. Et autour de cette famille, il y en avait plusieurs autres qui vivaient de la même façon, avec plus ou moins de prévoyance et de tendresse, car les hommes n'étaient pas identiques et ils se distinguaient déjà les uns des autres, 8'associant plus ou moins par des sympathies particulières, mais ne connaissant pas encore le mal à un degré bien prononcé, car l'occasion d'être hostile à ses semblables ne pouvait résulter d'ime vie encore facile et peu compliquée.
Toutefois, cet âge d'or, cette douce innocence qui ne connaissait pas sa propre valeur, n'était pas le paradis terrestre. La terre était jeune et belle, et la race humaine ne s'était pas encore assez multipliée pour ne pas pouvoir s'abriter et se nourrir aux lieux où elle avait pris naissance. Car il ne faut pas oublier, et en ceci je suis encore en désaccord avec les modernes, que, si l'homme, arrivant nu et faible ici-bas, s'y fût trouvé immédiatement environné de fléaux considérables, de chances de famine, de froid intense et de bêtes féroces, ce serait un grand hasard qu'il eût pu survivre à tant de causes de destruction, surtout s'il était imbécile au point de ne pas connaître le moi et le non-moi^