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Et pourquoi ne dirions-nous pas une des plus belles? lia philosophie a raison d'en rejeter l'emploi dans nos temps de lumière. La science a raison de ne se guider que par le flambeau de la synthèse et de l'analyse. Mais l'induction, poussée 'jusqu'à l'hallucination, est, en attendant que la science se fasse, im des attributs précieux de l'intelligence humaine. C'est encore par là qu'elle se sépare de l'animalité et spiritualise les objets qui étonnent les sens. Ne sachant pas les déiinir par im examen raisonné, elle les constate et les décrit par leur côté fantastique.
Sans être poètes, ou du moins sans se douter quïls le fussent, les habitants du plateau avaient donc une certaine notion du Dieu-monde, du cos^ mos à la fois esprit et matière. Ils appelaient ce double pouvoir de noms équivalents à ceux de force et de volonté. Us ne l'invoquaient point encore^ mais ils sentaient sa présence, et, au premier malheur qui devait les frapper, ils se demanderaient ce qu'on pourrait faire pour rendre cette force inofiFensive ou cette volonté secourable.
Du point du plateau où cette tribu se trouvait formée, la vue s'étendait vers le nord à une grande distance. Ce n'étaient que prairies naturelles, fe^ tiles en arbres fruitiers ai ea niantes basses co*
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mestibleSffécondes en animaux éducables que Ton commençait, non pas à soumettre, on n'en sentait pas le besoin, mais à apprivoiser. Le printempr n'était pas éternel au point que les pluies fraîches et les vives chaleurs ne se ûssent sentir à quelques époques de l'année. On savait donc déjà qu'un vêtement est nécessaire, soit contre le froid, soit contre •les trop grandes ardeurs du soleil, et l'on se présewait par des tissus de feuilles ou de roseaux, ou par des peaux d'animaux qu'ime mort naturelle laissait à la disposition dupremier venu.La domestication de certaines espèces n'était donc pas un fait accompli ; mais le plaisir, inné dans l'homme, de se familiariser avec les espèces différentes de la sienne, avait su vaincre la timidité naturelle des animaux intelligents. Les enfants surtout aimaient à se faire connaître et suivre par les brebis, les chèvres, les génisses et les chamelles. Ils avaient goûté leur lait, ils l'avaient trouvé bon, et les vieillards dont les dents n'attaquaient plus facilement les fn:..te et les racines avaient souvent recours à ce lait des animaux que les enfants leur apportaient dans des sébiles faites d'écorce et de feuilles, prenant tantôt à une femelle, tantôt à l'autre, la race animale étant trop répandue, comparativement à l'homme, pour que ce faible laiy cm fît souffrir les petitsr
Le miel aussi fat un des premiers mets qui tentèrent Tenfance, car la mission de Tenfance était principalement dans ces récoltes où la portaient naturellement la curiosité du goût et l'ardeur confiante des recherches. Les adultes s'employaient aux travaux de la force, à la fondation des villes et i Touverture des passages, création première des chemins que certains animaux eux-mêmes leur eussent enseignée, s'ils ne s'en étaient pas avisés spontanément.
Tandis que les enfants d u second âge inventaient les premiers ustensiles, les corbeilles, les tasses faites de coquilles ou de coques de fruits, les hommes, aidés des femmes, avaient bâti deux villes, une vers le nord et une vers le midi, où l'on transportait à volonté, tantôt peu à peu et groupes en se promenant, tantôt en masse, d'un commun accord et s'aidant mutuellement avec de grands cris de joie et des chants de fête. C'étaient des villes bien fragiles, des huttes â jour pour la chaleur, ou garnies de mousse pour le froid, mais faites avec plus ou moins d'industrie et de goût, s'améliorant chaque fois qu'on les réparait oa ou'on les rebâtissait, car on n'y cherchait guère la ûurée. On n'avait rien de mieux a entreprendre qm de faire etrefisdre les nids.
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Le chagrin était aussi peu intense que les maladies, et aussi rare que les accidents qui rendent la mort ô*équente. La décrépitude n'avait pas de réelles inlinnités et TafTaiblissement des facultés n'était pas encore compris. Le respect en était d'autant plus grand pour ce que l'on supposait être une volonté austère de la vieillesse.
Le tien et le mien n'existaient que par une convention tacite. La douce habitude et des raisons de sentiment ramenaient chaque soir la famille dans la cabane que l'on avait bâtie soi-même et que nul n'était assez malheureux pour songer à disputer. La justice régnait donc à l'état négatif, car ce qui ne coûte aucun effort et aucun combat contre soi-même est bien l'innocence, mais non pas la vertu.
Par la même raison, on ne saurait dire que le véritable amour eût été révélé aux hommes, bien çpie toute leur vie fût un amour tranquille et soutenu. Ladouleur n'ayant encore visité aucune âme, la sainte flamme de l'amour n'était qu'une douce lueur, ime aube indécise dans le ciel de la vie. Le grand rôle de la tendresse était dans les entrailles maternelles, et, sous ce rapport, les honunes, peu distraits du soin de la famille, ne connaissant ni jalousie, ni doute sur leur paternité, avaient pres-
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que autant de sollicitude et de touchante puérilité que les femmes.
Le besoin instinctif de sortir de Tignoranceles sollicitait faiblement. Ils vivaient si bien dans leur immense verger, descendant ou remontant sans cesse sa douce inclinaison pour chercher Tombre ou le soleil, causant, folâtrant ou travaillant avec une égale ardeur, que la soif du mieux ne pouvait pas se révéler encore.
Lorsque Évenor naquit, il y avait environ un siècle que la tribu était fixée dans ces lieux propices. Cette tribu se composait d'un millier d'individus, et voici comment le plus vieux de tous, tenant l'enfant sur ses genoux, lui expliquait 'histoire et le destin de la race humaine :
— Tu me demandes, ô mon enfant, ce que sont devenus mon père et ma mère, que tu ne vois point et que tu n'as jamais vus. Ils sont devenus ce que tu deviendras. Quand beaucoup de jours et de nuits auront passé sur toi, tu t'endormiras de la môme manière que tu t'endors chaque soir, et tu ne te réveilleras plus. Et, après toi, vivront et mourront de même les enfants qui seront nés de toL
— Eh quoi ! dit l'enfant, je deviendrai mort, eomme j'ai vu devenir mort un grand buffle de la lurairie ? Il était couché par terre et ne regardait
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plus.Les oiseaux venaient se poser sur ses cornes et il ne les sentait pas. Mon grand-père, je ne veux pas mourir !
Le vieillard sourit tristement et lui dit:
— Tu as encore longtemps à vivre; mais, moi, je mourrai bientôt, comme j'ai vu mourir mon père et ma mère, et j'ai eu beau pleurer et crier après eux, ils ne l'ont pas entendu.
L'enfant se prit à pleurer, disant :
— Je ne veux pas que tu me\ires,et je ne veux I)as mourir non plus.
Alors, le vieillard, le consolant, reprit :
— Mon enfant, la mort est nécessaire, et voilà ce que je me suis dit après avoirinutilement pleuré mes parents. Les hommes augmentent toujours et la terre ne serait jamais assez grande pour les nourrir s'ils restaient tous vivants.
— La terre, dit Évenor, n'est donc pas bien
grande^
— Gela, dit le vieillard, personne n6 le sait Quand j'étais jeune, j'ai été très-loin pour savoir si j'en trouverais la fin, et je ne l'ai pas trouvée. Devant moi elle touchait le ciel et elle était bleue , et â mesure que je marchais, ce que j'avais vu bleu de loin était vert autour de moi, tandis que, plus loin, toujours plus loin, le bleu reconunençait tou-
jours. Mais la terre a une fin, qui est Feau ;reau entoure la terre, voilà ce que mes parents m'ont dit.
Évenor demanda si les parents de l'aïeul qui lui parlait avaient vu cette eau qui finissait la terre.
— Je ne ^is, répondit Taieul. Mes parents parlaient bien peu. Ils ne savaient pas tous les mots que Ton a inventés depuis, et ils ne se souvenaient pas de tout ce qu'ils avaient vu. Ce que leurs parents avaient pu leur dire, ils ne pouvaient pas le raconter. Ils croyaient même n'avoir pas eu de parents, ce qui est une chose difficile â croire. Pour moi, je pense qu'ils les avaient perdus ou quittés si jeimes, qu'ils ne s'en souvenaient pas, et qu'ils étaient venus ensuite tout seuls du bout de la terre, qui est l'eau, jusqu'ici où est, comme l'on croitt le milieu de toute la terre.
» Ce que je sais, poursuivit le vieilJard, c'est que je suis né ici, ainsi que mes frères et mes sœurs, et que, après avoir souvent marché très-loin, nous avons voulu revenir ici, où nous nous trouvions bien. Toute la lerre est bonne, et il n'y a pas de raison d'y chercher autre chose que ce que nous avons.
Malgré la sage apathie du vieillard, volontiers partagée par sa nombreuse familJe,renl'ant Évenor
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sentit sa curiosité éveillée et ût beaucoup de guéstions auxquelles l'aïeul ne put répondre que d'une manière vague. Il voulait surtout savoir ce qu'il y avait après les hautes montagnes qui bornaient l'horizon du côté du midi et qui s'élevaient si nues et si droites, que jamais aucim homme ni aucun animal, à moins qu'il n'eût des ailes, n'avaient pu les franchir. Personne ne le savait. Seulement, l'aïeul avait une idée vague des souvenirs, des traditions ou des imaginations confuses de ses parents.
— De cecôté-lâ, disait-il en montrant les montagnes, on pense qu'il y a du feu et des anges.
— Qu'est-ce que cela, des anges? demanda Évenor.
— Je ne sais, répondit le vieillard. Je crois me rappeler que ce sont des hommes qui ont eu la terre avant nous, et qui ont gardé le feu et l'eau.
Évenor questionna encore et ne put rien obtenir de plus. Nul n'en savait davantage que l'aïeul, qui savait peu de chose. Et pourtant que ne donnerait pas l'homme le plus érudit de nos jours pour ressaisir les pâles rudiments de souvenirs ou les fugitifs éclairs d'imagination de ce vieillard naïf? Le peu qu'il pouvait enseigner ou révéler eût mérité d'être fixé dans la mémoire des hom-