LUS AMOURS
mes avant d'être effacé de la sienne. Peut-être rhomme et la femme gui lui avaient donné le jour étaient-ils les premiers-nés d'un groupe appelé à la vie dans ces bénignes régions. Peut-êt» e ce couple primitif, gui ne se rappelait pas avoir eu des ascendants, avait-il surpris dans la nature guelgue scène mystérieuse autour de son berceau ; mais il ne Tavait sans doute pas comprise, ou la science des mots ne lui était pas venue assez vite pour lui permettre de révéler clairement sa vision avant de mourir.
De tous les enfants de la tribu, Évenor n'était ni le plus robuste, ni le plus grand pour son âge. La force musculaire était encore peu développée cbez l'homme en général. On n'avait pas éprouvé assez de résistance de la part des êtres et des choses pour s'exercer aux efforts des athlètes ; les luttes du clrgue appartiennent aux temps de gloire ou de vanité. La vie était donc plutôt industrieuse gue vigoureuse autour d'Évenor, et, parmi ceux gui étaient ingénieux à obtenir im résultat sans vaine dépense de temps et de fatigue, il se faisait remarguer comme le plus chercheur et le plus attentif.
Je serais embarrassé de dire guelles idées on se faisait de la beauté dans cette peuplade ; mais,
comme Tenfance est plus sensible à ce qui charme la vue qu'à ce qui éclaire la raison, il est probable que rhumanité enfant sentit vite Tattrait de la grâce, de la candeur et d'une certaine harmonie dans les formes. Ëvenor plaisait donc plus que tout autre, et, sans qu'on s'en rendit compte peutêtre, on subissait une certaine domination de son regard ou ime certaine persuasion de son accent.
Sa mère était plus fière de lui qu'il ne convenait peu^étre dans ime république fraternelle, car elle avait coutume de dire, sans vaine modestie :
— Ëvenorestle meilleur desenfants des hommes. U trouve des mots que l'on ne connaissait point, et il voit des choses que personne n'avait jamais regardées.
A quoi le père d'Évenor ajoutait :
— Il aime à courir plus loin que les autres, et, chaque jour, il rapporte des choses que les autres ne trouvent pas, et auxquelles il donne des noma qui disent ce qu'elles sont. Ce que disent les autres enfants réjouit et passe ; ce que dit Ëvenor étonne et on ne l'oublie pas.
On remarquait dès lors les aptitudes des enfants avec une sollicitude dont rien ne pourrait, de nos jours, donner l'idée. Dans les siècles qui suivirent, la vieillesse prit une grande autorité et les p^IW do
famille devinrent des chefs de nation; mais, sous ce règne d^Astrée que nous contemplons, la vieillesse était plus aimée que consultée. La tendresse, la prévenance et les soins lui étaient prodigués ; mais le respect et la déférence s'attachaient de préférence aujeime âge. C'était im instinct et comme une loi de la Providence qui veillait au rapide développement de la destinée. « Dans le premier âge des sociétés humaines, il est des années qui valent des siècles, ainsi que dans Tenfance de rhqnune il est des jours qui valent des années ^» On sentait donc si bien le besoin de vivre intellectuellement le plus tôt possible, que, sans le remarquer ni le témoigner par de vives inquiétudes, on allait comme irrésistiblement au-devani de toute notion nouvelle et de tout être nouvellement apparu. Les vieillards usaient vite en euxmêmes les notions qu'ils ne savaient pas bien formuler. La langue était si bornée et les notions si indécises ! Mais chaque naissance amenait dans cette société nouvelle ime nouvelle émotion, un nouvel élément d'avenir, im nouvel étonnement curieux et naïf, ime nouvelle sollicitude puérile et charmante. Quel homme serait ce nouveau-né?
Quels traits de ressemblance aurait-il avec ses pa-
1 BaUaacht notes d'OrpMu
DE l'âge d'or 73
rents, et surtout par quelles différences précieuses les surpasserait-il ? Car, loin de dégénérer, la race embellissait et se fortifiait à chaque miracle de laparturition, et chaque enfant, profitant des aises et des idées acquises autour de lui, devenait i son tour Tinventeur et le créateur d'un nouveau l)ien-étre et d'une nouvelle appréciation de la vie.
Sans doute, il se mêlait à cette tendre impatience d'augmenter le nombre de ses affections et de ses intérêts de cœur, un peu delà tendance au merveilleux qui caractérisait l'espèce et qui la pré • parait au sentiment religieux. On croyait que les enfants arrivaient ici-bas les mains pleines de découvertes et rame remplie de mystérieux secrets.
On les interrogeait avant qu'ils pussent répondre, et les premiers mots qu'ils balbutiaient étaient recueillis comme des oracles. On les écoutait exprimer entre eux leurs volontés et leurs fantaisies, et, comme ces enfants étaient déjà mieux organisés que leurs devanciers, grâce à une application plus compliquée et plus active de leurs organes; comme leurs relations avec la famille, sans cesse augmentée, devenaient chaque jour plus saisissantes et plus significatives, leur vocabulaire arrivait à exprimer des
développements d'activité et des nuances d'é.
Tl LB8 AMOURS
motion qni enrichissaient le fonds commun.
Ëvenor fut, dès ses premières années, un de cens qui contribuèrent le plus à dilater le sens du langage. Son cerveau procédait par analogies, et ses observations s'enchaînaient les unes aux autrea On rectifia, dans la langue adoptée, beaucoup dt> dénominations et de définitions élémentaires qui» en passant par sa bouche, étaient devenues plus faciles à retenir, â cause de Tordre gui les liait entre elles. On s'avisa de l'avantage de ne neo qualifier au hasard de l'émotion, et quelques vieil* lards se firent doctes en réunissant ces locutions nouvelles et en les répandant avec une sorte de solennité riante et persuasive. Ëvenor, à douze ans, était donc considéré comme un enfant trèsheureux et très-bon. C'était par des expressions de ce genre que l'on commençait à caractériser le génie de l'individu.
Les caresses et les louanges dont il était l'objet modifièrent le naturel d'Évenor. La louange est douce à l'homme et elle devait l'être d'autant plus en ce temps d'innocence, qu'elle était sincère et spontanée. Mais elle est dangereuse comme tout les biens de ce monde, et toute préférence trop marquée de nos semblables tend à faire naître en BOUS im orgueil susceptible et jaloux, si nous ne
D£ L'AGE D'OH 7i
sommes pas assez instruits pour juger combien peu nous savons. Évenor ne pouvait établir ces comparaisons qui éclairent Tamour-propre. Roi des cœurs dans son petit monde, il tomba innocemment dans le péché d'orgueil, comme il est dit de ces anges du ciel qui furent précipités pour s'être comparés à Dieu.
Évenor ne se compara pas à Dieu, qu'il ne con naissait pas, mais aux enfants de son âge, compagnons de ses jeux qu'il crut pouvoir dominer. Dans leurs courses folâtres à travers les bois et les steppes, ces enfants le suivaient volontiers, subissant son initiative, et les plus intelligents s'enorgueiUissant d'être préférés. Mais, dans les nombreux différends qui s'élevaient entre eux pour d'aussi futiles objets que ceux qui animent à la dispute et au pugilat les enfants de nos jours, Évenor voulut trancher les questions en maître, et, ne se voyant pas écouté à son gré dans l'ardeur des luttes, il en prit du chagrin, dédaigna ses compagnons et méconnut ses amis. Ce furent les premiers troubles qui surgirent dans la jeune république de l'âge d'or.
Un jour qu'Évenor avait montré plus de hauteur que de coutume, il fut laissé seul. La troupe lieuse, oubliant le couûit déjà apaisé, s'en re-
tourna sans lui vers les cabanes, comptant que bientôt, lassé de son dépit, il reviendrait de luimême. Mais Évenor ne revint pas. Sa mère le chercha avec son père jusqu'aux confins du monde, c'est-â-dire jusqu'aux rives de l'île ou de la presqu'île qui était réputée la totalité de la terre, et jusqu'aux inaccessibles montagnes qui bornaient l'horizon du midi. Pendant une demiannée, elle rappela de tous les cris de son cœur et le chercha de toutes les angoisses de son regard. La tribu envoya de tous côtés des groupes aventureux qui explorèrent tous les endroits praticables ; mais où la mère n'avait rien trouvé, nul ne pouvait être plus habile. L'enfant fut regretté et pleuré. La mère ne voulut point être consolée. Ce fut la première douleur générale qui fdt ressentie, la première douleur particulière qui brisa une âme. On se perdit en conjectures sur la dispaiition de l'enfant; mais la superstition apaisa la curiosité, lorsque l'aïeul dit, en secouant la tête et sans vouloir ou pouvoir s'expliquer :
— Ceux qui avaient la terre avant nous selaient-ils devenus jaloux de nos enfants ?
— Hélas ! nous étions trop heureux, dit la mère désolée. Nous ne le savions pas assez, et, & présent, nous le savons tro^^
Lk 80LITUD1
Évenor, en quittant ses compagnons, s^étalt enfoncé dans les bois épais qui séparaient le plateau de la région des montagnes. Poussé par 3e ne sais quel attrait de la solitude, il avait marché long* temps sans regarder derrière lui, et la prudence avec laquelle Thomme se hasardait alors dans les sites inexplorés ne Tavait pas averti, comme é, l'ordinaire, de s'orienter et de s'assurer delà facilité du retour. Son âme était agitée plus profondément qu'elle ne l'avait jamais été. On avait méconnu son ascendant, on avait résisté à, son vou loir. Le sujet était futile, mais le résultat était grand. Évenor s'était cru plus que les autres ; les autres lui avaient montré que leur volonté était
une force libre, et, ne comprenant rien à leur droit, il souffrait du mal jusque-là inconnu aux hommes, la vanité blessée, peut être pourrait-on dire l'ambition déçue.
Quand il eut marché longtemps, il sontit l'ennui de son mécontentement, châtiment naturel de toute injustice, et il voulut retourner sur ses pas; mais il s'égara et marcha longtemps encore. Brisé de fatigue, il résolut de prendre un peu de repos, pensant que cette lassitude troublait son intelligence et que, reposé, il retrouverait la trace de ses pieds dans la forêt.
Il s'endormit au bord d'un ruisseau qui coulait furtif et mystérieux sous d'énormes touffes de datura au parfum délicieux et terrible.Des songes étranges furent suivis d'ime langueur mortelle. Évenor, éveillé par la souffrance, voulut se relever et retomba accablé. La nuit avait étendu ses voiles, l'obscurité était ellVayante.
Quand il s'éveilla, au retour de l'aube, sa tête était encore si pesante, qu'il ne se rendit compte de rien. Peu à peu, ses yeux perçurent les objets environnants, sans que sa mémoire pût lui expliquer leur présence. C'étaient des choses incon* nues, un pays qui ne ressemblait pas au plateau liabité par les hommes, un lieu d'une beauté iné-
DE L'AGB d'or 79
narrable, maïs qiie l'enfant ne comprit pas tout de suite, absorbé qu'il était par Tétonnement de s'y trouver sans pouvoir se rappeler de quelle manière et par quels chemins il y était venu.
Sans doute, il n'y avait là aucun prodige. U avait marché dans im état d'ivresse en croyant dormir, ou quelque bras secourable l'avait arraché il une mort certaine. Mais que pouvait-il chercher à s'expliquer ? Il était seul dans un vaste désert, et il ignorait la funeste influence du parfum de cartsdiies plantes.
Nous voici dans un de ces Édens que la nature a cachés longtemps dans les plis infranchissables des montagnes et dont plusieurs sont, à coup sur, encore vierges de pas humains, comme si cette nature, hère et jalouse de sa beauté primitive, eût , voulu conserver intacts quelques-uns de ses sanctuaires. Il en est d'autres que la race hmnaine a découverts dans ses migrations primitives et qu'elle a pu occuper, grâce â des issues naturelles d'une formation mystérieuse. Je veux parler de ces défilés ou cols de montagnes qui s'ouvrent dans le flanc de certains massifs, conmie par une intention bénigne de la Providence, et que l'on a appelés dans l'antiquité portes des nations. Mais certaines de ces oasis alpestres sont restées fermées durant
80 l'BS AMOUR»
des siècles, et quelques-tmesle sont encore par des accidents géologiques que la suite de notre récit fera comprendre.
Celle qui s'étendait sous les yeux d'abord el irayés d'Évenor était le cratère épuisé d'un de ce volcans terribles que la mer avait engloutis, puis abandonnés, au sortii des premiers âges du monde. Les tièdes limons déposés sur les cendres avaient laissé là les germes d'une intarissable fécondité. Aussi la végétation était-elle prodigue de luxe sur cette terre triturée par les éléments à une grande profondeur, et engraissée du débris des plantes entassé et comme abrité depuis des siècles dans une sorte de vasque immense creusée dans le roc. Protégée par les remparts gigantesques d'un massif granitique environnant, cette coupe, cette vallée, ce jardin n'avait plus reçu du climat, qu'il enfermait pour ainsi dire, que des influences è^ la fois énergiques et bénignes. Les eaux, descendant des hauteurs et tombant limpides de roche en roche, s'étaient. frayé un libre cours dans la terre docile et légère. Ce sol d'une teinte chaude, semé de parcelles brillantes, s'humectait convenablement et ne formait en aucun endroit de marécages croupissants. Il avait des zones variées de combinaisons géologiques et
d'expositions, qui lui permettaient de Recevoir et de féconder l^s germes épars des productions que )es tièdes brises lui apportaient des coatrées les plus diverses. On y voyait donc toutes les plantes et tous les fruits que Thomme des plateaux connaissait déjà, et une foule d'autres dont il ignorait encore Fexistence et dont la saveur ou la l)eauté devait un jour être recherchée par le luxe des nations lointaines.
La vallée parut immense aux yeux de l'enfant, gui n'en avait pas compris d'abord la splendeur, mais qui se trouva peu à peu rassuré et comme réjoui intérieurement par l'effet puissant d'un tel spectacle. C'était un lieu dont les dimensions semblaient plus vastes qu'elles ne Tétaient réellement, tant les proportions étaient belles et harmonieuses ; car il en est d'un site comme d'un monument, et la nature tombe quelquefois, comme un artiste fatigué de produire, dans ces erreurs qui choquent la pensée avant que les yeux s'en rendent compte. Quelquefois la plaine aride manque de caractère; ses mouvements insensibles n'ont pas toujours rharmonie qui corrige la nudité de l'étendue. Quelquefois les accidents primitifs du sol manquent de grandeur ou sortent trop du cadre de la viiion. Mais, quand lea éléments de la beauté
agreste se trouvent rassemblés et comme résumés avec une sobriété grandiose dans un lieu circonscrit, cette beauté nous saisit et nous pénètre comme l'aspect de la beauté physique et morale dans l'être humain.
C'est que la terre est, comme nous, esprit et matière. Ses éléments de beauté sont bien toujours les mêmes; mais leur combinaison les modifie sans cesse, et de cette modification naît la beauté plus ou moins complète de ses tableaux ; or, la beauté est une chose immatérielle, puisque c'est un mirage qui se fait dans l'âme de l'homme.
Décrirons-nous l'Éden? Qui ne Ta pas décrit?
« Tout peuple a ime tradition dont le commence* ment se rapporte à un lieu symbolique *. • De même tout poëte a un type de paradis qu'il revêt des couleurs et des formes de son imagination. Milton a décrit l'Ëden, et c'est le plus beau côté de son poème ; mais il en a fait un lieu mystique, et, pour nous qui voulons faire voir et toucher la réalité d'un idéal accessible, nous n'avons pas besoin d'autre artifice que celui de nous souvenir.
Un petit lac limpide avait envahi le fond étroit de l'antique cratère. Sur ses rives embaumées
* -BallaDche» Orphée,
DE l'agb d'or 83
croissaient les iris au cœur jaune entouré de trois langues d'un noir velouté, mêlés aux iris blancs, plus purs et plus suaves que les lis. Les glaïeuls roses, les jacinthes bleues, les blancs narcisses, les orchidées splendides, les anémones de toutes couleurs, les résédas, les cyclamens, et les violettes embaumées, couvraient littéralement la terre d'un tapis où le pied des biches et des buffles, gui allaient boire aux eaux du lac, avait tracé d'étroits et capricieux sentiers. Autour de ce lac et de ce parterre naturel, rehaussé çà et là de buissons de myrtes et de lauriers fleuris, le terrain se relevait doucement comme du fond d'une coquille irisée, et ce premier exhaussement formait une bordure irrégulière d'arbustes sveltes on touffus. L'arbre de Judée, plante charmante qui s'acclimate d'ellemême dans toutes les régions tempérées, étalait ses branches d'un rose doux parmi celles des cytises blancs et jaunes, des lilas et des sorbiers. De sombres rameaux de cyprès, de buis et de citronniers s'échappaient vigoureux de toutes ces fleurs, eomme pour en faire ressortir la fraîcheur et la délicatesse.
Au-dessus de cette région bocagère s'élevait celle des collines, où ces mêmes productions se mariaient à des arbres plus considérables, aux
frais tilleuls, aux sveltes peupliers, aux hêtres élégants pressés sur les bords des ruisseaux, ou aux sombres chênes verts, aux pâles oliviers, aux orangers brillants et aux pins majestueux jetés sur les pentes moins arrosées.
Cette haute végétation prenait encore plus de développement au sommet des collines et se dessinait coupée de larges ombres, ou éclairée de brillants reflets du soleil matinal, sur le fond plus éloigné et plus vaporeux des montagnes. Entre ces deux régions, la forme circulaire du vallon inférieur était conservée en grand, mais brisée de mille accidents pittoresques. C'était là que l'enfant se trouvait, marchant sur un vaste gradin d'une ornementation naturelle plus sévère que celle du bassin. Là, les eaux étaient plus bruyantes, les arbres plus austères, les plantes plus vagabondes; mais partout, sur les rochers écroulés conune sur le tronc penché des vieux chênes, sur les parois de la montagne à vif conune sur les monticules formés à sa base, le lierre, le jasmin, la vigne sauvage, la clématite et les mille petites lianes rampantes des latitudes moyennes se suspendaient en festons d'une grâce inouïe, ou flottaient en vastes rideaux d'une fraîcheur incomparable. La vie était là plus désordonnée mais plus puis-
01 L'AGB D'OR SS
santé encore que dans le reste du paysage. Des bruyères arborescentes étendaient leurs branches couvertes de ces mignonnes petites coupes d'un blanc si doux, qu^oa peut prendre les pâles rameaux qu'elles inondent pour des flocons de brume endormis sur la croupe des bois sombres.
Enfin, au-dessus de cette région de crevasses humides et plantureuses, de torrents rapides et de débris gigantesques revêtus de verdure, se dressaient les inextricables flancs des montagnes abruptes, et les escarpements prodigieux de leurs inaccessibles sommets. Quelques-unes présentalent l'aspect d'un dôme couronné de verdure, bosquets entretenus sur une terre légère et sans profondeur par la fréquente himiidité des nuages ; mais la plupart, dentelées de roches aiguës et menaçantes, formaient comme une couronne sublime, au centre de laquelle le petit lac avec ses collines fleuries brillait comme un saphir entouré de perles.
A ce spectacle, lentement interrogé et savouré, l'enfant, transporté d'une joie mystérieuse et profonde, ne sentit plus ni douleur, ni inquiétude, ni fièvre, ni fatigue. Il n'eût pas su décrire ce qu'il voyait, ni rendre compte des harmonies qui caressaient tous ses sens; mais il les sentait si bien,
86 LBS AMOURS
qu'il en subit le yertige, et, oubliant tout du passé, oubliant même tout de la veille, sachant bien qu'il allait à la découverte, mais ne se souciant pas d'autre chose, il s'enfonça ardemment dans le paradis terrestre, à la recherche de cet inconnu qui est l'extase de l'enfance, l'enivrement de la puberté, la douleur de l'âge mûr et l'espoir de la vieillesse.
Il marcha jusqu'au lac, sans autre impression que celle qu'il recevait des choses immédiatement environnantes, ne regardant plus l'éclat du ciel et l'opale prestigieuse des hautes montagnes. Il était comme noyé dans le charme de leurs doux reflets sur la verdure que foulaient à peine ses pieds allégés. Les épais feuillages que fendait sa course le caressaient de rosée, et il brisait les jeunes ra^ meauxqui se trouvaient à la portée de ses mains, cédant â cet instinct de l'enfance qui veut toucher, voir et prendre en même temps, comme pour s'identifier davantage, par la possession d'un instant, avec les objets extérieurs qui l'entraînent.
De temps en temps, il s'arrêtait cependant pour regarder fuir le lièvre surpris de son approche, ou voler, lourde et cependant rapide, la gelinotte ou la perdrix tapie sous les bruyères. Agile et souple, l'enfant de la nature connaissait peu d'obs*
DE l'âge D'or 87
tacles à son vagabondage emporté. Il semblait voltiger plutôt que courir sur les hautes herbes Bt dans For des genêts embaumés. Les petits courants d'eau, frissonnant comme une gaze argentée sur les cailloux, jaillissaient en pluie fineetbrilante sous ses pas, et, en le mouillant, augmentaient son ardeur et sa joie. Il riait, le beau garçon, et son rire était comme une musique dans ce concert de ruisseaux diligents, de feuillages doucement émus et d'alouettes montant vers le ciel.
Arrivé au bord du lac, il se reposa enfin, et» quand il fut resté là étendu tout le reste de la matinée, il se sentit complètement ranimé. Il remonta alors vers la région des amandiers, où il se rassasia de ces fruits à peine formés, dont, aujourd'hui encore, les pâtres des contrées méridionales mangent la coque tendre et savoureuse.
Tant que le soleil brilla sur l'horizon, l'enfant ^ trouva sans appréhension, et même sans beaucoup de réflexion, dans ce désert; mais, quand le ciel pâlit, quand les oiseaux s'appelèrent avec agitation pour se coucher par troupes dans les bosquets ; quand la haute montagne, encore rougie par le soleil couchant, projeta sa grande ombre sur le fond de la vallée, Ëvenor, comme enivré jusque-là, s'alarma de ne pas entendre le son de
8$ LES AMOURI
la voix humaine, à cette heure où la tribu se rassemblait, où les mères cherchaient leurs enfants, et où, couchés au seuil des cabanes, les hommes devisaient naïvement en regardant les étoiles s'allumer à la voûte des cieux.
L'inquiétude était une souffrance encore peu connue, parce qu'elle était rarement motivée chei les hommes primitifs; mais, au malaise intérieur qu'il éprouvait, l'enfant pressentit ce qui devait se passer dans l'esprit de ses parents, et il trouva on mot pour se l'exprimer à lui-même :
— Ma mère, pensa-t-il, doit s'être ennuyée hier, et s'ennuyer encore plus aujourd'hui de ne pas me voir.
Les feux du soleil s'éteignaient déjà. Il n'y avait point à espérer de retrouver la route du plateau avant le lendemain. L'enfant eut peur ; il n'eût su dire de quoi, car la nuit était bleue et transparente sur la colline. Les rossignols chantèrent avec ivresse le lever de la lune, et les torrents firent une basse harmonieuse à cette mélodie inspirée.
La fièvre s'alluma dans le sang d'Évenor ; il dormit d'un sommeil agité, en proie à une langueur inquiète, à des étoufibments subits, à des songes sans suite ni sens. Au milieu de la nuit, il lui sembla qu'une main puissante pressait son front et
DE L'AGE D'oa 69
qu'un genou terrible écrasait sa poitrine. Il s'éveilla et regarda autour de lui. Il était seul, tout était calme. Il ne savait ce que c'était que la maladie ; il ne supposa donc pas que ces sensations pussent émaner de lui-même; il se crut tourmenté par ces forces et ces volontés mystérieuses de la nature extérieure dont il avait entendu vaguement parler.
— J'ai pénétré, se dit-il, dans le monde de ceux qui avaient la terre avant rums. La terre est en colère, et les montagnes voudraient m'écraser.
Mais une profonde indifférence s'empara de lui, et, se rendormant, il crut se sentir repoussé violemment par le sol, sur lequel aussitôt il lui sembla retomber durement, en môme temps qu'un bruit formidable bouleversait tout son être. Les échos de la montagne répétaient encore ce bruit, que l'enfant, accablé, était déjà retombé dans le sommeil de la fièvre.
Enfin, le jour reparut, et la bienfaisante rosée rendit un peu de fraîcheur aux membres brûlants et affaissés d'Évenor. Il se leva, rassembla ses idées, but à longs traits l'eau d'une source voisine, et, résolu à fuir ce lieu redoutable dont la beauté l'oppressait, il chercha la porte du paradis, c'est-àdire une brèche, une brisure, une fente quelconque i ces géants de pierre qui enfermaient lac, col-
SO l'Es AMOURS
littes et vallée dans leur implacable enceinte.
Cette porte avait existé, puisqu'elle avait pu être ^ranchie par lui; mais elle était à jamais fermée. Une secousse de tremblement de terre, accident assez fréquent et souvent inoffensif dans cette région volcanique, avait eu lieu dans la nuit, sous un ciel serein, et sans interrompre au delP; ia quelques instants le chant du rossignol. Une brusque oscillation avait couru comme im frisson sur le sein fleuri de TÉden, sans y déraciner un brin d'herbe ; mais, dans la région des hautes montagnes, un défaut d'équilibre avait détaché une masse énorme qui était venue tomber précisément à Penlfée dn défilé, entraînant avec elle un torrent arraché de son lit et mugissant avec fureur sur cette ruine gigantesque.
L'enfant fut frappé de cet accident, gui portait la trace d'un désordre récent ; la fraîcheur des fractures du roc ne pouvait lui laisser aucun doute. Mais n'y avait-il pas d'autre issue ? Évenor en chercha une durant plusieurs jours, car la vallée, par les irrégularités de son contour, ne pouvait être explorée sans peine. Vingt fois, trouvant des aspérités abordables, il espéra pouvoir escalader les murailles de sa prison. Du haut d'un des escar pements qu'il put atteindre, il vit la mer, masse
DB l'âge d'oh si
d'azur qu'il prit pour une muraille solide, et dont la grandeur le jeta dans l'épouvante. Dans celte ardente recherche pour se délivrer, toujours en proie à la fièvre, toujours altéré, toujours soutenu par une activité dévorante, comme Toiseau qui s'épuise jusqu'à la mort contre les barreaux delà cage, il usa les forces de sa volonté et les ressorts de son intelligence. Puis, à la fin, vaincu, inerte, indifférent, il se coucha sous un arbre et ne songea même plus à cueillir ses fruits pour assouvir la soif qui le dévorait. Il ne se rendit jamais compte du nombre d'heures on de jours qtffl demeura ainsi sans espoir, comme sans regret et sans désîr. Quand, pressé par la faim, faible mais guéri, et invité par le soleil à rentrer dans l'activité animale, il se mit à marcher le long du lac, il souriait et pleurait sans cause, il murmurait des paroles qui n'avaient plus de sens, il ne se détournait de Teau que par un instinct de conservation pour ainsi dire mécanique; il avait perdu la mémoire, il n'avait plus cette notion de l'avenir et du passé qui fait comprendre le présent. Il n'était ni déchu ni avili, mais il avait rétrogradé moralement de dix années.
Dans cette situation où l'avaient plongé du étonnements, des terreurs et des souffrances phy-
siques et morales au-dessus des forces de Tenfance, il n'était pourtant pas dégradé. L'innocence avait épaissi ses voiles sur son âme sans tache, n n'avait pas cessé d'être homme, puisqu'il n^avait pas enfreint volontairement les lois d'association de l'humanité. Il était simplement ce que durent devenir les transfuges de la société primitive lorsque, suivant peut-être les chaînes de montagnes qui sont aujourd'hui les lies de la Sonde, ils s'égarèrent sur les continents déserts de l'Australie, où la rupture et l'immersion des continents intermédiaires les séparèrent, pour des milliers d'années, des hommes de leur race *.
L'enfant des hommes, réduit à la fonction de vivre, put vivre au désert, grâce à la douceur du climat et à la fertilité du sol où le hasard l'avait jeté. L'absence d'animaux malfaisants fut aussi une condition essentielle, et l'on peut y joindre encore celle d'une première éducation robuste et agreste dans une société née de la veille.
Le ciel et la terre devaient donc le voir grandir
* Ceci n'est qu'uiio Lypolhèse entre mille. Au fond, si rbomme noir à cerveau déprimé est une variété du t; pe asiatique, un frère de nos races blanches, dans la paternité en Dieu, je ne peux guère admettre qu'il soit leur frère par le sang. C'est toujours la même question de succession dans Im naissance des êtres, par voie de création divine, «t non ptr vole de génération animais*
DB L^AaS 0*0 R 93
en beauté et en force, et son regard sauvage resta doux et fier comme la nature qu'il reflétait. Il se Ht même en lui une nature organique supérieure, à certains égards, à celle qu'une vie d'assistance et de relations lui eût permis d'acquérir. Sa vue devint plus perçante, son ouïe plus fine, ses membres plus agiles, son sommeil plus léger, sa respiration plus longue et son estomac moins exigeant. N'é^ tant plus excité par l'exemple attrayant de la vie en commun, il ne connut plus les plaisirs de l'appétit, les saveurs du goût, les jouissances variées du repos et de l'animation ; la gaieté, la réflexion, la curiOElié, s'éteignirent pour faire place aune gravi té muette ou à une activité fougueuse. S'il sentait ses jambes le solliciter au mouvement, il bondissait dans les prairies comme le lièvre, qu'il pouvait dèt. lors atteindre à la course; mais il ne poursuivait pas le lièvre, il ne se souciait d'apprivoiser aucun être ou de posséder aucime chose. Quand son corps, assoupli par l'exercice, réclamait le repos, il se livrait à un repos absolu, sans compter tes I;eures, sans observer la marche du soleil et sans connaitre les terreurs de la nuit, ni le ravissement de l'éclat du jour. U s'était identifié avec la nature extériem*e autant qu'il est donn; à l'homme de le faire, partageant ses recueille
ments et ses ivresses, mais ne faisant pas intervenir sa conscience dans l'appréciation de ses charmes brillants ou austères.
Qu'on ne s'imagine pourtant pas un abrutissement quelconque. II conservait la sensibilité phy sique qui avertit Thomme, plus que les animaux des causes de souffrance et de danger à éviter; i jouissait de la plénitude de la vie plus qu^aucui animal n'eut pu le faire. Son imagination, loin d'être morte, peuplait la solitude de ses jours et de ses nuits d'une suite de rêves qui l'occupaient, sans qu'il songeât à en chercher le sens ni le lien. Il faisait plutôt des efforts pour s'y replonger quand il sentait son cerveau vide. Seulement, nulle lumière ne jaillissait pour lui de cette divagation tranquille, et, s'il était heureux ainsi, il ne pouvait pas se dire à lui-même qu'il était heureux.
Que manquait-il donc à ce paisible infortuné? Un cœur pour ranimer le sien, un esprit pour réveiller sa mémoire, une âme himiaine pour lui rendre la notion de la vie himiaine. U n'était pas aimé et il n'aimait pas. Il ne pouvait pas s'élever i l'état d'ange, ni descendre à celui de bête, et c'est alors que le Dieu de Moïse eût pu dire, en le voyant fleurir stérile dans le jardin du désert: « Il n'est pas bon que Thomme soit seul. »
LEUGIPPB
Jusqu'ici, nous avons suivi pas à pas Texistence d'un être primitif dans la limite du possible, et en y cherchant avec soin le probable. Si nous avons vu des yeux de l'optimiste le bonheur relatif dont purent jouir les premières associations humaines, nous n'avons préjugé, ce nous semble, aucun développement trop fantastique de l'état intellectuel et religieux où ces sociétés avaient pu atteindre Nous avons attribué toute la moralité, toute la pureté et toute la douce félicité dont il leur fut donné de jouir, au sentiment de l'amour restreint au lien de famiUe.Nous avons dit et nous sommes persuadé que l'amour fut donné à Thomme conmie essence de sa vie, et que toutes les fonctions de la volonté, de l'intelligence et du raison-
nement eurent en lui, pour base, le premier mobile de Taflection, si puissant déjà chez les animaux, si magnifique dans Thiunanité normal3.
Nous avons cru ce mobile tellement essentiel, qu'en suivant Tenfant des hommes dans la solitude, il nous est apparu aussitôt épouvanté, désespéré, malade, et, en peu de jours, descendu de tous les échelons que la vie de famille lui avait fait déjà franchir; enfin, ramené au point de départ de la vie humaine, état de virtualité pure, que Ton pourrait comparer, non à celle des animaux , qui ont en eux tout leur développement possible accompli, mais à celle de Tenfant au ber* ceau, qui vit encore dans le chaos des facullés latentes. Je dis le chaos et non le néant. Évenor pouvait être dégagé de Tétat de rêve flottant, et initié de nouveau â la vie de relation et de sentiment réfléchi.
Ce n'est pas précisément le hasard qui avait conduit Ëvenor vers la solitude. Une sorte de fatalité, résultat de son orgueil naissant, l'avait pous« se à s'isoler quelques instants. 8i la destinée ne Teût alors saisi et entraîné comme par surprise, il est à croire que, de plus en plus porté à la rêverie mélancolique, il se fut créé, lui-même un monde intérieur particulier, peut être meilleur,
DE L^AGE d'or ^
peut-être pire que celui du reste des hommes mais toutes les légendes veulent que la première ! faute ait entraîné le premier châtiment, et la raison le veut aussi. Nous ne brisons rien de bien en nous-mêmes, sans que quelque chose de nécessaire à nôtre vie se brise en même temps autour de nous, et les symboles dont l'imagination revêt l'accomplissement de cette loi naturelle ont toujours un fond de réalité frappante. C*est toujours la désobéissance, c'est-à-dii^ Toubli d'une loi du cœur.
Légère pourtant dans la forme dut être cette première faute, et paternel, c'est-à-dire utile, dut être le châtiment.
Ëvenor avait donc expié son trop grand amour pour lui-même en se trouvant tout à coup condamné à n'avoir plus de société que lui-même, et dès lors, n'aimant plus rien autour de lui, sa propre individualité lui était devenue indiflérente et comme inconnue. L'Éden (l'Atlantide, si l'on veut) lui était devenu connue cet endroit mystérieux Iles limbes) où l'on dit que les âmes sans baptême errent dans les ténèbres de Tattente, et il ne pouvait rentrer moralement dans ce doux sanc* tuaire, où son corps se développait à l'insu de son esprit, que par un acte d'amour et de soumission.
Jg LES AMOURS
Deux ans s'étaient écoulés depuis qu'il possédait Je sublime et le terrible Éden, ou plutôt depuis qu'il était possédé et terrassé par la solennité du désert. De tous les instincts qui survivent à la perte de la mémoire, celui de la liberté est le plus te* nace, le plus invincible. Évenor s'agitait donc sans Dut défini, mais sans relâche, pour sortir de sa prison. Il s'essayait sans cesse, non à gravir les escarpements à pic de rocher, — pas plus que les animaux, il ne se sentait poussé à faire l'impossible, — mais à chercher, dans les masses en désordre, im escalier naturel vers les brèches du cirque volcanique. Ses forces avaient doublé, elles augmentaient chaque jour, et, un jour enfin, il parvint à escalader un bloc contre lequel il s'était longtemps épuisé en vain.
Au sommet de cette plate-forme, l'écartement des blocs supérieiirs offrait un passage anguleux et comme enfoui à dessein dans ces brisures de couches rocheuses que l'on nomme failles, et qui sont le résultat d'un soulèvement suivi d'un affaissement de l'écorce terrestre. Ce passage ne s'était pas encore comblé de graviers et de détiitus de plantes. Il était donc, sinon facile, du moins praticable, et, coupant la roche à angle droit, il aboutissait à un massif d'aloès et de cactus entrelacés
DB l'âge d'or 99
que l'enfant ne put traverser. Il s'arrêta donc là â respirer un peu d'air frais qui, après sa marche pénible dans cet espace resserré, lui arrivait enfin à travers les branches.
Un raisonnement sain lui eût fait trouver, dans cette circonstance, un indice certain du succès de 8a recherche. Mais, à défaut du raisonnement, l'instinct le retint en ce lieu pendant quelques heures, demandant à l'ouïe et à la respiration ce que l'épaisseur du buisson dérobait au témoignage de la vue.
Le bruit des chutes d'eau voismes était faible, et, le chant des oiseaux se taisant par intervalles, Évenor était comme enchaîné par d'autres voix d'une nature indéfinissable. C'étaient des voix humâmes, d'abord confuses et enfin distinctes. Et il y en avait deux qui s'appelaient et se répondaient: l'une était conune celle d'une femme, et pourtant elle avait un timbre particulier qui résonnait à l'oreille du fils des hommes sans résonner dans son âme.
L'autre, plus claire, quoique plus faible, était plus vibrante, et, chaque fois qu'elle s'élevait dans l'enceinte sonore de la gorge ou de la crevasse voisine, Évenor éprouvait comme une secousse électrique. Il se glissait alors le plus avant possible
1 ans les broussailles pour se rapprocher de cette voix, qui, à chaque vibration, semblait enlever de son âme une pesanteur et un voile. La mémoire se réveillait en lui, pâle et délicieuse d'abord, et puis frappante et cruelle, â mesure qu'il s'eflTorçait de se soustraire d'un bond à Tengourdissement de ses facultés. Un combat inexprimable se livrait dans son sein entre l'habitude de l'apathie et le besoin de reprendre possession de lui-même. C'est ainsi qu'au milieu d'un lourd sommeil, surpris par quelque événement, nous flottons entre l'accablement et l'émotion, accablés et comme ivres.
Les voix se rapprochaient, et celle de l'enfant, toute féminime et toute naïve, sembla s'envoler vers le ciel en im rire brillant comme un rayon de lumière. La voix humaine, le rire de l'enfance, c'était là une musique qu'Évenor n'avait jamais cessé d'entendre dans ses rêveries, et dont il avait cherché en vain à s'expliquer le charme douloureux lorsqu'il voulait penser et se souvenir. Leur effet fut /nagnétique, et tout aussitôt mille images distinctes se pressèrent dans son âme. Il revit le verjrer et la cabane où il avait vécu ses premiers ans ; il vit sa mère et ses sœurs, son père et ses fr^'^es, et son aïeul et tous ses jeunes compagnons*
DB l'âge d'or ^^*
n ressaisit en un instant toute son existence J us* qu'au moment où elle avait disparu comme un miroir gui se brise. Alors, une incommensurable douleur réveilla toutes les fibres de cette âme engourdie, et, s'efTorçant contre les obstacles qui l'opposaient à son passage, Ëvenor s^enfonca plus avant dans les buissons en poussant des cris inan ticulés qui s'étouffaient dans des sanglots.
D'abord, ils De furent pas entendus. La voix de Fautre enfant qui semblait très-rapproché, continuait ses gammes folâtres et couvrait celle d'Evenor; mais tout à coup les pleurs de Tun couvririrent le rire de l'autre ; les accents de détressa effrayèrent la petite rieuse, qui se tut, s'arrêta un instant et s'enfuit. Ëvenor entendit le sable crier faiblement sous des pieds légers, et le souffle d'une poitrine haletante passer tout près de l'endroit où il était ; et même un frôlement dufeuillage l'avertit qu'il n'avait plus qu'un pas à faire pour voir l'objet de son angoisse. D'un effort désespéré s'arrachant aux épines qui semblaient vouloir le retenir comme une proie, il s'élança dans un espace libre, et ne vit plus rien devant lui que deux êtres humains vers lesquels il se mit à courir en gé missant et en étendant des bras désespérés.
Dans une gorge étroite et verdoyante, à, vingv
pas du massif épineux franchi par Êvenor, une femme étrange était debout, incertaine, inquiète du mouvement d'effroi de la petite fille qui revenait vers elle et qui, en se jetant dans son fiein, osa enfin tourner la tête et regarder l'objet de sa terreur. Celle qui semblait être sa mère la reçut avec amour dans ses bras, et s'avança vers Évenor avec un geste de menace; car Évenor, ensanglanté par les ronces, les cheveux longs et comme hérissés, le corps à peine protégé par quelques haillons de la tunique de peau de chevreau blanc, autrefois préparée avec tant de luxe naïf par sa mère, n'était plus, au premier abord, semblable à lui-même; on l'eût plutôt pris pour quelque noble animal ressemblant à l'homme, mais incapable de soigner et de préserver son corps et indifférent à la souffrance. Pourtant, lorsque cette femme vit son regard suppliant, son agitation et ses pleurs, elle approcha de lui sans crainte, écarta ses cheveux, regarda son front, et, saisie de compassion, lui dit:
— D'où viens-tu, fils des prairies, et que peux-tu demander aux dives du rocher? Les hommes aban* donnent-ils donc leurs enfants, ou les chassent-ib de leurs demeures? Ou bien es- tu né seul sur li sein nu de la terre, comme on croit que vous pou*
DS L*AaE d'or 108
yez naître? Réponds-mcii aonc, si tu peux répondre, si tu as le don de la parole, et si la langue que je te parle a un sens pour ton esprit.
La dive troglodyte interrogeait vainement le fils des hommes. H riait au milieu de ses larmes, satisfait d'entendre ime voix compatissante et de regarder des traits qui ressemblaient aux traits humains. Mais les paroles étaient inintelligibles pour son esprit : ce n'était pas le langage de sa race.
La dive, se retournant alors vers la petite fille qui s'était cachée derrière elle :
— Enfant, ne crains rien, lui dit-elle ; celui-ci est ton frère et tu peux lui parler. Essaye de lui demander d'où il vient et ce que nous pouvons faire pour lui.
Alors, des plis de la robe de la dive, Évenor vit •ortirle visage de Leucippe. Leucippe avait sept ans. Elle était petite et mignonne pour son âge ; mais ses membres, souples et charmants, avaient la force delà grâce, car la grâce est une élégance et une solidité de l'organisation. Sa tête fine était inondée de cheveux ondes et brillants ; la blancheur de sa peau était im peu dorée par le soleil, l^ ses yeux, doux et vifs, répandaient comme une lumière divine autour d'elle. Gaie comme un oiseaUf souriante comme l'aurore, heureuse, épa-
nouie, elle ne pouvait ressentir la méfiance que comme la surprise d'un instant; mais elle était si émerveillée de voir un enfant de sa race, qu'elle ne pouvait trouver un mot à lui dire et qu'elle le regardait avec une fixité intelligente , moitié charmée, moitié railleuse, que la dive étudiait avec une sorte de crainte.
— Pourquoi ne lui parles -tu pas? reprit cette mère adoptive de la fille des hommes. N*est-il pas semblable à toi, et ne vois-tu pas que ses yeux veulent répondre aux tiens?
Leucippe, comme absorbée dans un de ces problèmes dont Fenfance ne sait pas révéler la pro* fondeur, prit doucement la main d'Évenor et regarda le sang dont elle était tachée. La divei qui suivait ses mouvements d'un œil jaloux, soupira et lui dit :
— Cet enfant est seul sur la terre, je le vois bien. Veux-tu l'avoir pour ton frère?
Leucippe garda encore le silence et resta pensive à regarder Évenor, qui bondissait autour d'elle avec une grâce sauvage, ivre de joie de voir un être de son espèce, et imitant les ébats d'un jeune faon qui en invite un autre à la course- Ces transports étranges Tétonnaient sans lui déplaire; mais je ne sais quelle hésitation, peut-être un
DE L AGE D'OR lOS
grand instinct de fierté non raisonnée, Tempér chait d'y répondre, bien qu'elle fût vivemeul tentée de partager cette joie innocente et folle.
La dive Téleïa la prit alors dans ses bras et lui dit en remportant :
— Cet enfant des hommes n'a ni raison ni parole. Laissons-le s'en aller. Tu aimes mieux ne plus le voir.
Et elle marcha vers une grotte qui était sa demeure et celle de Leucippe.
Mais Ëvenorles suivait en sautant et en riant toujours, et Leucippe le regardait par-dessus Tépaule de la dive.
Quand elles furent à l'entrée de la grotte, la dive, n'ayant pu faire rompre le mystérieux silence de Leucippe, lui dit en la posant sur ses pieds :
— Cet être sans raison nous suit toujours, je vais le chasser.
Et elle menaça Ëvenor, qui, sans faire attention i elle, cherchait toujours à se rapprocher de Leucippe. Alors, Téleïa feignit de vouloir frapper le jeune garçon, qui cessa ses jeux et s'arrêta effrayé et comme désespéré, se coucha par terre et se remit à pleurer.
La dive, regardant Leucippe, vit de grosses
larmes tomber sur ses joues rondes et fraîches : c'étaient les premières de sa vie. Téleïa releva Évenor, et, l'emmenant au fond de la grotte où coulait une source, elle le lava, lissa sa chevelure et le revêtit d'un tissu de feuilles de palmier, ouvrage de ses mains, comme celui dont Leucippe et elle étaient protégées contre Tardeur du soleil.
Évenor, surpris, cherchait à se rappeler tout ce qu'il avait ressaisi de son passé, rêve incertain qui tour à tour Téclairait et le troublait de ses lueurs fugitives. Il s'abandonnait aux soins maternels de la dive, qui lui retraçaient vaguement ceux dont il avait été l'objet autrefois, et il regardait cette femme grande et pâle dans laquelle il se reprochait de ne pas reconnaître sa mère.
La dive, le ramenant à l'entrée de la grotte, chercha Leucippe, qui était sortie sans rien dire et qui revint alors, cachant mal sous le voile de ses longs cheveux une coiironne de sauge bleue qu'elle venait de tresser, et qu'après ime timide hésitation, elle pria la dive de mettre sur les cheveux de son frère.
— 11 est donc ton frère? dit Téleïa en couronnant Évenor, qui respirait le parfum des fleuri avec l'étonnement d'une découverte, toutes les sensations lui revenant à la fois.
Dfi L'aGB D*0A iÔI
Leucippe était toujours muette et son furtif sourire était plus sérieux qu'enjoué. La dive, s'asseyant alors, prit Évenor entre ses genoux, et, lui ajustant sa couronne, l'examina avec un profond recueillement. Peu à peu son sein se gonfla et des torrents de plem^s coulèrent sur la tête d'Évenor, qu'elle couvrait de baisers.
— Dieu bon! disait- elle dans cette langue étrangère aux oreilles du fils des hommes, c'est lui, c'est mon fils que tu me rends sous cette nouvelle apparence. Ge ne sont plus ses traits, mais voilà son regard, et je vois bien que son âme est entrée dans ce beau corps pour revenir me consoler, conune l'âme de ma fille est passée dans le beau corps de Leucippe. Viens, Leucippe, et vois ! Ne te souviens-tu pas? Voici ton frère qui est mort le même jour que toi, et qui est revenu du ciel comme toimême.
Quoique Leucippe comprît le langage de la dive elle n'en parlait point d'autre), ses paroles étaient pleines de mystères qu'elle ne saisissait qu'à travers le voile de l'enfance et celui de l'humanité. Sa nature, moins subtile que celle de Téleïa, ne se prétait qu'à demi à l'initiation qu'elle commençait à recevoir ; mais Tamour qu'elle Im portait était si absolu et si croyant, qu'elle interrogeait peu et
acceptait sans chercher le doute. Elle répondit naïvement:
— Je tâcherai de me souvenir ; mais, puisque tu le dis, cela est. Faut-il que j'embrasse mon frère?
Téleïa mit Leucippe dans les bras d'Évenor, qui, recevant les caresses de ces deux êtres aimants, voulut crier avec ivresse les noms de sœur et de mère; mais il ne put qu'exhaler une tendre plainte, et, retombant accablé sur luimême, il se rendit enfin compte de l'oubli de tout langage qui s'était fait en lui.
Leucippe lui parla alors avec de charmantes pré' venances, que la dive ne pouvait observer sans im sourire attendri. La petite fille, obéissant à un instinct profond de fierté maternelle, invitait cet autre enfant, qui avait le double de son âge, à ne pas la craindre, â prendre confiance en elle, et & compter sur sa protection. Elle ne lui ofirait pas Tabri et la nourriture, ne supposant pas qu'un être, quel qu'il fût, pût manquer du nécessaire ici-bas. Élevant plus haut ses idées et ses promesses, par la force naturelle d'une situation qui n'aurait point d'analogue aujourd'hui, elle lui offrait ce qu'elle concevait et ce qu'il y avait réellement alors de précieux sur la terre, l'amour et les caresses de la famille-
DE L*AaS D*OR 109
Ëvenor récoutâit avec admiration. Les douces inflezions de sa voix le charmaient, rangéli(iue lucidité de son regard lui traduisait les sentiments naïfs qui lui étaient offerts. U voulait répondre, mais ne savait former que des bégayements sauvages, et, se dépitant de ne pouvoir mieux dire, il sentait ime sorte de honte et de douleur au milieu de sa joie.
— Ce fils des honunes, dit Téleïa à Leucippe, qui lui demandait la cause des réponses inintelligibles de son frère, est fâché de ne pouvoir te parler. Je t'ai dit que les hommes, tes frères, avaient une autre manière de s'entendre que celle que je t'ai donnée. Je ne sais pas si je pourrai la donner à celui-ci. Nous essayerons, et, s^il s'y prête, bientôt à nous trois nous ne ferons plus qu'ime âme.
Dès ce moment, É venor ne quitta plus Leucippe d'un instant. La dive veillait sur eux, absorbée en eux seuls et semblant ne vivre que de leur vie. Ce qu'elle enseignait à Ëvenor passait toujours par l'intermédiaire du langage et de la pantomime de Leucippe, et la dive s'étonnait de la promptitude des communications que le geste|^ le regard et l'inflexion de la voix établissaient entre ces deux enfants des hommes. Téleïa appartenait à une race qui, surtout dans les der-
nières phases de son existence, avait été plus préoccupée des choses intellectuelles que des rela. tions de la vie pratique; race d'anachorètes, forcément isolés par l'extinction rapide de leur type, et que l'antiquité confondit avec certaines peuplades sauvages sous la dénomination de troglodytes^ habitants des creux. La tendance de la nouvelle race humaine à s'emparer avidement et ingénieusement du monde réel, dédaigné ou redouté des premiers occupants depuis le nouvel aspect revêtu par la terre, était pour la dive un sujet d'étonnement et de méditation. Nous verrons bientôt combien Téleïa était transformée, eu égard à ceux qui l'avaient précédée dans la vie terrestre ; mais elle était encore loin de pouvoir se plier entièrement à Fesprit d'investigation et d'invention qui porte notre famille humaine à poursuivre le rêve du bonheur en ce monde. Élevée dans ime admirable croyance qui, sous diverses formes, s'est répandue comme une céleste lueur sur toutes les religions naissantes de notre antiquité historique, elle pensait avoir retrouvé dans Évenor et Leocippe les ftmes des deux enflants qu'elle avait tant pleures. Mais cette consolation n'était pas sans mélange de douleur. BUe craignait que le rûle de l'humanité nouvelle ne fût
DS L*AGE d'or Itl
une déchéance, et, tourmentée d'un doute secret, elle contemplait ces deux êtres tour à tour avec admiration et pitié, s'elTrayant de leur ignorance naturelle à certains égards et jouissant de leui intelligence innée à certains autres.
Éducatrice inspirée de Tenfance de Leucippe, elle lui avait donné déjà des notions d'une sublinaité qui faisait de cet être primitif, comparé aux enfants de nos jours, une sorte d'intermédiaire entre la terre et le ciel. Pourtant Leucippe appartenait corporellement à l'humanité, et par là elle nepouvait s'assimiler à la nature plus contemplative et plus austère de la dive. L'impérieux besoin de la joie, cette faculté sainte qui avait été, chez les dives, une aspiration intérieure vers l'idéal, et qui, chez les hommes, était comme une vresse de l'âme et du corps suscitée par la i)ossession du réel, avait été une condition d'existence pour Leucippe, et Téleïa avait respecté en elle ce besoin d'animation extérieure qui était l'expression, souvent bruyante et emportée, du ravissement intellectuel. Les chants folâtres, les monologues animés et les rires, sans motif appa rent, de Leucippe avaient donc réveillé, parleurs mystérieuses harmonies, les mornes échos des antres habités par la dive, tandis «nie les sables
Ul LES AMOURS
arides de la grève étaient sillonnés des folles spirales de sa course légère et fantasque au bord des flots. Peut-être les sons lointains de cette voix enivrée d'innocence avaient-ils vibré quelquefois faiblement dans l'air que, sur le revers de la montagne, respirait le solitaire Évenor. Il ne les avait pas distingués des autres souffles de l'universelle harmonie ; mais peut-être leur avait-il dû les rêves confus par lesquels son imagination avait préservé sa raison d'un complet anéantissement.
Depuis que cette voix parlait de plus près à son oreille, elle pénétrait pleinement dans son cœur. Une fascination non moins régénératrice, celle du regard de la face humaine, lui parlait aussi un langage dont l'âme humaine a besoin. Évenor ne voyait presque pas la dive, bien qu'il fût toujours à ses pieds ou dans ses bras, jouant, riant, et essayant de parler avec Leucippe. Il avait besoin d'un effort de sa mémoire et de sa volonté pour se manifester à elle ; et pourtant, il s'habituait, comme Leucippe, à ne plus s'éloigner d'elle, ou à y revenir avec empressement, au moindre appel de sa voix. Un moment devait venir où Téleïa serait ardemment interrogée par son intelligence inquiète, mais il ne pouvait être
DE l'àGB d'or 113
initié au retour de la vie de sentiment que par la iille des hommes.
Les premiers jours qu'il passa dans la région des grottes habitée par sa nouvelle famille furent agités de grands efforts pour comprendre ce qu'il voyait. Il s'était habitué à la beauté de TËden sans se la définir, et le nouveau séjour qui lui faisait déjà oublier les délices de la vallée voisine l'impressionnait profondément. Il y était souvent dominé par de secrètes terreurs qu'il ne savait pas s'expliquer à lui-même, et qui le rendaient plus docile à réprimer les effervescences sauvages de son activité. L'austérité de cette nature lui fut intelligible plus tard. Nous devancerons sa lucidité et nous décrirons le désert terrible où, comme une fleur insouciante, Leucippe croissait au seuil des abîmes béants.
Pas plus que TÉden, ce lieu n'offrait d'issue aux pas humains. C'était un cratère touchant à un autre cratère et dont l'enceinte basaltique s'était soudée à l'enceinte voisine, comme deux anneaux d'une chaîne. Si l'on pouvait embrasser de rœil le plan en relief de certains rivages maritimes, ou de certaines chaînes volcaniques, on se représenterait par la pensée l'époque où ces larges coupes creusées dans le roc, les unes qui
sont aujourd'hui pleines de végétation, les autres de débris encore intacts, furent comme les pierreries ardentes d'un collier de feu jeté dans un certain ordre fatal sur la face de la terre, en jaillissant du sein des mers. Ces explosion! souterraines portent souvent la date de différents âges, rincandescence des unes ayant succédé ou survécu de beaucoup à l'épuisement des autres. Quelques-unes, même dans les régions refroidies depuis de longs siècles, conservent encore un foyer de chaleur très-sensible, des sources bouillantes, des étangs bitumineux, des exhalaisons sulfureuses et un sol brûlant que rasent des lueurs sinistres. Ce sont les solfatares, qu'en divers lieux de la terre nos aïeux ont apx>e]ée8 Ténares, et où, à côté des zones d'ime étemelle stérilité, s'élèvent des végétations luxuriantes qu semblent braver ces fureurs plus ou moins bien endormies.
C'était sur un de ces foyers mal éteints que la dive avait ûxé son autel solitaire. Ignorant le voisinage de l'Éden, dont l'accès facile pouvait échapper à de longues explorations et n'être découvert que par une circonstance fortuite, ell^ avait préféré aux divers anneaux de la longue chaîne volcanique rivée depuis des siècles autour
OB l'âge d'or 1(5
des débris de sa race infortunée, celui qui lui rappelait ses dernières affections et ses dernières joies. Plus tard, elle révéla à Ëvenor comment «s pères avaient subi Tattrait de circonstances
)cales qui leur retraçaient l'aspect de la terre au temps d'ime occupation plus générale et plus heureuse, et aussi comment le même ébranlement souterrain qui avait fermé pour lui le chemin de l'Éden vers sa terre natale avait détruit le passage de la solfatare aux autres vallées, le long de la plage maritime maintenant envahie par les flots.
C'était surtout le voisinage et l'aspect découvert de ces flots immenses brisant avec fureur contre des masses de rochers jetées çà et là comme des ruines gitantesques, qui frappaient Évenor d'une muette stupeur. Des collines de l'Éden, il avait aperçu la mer, mais séparée de la vallée par un vaste massif de rochers qui protégeait sa pensée ^t qui éloignait de sa vue et de son audition le mouvement et le bruit du formidable élément.
Dans les jours d'orage, il avait confondu sa voix iivec celle du tonnerre ; dans les jours paisibles, ^n murmure s'était perdu avec celui des cascades de la montagne. Vue et entendue de près, U mer lui semblait brutale et menaçante, et ce ne
lie LBS AMOURS
fut qu'au l)out de quelques jours qu'il s'habitua à suivre Leucippe sans terreur jusqu'au bord des premières ondes, où la rieuse fille aimait à tremper ses petits pieds dans l'écume jaillissante et à ramasser les coquillages étincelants abandonnés par la vague.
La solfatare, plus inclinée vers la mer et plus rapprochée de la grève que l'Éden, n'offrait pas la même forme dans toute son enceinte ; c'était un hémicycle plutôt qu'un cirque. Le fonds de l'excavation centrale n'était pas un beau lac bordé de fleurs, mais un gouffre où bouillonnaient d'invisibles eaux chaudes et d*où s'exhalait une chaleur suffocante. La dive seule approchait de ce lieu redoutable, dont de grandes masses de roches ponceuses, d'une forme bizarre, masquaient les abords effrayants. Elle en éloignait les enfants et se tenait habituellement avec eux au flanc de la montagne, que couvrait une épaisse forêt de pins énormes et de chênes séculaires. Là, dans une gorge étroite et ombragée où régnait une chaleur imiforme, elle avait gardé pour retraite ime caverne où le travail des dives avait laissé ses traces à côté de celui de la nature. Les voûtes creusées dans la roche friable, étaient revêtues de peaux d'animaux et de palmes
DE l'âge d'or 111
séchées assujetties avec une solidité barbare, qui ne rappelait en rien Télégante et fragile commodité des cabanes où Ëvenor avait passé son enfance. Plus durables et plus austères étaient les établissements dans le rocher. On y sentait Tamour du recueillement plus que celui du bienêtre, et Tabsence de ce besoin, inné dansTbomme, de changer ses habitudes et de recommencer son ouvrage pour Tembellir autant que pour Taméliorer. Évenor voyait dans cette grotte, la dépouille superbe d'animaux inconnus, des vases de métal, des armes et des outils dont il ignorait l'usage, des vêtements, des bandelettes, et sur tous ces objets des caractères hiéroglyphiques qu'il prenait pour des ornements et qu'il se croyait capable d'imiter sans les comprendre, n s'étonnait de voir Leucippe lire, avec l'aide de la dive, quelques-uns des caractères, et longtemps il crut qu'elle parlait â ces objets inanimés et qu'elle attendait d'eux une réponse qu'il s'efforçait en vain d'entendre.
Cette étrange demeure était vaste et se composait de plusieurs salles communiquant par des galeries. Le soir, la dive allumait une torche de résine qu'elle avait recueillie elle-même aux pins de
la forêt, et qu'elle laissait brûler toute la nuit i
l'entrée principale des grottes. Avant des'endormii sur sa natte, Évenor la voyait aller et venir myst^ieusement â la lueur bleuâtre de ce flambeau comme une ombre inquiète. Quelquefois ellesem blait irritée, menaçante, tti alors elle sortait brus* quement. Quand il s'éveillait, il la voyait revenir plus pâle que de coutume, rœil éteint et la démarche brisée. Il commençait à s'interroger sur toutes choses et à connaître la peur ou la méfiance; mais, dès que Leucippe ouvrait ses beaux yeux & l'aube nouvelle, son sourire éclairait, comme un rayon matinal, la sombre grottb, la sombre forêt et jusqu'au sombre visage de la dive, attendrie et comme vaincue. Évenor se sentait rassuré, et illui tardait de savoir parler pour interroger Leucipi^e sur toutes ces choses mystérieuses de sa nouvelle existence.
LB V.EEBB
Pendant toute une saison, Leucippe se fît le guide et comme la tutrice de celui qu'elle appelait son frère. Elle le conduisait dans tous les détours des brisures de la montagne, dans toutes les pro« fondeurs de la forêt, dans toutes les déchirures du rivage, qu'elle connaissait connue un enfant de nos jours connaît les allées d'un bosquet et les terrasses d'un jardin. A chaque site, à chaque objet, elle le forçait à en dire le nom comme elle le disait elle-même ; mais cette langue des dives, plus étendue et plus abstraite que celle des hommes, n'en avait ni la précision ni le téalisme. Ëvenor avait beaucoup de peine à en retenir les définitions souvent très-complexes, et lui qui
avait été Tinventeur ou le redresseur ingénieux et logique d'une partie du langage de sa tribu, il éprouvait le besoin de définir et de caractériser lui-même les objets et les actions qui s'y rapportent directement. Il arrivait ainsi à retrouver la plupart des mots et des constructions qu'il avait appris ou créés, et qu'il croyait créer et découvrir à l'instant même. « Sur notre malheureuse terre, a dit un poëte aux idées profondes, l'homme est souvent obligé de recom/nencer l'œuvre de son avancement. Souvent il croit apprendre pour la première fois, et il ne fait que se souvenir. » Il arriva que Leucippe, dontriD.tPiligenp,e, continuellement exercée par les enseignements de la dive, n'avait pas éprouvé, conune celle d'Évenor^ une lacune et comme une fuite momentanée de sa source abondante, apprit plus vite la langue d'Évenor que celui-ci n'apprit la sienne. L'esprit de la petite ûlle était plus docile, plus prompt à s^assimiler les notions acquises, plus pénétrant el plus souple. Celui du jeune garçon était plus rebelle à l'action d'autrui, mais plus puissant à se dégager lui-même, plus fort de sa propr 3 force, plus créateur, en un mot. L'initiative était sa vie, et, quand ime idée s'emparait de ces deux enfants, Évenor en était le foyer, Leucippe en était le
DE L'AGE d'or 121
rayonnement. Par le fait du long isolement et de l'espèce d'égarement que le jeune garçon avait subiS) comme par le fait de l'initiation que la petite fille avait déjà reçue, leura âmes avaient le même âge, et Ëvenor ne se disait pas que Leucippe était un enfant et lui un adolescent. Éclairée d'une liunière religieuse, elle lui était supérieure dans im certain ordre d'idées qu'il ne pouvait aborder encore ; mais, ignorante de la vie de relations et de progrès, si elle était plus propre à cultiver l'idéal poétique, elle devait bientôt trouver en lui une aptitude plus prononcée à la sagesse et à la science sociale.
IL aiTiva donc qu'en se jouant, Évenor et Leucippe retrouvèrent une langue qui leur était commune et que la dive n'entendait pas. Un jour, elle fut surprise de les entendre converser ensemble, et son front soucieux trahit une jalousie et une inquiétude maternelles. Mais elle se recueillit et dit à Leucippe, qui se tourmentait de sa tristesse :
— Ma fille, ce que Dieu a fait est bien. Il t'a envoyé un frère, et il lui a donné une parole que tu as reçue. Je ne pouvais te donner que la mienne, et Dieu n'a pas voulu qu'elle pût te suffire. Ce que Dieu veut, je dois le vouloir.
m LES AMOURS
Ce mot mystérieux de la Divinité, que la dlTO prononçait sans cesse, trop souvent peut-être pour les oreilles humaines, et dont elle faisait inter- /enir l'idée dans tous les événements de sa vie avec une certaine tendance au fatalisme, frappait Tattention d'ÉvenoiK La soumission passive que Leucippe montrait devant cette parole lui enfaisait pressentir la portée. Il devinait aisémenttout ce que se disaient la mère et la ûlle dans leurs communes et légères préoccupations du monde réel ; mais, lorsqu'elles semblaient s'occuper d'un être invisible, et que la dive, montrant les astres à I.eucippe, paraissait lui révéler des merveilles {[u'Évenor n'apercevait point, il regardait autour de lui avec crainte, comme s'il eût attendu quelque pvodige.
Ce secret dont il semblait exclu vint â le tourmenter étrangement II se sentait comme humilié, comme jaloux delà dive, qm détournait quelquefois de lui, pendant quelques instants, l'attention et la sollicitude de Leucippe. U se disait que la iaute en était au peu d'efforts qu'il faisait pour apprendre leur langage, et il résolut de l'apprendre, dût-il encore oublier celui de sa race. En peu de jours, il sut donc comprendre Télela et lui répondre ; mais son vocabulaire était encore borné
DE L'AGB D'OR 123
â réchange des idées les plus élémentaires, et, lorsqu'il voulait exprimer autre chose que des faits immédiats et désigner d'autres objets que les objets palpables, il était aussi inhabile dans ane langue que dans Tautre^ Son esprit et son cœui' étaient plus avancés qu'il ne pouvait l'exprimer, et il se livrait â de naïfs dépits quand on ne devinait pas son émotion ou sa pensée.
Un soir, il se sentit si accablé de son impuissance, qu'il s'en alla seul dans TÉden. Il avait déjà presque oublié que ce lieu d'abondance et de délices existait si près de Taustère et grandiose séjour de la dive. La vision de son royaume à lui, les charmes de son désert lui revinrent tout à coup à l'esprit avec le souvenir des pleurs qu'il y avait versés et des vagues extases qui l'avaient calmé. Leucippe dormait aans la grotte auprès de la dive, et la lune montait dans les cieux, Glaire et sereine.
Ranimé à la vue de son paradis, Évenor se mi . A chercher Tinconnu en lui-même. Que lui man quait-il donc, qu'il était quelquefois triste, confus et comme seul entre Téleïa et Leucippe? 11 savait, comme elles, le nom de toutes les choses visibles, mais il sentait qu'elles pouvaient échanger des témoignages d'affection plus élevés et plus pén6-
trants que les haisei^s et les étreintes de Tamour filial et maternel. Elles savaient se dire leur mutuelle tendresse ; et lui, il n'avait que les caresses pour exprimer son sentiment. Les oiseaux que Leucippe apprivoisait en savaient donc autant que lui. S'ils avaient un autre langage d'amour, elle ne l'entendait pas, et ce n'était qu'avec Ja dive qu'elle trouvait dans la parole une effusion complète et toujours nouvelle.
Il s'avisa donc de ceci : que les sentiments ont leur expression parlée comme les actions, et que le verbe peut caractériser des élans de l'âme et de l'esprit, aussi bien que des besoins et des curiosités de l'instinct. Il sentit, sans se le définir, comme nous le faisons à sa place, que le véritable verbe qui fait l'bomme est là tout entier, et que l'âme a une voix qui peut et doit passer par les lèvres. Il s'épuisa à chercher dans son cerveau le mot suprême qui devait résumer son affection pour Leucippe et sa reconnaissance pour Téleïa, et, fatigué de ne trouver que des définitions cor respondantes à celles-ci : « Je te vois, je t'entends, je te suis, je t'appelle, » il s'endormit sous un arbre, et coD.tinua de chercher dans le rêve ce que la veille ne lui avait pas donné.
C'est alors qu'il entendit une voix lui parler.
C'était la voix môme de Dieu qui résonnait dans son âme et qui tantôt semblait planer comme un chant sur sa tête, tantôt vibrer dans sa poitrine comme un souffle vivant. Et cette harmonie sacrée murmurait un seul mot, toujours le même, un mot nourrissant comme le miel et rafraîchissant comme la brise, chaud comme le soleil et clair comme les cieux, le mot de la vie, la formule de l'être.
Quand Évenor s'éveilla, ce mot remplissait pour lui le ciel et la terre, et lui-même. Il était ivre de joie : la beauté des choses lui parlait, et il la comprenait enfin en même temps qu'il la voyait. Il saisissait le sens des baisers que Leucippe, assise sur les genoux de la dive, envoyait aux étoiles et aux fleurs, quand la dive lui parlait de Dieu.
Il courut aux grottes et y arriva au premier rayon rose que le soleil levant glissait comme ftirtivement sous le seuil ombragé. Pour la première fois, ce seuil festonné de lierre et les parois blanches et brillantes du rocher lui parurent un portique splendide et sacré devant lequel il s'inclina ?n frissonnant de joie. Leucippe, surprise de la voir déjà levé, accourait à sa rencontre, gaie comme à l'ordinaire ; mais elle s'arrêta, saisie de rémotion qu'exprimait la physionomie d'fivenor,
et, sentant que quelque chose de nouvean se passait en lui, elle l'interrogea. Évenor l'entoura de ses bras, et, lui montrant la dive, la grotte, le ciel, les arbres, la terre humide de rosée et la mer lointaine, les oiseaux volant dans les feuillages, les fleurs encore penchées sur leur tige dans l'attitude d'un mystérieux sommeil, et les cimes de la montagne et les eaux bondissantes, il lui dit :
— J'aime !
Leucippe trouva cette parole si naturelle, qu'elle n'y répondit que par un baiser. Et cependant elle appela la dive pour lui montrer Évenor, en lui
disant :
— Il a dit le mot qu'il ne pouvait pas comprendre, il a dit : « J'aime ! »
» fils des hommes ! s'écria la dive après avoir fait répéter à Évenor ce mot qu'il prononçait pour la première fois de sa vie, tu as enfin trouvé la formule de ton adoption complète et de ton hyménée avec Leucippe. C'est là le mot profond qui ne s'enseigne point et que Dieu seul peut révéler. Dieu créateur ! tu es le père de cette race, je le vois bien, et tu as mis sur les lèvres de cet enfant le sceau de ton alliance. Voici la parole qui n'a point de sens pour quiconque
DB L'âOE D*0R 127
n'est pas inspiré du ciel. La matière aspire, déjire ou veut. Il n'y a que l'esprit qui bénisse et [ui aime. Ce mot, qui ne répond qu'à des besoins jupérieurs de Tétre, est donc la clef de la vie nipérieure. Ah ! cette race doit vivre et vivra, L'esseoce divine est en elle, et celle qui a revêtu la substance de cet enfant est de même nature que celle de Leucippe et la mienne. Que ses organes soient plus ou moins parfaits, plus ou moins subtils, que sa liberté soit plus ou moins complète, tu n'en as pas moins mis ton amour infini dans cette créature, et elle n'en est pas moins au premier rang sur l'échelle des êtres.
Évenor et Leucippe ne comprirent que vague* ment la bénédiction que la dive exaltée adressait au principe des choses, âme du monde. Mais la bénédiction particulière que ses caresses consa craient sur la tête d'Évenor répandit dans leurs âmes une joie instinctive. La formule d'hyménée que Téleïa prononçait sur eux ne leur fut qu'à demi intelligible, ils y virent celle d'une égalité complète dans l'amour qu'ils inspiraient à la dive^ et qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre.
A partir de ce jour, la langue d'Évenor fut comme déliée d'un empêchement fatal, et il Ait rapidement initié à toutes les formes du langage
m LB8 AMOURS
dans celui des idées aussi bieu que dans celui 4es faits. Il retrouva en même temps, car toutes les forces de l'esprit se tiennent, le souvenir complet de la langue qu'il avait parlée dans safamillCf et il voulut renseigner à la dive ; mais elle s'y
refusa.
— Non, lui dit-elle, je ne dois pas converser avec les hommes, n ne m'est pas donné de les instruire directement. Dieu m'a envoyé en vous deux des intermédiaires qui garderont l'idée que j'ai à leur transmettre, et ma mission n'est pas de changer, mais de modifier votre nature. Si je vous parlais la langue des hommes, vous négligeriez celle de Dieu. Conservez donc entre vous cette manifestation qui vous servira un jour avec vos semblables ; mais servez-vous de moi, pendant que vous m'avez avec vous, pour vous pénétrer d'une manifestation plus élevée qui ne s'adresse qu'à l'esprit.
Des mois et des années s'écoulèrent, et le désert vit grandir Évenor et Leucippe en force, en beauté, en intelligence, en amour et en science. Chaque jour, la dive leur enseignaitla grandeur la sagesse divines. La première fois qu'elle communiqua cette notion à Évenor, elle fut ravie de la jui voir admettre sans surprise et sans résistance.
DB L'AGB d'or no
^ J'aurais cru, lui dit-elle, gue, moins jeune et moins modifiable que Leucippe, tu me demand?rais la preuve matérielle de ma révélation.
— Non, dit Évenor, je ne te la demande pas, parce que, si tu me demandais pourquoi j'aime Leucippe, je ne pourrais te r^^n répondre, sinon que j'aime parce qu'elle est. A présent, tu me dis que Dieu est parce que j'aime : je te comprends assez pour te croire.
Et, quand la dive instruisait Ëvenor et Leu« cippe, elle leur disait :
— Dieu est ce que vous ne pouvez pas aimer par l'instinct. Il faut toute l'étendue de vos aspirations, toute la force de vos esprits, toutes les facultés supérieures qui sont en vous dans vos plus doux moments de joie et de tendresse, pour vous pénétrer de sa présence et de son amour. Vos sens ne peuvent l'embrasser, votre mémoire ni votre imagination ne peuvent se le représenter, car il n'a pas une forme déterminée que vos organes puissent saisir. Sa forme, c'est l'univers infini, et vous ne vous représenterez jamais l'univers infini que par une puissance de l'âme dont l'organe particulier est distinct des autres organ e^: humains. Cet organe est celui d'une vision intérieure qui rend l'être plus pur et plus fort, et
t30 LES AMOURS
quiTélèye, dès cette vie, dansTasc^nsiontôujouts plus large et plus rapide yers les cimes de Timtnortalité.
Ëvenor méditait les leçons de la dire, et, quand les mots dont elle se servait dépassaient sa i>ortée, il se les traduisait à lui-même dans la forme qu'il lui était donné de concevoir. Quelquefois Leucippe faisait des questions ingénues :
— Si toutes choses sont des présents de Dieu, disait-elle, le soleil et les étoiles sont Dieu là-haut, et toi, mamère,tu es Dieu ici, ainsi que mon frère et moi.
— Toutes choses sont divines, répondait la diva; mais. Dieu n'étant contenu et limité dans aucune, aucune n'est Dieu. Le soleil est un des innombrables sanctuaires de sa mimiûcence, et nos Ames aussi sont des sanctuaires que son amour habite. Lui seul est tout ce qui est. Il est celui qui donne et qui ne se montre à nos sens que par ses dons. La beauté de ses dons nous révèle la beauté de son amour. Mais, après qu'il t'a donné la vue des cieux et les délices de la terie, il t'a bénie plw tendrement encore en te donnant la pensée, qui est l'œil de ton àme pour voir tous les astres toutes les fleurs du monde divin de rinfini. Entre oe monde de l'esprit et celui des sens, il y a un
DE l'âge d'or i31
lien qui les unit et les révèle l'un à l'autre. Ce lien, c'est la puissance d'aimer. Quel autre te l'aurait donné, sinon '•elui qui est Tamour même?
— Et si j'aime beaucoup, disait Leucippe, Dieu m'aimera-t-il encore mieux qu'il n'aime mon frère ?
— Désires-tu donc qu'il l'aime moins que toi? reprenait la dive.
— Non ! s'écriait l'enfant effrayée ; il faudrait plutôt qu'il l'aimât davantage.
— Tu vois bien, disait alors Téleïa, que l'on ne doit pas être jaloux de Dieu, et ne pas s'embarrasser du plus ou moins de bonheur qu'il nous accorde. L'amour doit être désintéressé et se trouver assez heureux de venir de lui et de pouvoir y retourner.
Et quelquefois, en parlant ainsi, Téleïa laissait tomber à son insu des larmes sur les beaux cheveux de Leucippe. La dive infortunée songeait à £es douleurs et bénissait encore Dieu dans le déchirement de ses entrailles.
Évenor, en la voyant pleurer, éprouvait aussi une douleur profonde .sur laquelle il n'osait pas d'abord l'interroger. Il pensait à sa mère, et se la représentait pleurant son absence comme Téleïa V pleurait la mort de ses enfants. H avait demandé,
aussitôt qu'il avait su parler, s'il pouvait sortir du Ténare, et Leucippe lui avait dit en riant :
— Non, puisque la terre a tremblé et qu'elle s'est noyée sous la mer. Mais qu'est-ce que cela fait, puisqu'il y a ici beaucoup de terre pour marcher, beaucoup de coquillages sur le sable et de graines dans la forêt pour notre nourriture, ainsi que beaucoup d'animaux et d'oiseaux pour nous tenir compagnie?
Leucippe croyait être fille de Téleïa, et la différence que celle-ci établissait parfois dans ses paroles entre les dives et les hommes ne présentait aucun sens à son esprit. Quand Évenor se hasardait à lui demander où était sa mère à elle, elle le regardait avec de grands yeux étonnés, et, lui montrant la dive, elle répondait :
— Est-ce que tu ne la vois pas?
— Et cependant, disait Ëvenor timidement, elle n'est pas comme nous. Elle est très-grande, très-pâle, et toujours triste ou sérieuse. Quand elle sourit, elle pleure en même temps, et, quand elle pleure, elle sourit encore. Elle ne regarde pas comme nous, elle ne dort pas conune noua Elle a froid quand nous avons chaud et chaud quand nous avons froid. Elle va sur la solfatare, et, là où nos pieds brûleraient, elle marche tran-
DE L'AGE d'or 133
quîllement. Elle nous défend d'approcher des rochers où gronde l'eau fumante, et elle y descend et y reste quelquefois longtemps comme si elle s'y trouvait bien. Elle nous suit au bord de Ja mer et partout où il nous plaît d'aller ; mais quelquefois on dirait qu'elle ne peut plus respirer, et que ce qui nous réjouit la fait soufifrir, transir ou brûler.
Leucippe, qui n'avait encore rien remarqué de tout cela, s'inquiétait alors et devenait triste, et, suivant les mouvements de la dive, elle s'arrêtait quelquefois au milieu de ses joies expansives et de l'emportement de son activité, pour lui demander ce qu'elle avait. Dans ces moments-là, les belles couleurs de Leucippe s'effaçaient tout àcoup sans qu'elle pût s'expliquer à elle-même pourquoi elle avait peur et chagrin en même temps ; car la dive ne lui avait encore parlé de la maladie et do la mort que comme de maux qui avaient affligé la terre autrefois, et dont elle ni Évenor n'avaient pas à se préoccuper.
En voyant pâlir Leucippe, Évenor se reproch ait de l'avoir alarmée, et Téleïa s'empressait de h rassurer en lui disant qu'elle n'avait que sujet d remercier Dieu de toutes choses.
Mais Évenor, ayant vécu parmi les ho
avait plus que Leucippe la notion de la vieillesse et de la mort. Il avait peu vu la souflrance, mais '1 se rappelait avoir éprouvé les frissons de la îèvre et Faccablement de la maladie. H se retraîait la caducité de son aïeul, sa démarche traînante et son pas incertain. Quelquefois la dive lui paraissait arrivée â la décrépitude, et il lui demandait timidement, quand Leucippe ne pouvait pas l'entendre, si elle était vieille. Mais Téleïa n'avait bien souvent, sur les choses de fait, que des réponses obscures, ambiguës comme des oracles.
— Quand même je compterais des siècles, disait* elle, je serais encore bien jeune sur la terre.
Et il y avait des moments d'enthousiasme et de prière où elle semblait si forte, si belle et si vivante, qu'Évenor prenait d'elle une idée plus haute que celle qu'il avait gardée de son aïeul, de sa propre mère et de toute sa race. U en exceptait pourtant Leucippe, qu'il eût crue volontiers immortelle, et lui-même, qu^il sentait libre e^ ûer jusque dans son respect et sa soumission pour la dive.
A mesure qu'il avait su parler avec cette dernière, il lui avait raconté ce qu'il comprenait de sa propre histoire. Téleïa avait exigé qu'il lui fit ce récit pendant le sommeil de Leucippe. Elle
DE L'AGE d'or 135
n'avait pu lui expliquer par l'induction le côté mystérieux de son entrée dans l'Êden; et, comme elle n'était pas ime intelligence parfaite ; comme, à côté de ses notions élevées sur l'œuvre divine et le rôle de la Providence, elle avait dans l'âme des défaillances de lumière, elle s'imagina que Dieu avait transporté Évenor, durant son sommeil, dans le lieu où il devait oublier sa première existence avant d'être initié â la science des dives et de devenir digne de Leucippe Déjà, nous l'avons dit, elle tenait aux ténèbres de la terre par un penchant prononcé au fatalisme.
Elle n'osa pourtant faire partager cette pensée À Évenor, craignant peut-être de l'effrayer par la possession qu'elle voulait prendre de lui pendant un temps donné. Aussi, quand il lui manifesta le désir de revoir sa mère :
— Cruel enfant! lui dit-elle, veux-tu donc faire mourir Leucippe? Ne vois-tu pas que, si elle a pu vivre de ma vie, jusqu'au moment où tu es venu lui donner la tienne, elle ne pourrait plus maintenant se passer du souffle divin qui t'a été confié pour elle ?
Et, comme Évenor lui disait :
— Je ne crois pas pouvoir sortir de l'Éden ; je l'ai essayé en vain, et tu m'as juré que je ne
pouvais pas davantage sortir du Ténare. Cependant ne dois-je pas essayer encore de trouver un chemin, même quand je devrais risquer ma vie?
Elle répondait :
— Viens donc dire adieu à Leucippe; car, si tu perds la vie en voulant gravir ces terribles montagnes, elle mourra en même temps que toi, et, si tu parviens à revoir tes parents, ils ne te laisseront pas revenir, et Leucippe mourra de langueur avant qu'il soit im an.
Évenor était frappé d'épouvante à l'idée défaire mourir Leucippe, et il vit bientôt que Téleïa lui disait la vérité ; car, lorsqu'il la quittait pendant quelques heures pour chercher, sans le lui avouer, ime issue dans la montagne, ou pour aller lui cueillir dans rÉden certaines fleurs ou certains fruits que ne produisait point la solfatare, il la retrouvait morne, pâlie et languissamment couchée sur la mousse comme une fleur qui attend la pluie.
Un jour pourtant, il eut le courage de lui dire que, s'il pouvait retrouver le chemin delà terre des hommes, il irait revoir cette terre pour revenir aussitôt. Leucippe fut étonnée. Elle savait l'existence des hommes et de la terre habitée par eux; mais elle croyait encore son frère né du rocher^ comme disait la dive dans ses obscurs symboles.
— Que veux-tu donc voir de plus beau sur l'autre terre, lui dit-elle, que ce que nous avons sur la nôtre? Et comment vivras-tu un seul jour chez les hommes, puisque c'est ici que tu aimes? Et tu vois comme la terre frissonne quelquefois, comme elle renverse ses rochers et perd ses rivages ! Si tu t'en vas et que tu ne trouves plus de cheminpour revenir !...
Leucippe, dont les idées étaient spontanées et d'autant plus vives qu'elle n^était sujette à aucune prévision, ne put exprimer celle qui s'offrait à elle. Elle pâlit et tomba dans les bras d'Évenor. Stupéfait de ce qu'il prit pour un sommeil subit, il voulut en vain l'éveiller. Puis il lui sembla qu'elle était morte. Ses cris appelèrent la dive, qui la ranima par ses soins ; mais Évenor ne reparla plus de revoir sa terre natale et résolut d'oublier sa mère.
Il n'osa même plus aller dans l'Éden. Leucippe l'avait suivi quelquefois jusqu'à l'entrée de ce sanctuaire dont la vue la jetait dans de grands transports de joie. Mais, quoique son frère eût arraché le buisson d'aloès et rendu le chemin facile dans la fente du rocher, elle ne pouvait descendre, et elle eût pu encore moins remonter
l'escarpement qui terminait ce passage du côté
iSS LES AMOURS
de rÉden. Il n'était pas sans danger pour Évenor, et la peine qu'il avait à l'escalader pour revenir vers elle ramenait la pâleur sur les lèvres de Leucippe et la Qxiié de la mort dans ses yeux éteints.
Les deux adolescents étaient entrés dans la jeunesse. La dive, qui, durant les premières années, les avait laissés souvent seuls ensemble, ne les quittait plus depuis le jour où elle avait vu Êvenor parler bas â Leucippe, pour lui dire son amour. Il le lui avait dit cependant avec la même candeur que le jour où il avait prononcé ce mot pour la première fois, et, bien qu'elle se fût refusée à apprendre la langue des hommes, qu'ils parlaient entre eux, la dive, à force de les entendre, en savait assez pour qu'ils n'eussent point de secrets pour elle. Mais un instinct mystérieux commençait à agir chez l'adolescent à son insu.
Il avait besoin de dire plus souvent à Leucippe: « J'aime! » et, en le lui disant bas, il s'imaginait le mieux dire. Leucippe, plus enfant que lui, le disait tout haut, et Téleïa veillait à ce que lo trouble qui commençait à s'emparer d'Ëvenor ne se communiquât point à sa compagne avant qu'elle pût le ressentir complet et divin.
Un jour, elle vit Leucippe rougir et détourner ses regards des siens, en écoutant ce mot qui l'avait toujours fait franchement rayonner et sourire. Elle jugea qu'il était temps d'instruire ses enfants dans la religion de Thyménée, et, s'asseyant entre eux au bord de la mer harmonieuse et tranquille, elle prit leurs mains dans les siennes et leur parla aijisi :