‹ Les amours de MarieChapitre 15 sur 21 · LXVI · texte numérisé non relu

LXVI

En vain pour vous ce bouquet je compose, En vain pour vous, ma déesse, il est fait : Car vous serez le bouquet du bouquet, La fleur des fleurs, la rose de la rose.

Vous et les fleurs différez dune chose, Gest que lliiver les fleurettes défait; Votre printemps, en ses grâces parfait, Ne craint des ans nulle métamorphose.

Heureux bouquet, n'entre point au séjour De ce beau sein, ce beau logis d'Amour; Ne touche point cette pomme jumelle :

Ton lustre gai se fanerait d'émoi;

Tu es, bouquet, digne de vivre, et moi

De mourir près des beautés de la belle.

ELEGIK A MAP.IK

Afin que notre siècle et le siècle à venir De nos jeunes amours se puisse souvenir, El que votre beauté que j'ai longtemps aimée, Ne se perde au tombeau, par les ans consumée, Sans laisser quelque marque après elle de soi, Je vous consacre ici le plus gaillard de moi. L'esprit de mon esprit, qui vous fera revivre Ou longtemps, ou jamais, par l'âge de ce livre.

Ceux qui liront les vers que j'ai chantés pour vous D'un style qui varie entre l'aigre et le doux. Selon les passions que vous m'avez données, Vous tiendront pour déesse; et tant plus les années En volant s'enfuiront, et plus votre beauté Contre l'âge croîtra, vieille en sa nouveauté.

0 ma belle Angevine! ô ma douce Marie!

Mon œil, mon cœur, mon sang, mon esprit et ma vie,

Dont la vertu me montre un droit chemin aux cieux !

DE MAKIE 165

Je reçois tant de bien quand je baise vos yeux, Quand je languis dessus et quand je les regarde. Que, sans une frayeur qui la main me retarde, Je me serais occis de deuil que je ne peux Vous montrer par effet le bien que je vous veux.

Or cela que je puis, pour vous je le veux faire : Je veux, en vous chantant, vos louanges parfaire, Et ne sentir jamais mon labeur engourdi Que tout l'ouvrage entier pour vous ne soit ourdi.

Si j'étais un grand roi, pour éternel exemple

De fidèle amitié, je bâtirais un temple

Dessus le bord de Loire, et ce temple aurait nom

Le temple de Ronsard et de sa Marion.

De mai'bre parien serait votre effigie.

Votre robe serait à plein fond élargie

De plis recamés d'or, et vos cheveux tressés

Seraient de filets d'or par ondes enlacés.

D'un crêpe cannelé serait la couverture

De votre chef divin, et la rare ouverture

D'un rets de soie et dor, fait de l'ouvrière main

DArachne ou de Pallas couvrirait votre sein;

Votre bouche serait de roses toute pleine, Répandant par le temple une amoureuse haleine; Vous auriez d'une Hébé le maintien gracieux, Et un essaim d'Amours sortirait de vos yeux; Vous tiendriez le haut bout de ce temple honorable, Droite sur le sommet d'un pilier vénérable.

Et moi, d'autre côté, assis au même lieu. Je serais remarquable en la forme d'un dieu ; J'aurais, en me courbant, dedans la main senestre Un arc demi-voûté, tel que l'on voit renaître Aux premiers jours du mois le repli d'un croissant, Et j'aurais sur la corde un beau trait menaçant. Non le serpent Python, mais ce sot de jeune homme Qui maintenant sa vie et son âme vous nomme, Et qui seul, me fraudant, est roi de votre cœur. Qu'en fin en votre amour vous trouverez moqueur. Quiconque soit celui, qu'en vivant il languisse. Et de chacun haï, lui-même se haïsse; Qu'il se ronge le cœur, et voie ses desseins Toujours lui échapper comme vent de ses mains, Soupçonneux et rêveur, arrogant, solitaire. Et lui-même se puisse à lui-même déplaire.

J'aurais dessus le chef un rameau de laurier, J'aurais dessus le flanc un beau poignard guerrier; La lame serait d'or, et la belle poignée Ressemblerait à l'or de ta tresse peignée ; J'aurais un sistre d'or, et j'aurais tout auprès Un carquois tout chargé de flammes et de traits.

Ce temple, fréquenté de fêtes solennelles. Passerait en honneur celui des immortelles. Et par vœux nous serions invoqués tous les jours Comme les nouveaux dieux des fidèles amours, D'âge en âge suivant, au retour de l'année, Nous aurions près le temple une fête ordonnée, Non pour faire courir, comme les anciens, Des chariots couplés aux jeux olympiens. Pour sauter, pour lutter, ou de jambe venteuse Franchir en haletant la carrière poudreuse ; Mais tous les jouvenceaux des pays d'alentour, Touchés au fond du cœur de la flèche d'Amour, Ayant d'un gentil feu les âmes allumées. S'assembleraient au temple avecque leurs aimées; Et là celui qui mieux sa lèvre poserait Sur la lèvre amoureuse, et qui mieux baiserait.

Ou soil d'un baiser sec ou d'un baiser humide, D'un baiser court ou long, ou d'un baiser qui guide L'âme dessus la bouche, et laisse trépasser Le baiseur, qui ne vit sinon que du penser, Ou d'un baiser donné comme les colombelles, Lorsqu'elles font l'amour et du bec et des ailes; Celui qui mieux serait en tels baisers appris Sur tous les jouvenceaux emporterait le prix. Serait dit le vainqueur des baisers de Cythère, Et tout chargé de fleurs s'en irait à sa mère. Aux pieds de mon autel, en ce temple nouveau. Luirait le feu veillant d'un éternel flambeau, Et seraient ces combats nommés, après ma vie, Les jeux que fit Ronsard pour sa belle Marie.

O ma belle maîtresse ! hé ! que je voudrais bien Qu'Amour nous eût conjoints d'un semblable lien, Et qu'après nos trépas, dans nos fosses ombreuses. Nous fussions la chanson des bouches amoureuses; Que ceux de Vendômois dissent tous d'un accord, Visitant le tombeau sous qui je serais mort : « Notre Ronsard, quittant son Loir et sa Gâtine, A Bourgueil fut épris d'une belle Angevine »,

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Et que ceux-là d'Anjou dissent tous d'une voix : € Notre belle Marie aimait un Vendomois, Tous les deux n'étaient qu'un, et l'amour mutuelle, Qu'on ne voit plus ici, leur fut perpétuelle. Siècle vraiment heureux, siècle d'or estimé, Où toujours l'amoureux se voyait contre-aimé. »

Puisse arriver, après l'espace d'un long âge

Qu'un esprit vienne à bas, sous l'amoureux ombrage

Des myrtes, me conter que les âges n'ont pu

Effacer la clarté qui luit de noire feu,

Mais que de voix en voix, de parole en parole,

Notre gentille amour par la jeunesse vole.

Et qu'on apprend par cœur les vers et les chansons

Que j'ai tissus pour vous en diverses façons.

Et qu'on pense amoureux celui qui remémore

Votre nom et le mien et nos tombes honore !

Or, il en adviendra ce que le ciel voudra; Si est-ce que ce livre immortel apprendra Aux hommes et au temps, et à la Renommée, Que je vous ai six ans plus que mon cœur aimée.

Gesse tes pleurs, mon livre : il n'est pas ordonné Du destin que, moi vif, tu reçoives la gloire : Avant que passé j'aie outre la rive noire, L'honneur que l'on te doit ne te sera donné.

Quelqu'un, après mil ans, de mes vers étonné Voudra dedans mon Loir comme en Permesse boire, Et, voyant mon pays, à peine pourra croire Que d'un si petit champ tel poète soit né.

Prends, mon livre, prends cœur : la vertu précieuse De Ihomme, quand il vit, est toujours odieuse. Après qu'il est absent, chacun le pense un dieu.

La rancœur nuit toujours à ceux qui sont en vie; Sur les vertus d'un mort elle n'a plus de lieu, Et la postérité rend l'honneur sans envie.

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