A JOACHIM DU BELLAY
Cependant que lu vois le superbe rivage De la rivière tusque et le mont Palatin, Et que l'air des Latins te fait parler latin, Changeant à l'étranger ton naturel langage.
Une fille d'Anjou me détient en servage;
Ores baisant sa main et ores son tétin,
Et maintenant ses yeux endormis au matin,
Je vis, comme l'on dit, trop plus heureux que sage.
Tu diras à Magny, lisant ces vers ici :
C'est grand cas que Ronsard est encore amoureux!
Mon Bellay, je le suis et le veux être aussi.
Et ne veux confesser qu'Amour soit malheureux, Ou, si c'est un malheur, baste, je délibère De vivre malheureux en si belle misère.
Douce, belle, amoureuse et bien fleurante Rose, Que tu es à bon droit aux amours consacrée! Ta délicate odeur hommes et dieux récrée, Et bref, Rose, tu es belle sur toute chose.
Marie pour son chef un chapelet compose De ta feuille, et toujours sa gorge en est parée; Toujours cette Angevine, unique Gythérée Du parfum de ton eau sa belle joue arrose.
Ah ! Dieu ! que je suis aise alors que je te voy Eclore au point du jour sur l'épine à requoy, Aux jardins de Bourgueil, près d'une eau solitaire!
De toi les nymphes ont les coudes et le sein, De toi l'Aurore emprunte et sa joue et sa main Et son teint la beauté qu'on adore en Cythère.
MADRIGAL
Prenez mon cœur, clame, prenez mon cœur. Prenez mon cœur, je vous l'offre, ma dame; Il est tout vôtre, et ne peut d'autre femme, Tant vôtre il est, devenir serviteur.
Doncques si, vôtre, il meurt vôtre en langueur, Vôtre à jamais, vôtre en sera le blâme; Et si là-bas on punira votre âme Pour tel péché d'une injuste rigueur.
Quand vous seriez quelque fille d'un Scythe, Encor 1 amour, qui les tigres incite, Vous fléchirait; mais trop cruellement Du frein d'Amour vous me serrez les rênes
Et me gênez de tourment sur tourment Me reperçant d'amoureuses alênes Pour témoigner que, du commencement L homme naquit de rochers et de chênes.
34 LES AMOUKS
MADRIGAL
Mon docte Peletier, le temps léger s'enfuit; Je change nuit et jour de poil et de jeunesse Mais je ne change pas l'amour d'une maîtresse, Qui dans mou cœur collée éternelle me suit.
Toi qui es dès enfance en tout savoir instruit (Si de notre amitié 1 antique nœud te presse) Comme sage et plus vieil, donne-moi quelque adresse Pour éviter ce mal qui ma raison séduit.
Aide-moi, Peletier; si par philosophie
Ou par le cours des cieux tu as jamais appris
Un remède d'amour, dis-le moi, je te prie : '
Car bien qu'ores au ciel ton cœur soit élevé.
Si tu as quelquefois d'une dame été pris,
Eh! pour Dieu, conte-moi coniuie tu tes sauvé!
Dr: MARIE 35
CHANSON
Je veux chanter en ces vers ma tristesse, Car autrement chanter je ne pourrais, \n que je suis absent de ma maîtresse; Si je chantais autrement je mourrais.
Pour ne mourir il faut donc que je chante En chants piteux ma plaintive langueur.
Pour le départ de ma maîtresse absente, Qui de mon sein m'a dérobé le cœur.
Déjà l'été et Cérès la blétière, Ayant le front orné de son présent.
Ont ramené le moisson nourricière Depuis le temps que d'elle suis absent,
Loin de ses yeux, dont la lumière belle Seule pourrait guérison me donner, Et, si j'étais là-bas en la nacelle, Me pourrait faire au monde retourner.
Mais ma raison est si bien corrompue Par une fausse et vaine illusion, Que nuit et jour je la porte en la vue, Et sans la voir j'en ai la vision.
Gomme celui qui contemple les nues, Fantastiquant mille monstres bossus, Hommes, oiseaux, et chimères cornues, Tant par les yeux ses esprits sont déçus.
Et comme ceux qui, d une haleine forte. En haute mer, à puissance de bras Tirent la rame, ils l'imaginent torte.
Et toutefois la rame ne l'est pas,
Ainsi je vois d'une vue trompée Celle qui m'a tout le sens dépravé, Qui, par les yeux dedans l'âme fi'appée. M'a vivement son portrait engravé.
Et soit que j'erre au plus haut des montagnes. Ou dans un bois, loin de gens et de bruit, Ou sur le Loir, ou parmi les campagnes, Toujours à lœil ce beau portrait me suit.
Si j'aperçois quelque champ qui blondoie D'épis frisés au travers des sillons, Je pense voir ses beaux cheveux de soie, Refrisoltés en mille crépillons.
Si le croissant au premier mois j'avise, Je pense voir son sourcil ressemblant A l'arc d'un Turc qui la sagette a mise Dedans la coche, et menace le blanc.
Quand à mes yeux les étoiles drillantes Viennent la nuit en temps calme s'offrir, Je pense voir ses prunelles ardentes.
Que je ne puis ni luire ni souffrir.
Quand j'aperçois la rose sur l'épine, Je pense voir de ses lèvres le teint; La rose au soir, de sa couleur décline, L'autre beauté jamais ne se déteint.
Quand j'aperçois les fleurs en quelque prée Ouvrir leur robe au lever du soleil, Je pense voir de sa face pourprée S'épanouir le beau lustre vermeil.
Si j'aperçois quoique chêne sauvage Qui jusqu'au ciel élève ses rameaux, Je pense voir sa taille et son corsage, Ses pieds, sa grève et ses coudes jumeaux.
Si j'entends bruire une fontaine claire, Je pense ouir sa voix dessus le bord, Qui, se plaignant de nui triste misère, M'appelle à soi pour me donner confort.
Voilà comment, pour être fantastique, En cent façons ses beautés j'aperçois, Et m'éjouis d'être mélancolique, Pour recevoir tant de formes en moi.
Amour vraiment est une maladie ; Les médecins la savent bien juger.
En la nommant fureur de fantaisie, Qui ne se peut par herbes soulager.
J'aimerais mieux la lièvre dans mes veines, Ou quelque peste, ou quelque autre douleur, Que de souffrir tant d'amoureuses peines, Dont le bonheur n'est sinon que malheur.
Or va, chanson, dans le sein de Marie, Pour l'assurer que ce n'est tromperie Des visions que je raconte ici Qui me font vivre et mourir en souci.
A JEAN D'AURAT
Aurat, après ta mort la terre n'est pas digne De pourrir en la toinl)e un tel corps que le tien; Les Dieux le changeront en une voix, ou bien, Si l'écho ne suffit, le changeront en C3'gne,
Ou, en ce corps qui vit de rosée divine, Ou en mouche qui fait le miel hymettien. Ou en l'oiseau qui chante, et le crime ancien De Térée au printemps redit sur une épine;
Ou, si tu n'es changé tout entier en quelqu'un. Tu vêtiras un corps qui te sera commun Avecque tous ceux-ci, participant ensemble
De tous (car un pour toi suffisant ne me semble), Et d'homme seras fait un beau monstre nouveau. De voix, cygne, cigale, et d'avette et d'oiseau.
MADRIGAL