‹ Les amours de MarieChapitre 6 sur 21 · A ETIENNE PASQUIER · texte numérisé non relu

A ETIENNE PASQUIER

Hé n'est-ce, mon Pasquier, hé n'est-ce pas grand cas? Bien que le corps parti de tant de membres j'aie, De muscles, nerfs, tendons, poumons, artères, foie, De mains, de pieds, de flancs, de jambes et de bras,

Qu'Amour les laisse en paix et ne les navre pas, Et que son trait sans cesse opiniâtre essaie De faire dans mon cœur une éternelle plaie, Sans que jamais il vise ou plus haut ou plus bas ?

11 nest tel en mon cœur qu'on le feint en peinture. S'il était un enfant sourd, volage, aveuglé, Il ne ferait en l'âme une telle ouverture. Et son coup ne serait si sûr ni si réglé.

Ce n'est pas un enfant, car ses traits sans mesure N'auraient pour certain but toujours un même lieu. Apollon tire droit; mais Amour est un Dieu, Qui, sans viser aux cœurs, y frappe de nature.

Marie, qui voudrait votre nom retourner, II trouverait Aimer : aimez-moi donc, Marie; Puisque votre beau nom à l'amour vous convie, II faut votre jeunesse à l'amour adonner.

S'il vous plaît pour jamais votre ami m'ordonner, Ensemble nous prendrons les plaisirs de la vie, D'une amour contre-aimée, et jamais autre envie Ne me pourra le cœur du vôtre détourner.

Si faut-il bien aimer au monde quelque chose; Celui qui n'aime point, pour son but se propose Une vie d un Scythe, et ses jours veut passer

Sans goûter la douceur des douceurs la meilleure. Eh! qu'est-il rien de doux sans Vénus? Las! à l'heure Que je n'aimerai plus, puissé-je trépasser!

Marie, ;i tous les coups vous me venez reprendre Que je suis trop léger, et me dites toujours, Quand je vous veux baiser, que j'aille à ma Gassandre, Et toujours m'appelez inconstant en amours.

Je le veux être. Aussi les hommes sont bien lourds. Qui de nouvelle amour ne se laissent surprendre. Le loyal qui ne veut qu'à une seule entendre N'est digne que Vénus lui fasse de bons tours.

Celui qui n'ose faire une amitié nouvelle A faute de courage ou faute de cervelle, Se défiant de soi que ne peut avoir mieux.

Les hommes maladifs ou matés de vieillesse Doivent être constants; mais sotte est la jeunesse Qui n'est point éveillée et qui n'aime en cent lieux.

Amour, étant marri qu'il avait ses sagettes Tiré contre Marie et ne l'avait blessée, Par dépit en un bois sa trousse avait laissée, Tant que pleine elle fût d'un bel essaim d'avettes.

Jà de leurs piquerons, ces captives mouchettes, Pour avoir liberté, la trousse avaient percée, Et s'enfuyaient, alors qu'Amour l'a renversée Sur la face à Marie et sur ses mammelettes.

Soudain, après qu'il eût son carquois déchargé,

Tout riant sautela, pensant être vengé

De celle à qui son arc n'avait su faire outrage,

Mais il riait en vain; car ces filles du Ciel, En lieu de la piquer, baisant son beau visage, En amassaient les fleurs, et en faisaient du miel.

Je veux, me souvenant de ma gentille amie, Boire ce soir d'autant, et pour ce, Corydon, Fais remplir mes flacons et verse à l'abandon Du vin pour réjouir toute la compagnie.

Soit que ma mie ai nom ou Cassandre ou Marie, Neuf fois je m'en vais boire aux lettres de son nom: Et toi, si de ta belle et jeune Madelon, Belleau, l'amour te point, je te pri' ne l'oublie.

Apporte ces bouquets que tu m'avais cueillis Ces roses, ces œillets, ce jasmin et ces lis, Attache une couronne alentour de ma tête.

Gagnons ce jour ici, trompons notre trépas : Peut-être que demain nous ne reboirons pas. S'attendre au lendemain n'est pas chose trop prête.

Ma plume sinon vous ne sait antre sujet, Mon pied sinon vers vous ne sait aulre voyage, Ma langue sinon vous ne sait autre langage. Et mon œil ne connaît que vous pour son objet.

Si je souhaite rien, vous êtes mon souhait,

Vous êtes le doux gain de mon plaisant dommage.

Vous êtes le seul but où vise mon courage,

Et seulement en vous tout mon rond se parfait.

Je ne suis point de ceux qui changent de fortune. Puisque je n'ai qu'un cœur, je n'en puis aimer qu'une : Cette une m'en vaut cent. Las! je vous aime mieux

Que mon cœ*ur ni que moi, et plutôt que de faire Chose qui peut en rien notre amitié défaire, J'aimerais mieux mourir, tant j'aime vos beaux yeux!

Amour, quiconque ait dit que le ciel fut ton père, Et que Vénus la douce en ses flancs te poi'ta, Il mentit lâchement : un Dieu ne t'enfanta, Tu n'es pas fils du ciel, Vénus n'est pas ta mère.

Des champs Massyliens la plus cruelle fère Entre ses lionneaux dans un roc t'allaita, Et, l'ouvrant ses tétins, par son lait te jeta Tout à l'entour du cœur sa rage la plus fîère.

Rien ne te plaît, cruel, que sanglots et que pleurs. Que déchirer nos cœurs d'épineuses douleurs, Que tirer tout d'un coup mille morts de ta trousse.

Un si méchant que toi du Ciel n'est point venu : Si Vénus t'eût conçu, tu eusses retenu Quelque peu de douceur d'une mère si douce.

48 LEb AMOUKS

Beauté, dont la douceur pourrait vaincre les rois, Mon cœur que vous tenez dans vos yeux en servage, Hélas ! rendez-le-moi ou me baillez en gage Le vôtre, car sans cœur vivre je ne pourrais.

Quand mort en vous servant sans mon cœur je serais, Plus que vous ne pensez ce vous serait dommage De perdre un tel ami, à moi grand avantage, Grand honneur et plaisir, quand pour vous je mourrais,

Ainsi nous ne pouvons encourir de ma mort,

Vous, ^ladame, qu'un blâme, et moi, qu'un réconfort,

Pourvu que mon trépas vous plaise en quelque chose;

Et veux que sur ma lame Amour aille écrivant:

Celui qui gît ici sans cœur étant vivant,

Et trépassa sans cœur et sans cœur il repose.

DE MAKIE 49

Amour qui si longtemps en peine m'as tenu, Qui premier débauchas ma lil)erté nouvelle, S'il te plaît d adoucir la fierté de ma belle, Tant que par Ion moven mon travail soit connu,

Sur un pilier d airain je t'appendrai tout nu.

En l'air, un pied levé, à chaque flanc une aile.

L'arc courbé dans la main, le carquois sous l'aisselle.

Le corps gras et douillet, le poil crespe et menu.

Tu sais. Amour, combien nion cœur souffre de peine; Mais tant plus il est doux, plus d'audace elle est pleine, Et méprise tes dards, comme si tout son cœur

Etait environné de quelque roche dure; Fais-lui connaître au moins que tu es le vainqueur, , Et qu'un mortel ne doit aux Dieux faire d'injure.

Fuyons, mon cœur, fuyons; que mon pied ne s'arrête Un quart d'heure à Bourgueil, où, par l'ire des Dieux, Sur mes vingt et un ans le feu de deux beaux yeux (Souvenir trop amer !) me foudroya la tête.

Le Grec qui a senti la meurtrière tempête Des rochers Capharés abomine tels lieux, Et, s'il les voit de loin, ils lui sont odieux, Et pour les éviter tient sa navire prête.

x\dieu donc, ville, adieu, puisqu'en toi je ne fais Que resemer le mal dont toujours je me pais. Et toujours rafraîchir mon ancienne plaie.

Vivons, mon cœur, vivons sans désirer la mort; C'est trop souffert de peine, il est temps que j'essaie Après mille périls de rencontrer le port.

DE MAKIE 51

Ah! que malheureux est celui-là qui s'empêtre Dans les liens d'Amour; sa peine est plus cruelle Que s'il tournait là-bas la rou' continuelle, Ou s'il baillait son cœur aux vautours à repaître.

Malgré lui dans son âme à toute heure il sent naître Un joyeux déplaisir, qui douteux l'épointèle; Quoi! l'épointèle ! ainçois le gêne et le martèle. Sa raison est vaincue et l'appétit est maître.

Il ressemble à l'oiseau, lequel plus se remue Captif dans les gluaux, et tant plus se renglue. Se débattant en vain d'échapper l'oiseleur.

Ainsi, tant plus l'amant les rets d'amour secoue. Plus à l'entour du col son destin les renoue. Pour jamais n'échapper d'un si plaisant malheur.

CHANSON

Ma maîtresse est toute angelette Toute uia rose nouvelette, Toute mon gracieux orgueil, Toute ma petite l)runette, Toute ma douce mignonnette, Toute mon cœur, toute mon œil :

Toute ma Muse et ma Charité, Toute le gain de mon mérite, Toute mon tout, toute mon rien, Toute ma maîtresse Marie, Toute ma douce tromperie.

Toute mon mal, toute mon bien.

Toute mon miel et ma délice.

Toute ma gentille malice, Toute ma joie et ma langueur.

Toute ma petite Angevine,

Ma toute simple et toute fine, Toute mon âme et tout mon cœur.

Encore un envieux me nie Que je ne dois aimer Marie; Mais quoi ! si ce sot envieux Disait que mes yeux je n'aimasse, Voudriez-vous bien que je laissasse Pour un sot à n'aimer mes yeux?

CHANSON

Si le ciel est ton pays et ton père,

Si le nectar est ton vin savoureux,

Si Vénus est ta délicate mère,

Si l'ambroisie est ton pain bienheureux;

Pourquoi viens-tu te loger en la terre ? Pourquoi viens-tu te cacher en mon sein ? Pourquoi fais-tu coutre mes os la guerre? Pourquoi bois-tu mon pauvre sang humain ?

Pourquoi prends-tu de mon cœur nourriture ? O fils d'un tigre ! ô cruel animal !

Tu es un Dieu de méchante nature!

Je suis à toi, pourquoi me fais-tu mal?

Dr MARIE

Mignonne, levez-vous, vous êtes paresseuse, Jà la gaie alouette au ciel a fredonné. Et jà le rossignol doucement jargonm-, Dessus lépine assis, sa complainte amoureuse.

Sus! debnul ! Allons voir l'herbelotte perleuse, Et voire beau rosier de boutons couronné, Et vos œillets aimés auxquels aviez donné Hier au soir de l'eau d'une main si soigneuse.

Harsoir en vous couchant vous jurâtes vos yeux D'être plus tôt que moi ce matin éveillée; Mais le dormir de l'aube, aux filles gracieux.

Vous tient d'un doux sommeil en:^oi- les yeux sillée.

Çà! çà ! que je les baise ! et voire beau tétin

Cent fois, pour vous apprendre à vous lever matin.

Je ne suis variable, et si ne veux apprendre Le métier d'inconstance, aussi ce n'est qu'émoi; Je ne dis pas si Jane était prise de moi, Que bientôt n'oubliasse et Marie et Gassandre.

Je ne suis pas celui qui veux Paris reprendre D'avoir manqué si tôt à Pégasis de foi : Plutôt que d'accuser ce jeune enfant de Roi D'avoir changé d'amour, je voudrais le défendre.

II fit bien, il fit bien, de ravir cette Hélène, Cette Hélène qui fût de tant de beautés pleine Que du grand Jupiter on la disait enfant.

L'amant est bien guidé d'une heure malheureuse, Quand il trouve son mieux, si son mieux il ne prend. Sans grisonner au sein d'une vieille amoureuse.

C'est grand cas que d'aimer; si je suis une année Avecques ma maîtresse à deviser toujours, Et à lui raconter quelles sont mes amours, Lan me semble plus court qu'une courte journée.

Si quelque tiers survient, j'en ai l'àme gênée. Ou je ne lui dis mot, ou mes propos sont lourds: Au milieu du devis s'égarent mes discours, Et tout ainsi que moi ma langue est étonnée.

Mais quand je suis auprès de celle qui me tient Le cœur dedans les yeux, sans me forcer me vient Un propos dessus l'autre, et jamais je ne cesse

De baiser, de tâter, de rire et de parler :

Car, pour être cent ans auprès de ma maîtresse.

Cent ans me sont trop courts, et ne m'en puis aller

Que ne suis-je insensible? ou que n'est mon visage De rides labouré Pou que ne puis-je épandre, Sans trépasser, le sang qui, chaud, subtil et tendre. Bouillonnant dans mon cœur, me trouble le courage?

Ou bien en mon erreur que ne suis-je plus sage? Ou pourquoi la raison, qui me devrait reprendre. Ne commande à ma chair, sans, paresseuse, attendre Qu'un tel commandement me soit enjoint par l'âge ?

Mais que pourrai-je faire? et, puisque ma maîtresse, Mes sens, mes ans, Amour et ma raison traîtresse Ont juré contre moi, las! quand mon chef serait

De vieillesse aussi blanc que la vieille Cumée, Si est-ce que jamais le temps n'effacerait. Cette beauté que j'ai dans le cœur imprimée.

xxu

Morphée, s'il te plaît de rue représenter

Cette nuit ma maîtresse aussi belle et gentille

Que je la vis le soir que sa vive scintille

Par ne sais quel regard vint mes yeux enchanter

Et s'il te plaît, ô Dieu, tant soit peu d'alenter (Misérable souhait!) de sa feinte inutile Le feu qu'Amour me vient de son aile subtile Tout alentour du cœur sans l'epos éventer;

Sur le haut de mon lit en vœu je t'appendrai, Dévot, un saint tableau sur lequel je peindrai L'heur que j'aurai reçu de ta forme douteuse,

Et comme Jupiter à Troie fût déçu

Du Somme et de Junon, après avoir reçu

De la simple Vénus la ceinture amoureuse.

Écuraière Vénus, reine en Cypre puissante, Mère des doux Amours, à (pii toujours se joint Le Plaisir et le Jeu, qui tout animal point A toujours réparer sa race périssante;

Sans toi, n3'mphe aime-ris, la vie est languissante, Sans toi rien n'est de beau, de vaillant ni de coint, Sans toi la Volupté joyeuse ne vient point. Et des Grâces sans toi la grâce est déplaisante.

Ores qu'en ce printemps on ne saurait rien voir Qui fiché dans le cœur ne sente ton pouvoir, Sans plus une pucelle en sera-t-elle exempte?

Si tu ne veux du tout la traiter de rigueur,

Au moins que sa froideur en ce mois d'avril sente

Quelque peu du brasier qui menflauiuie le cœur.

Cache pour cette nuit ta corne, bonne lune; Ainsi Endymion soit toujours ton ami, Ainsi soil-il toujours en ton sein endormi, Ainsi nul enchanteur jamais ne t'importune!

Le jour m'est odieux, la nuit m'est opportune; Je crains de jour l'aguet d'un voisin ennemi; De nuit, plus courageux, je traverse parmi Le camp des espions, défendu de la brune.

Tu sais, Lune, que peut l'amoureuse poison : Le Dieu Pan pour le prix d'une blanche toison Peut bien fléchir ton cœur. Et vous, astres insignes,

Favorisez au feu qui me tient allumé :

Car, s'il vous en souvient, la plupart de vous, signes,

N'a place dans le Ciel ({ue pour avoir aimé.

GHAXSOX

Bonjour, mon cœur; bonjour, nui douce vie; Bonjour, mon œil; bonjour, ma chère amie;

Hé! bonjour, ma toute belle,

Ma mignardise, bonjour.

Mes délices, mon amour.

Mon doux printemps, ma douce fleur nouvelle. Mon doux plaisir, ma douce colombelle, Mon passereau, ma génie tourterelle;

Bonjour, ma douce rebelle.

Je veux mourir si plus on me reproche

Que mon service est plus froid qu'une roche,

De t'avoir laissé, maîtresse,

Pour aller suivre le roi

Et chercher je ne sais quoi Que le vulgaire appelle une largesse.

Plutôt périsse honneur, cour et richesse, Que pour les biens jamais je te délaisse,

Ma douce et belle déesse.

CHANSON

Belle et jeune fleur de quinze ans.

Qui sens encore ton enfance, Mais bien qui caches au dedans Un cœur rempli de décevance, Gelant sous onihre (ramilir Une jeunette niauvaislié,

Rends-moi (si lu as quelque honte) Mon cœur, que je t'avais donné, Dont tu ne fais non plus de compte Que d'un esclave emprisonné, T'éjouissant de sa misère.

Et te plaisant de lui déplaire.

Une autre moins belle que toi.

Mais plus que toi courtoise et Ijonne Le veut de grâce avoir de moi.

Me priant que je le lui donne.

Elle l'aura, puisqu'autrement Il n'a de toi bon traitement.

Mais non, j'aime trop mieux qu'il meure Dedans la prison de tes mains, J'aime trop mieux qu'il y demeure Tourmenté de maux inhumains.

Qu'en te changeant, jouir de celle Qui m'est plus douce et non si belle.

Les villes et les bourgs me sont si odieux Que je meurs si je vois quelque tracette humaine. Seulet dedans les bois, pensif, je me promène. Et rien ne m'est plaisant que les sauvages lieux.

Il n'y a dans ces bois sangliers si furieux, Ni roc si endurci, ni ruisseau, ni fontaine, Ni arbre, tant soit sourd, qui ne sache ma peine Et qui ne soit marri de mon mal ennuyeux.

Un penser qui renaît d'un autre m'accompaigne Avec un pleur amer qui tout le sein me baigne; Travaillé de soupirs qui si triste me font,

Que si quelque passant me trouvait au bocage, Voyant mon poil rebours et l'horreur de mon front, Ne me dirait pas homme, ains un monstre sauvage.

LES AMOUHS

Amour, comme l'on dit, ne naît d'oisiveté. S'il naissait du loisir, il ne fût plus mon maître. Je cours, je vais, je viens, et si ne me dépêtre De son lien cpii tient serve ma liberté.

Je ne suis paresseux et ne l'ai point été ; Toujours la harquebuse, ou la paume champêtre, Ou l'escrime, qui rend une jeunesse adextre, Me retient en travail tout le jour arrêté.

Ore le chien couchant, ore la grande chasse, Ore un ballon poussé sur une verte place, Ore nager, lutter, voltiger et courir,

M'amusent sans repos; mais plus je m'exercite, Plus amour naît dans moi, et plus je sens nourrir Son feu, qu'un seul regard au cœur me ressuscite

Vous méprisez nature : Ètes-vous si cruelle De ne vouloir aimer? Voyez les passereaux Qui démènent l'amour; voyez les colombeaux, Regardez le ramier, voyez la tourterelle;

Voyez deçà, delà, dune frétillante aile Voleter par les bois les amoureux oiseaux, Voyez la jeune vigne embrasser les ormeaux. Et toute chose rire en la saison nouvelle.

Ici la bergerette, en tournant son fuseau, Dégoise ses amours, et là le pastoureau Piépond à sa chanson. Ici toute chose aime;

Tout parle de lamoui-, tout s'en veut enflammer; Seulement votre cœur, froid d'une glace extrême. Demeure opiniâtre et ne veut point aimer.

CHANSON

Le Printemps n'a point tant de fleurs, L'Automne tant de raisins meurs, L'Eté tant de chaleurs hâlées, L'Hiver tant de froides gelées, Ni la mer n'a tant de poissons.

Ni la Beauce tant de moissons, Ni la Bretagne tant d'arènes.

Ni l'Auvergne tant de fontaines, Ni la nuit tant de clairs flambeaux, Ni les forêts tant de rameaux, Que je porte au cœur, ma maîtresse.

Pour vous de peine et de tristesse.

CHANSON

Demandes-tu, chère Marie, Quelle est pour toi ma pauvre vie?

Je jure par tes yeux qu'elle est Telle qu'ordonner te la plaît,

Pauvre, chétive, langoureuse, Dolente, triste, malheureuse.

Et tout le mal qui vient d'amour Ne m'abandonne nuit ni jour.

Après, demandes-tu, Marie, Quels compagnons suivent ma vie?

Suivie en sa fortune elle est De tels compagnons qu'il te plaît.

Ennui, travail, peine, tristesse.

Larmes, soupirs, sanglots, détresse; Et tout le mal qui vient d'amour Ne m'abandonne nuit ni jour.

70 LES AMOUKS

Voilà comment par toi, Marie, Je traîne ma chétive vie, Heureux du mal que je reçoi Pour t'aimer cent fois plus que moi.

J'airae la fleur de mars, j'aime la belle rose, L'une qui est sacrée à Vénus la déesse; L'autre qui a le nom de ma belle maîlresse Pour qui ni nuit, ni jour, en paix je ne repose.

J'aime trois oiselets, l'un qui sa plume arrose De la pluie de mai, et vers le ciel se dresse; L'autre qui veuf au bois lamente sa détresse. L'autre qui pour son fils mille versets compose.

J'aime un pin de Bourgueil, oîi Vénus appendit

Ma jeune liberté, quand pris elle rendit

Mon cœur, que doucement un bel œil erapinsonne.

J'airae un gentil laurier, de Phébus l'arbrisseau, Dont ma belle maîtresse, en pliant un rameau Lié de ses cheveux, me fit une couronne.

LES AMOUUS

Mai's fut votre parrain quand vous naquîtes, Marie; La Mer votre marraine : un Dieu cruel et fier, Une mer à laquelle on ne se doit fier; Lui toujours est colère; elle est toujours marrie.

Sous un titre d'honneur, ce guerrier nous convie De hanter les combats, puis est notre meurtrier; La Mer, en se calmant, fait semblant de prier Qu'on aille en son giron, puis nous ôte la vie.

Vous tenez de ce Dieu, mais trop plus do la Mer, Qui fîtes vos beaux yeux sereinement calmer Pour m attirer chez vous par vos belles œillades.

Heureux et plus qu'heureux si je m'étais gardé

Et si j'eusse la mer du havre regardé,

Sans me faire presser en tant de Symplegades !

S'il y a quelque fille, en toute une contrée, Qui soit inexorable, inlunnuinc et cruelle. Toujours elle est de moi pour darne rencontrée, Et toujours le malheur me fait serviteur d'elle,

Mais si quelqu'une est douce, honnête, aimable et belle, La prise en est pour moi toujours désespérée. J'ai beau être courtois, jeune, accort et fidèle Elle sera toujours d'un sot énamourée.

Voilà que c'est d'aimer : ceux qui ont mérité D'être récompensés sont en douleur profonde, Et le sot volontiers est toujours bien traité.

Sous tel astre malin je naquis en ce monde!

0 traître et lâche Amour, que tu es malheureux !

Malheureux est celui (jui devient amoureux.

CHANSON

Amour, dis-mois de grâce (ainsi des bas humains Et des Dieux soit toujours l'empire entre tes mains)

Qui te fournil de flèches, Vu que toujours colère en mille et mille lieux Tu perds tes traits es cœurs des hommes et des dieux,

Empennés de flammèches?

Mais je te pri', dis-moi, est-ce point le dieu Mars, Quand il revient chargé du butin des soldars

Tués à la bataille?

Ou bien si c'est Vulcain qui dedans ses fourneaux Après les tiens perdus t'en refait de nouveaux

Et toujours t'en rebaille ?

Pauvret, répond Amour, eh quoi! ignores-tu La rigueur, la douceur, la force, la vertu

Des beaux yeux de t'amie?

Plus je répands de traits sur hommes et sur dieux. Et plus d'un seul regard m'en fournissent les yeux

De ta belle Marie.

J'ai pour maîtresse une étrange Gorgone, Qui va passant les Anges en beauté :

C'est un vrai Mars en dure cruauté; En chasteté, la fille de Latone.

Quand je la vois, mille fois je m'étonne, La larme à lœil, ou que ma fermeté Ne la fléchit, ou que sa dureté Ne me conduit d'où plus on ne retorne.

De la nature un cœur je n'ai receu ; Ainçois plutôt, pour se nourrir en feu. En lieu de lui j ai une salamandre :

Mon cœur nest point ni de terre ni deau Ni d'air léger. Il est fait d'un flambeau Qui se consume et n'est jamais en cendre.

Sitôt que lu as bu quelque peu de rosée, Soit de nuit, soit de jour, es feuilles d'un buisson. Pendant les ailes bas, tu dis une chanson D'une note rusli([ue à ton gré composée.

Las! aussi comme toi jai la voix disposée A chanter en ce bois, mais en autre façon : Car toujours en pleurant je dégoise mon son. Aussi jai toujours 1 àme en larmes arrosée.

Je te gagne à chanter, d'autant que lu ne pleures. Sinon trois mois en l'an, et moi à toutes heures. Navré d'une beauté qui me tient en servage.

Mais, hélas! rossignol, ou bien à mes chansons (Si quelque amour te point) accorde tes doux sons, Ou laisse-moi tout seul pleurer en ce bocage.

Belle, gentille, honnête, humble et douce Marie, Qui mon cœur en vos yeux prisonnier détenez, Et qui par monts, par vaux, comme esclave menez De votre blanche main ma prisonnière vie,

Hé! quanlesfois le jour me prend-il une envie De rompre vos liens; mais plus vous me donnez Espoir de liberté, plus vous m'emprisonnez L'àme, qui languirait sans vous être asservie.

Ah! je vous aime tant que je suis fol pour vous!

J'ai perdu ma raison, et ma langue débile

Au milieu des propos vous nomme à tous les coups,

^'ous, comme son sujet, sa parole et son style,

Et qui parlant ne fait qu interpréter sinon

Mon esprit qui ne pense en rien qu'en voire nom.

MADRIGAL

Comment au départir adieu pourrai-je dire, Duquel le souvenir tant seulement me pâme? Adieu, ma.chère vie; adieu, ma seconde âme, Adieu, mon cher souci, pour qui seul je soupire;

Adieu le bel objet de mon plaisant martyre. Adieu, bel œil divin qui m'englace et m'enflamme; Adieu, ma douce glace; adieu, ma douce flamme; Adieu, par qui je vis et par qui je respire.

Adieu, belle, humble, honnête et gentille maîtresse;. Adieu les doux liens où vous m'avez tenu, Maintenant en travail, maintenant en liesse. Il est temps de partir, le jour en est venu.

Je vous conjure ici, par Amour notre Dieu,

De prendre cependant mon cœur. Tenez, maîtresse,

Voi-le-là, baisez-moi, gardez-le, et puis, adieu.

Quand je vous vois, ma gentille maîtresse, Je deviens fol, sourd, muet et sans âme; Dedans mon sein mon pauvre cœur se pâme, Entre-surpris de joie et de tristesse.

Par tout mon chef le poil rebours se dresse. De glace froide une fièvre m'enflamme Veines et nerfs. En tel état, ma Dame, Je suis pour vous quand à vous je m'adresse.

Mon œil craint plus les vôtres qu'un enfant Ne craint la verge, ou la fille sa mère. Et toutefois vous ne m'êtes sévère.

Sinon au point que l'honneur vous défend. Mais c'est assez, puisque de ma misère La guérison d'autre part ne dépend.

Mes soupirs, mes amis, vous m'êtes agréables, D'autant que vous sortez pour un lieu qui le vaut. Je porte dans le cœur des flammes incurables; Le feu pourlani m'agrée et du mal ne me chaut.

Autant me plaît sentir le froid comme le chaud; Plaisir et déplaisir me sont biens incroyables. Bienheureux je m'estime aimant en lieu si haut, Bien que mon sort me mette au rang des misérables.

Des misérables? non, mais au rang des heureux. Un homme ne pourrait sans se voir amoureux Sentir en doux tourment que valent tes liesses.

Non, je ne voudrais pas pour l'or de l'univers N'avoir souffert les maux qu'en aimant j'ai soufferts Pour l'attente d'un bien qui vaut mille tristesses.

J'ai cent mille tourments et n'en voudrais moins d'un, Tant ils me sont plaisants, pour a'ous, belle maîtresse; Un fàclieux déplaisir me vaut une liesse, Et jamais votre orgueil ne me fut importun.

Je suis bien assuré que, si jamais aucun Fut heureux en servant une humaine déesse. Sur tous les amoureux heureux je me confesse. Et ne veux point céder en bonheur à quelqu'un.

Tant plus je suis malade, et plus je suis dispos,

J'appelle mon travail un gracieux repos.

Amour m'apprend par cœur ce langage, et m'assure

Qu il vaut trop mieux mourir pour si belle victoire

Que de gagner ailleurs; il le dit, il le jure

Par son arc et ses traits, et je le veux bien croire.

XXXVIT

Si quelque amoureux passe en Aujou par Bourgueil, Voie un pin élevé par dessus le village, Et là sur le sommet de son pointu feuillage, Verra ma liberté qu un favorable accueil

A pendu pour trophée aux grâces d'un bel œil Qui depuis quinze mois me détient en servage, Mais sei'vage si doux que la fleur de mon âge Est heureuse d'avoir le bien d'un si beau deuil.

Amour n'eût su trouver un arbre plus aimé Pour pendre ma dépouille, en qui fut transformé La jeune peau d'Atys sur la montagne Idée.

Mais entre Atys et moi il y a différence : C'est qu'il fut amoureux d'une vieille ridée, Et moi d'une beauté qui ne sort que d'enfance.

Mais voyez, mon cher émoi!

Voyez combien de merveilles Vous parfaites dedans moi Par vos beauti'S nonpareilles.

De telle façon vos yeux,

Où toujours mon cœur s'envole,

Votre front imp(''rieux,

Votre ris, votre parole

Me brûlent depuis le jour Que j'en eus la connaissance, Désirant d'extrême amour En avoir la jouissance,

Que sans l'aide de mes pleurs.

Dont ma vie est arrosée, Longtemps a que les chaleurs D'amour l'eussent embrasée.

Au contraii'e, vos beaux yeux, Où toujours mon cœur s'envole, Votre front impérieux, Votre ris, votre parole

Me gèlent depuis le jour Que j'en eus la connaissance, Désirant par grande amour En avoir la jouissance ;

Que sans l'aide des chaleurs Dont mon âme est embrasée, Longtemps a que par mes pleurs En eau se fût épuisée.

Voyez donc, mon doux émoi!

Voyez combien de merveilles Vous parfaites dedans moi Par vos beautés nonpareilles !

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