XL III
Madame, baisez-moi : non, ne me baisez pas; Mais lirez-moi le cœur de votre douce haleine; Non, ne le tirez pas; mais hors de chaque veine Sucez-moi toute l'âme éparse entre vos bras.
Non, ne la sucez pas : car après le trépas Que serais-je, sinon une semblance vaine, Sans corps dessus la rive, où l'Amour ne démène, Gomme il fait ici-haut, qu'en feintes ses ébats?
Pendant que nous vivons, entr'aimons-nous, Marie,
Amour ne règne point sur la troupe blêmie
Des morts, qui sont sillés d'un long somme de fer.
C'est abus que Pluton ait aimé Proserpine : Si doux soin n'entre point en si dure poitrine. Amour règne en la terre, et non point en enfer.
Ilomme d'un ennemi je veux en toute place
M 'éloigner de vos yeux, qui m'ont le cœur déçu,
Petits yeux de Vénus par lesquels j'ai reçu
Le coup mortel au sang qui d'outre en outre passe.
Je vois toujours dans eux Amour qui me menace; Au moins, voyant son arc, je l'ai bien aperçu; Mais remparer mon cœur contre lui je n'ai su Dont les traits fausserait une forte cuirasse.
Or, pour ne les voir plus, je veux aller bien loin Vivre dessus le bord d'une mer solitaire; Encore j'ai grand'peur de ne perdre le soin,
Qui, hôte de mon cœur, y loge nuit et jour. On peut bien sur la mer un long voyage faire. Mais on ne peut changer ni de cœur ni d'amour.
108 LES AMOUKS
Astres qui dans le ciel rouez votre voyage, D'où vient notre destin de la Parque ordonné, Si ma Muse autrefois vos honneurs a sonné, Détournez, s'il vous plaît, mon malheureux présage.
Cette nuit en dormant, sans faire aucun outrage A l'anneau que Marie au soir m'avait donné. S'est rompu dans mon doigt, et, du fait étonné, J'ai senti tout mon cœur bouillonner d'une rage.
Si ma dame parjure a pu rompre sa foi
Ainsi que cet anneau s'est rompu dans mon doigt.
Astres, je veux mourir, envoyez-moi le Somme,
Somme aux liens de fer, ennemi du Soleil,
Et faites, s'il est vrai, que mes yeux il assomme
Pour victime éternelle au frère du Sommeil.
Vos yeux étaient blessés d'une humeur enflammée, Qui m'ont gâté les miens d'une semblable humeur; Et, pour ce que vos yeux aux miens ont fait douleur Je vous ai d'un nom grec Sinope surnommée.
Mais cette humeur mauvaise au cœur est dévalée, Et là comme maîtresse a pris force et vigueur, Galant mon pauvre sang d'une blême langueur. Qui jà par tout le corps lente s'est écoulée.
Mon cœur environné de ce mortel danger, En voulant résister au malheur étranger, A converti mon sang en larmes et en pluie,
Afin que par les yeux, auteurs de mon soucij Mon malheur fût noyé, ou que par eux aussi, Fuyant devant le feu, j'épuisasse ma vie.
Ha ! que je porte et de haine et d'envie Au médecin qui vient soir et matin, Sans nul propos, tâtonner le tétin, Le sein, le ventre et les flancs de m'amie !
Las! il n'est pas si soigneux de sa vie Gomme elle pense; il est méchant et fin : Cent fois le jour ne la vient voir qu'afin De voir son sein, qui d'aimer le convie.
Vous qui avez de sa fièvre le soin.
Parents, chassez ce médecin bien loin Ce médecin amoureux de Marie
Qui fait semblant de la venir panser.
Que plût à Dieu, pour l'en récompenser, Qu il eût mon njal et quelle fût guérie!
CHANSON
Vu que tu es plus blanche que le lis, Qui t'a rougi la lèvre vermeillette?
Pour l'embellir, qui est-ce qui t'a mis Dessus ton sein cette couleur rougette?
Qui t'a noirci les arcs de tes sourcils? Qui t'a noirci tes yeux brunets, Madame? O corps divin, sujet de mes soucis!
0 doux regard qui me réjouit l'âme!
0 douce, belle, honnête cruauté, Qui doucement me contrains de te suivre! O fière, ingrate et fâcheuse beauté, Avecques toi je veux mourir et vivre!
Chacun qui voit ma couleur triste et noire, Me dit : Ronsard, vous êtes amoureux.
Mais ce bel œil qui me fait langoureux Le sait, le voit, et si ne le veut croire.
Hé ! que me sert que mon mal soit notoire A un chacun, quand son trait rigoureux, Par ne sais quel désastre malheureux, Me fait la plaie, et si la prend à gloire?
J'ai beau pleurer, protester et jurer, J'ai beau promettre et cent fois assurer Qu'autre jamais n'aura sur moi puissance.
Elle s'ébat de me voir en langueur.
Et plus de moi je lui donne assurance,
Moins me veut croire, et m'appelle un moqueur
CHANSON
Quand je te veux raconter mes douleurs, Et de quel mal en te servant je meurs, Et quel venin dessèche ma moelle.
Ma voix tremblotte et ma langue chancelle. Mon cœur se pâme et le sang me tressaut; En même instant j'endure froid et chaud. Sur mes genoux se fond une gelée, Jusqu'aux talons une sueur salée De tout mon corps comme un fleuve se suit, Et sur mes yeux nage une obscure nuit : Tant seulement mes larmes abondantes Sont les témoins de mes flammes ardentes, De mes soupirs et de mon long souci, Qui sans parler te demandent merci.
114 LES AMOUKS
CHANSON
Je suis tellement araoui"eux, Qu'au vrai raconter je ne puis
Ni où je suis, ni qui je suis Ni combien je suis malheureux.
J'ai pour mon hôte nuit et jour, Gomme un tigre, un cruel émoi Qui va pratiquant dessus moi Toutes les cruautés d'Amour.
Et si mon cœur ne peut s'armer Contre 1 œil qui le navre à tort :
Car, plus il me donne la mort, Plus je suis contraint de l'aimer.
Si vous pensez qu'Avril et sa belle verdure
De votre fièvre quarte effacent la langueur,
Vous êtes bien trompée; il faut guérir mon cœur
Du chaud mal dont il meurt, duquel vous n'avez cure.
Il faut premier guérir l'ancienne pointure
Que vos yeux en mon sang me font par leur rigueur,
Et en me guérissant vous reprendrez vigueur
Du mal que vous souffrez et du mal que j'endure.
La fièvre qui vous ard ne vient d'autre raison Sinon de moi qui fis aux dieux une oraison Pour me contrevenger, de vous faire malade.
Vous souffrez à bon droit. Quoi! voulez-vous guérir,
Et si ne voulez pas vos amis secourir.
Que vous guéririez bien seulement d'une œillade!
J'ai désiré cent fois me transformer, et d'être Un esprit invisible, afin de me cacher Au fond de votre cœur, pour l'humeur rechercher Qui vous fait contre moi si cruelle apparaître.
Si j'étais dedans vous, au moins je serais maître De l'humeur qui vous fait contre l'Amour pécher, Et si n'auriez ni pouls ni nerfs dessous la chair Que prompt je ne cherchasse afin de vous connaître.
Je saurais, malgré vous et vos complexions,
Toutes vos volontés et vos conditions.
Et chasserais si bien la froideur de vos veines
Que les flammes d'amour vous y allumeriez;
Puis, quand je les verrais de son feu toutes pleines,
Je redeviendrais homme, et lors vous m'aimeriez.
Tu as beau, Jupiter, 1 air de flammes dissoudre Et faire d'un grand bruit galoper tes chevaux, Ronflants à longs éclairs par le creux des nuaux, Et en cent mille éclats coup sur coup les découdre.
Je ne crains tes éclairs, ni ton son, ni ta foudre, Comme le cœur peureux des autres animaux : Il y a trop longtemps que les foudres jumeaux Des yeux de ma maîtresse ont mis le mien en poudre.
Je n'ai plus ni tendons, ni artères, ni nerfs. Les feux trop violents qu'en aimant j'ai souffei'ts M'ont tourné tout le corps et toute l'âme en cendre,
Je ne suis plus un homme (ô étrange meschef !) Mais un fantôme vain qu'on ne saurait plus prendre, Tant la foudre amoureuse est chute sur mon chef.
LU
Veux-tu savoir, Brués, en quel état je suis? Je te le veux conter : d'un pauvre misérable Il n'y a nul malheur, tant soit-il pitoyable, Que je n'aille passant d'un seul de mes ennuis.
Je tiens tout, je n'ai rien; je veux, et si ne puis. Je revis, je remeurs, ma plaie est incurable. Qui veut servir Amour, ce tyran exécrable, Pour toute récompense il reçoit de tels fruits.
Pleurs, larmes et soupirs accompagnent ma vie Langueur, douleur, regret, soupçon et jalousie. Transporté d'un penser qui me vient décevoir,
Je meurs d'impatience : et plus je ne sens vivre L'espérance en mon cœur, mais le seul désespoir Qui me guide à la mort, et je le veux bien suivre.