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Lien souvent : c'est ma mère elle-même qui s'est enfuie loin de mon berceau...
Les jours s'écoulèrent, milord, puis les mois, puis les années. Je grandissais. Mon père disait que je devenais belle.
Nul diangemenl cependant ne s'opérait dans ma vie. Je demeurais toujours confinée dans la maison de Goodman's- Fields, n'ayant d'autre société que le muet Roboam, Tempérance et m;i biche. Les absences de mon père devenaient de plus en plus fréquentes. Je ne le voyais presque plus.
J'ai su depuis ce qu'il faisait durant ces absences. Il jouait sa vie contre de l'or. En commençant, il gagna beaucoup d'or; quand la chance tourna, il perdit la vie.
Que j'ai pleuré, milord, vers cette époque dont je vous parle! Il y avait près de deux ans que la pauvre Corah et moi nous nous aimions... Si vous saviez comme elle était belle, Corah, et bonne et douce ! Comme elle comprenait, attentive, chaque mot qui sortait de ma bouche! Cemrae elle devinait mon silence! C'était mon unique amie et ma seule jeie. Quand je venais à sourire, elle bondissait follement sur le gazon autaur de moi: c'était du transport, du délire! Quand j'élais trisie, — et c'était bien souvent comme cela, milord, — elle venait se coucher à mes pieds, fixait surnioises grands yeux fauves, et gémissait doucement... J'ai vu plus d'une fois une larme se balancer aux cils rougeûlres de sa paupière... Pauvre Corah !... Quand elle fut morte, il s'écoula bien du temps avant que je trouvasse une autre ctéalure vivante pour compatir à ma tristesse.
Car elle mourut, milord. —Corah n'était pas comme moi fille du malheur. Elle avait connu la liberté. Les nerfs souples et puissans de ses jarrets si frêles en apparence avaient dévoré l'espace autrefois. C'était au fond des grands bois qu'on avait été la chercher pour l'emprisonner ensuite dans cet étroit jardin qui n'avait pas assez d'air pour sa libre poitrine.
Elle dépérissait, la petite sauvage, parce qu'il y avait un mur entre elle et l'horizon ; parce que ses narines grandes ouvertes ne pouvaient plus humer la brise savoureuse qui court par les hautes herbes ; parce que tout lui manquait, la fatigue, le mouvement, le soleil.
Le soir, ù l'heure où l'atmosphère humide et froide fait retomber jusqu'au sol l'étouffante haleine des quatre cent mille cheminées de Londres, Corah se prenait à respirer péniblement; elle haletait, puis elle perdait le souffle. Le matin, les premiers rayons du soleil lui redonnaient un peu de >ie. Mais le soleil est bien rare à Londres, et quand il fait défaut, quel manteau de deuil sur la ville !...
Vous le dirai-je, milord, j'étais un peu comme Corah. L'air pesant de ma prison oppressait de plus en plus ma poitrine. Mais il y avait dans ce mal nouveau une sombre joie : j'espérais mourir.— J'étais trop forte. La mort ne vint pas...
Un malin, en descendant au jardin, je trouvai ma pauvre Corah étendue sur le gazon; elle respirait péniblement et sa poitrine se soulevait par soubresauts convulsifs.— Mes jambes défaillirent sous moi : je devinai... Je me mis ù genoux auprès de Corah. De grosses larmes coulaient silencieusement sur ma joue... Elle leva sur moi son œil mourant et licha de se redresser sur ses pieds pour me porter sa caresse accoutumée.
Elle retomba, milord, — et ce fut fini. Corah ne se releva plus...
Brian prit le mouchoir brodé de la belle fiUe et essuya une larme qui roulait lentement le long de sa joue. Elle essaya de sourire.
— C'est là une douleur bien frivole, n'est-ce pas, milord? reprit-elle. — Mais c'est que, après cette mort, il me faut franchir un espace de sept années pour retrouver dans ma vie un instant d'épatichement, un mouvement de tendresse, un regard ami, une caresse sincère... Sept ans, milord! et je suis bien jeune... Depuis huit jours. Dieu m'a comblée. Il a envoyévers moi celui que j'aime etuneangélique femme qui m'appelle sa sœur. Aussi, quoi qu'il arrive, je ne me plaindrai plus, Brian. Vous m'avez aimée huit jours et lady Ophelia m'a donné place en son cœur...
Je restai toute la journée auprès de Corah morte. Ce fut en vain qu'on voulut m'arracher de là. J'y voulais mourir.
Le soir, oh! ce fut une chose affreuse, milord! Tempérance introduisit un homme dans le jardin. Cet homme était hideux à voir; il portait, sur un corps difforme, de misérables haillons; lorsqu'il marchait, tousses membres se disloquaient en d'ignobles contorsions.
Tempérance me dit :
— Miss Susannah, voici le joli mendiant Bob qui vient j chercher la biche. Il faut monter à votre chambre, ou bien ! vous serez malade. f
Je ne bougeai pas. Mais l'horrible mendiant s'avança tor- 1 tueusement vers moi, et, s^sie d'un invincible dégoût, je ; m'élançai dans le parloir. ',
Le mendiant Bob et Tempérance restèrent seuls auprès de ma pauvre Corah.
— Allons, mon joli Bob, dit Tempérance, chargez-moi ça sur vos épaules.
Bob se mit à genoux à la place même où j'étais un instant auparavant et passa ses mains sur le corps de ma biche.
— Elle est durement maigre, cette petite bête, grommela-t-il; mais si elle était morte d'un coujj de couteau, on en tirerait bien trente shcllings.
J'entendais et j'avais le frisson.
— Je vous la donne telle quelle pour un pot de gin, reprit Tempérance ; — mais dépêchez, mon joli Bob.
— Du gin! gronda Bob, — toujours du gin!... une femme de cinq pieds six pouces!... Ecoutez, Tempérance, je vous apporterai une pinte de ginger béer .. la petite bête ne vaut pas davantage.
— Va pour le ginger-beer ! dit Tempérance , mais dépêchez !
Bob mit sa main dans son sein et en retira un long couteau dont la iame brilla aux dernières lueurs du crépuscule.
— Après ou avant, dit-il, peu importe!... Ce serait péché de perdre tant de livres de bonne viande : je vais l'arranger si bien que le marchand croira que je l'ai tuée avant sa mort...
Je l'entendis pousser un aigre éclat de rire, puis la lame de son couteau disparut dans la gorge de Corah...
Un cri d'horreur m'échappa Je tombai à la renverse.
Quand je repris connaissance, mon père était au chevet de mon lit avec un médecin.
— Il faut soigner cette enfant, monsieur, disait ce dernier; elle est malade, fort malade ! Il lui faut de l'air, de la liberté, les joies de son âge, ou bien...
Il n'acheva point, mais je compris, et j'eus un mouvement d'espoir.
— Pensez-vous que nous en soyons là déjà, docteur? répliqua Ismaïl.Elle est forte elbelle, voyez .. C'est l'effet d'une douleur passagère .. Je lui donnerai une autre biche, et il n'y paraîtra plus.
Le médecin secoua la tête et s'en alla prendre, sur la tablette de la ( heminée, un géranium dont les fleurs étiolées se penchaient, affaissées, sur leurs liges.
— Les fleurs et les enfans ont besoin de soleil, dit-il ; voici une pauvre plante qui sera morte demain... croyez-moi, monsieur, donnez de l'air pur aux poumons lassés de votre fille, ou elle fera comme la fleur
Le médecin salua et sortit. — J'avais fait semblant de dormir pendant toute la durée de cet entretien. Quand mon père fut seul, il s'assit auprès de moi etmelûlale pouls.
— Ces coquins de physicians deviennent poètes ! murmura-t-il avec mauvaise humeur; — les fleurs et les enfans!.... le fait est que Susannah est nialaHe... Par Jacob! j'aime mieux faire un sacrifice que de la perdre! Cette enfant-là est ma fortune. De manière ou d'autre, elle me vaudra une bonne rente, et cela sans danger...
Le lendemain, milord, on me fit monter dans une voiture fermée qui roula un jour entier sans s'arrêter. Lorsque j'en descendis, il faisait nuit, et, le lendemain encore je m'éveillai dans une grande chambre où s'cpandaient à flots les rayons du soleil levant.
Je sautai hors de monlit et m'élançai vers la fenêtre. Des larmes me vinrent aux yeux, milord. J'avais desant moi uq
PAUL FEYAL.
vaste horizon, des bois, un lac, des montagnes. —Surtout cela, les rayons obliques du soleil glissaient, jetant çà et là leur poussière d'or. C'était bien beau ; c'était si beau que j'oubliais ma pauvre Corah. — Mais son image revint bientôt solliciter ma mémoire. Je la vis courant sens les grands arbres, côtoyant les vertes rives du lac ou couchée dans les herbcsdela plaine. Et je pleurai encore, mais ce n'était plus de joie.
Mais j'étais une enfant, après tout. Toutes ces choses, si belles et si nouvelles pour moi, furent fortes contre mes regrets. Je me souvins de Coralî?j#h'en souviens encore, comme du seul t'-trequi ait jeté queliue douceur dans la triste solitude où s'éi'Ouli mon enfance, et cependant, alors comme maintenant, ce souvenir dépouilla son amertume première. .Te me représentais toujours Corali couchée à mes pieds, et léchant ma main qui lui portait du pain ou une caresse ; je ne la voyais jamais mourante, et j'éloignais de ma mémoire le couteau de l'horrible mendiant iîob.
L'eniiroiloii l'on m'avait ainsi conduite était bien loin de Londres. C'est tout «e que je puis dire, n'ayant jamais su ni son nom, ni sa position ,sur la carte. On me laissait sortir tant que je. voulais, mais je n'avais point permission de par- Iffbux étrangers, et Tempérance était toujours ma seule compagnie, Tempérance et Rohoam le muet, qui m'accompagnait dans toutes mes course, ^"1 travers champs et se mettait comme un mur de pierre entre moi et les bons villageois qui me saluaient en passant.
Mon père était rcslé à Londres.
Lady Oplielia et vous, niilord, m'avez parlé de Dieu depuis liuit jours, et lady Ophelia m'a prêté un livre où sout écrites de hautes et consolantes paroles. Alors je ne connaissais point Dieu, et son nom ne m'était jamais venu à l'oreille que dans un blasphème d'Ismail ou dans les plaintes de Tempérance lorsque mon père la frappait. — J'ignorais tout ce qui a rapport à la religion. Hélas ! j'ignore encore sur cela bien des choses!... et pourtant, dès ce temps, où mon intelligence d'enfant était plongée dans de complètes ténèbres, dès ce temps je sentais en moi quelque chose qui me portait invinciblement vers une adoration mystérieuse, vers un espoir qui n'élait point de ce monde et dont le but brillait au-delà de la mort. C'était une aspiration vague et plus douloureuse que consolanie, milord, parce qu'elle était environnée de pénibles effoi ts pour comprendre, efforts qui jamais ne pouvaient aboutir.
J'interrogeais parfois Tempérance, mais Tempérance ne m'entendait pas ou feignait de ne me point entendre.— En ces occasions, elle entonnait un stupide refrain, ou bien elle jne disait qu'Ismaïl viendrait bientôt me chercher, et qu'alors j'aurais des robes de soie et de velours, des perles dans mes cheveux et des bagues de pierres précieuses à chacun de mes doigts.
Jexomprenais cela. Pour tout ce qui était mauvais ou seulement frivolr, je n'étais pas entièrement ignorante. Ismaïl m'avait répété jusqu'à satiété que j'étais belle, et souvent il j m'avait revêtue d'atours brillans, comme pour exalter ma coquetterie naissante.
J'avais ijuiité Londres au commencement du printemps. On me laissa dans cette maison de campagne pendant toute la bcile saison. Ces huit mois de liberté comparative produisirent sur moi un effet extraordinaire. J'étais forte avant de partir, et il avait fallu, pour me courber, toute l'écrasante prc'-sion de ma solitude au milieu de l'atmosphère impure de Londres. Aux champs, je me développai tout-àcoup. Mon corps devint robuste ; mon cœur prit de la force, et mon intelligence, quoique toujours i:uuiUe, jeta ([uelques hardis regards, par-dessus les barrières imposées, sur ce monde qu'il ne m'élait point permis de connaître.
J'appris à monter à cheval, j'appris à nager dans le lac, et Je muet s'émerveilla souvent de mon adresse à manier le fusil de chasse qu'Ismaïl avait mis parmi mes bagages.
Hélas! milord, ce ne sont pointées choses qu'une femme doit savoir. J'ai appris d?i)uis huit jours que ces pauvres lalens vont mal à une jeune fille. Je les oublierai parce que je .veux vous plaire, Brian.
Lancester s'inclina en souriant. •
— N'oubliez rien, Susannah, dit il, je vous aime comme vous êtes... J'aime tout ce qui est en voifs : votre ignorance, et jusqu'à cette tyrannie qui pesa sur vos jeunes années et qui vous fit si différente des autres femmes... Oh 1 si vous m'aimez, nous serons bien heureux !
— Si je vous aime! répéta Susannah dont l'œil allangui par ses souvenirs lança tout à-coup un jet de flamme.— Dieu sait que depuis longtemps ma vie est à vous, milord. ..Mais je vous dirai bientôt ce que je souffrais sans vous et pour vous qui ne me connaissiez pas... Je vous dirai comment, sans le savoir, vous avez changé mon apathique résignation en agonie, ma morne indifférence en martyre... Et je vous dirai aussi combien j'aimais ma souffrance, Brian, et quel étrange bonheur se mêlait à l'amertume de ma torture...
Vers l'automne, une lettre d'Ismail me rappela. Nous montâmes encore dans une voilure fermée qui entra dans Londres à la nuit. — Je suis une étrange créature, ou peut-être sommes-nous tous ainsi faits. J'eus du plaisirà revoir cette maison où l'ennui avait pesé si lourdement sur moi ; j'eus du plaisir à m'asseoir auprès de la cabane vide de la pauvre Corah. Les <çrands arbres me parurent de vieux amis, et ma cliambrette me sembla moins triste.
Je n'enviais plus ifs jeunes filles qui jouaient sur le gazon du square. Et, d'ailleurs, ce n'étaient plus les mêmes: elles avaient grandi comme moi, celles dont je jalousais autrefois les bruyaiis plaisirs. — Maintenant, que faisaient-elles, puisqu'on ne les voyait plus sur le square?... Peut-être étaientelles recluses à leur tour? .. Pauvres filles!
Je m'apitoyais sur leur sort, et je me disais qu'elles feraient comme ma biche Corah, parce qu'elles étaient prisonnières après avoir été libres.
En me revoyant, mon père sembla étonné.
— Comme vous voilà belle et grande, Susannah ! dit-il avec une véritable admiration ; —ce diable de docteur avait raison, avec sa fleur et son enfant... Allons, Susannah, ma fille, vous voilà une dame, et il va falloir vous traiter en conséquence. Aimez-vous les belles robes?
Je rougis de plaisir à cette question.
— Vous aurez de belles robes, reprit mon père, qui mit delà railleriedans son sourire, — et des parures et des dentelles... Et puis, ma fille, vous verrez bientôt des figures nouvelles... Oh ! vous allez vous divertir comme une reine, Susannah.
Je demeurai pensive après le départ d'Ismail. Ma curiosité s'était changée en crainte sauvage. L'idée de voir quelqu'un, de parler à quelqu'un qui ne serait ni mon père, ni Tempérance, ni Roboam, me faisait peur.— Mais d'un autre côté, les belles robes, les bijoux, les dentelles ree tournaient la tête. Je pense que j'avais alors onze ans ou un peu plus. Il.y a six ans de cela.
Le soir même de ce jour il arriva une sorte d'événement.
Tempérance était occupée à démêler mes cheveux pour faire ma toilette de nuit. Comme d'habitude, la malheureuse fille sentait le gin à soulever le cœur. Néanmoins, elle n'était point ivre tout-à-fait, maisseuleraentgaie de cette gaitécomniunicative et exaltée, si repoussante chez les créatures adonnées à son vice favori.
— Miss Susannah, me dit-elle tout à-coup en éclalantde rire, je suis cliargée de vous embrasser... de vous embrasser sur les deux joues, pardieu! miss Susannah I... Je viens de pécher, ma foij ma chère demoiselle! Le livre dit : Tu ne prendras point en vain le nom de Dieu... mais c'est mon joli Bob qui m'apprend à jurer ainsi... Que disais-je donc, miss Susannah , s'il vous plaît?
— Vous disiez que boire toujours eskun vilain défaut, Tempérance, répliquai-jR avec ma malice (l'enfant.
— Disais-je cela ? s'écriat-elle ; — oh I diable ! Il faut que je sois ivre alors... Mais non, méchante enfant... Je disais qu'on m'avait chargée de vous embrasser et de mettre à votre cou ce brimborion que voici.
Avant que j'eusse le temps de répondre , elle planla un gros baiser sur chacune de mes joues, et me passa au cou un cordon de soie auquel peiidait le médaillon où est notre fleur, Brian.
LES MYSTÈRES DE LONDRES
— Qu'est cela? m'écriai-je, et qui vous a chargé* ?...
— Chut!... interrompit TcTnpérance;— c'est un grand secret...
— Je vous en prie, ma bonne Tempérance, dites-moi qui m'envoie cette jolie boite.
— C'est...
Elle s'arrêta pour éclater de rire.
— C'est une fée, reprit-elle avec sa grosse gaîté, — une fée qui rôde dans Goodnian's-Field tous les soirs et qui me donne de quoi acheter du gin, quand... quand cela lui plait, pardieu ! miss Susannab 1