CHAPITRE II
i."aïeule.
Un jour du mois de novembre 1833, vers cinq heures du soir, la porte massive de l'hôtel de Maillepré tourna sur ses gonds plaintifs. Le jeune homme de l'aile droite, rentrant à son heure habituelle, venait de soulever le pesant Jiiartcau qui était retombé a\ec un bruit grave et prolongé sur son plastron de fer.
Sa jeune sœur le suivait.
Lorsqu'ils eurent passé le seuil tous les deux, ils se prirent par la main et gagnèrent la loge, aux carreaux do laquelle le jeune homme frappa doucement. Us étaient vêtus, comme nous l'avons dit, d'une façon plus que modeste, savoir : le frère, d'un hourgeron bfeu, serré autour de sa taille, la sœur d'une petite robe d'indienne que recou\Tait un court châle de laine. — Casquette en drap, bonnet de mousseline complétaient leur costume. On ne s'y pouvait point méprendre : c'étaient un ouvTier et une grisette. i
On voyait, à travers les vitres de la loge, Jean-Mario Biot qui, assis sur une escabelle, maniait de gros fils de fer comme si c'eût été de la soie molle, et en formait un solide grillage.
Au signal du nouveau venu, Jean-Marie mit de côtt; son travail et souleva respectueusement son bonnet de laine.
— On y va, monsieur le marquis, dit-il.
Le jeune garçon et sa sœur n'avaient pas attendu celte réponse. Ils avaient traversé la cour en se tenant toujours par la main et montaient en ce moment l'escalier de l'aile droite.
Biot sortit de la loge un panier à la main, et alla mettre sa tête à la porte cochère restée ouverte. Il siffla. Un homme, vêtu du tout-rond de velours des commissionnaires se leva du seuil du marchand de vin voisin et se rendit incontinent à cet appel.
La porte cochère tourna de nouveau en grinçant sur ses gonds. Le commissionnaire alla prendre place dans la loge sans mot dire, et Biot se dirigea vers l'aile droite à son tour.
A l'unique étage de cette aile, à gauche de l'escalier, se trouvait un petit appartement, composé de trois pièces, dont la première n'avait d'autres meubles qu'une chaise de paille et un cadre. La seconde avait un aspect pauvre, mais jiropret ; elle contenait une petite couchette entourée de rideaux blancs comme neige, une table à ouvrage en bois blanc verni, quelques chaises, un crucifix et un miroir. C'était la chambre de l'ouvrière. Dans l'autre habitait l'ouwicr.
Arrivé au seuil qui séparait les deux pièces, le jeune homme mit un baiser sur le front de sa sœur, et ils se firent en souriant un petit signe d'adieu.
Leurs regards se croisèrent, caressans et pleins d'amour. 1
Quand la porte se ferma entre eux, ils demeurèrent un instant à la môme place, comme si leurs cœurs se fussent élancés passionnément l'un vers l'autre.
Mais l'expression do leur visage avait changé. L'ou'/rier baissait la tête avec découragement; la jeune fille ne souriait plus, et une larme vint se balancer aux longs cils de ses yeux bleus.
— Pauvre Gustou... nuirmura-t-clle.
PAUL FÉVAL
— Pauvre Sainte! diirou^Tier, dont l'œil démesurément grand et creusé ue trouva point de pleurs...
Un {»as lourd se faisait entendre dans l'escalier ; — Gaston ouvrit.
Biot entra et déposa son panier sur la chaise.
il jeta sur, io jeune homme un regard lurtifet inquiet. — Gaston était hien pAle, et sa bouche entr'ouverte donnait passage à un souffle pénihle.
Le pnvsan réprinia un gcsle de muette douleur et se força de rire.
— Bien le bonsoir, notre monsieur, dit-il ; — ra m'a l'air d'aller tout doucement?... •
— Je ne souflVe pas davantage, mon brave ami, répondit le jeune homme.
— Tant mieuï, notre maître ! il faudra bien que ça se guérisse, peut-être!...
Gaston secoua lentement la tête et ne répliqua point. Biot étouffa un gros soupir.
— Il n'y a pas de chance, reprit-il en retirant d'une armoire ménagée dans le mur une li\Tée complète, blanche et verte.
C'étaient les couleurs de Jlaillepré-Maillepré, dont l'écusson, par uue sorte de calembour héraldique, repréisentait rois maillets dans un pré, — ou était, si l'on veut , de sinoples aux trois marteaux d'argent.
— Non, il n'y a pas de chance! poursuivit le paysanconcierge, tout eu passant assez lestement la livrée ; —j'ai pris une heure de congé cette nuit pour aller rue de Verueuil, h notre ancien logement, savoir si par hasard...
il s'interrompit dans rcllbrt qu'il ht pour passer la manche de son habit.
Gaston, qui avait pris, dans la même armoire un costume complet de beau drap noir, et qui s'habillait aussi, suspendit cette occupation pour étouter mieux.
Le regard do Biot alla du nolile visage du jeune homme au bourgeron bleu qui pendait maintenant à un clou de la muraille.
— Si ça ne fend pas le cœur, murmura-t-il, de voir ces chiffons' de toile sur des épaules cemme les vôtres, monsieur le marquis!...
— Tu ailais dire quelque chose ! repartit Gaston avec un mouvement d'impatience.
— C'est juste, notre monsieur... Malheureusement, ça no vous avancer.1 pas beaucoup..'. J'ai été cslle miit luo de Verneuil pour prendre langue... Je crois que le diable s'eu mêle !... Cet inconnu qui court après vous ds logement en logement est encore venu!...
— Quand cela ? ,
— 11 y a trois semaines, à peu près... Et, comme les autres Ibis, il a paru désespéré de vous manquer encore... 11 a demandé votre adresse... ou ne la sait pas rue de Verneuil!
— J'avais donné ma parole... dit Gaston...
— C'est vrai... Mais, pour une raison ou pour une autre, voilà trois fois que ce monsieur vous manque... £t il y a huit ans que vous attendez une personne...
— Qui ne viendra jamais! niurnmra le jeune homme de ce ton froid des gens qui n'espèrent plus ; — ceux qu'on attend huit années sont morts ou ne veulent point venir.
— Mais, notre monsieur, dit Biot, — si c'était lui, pourtant!...Il y a bien trois ans aujourd'hui qu'un homme alla demander, rue de Valois, feu monsieur le marquis, que Dieu bénisse!... On dirait qu'il vous cherche depuis ce temps-lii...
— Il y a, en offet, un homme qui nous cherche, répondit Gaston dont l'œil brilla de haine au fond de; son orbite creusée ; — et, sur le nom de iJicu ! je ferai en sorte "que cet homme me trouve avant de mourir!... mais celui-là u'est jjus un sauveur, ami Biot... Personne, autre que œt inconnu, n'a-t-il demandé de nos nouvelles?
Ln voix du jeune homme tremblait légèrement eu faisant Ci'tte question.
L'œil de Biot se baissa.
— Oli! notre monsieur, répliqua-t-il tout bas. — Elle
avait si bon ca^ur autrefois!... connnent croire qu'eHe a pu oublier ceux qu'elle aimait tant !... mais elle n'est pas venue...
— Que Dieu la fasse lieureuse ! soupira Gaston, dont le front devint plus pâle et se pencha sur sa poitrine.
Biot avait endossé la livrée.
Gaslon lui-même avait changé de costume des pieds à la tète. Il portait maintenant pantalon et frac de drap noir, d'une coupe élégante, cravate blanche et -bas de soie.
On eût difficilement trouvé une tournure plus noble et plus distinguée que la sienne sous ces habits nouveaux. L'ouvrier de tout à l'heure n'avait rien gardé de sa misère.—Mais il avait gardé son air souffrant. Ses joues amaigries n'avaient pu colorer leur maladive pâleur. On voyait le feu lent d'une fièvre chronique dans ces grands yeux tristes et résignés où le bonheur aurait mis tant de jeunes éclairs.
Gaston était beau. Il y avait on sa physionomie une douceur fière dont le charme attirait et touchait. Son front large, aux tempes mobiles et comme transparentes, avait un haut caractère d'intelligence et de bonté.
Mais ce front, tout jeune et sans rides, avait quelque empreinte mystérieuse de douleur et de fatalité. On y lisait tout un passé sans joie, et, nulle part, ne s'y montrait l'espérance...
La faiblesse de Gaslon n'était du reste que dans l'aspec souffrant de son visage, et aussi dans le léger affaisemcnt de sa poitrine; car, pour le reste, sa taille était robuste dans sa grâce élancée, et ses membres, heureusement modelés, n'annonçaient nullement une nature appauvrie.
Dès que sa toilette fut achevée, il frappa doucement à la porte de sa sœur. ,
Sainte ouvrit aussitôt.
■ File aussi était transformée. — Et qu'elle était belle et jolie!
Plus de bonnet jaloux sur l'opulente parure de ses cheveux blonds aux reflets nacrés, plus de flchu plébéien sur ses épaules de vierge, dont une dentelle légère no voilait qu'à demi les suaves contours. — La soie remplaçait l'indienne pauv;-e de sa robe. — C'était simple, mais ravissant de goût, de grâce et de fraîcheur.
Et le sourire de Sainte allait si bien à celte parure nouvelle ! 11 y avait, parmi le charme naïf et presque enfantin de sa beauté, tant de gentille noblesse ! 11 fallait si manifestement au satin doux de cette blanclie peau une enveloppe précieuse !
Grisetto, elle semblait travestie, et, malgré la sereine gaîlé que gardait toujours son visage, on se prenait à plaindre ces membres exquis froissés par une toile grossière et ces petites mains de princesse, dont le bout rougi perçait des mitaines de travail.
Ejie était belle encore ; — mais la rose est bulle aussi (jui, tombéi'd'un boiKiuet et ramassée dans la [loiulre, oriu; par hasard une indigente boutonnière. Seulcnvnt, rlle regrette sa parure de feuillage et lu -beau sein qui servait de trône à saroyauli'^ d'un jour...
Sainte était uni- pure enfant dontjamais pensée mauvaise n'avait elflcuré l'âme, mais lesangfs elix-mêmes sont heureux de la beauté que Dieu leur fit et Sainte souriait à se voir si jolis.
Cesourire vint éclairer le front de Gaston. Le frère et la sœur échangèrent un baiseï'. Sainte s'oublia pour admirer Gaston ; Gaston ne vit plus que Sainte^et un bon veni de joie passa sur son cœur.
Biot, resté sur le seuil, les regardait l'un après l'autre. Ses cils élaient humides...
Gaston et Sainte se prirent par la main.
Il >' avait à l'autre exlrémité de lu modeste clianiiire uii'; porte à deux battans. Biot alla l'ouvrir et s'effaga contre h; chambranle au lieu d'entrer.
— Monsieur lo marquisde Maill.')iré ! dit-il à haut» voix ; — niademoiselle de Naye !
C'était le nom de fille que portaient les cadettes de Maillepré.
La porte à deux battans donnait sur une gTamli^ pièce, assombrie par une tenture de damas de soie bleu foncé. Cette pièce, en égard surtout à la nudité des autres chambres, était ornée avec une véritable magnificence. — Les meid)les, ilu commencement du règne de Louis XVI, étaieiU en belle tapisserie à sujets. L'alcùve contenait un lit à baldni|uins, liautsur pieds et accompagné de sonmontoir en vrlours. Le ta[)is, (pii courait dans toute l'étendue de lacbambre. représentait les principavix personnages de monsieur de Florian : Estelle, Galatht'i'. N'('nioriii. Numa, HerNilie, Cionzalve, Egérie, des liouK'ltrs, drs nuisettes et des moutons.
Sur la vaste cheminée, oii brûlait un feu vif et abondant, deux candélabres à quatre braiicbes (Haient cbargés de leurs bougies alhunées. — Vis-à-vis de la cbeininée, à l'autre bout de la cbamiire, il y a^ ait lui grand poêle dont les bouches ouvertes vomissaient des Ilots d'air brûlant.
Il faisait dans celte pièce une chaleur étouffante. En y entrant, le creur s'affadissait, la tête devenait lourde et les oreilles tintaient.
A l'un des an,gles de la cheminée, assise, droite et raide, dans un énorme fauteuil à oreilles, se tenait madame la duchesse douairière de Maillepré, vieillie de sept ans et réduite à une insensibilité ])resque complète.
Auprès d'elle, sur uu pliant, était assise Berthede MaiUejiré.
Berthe avait une robe de gaze blanche. Ses cheveux, no rs comme le jais, retombaient en bandeaux le long de ses tempes. Son visage, d'une coupe pure et sévère, était plus blanc que la iraze de sa robe, et semblait inunobile autant que le visage glacé de la vieille li'mnie ; sa taille était haute, sveltc à l'excès, mais inflexible. Les formes de sa poitrine s'effaçaient sous les plis ajustés de son corsage. La vue de cette ombre blanche et qui semblait n'appartenir plus au monde des vivans, serrait douloureusement le conir. L'éclat uniforme et fixe de sa prunelle, qu'on eût dit être de cristal, mettait par les veines un frisson glacé... Elle était belle pourtant, mms belle comme ces statues de marbre que les regrets couchent sur les tombeaux.
Sainte et Gaston entrèrent et posèrent avec respect leurs lèn'es sur la main inxtnimée de la vieilli» dame.
Berthe tendit en silence son front à Gaston, et baisa ce^ lui de Sainte.
Puis tout redevint immobile et muet.
Au bout de qmdques secondes, Biot, en grande livrée, entra et tendit un paravent au devant de la cheminée.
Derrière ce paravent, il dressa une table et posa di'ssus les plats qu'il avait apportés dans son panier.
— Madame la duchesse est servie! dit-il en pliant par le milieu sa robuste échine.
Gaston, après en avoir obtenu la [>ermission, roula le fauteuil de son aïiule auprès de la table, Bjrtbe récita le Beiiedicitc, et le dîner commença.
La douairière, raide et morne, portait lentement à ses lèvres le pain et les mets que Berthe coupait pour elle en bouchées.— Biot, attentif au moindn» signe, se tenait derrière le fauteuilde la vieille dame et s'attachait à deviner chacun de ses désirs.
Saint^ et Gaston, malgré la chaleur étouffante qui ré- . gnait dans l'appartement, mangeaient avec l'appétit de leur âge.
Un silence absolu accompagnait ce repas de famille. Les bonnes gens de la rue Culture-Sainte-Catberine. qui soupçonnaient un mystère audelà des sombres battans de la porte de l'hOtel, ne se trompaient point, comme on le voit. Celui dont l'ieil curieux eût percé par impossible l'épaisse muraille de l'aile droite, se fût grandement étonné à la vue, de ce luxe qui touchait de si près la misère. Il se fûtétonué davantageà l'aspect de ces deuxcnfans si beaux, naL'uère \ élus d'habits grossiers et maintenant servis par un valet en livrée.
Et cette jeune fille réduite à l'état de fantOmie! Et ce re-
LE SIÈCLE. — VU
pai étrange ou chaque bouche était muette et que présidait un débris humain dont les membres avaient déjà la dureté rigide de la mort !...
11 y avait là en effet quelque chose d'inexplicable. Voir c- lie scène, ce n'était pas la comprendre ; le mot de l'énigme échappait au regard...
Le mol de l'énigme, c'était un héroïque mensonge, une tronqierie sublime à l'aide de laquelle les derniers Maille ■ pré jetaient quelques Heurs sur la pente qui conduisait eur aïeule au tombeau.
Tant que durait le jour. Gaston, mêN'à des fils du |„.ii pie, maniait le burin dans un atelier ,1e graveur. Sainte de son côté, travaillait chez une enlrepreili'use de broderies Leur gain, révmi au fruit du labeur constaid de Jean-Marie Biot, entretenait ce luxe factice qui entourait la douairière.
El le ne sortait jamais de sa chambre ; elle ignorait par conséquent que, au delà du seuil, au revers même de cette cloison tapissée de soie, étaient la nudité, le vide, lamisère Elle pouvait croire que Maillepré avait reconquis soiî rang de gentilhomme, qu'il avait des laquais dans l'antichambre et son carrosse sous la remise.
Il est ainsi parfois chez les vieilles races un adnnrablo et saint amour des aïeux. — Le marquis, en mourant celte nuit d ■ mardi gras où nous avons assisté à son agonie avait légué sa mère-à la famille. Ce qu'il eût fait, ctf qu'il avait fait en partie, ses enfans le continuaient avec un dévouement religieux.
La prêtresse et à la fois la victime de ce culte domestinue étailBerthe. — Sainte et Gaston trouvaient quelques distractions dans leur travail même: ilsa\aii'iit Imir rjart d " grand air et de la vie comnmne, tandis ijiie Cerihe lie s'nr tait jamais, ne voyait jamais personne et ne respirait point d'autre air que l'air chaud et vicié de cette salle éternellement close. ' '
Sa vie se passait dans un silence sans fin. La jeunesso étaitrivée à la décrépitude.— La vieillesse e>t contaoleii^pl rinnnobilité use la force; le silence ti:,'. Berthe avauVrdu' à ce lentsupp'ice dechaiiue heure, le vif ressort des jeunes années. Son âme s'était engourdie dans son corps étiolé Il n'existait plus rien en elle de ce qui fait rayonner uii front de vierge.— H y avait connue un transparent linceul entre le regard et ce qui restait do sa beauté.
Nul n'aurait su dire si elle regrettait sa vie offerte en sa crifîce. Sa prunelle ne pai'lail plus: sa physionomie était muette.
Elle avait souffert.— Soulïrait-ello encore?— Cette résignation glacée allait-elle jusqu'à la torpeur qui est la fin de tout martyre?...
Un jour Biot, entrant à l'improviste, avait vu Berlhe à genoux sur le lapis.— La douairière dormait dans son fauteuil à oreillettes.— Berthe avait à la main queli|uc chose que Biot prit pour une boucle de cheveux blonds. Elle bafsait cet objet avec passion, et son visage, où le san" était revenu, se baignait dans les larmes. "
Biot n'avait pas osé franchir le seuil, et sa bouche di--crèle n'avail jamais prononcé un seul mol de celle scène Il savait autre chose encore...
Berlhe travaillait la nuit. Quand la douairière avait fermé les épais rideaux de son alcûve, Berthe, au liei/de s'é^ tendre sur le pliaid qu'on dressait pour elle tous les soirs' tirait de l'artnoire un métier à tapisserie et poussait sa tâche souvent jusiju'au jour.
Biot vendait le produit de ces veilles solitaires. — Ma^ au lieu d'employer l'argonl à soutenir la maison, comm* il faisait du salaire de Sainte et de Gaston, Biot le remettait à Berthe. ^ A quoi lui était bon cç prix do son travail ? Elle ne sor ■ lait point. 11 y avidl un an ((u'elle n'avait passé la porte co' chère de l'hôtel.
Biot avait la discrétiou scrupuleuse des \ieux serviteurs qui croiraient faillir en cherclianl à deviner. — Pourtant l'image de Berthe (>n pleurs lui revenait parfois durant' ses longues nuits dt' lra\ail, - Berthe ne lléchissait donc [m
PAUL FÉVAL
seulement sous le poids écrasant de son dévouement. Un autre fardeau pesait sur elle.
Un souvenir, peut-être.— Bertlie àvait-tUe aimé?... aimait-elle ?
Ou bien l'avait-il surprise à l'une de ces lioures navrantes où la solitude comprime le conir jusqu'à le briser?
Le pauvre paysan iireton m- se faisait point ccsquestions en ces termes, il eût été emlvirrassé pour les expliquer à autrui, car son intelligence simple et bornée n'allait guero. au delà du cercle de ses occupations manuelles, mais son amour pour tout ce qui portail le nom de Maillepré le rendait clairvoyant, et son creur venait en aide à son esprit.
Biot pensait à Bcrtlie bien souvent,— presque aussi souvent qu'à Sainte, le doux ange qui souriait parmi ces mornes tristesses comme un rayon de soleil entre les noirs débris d'un palais en ruine, — presque aussi souvent qu'à Gaston, le noble enfant, marqué au front d'un signe funeste, le dernier espoir d'une race de chevaliers, en qui mourait lentement et pour toujours le grand nom de Maillepré.
Une nuit, Biot a\ait cessé de tordre les dures tiges de fer iiu'il entrelaçait en grillages. 11 était robuste, mais lourd. A force de travailler et de repasser dans son esprit la décadence de ses maîtres, il s'était assoupi.
C'était duKant f'été. La nuit était pure, mais sombre. — Biot rêva iju'il \ojait une lorme blanche eutr'ouvrir la porte et traverser la loge sur la pointe des pieds.
Biot se disait en son sommeil :
—Comment mademoiselle Berlhc a-t-elle quitté la chambre de sa grand'mère?...
Car il pensait reconnaître Bertlie...
Il s'étonnait, et, comme on fait souvent lorsque le sommeil, imparfait, laisse à l'esprit une faculté de vagues raisonnemens, il se disait encore :
— Que les songes sont bizarres et menteurs ! Cependant le rêve continuait.
Il entendit à ses côtés un bruissement métallique, si léger que c'est à peine si l'oreille pouvait le percevoir. Ce bruit, naturellement, prit place en son rêve.
— Mademoiselle Berthe touche mes clefs, pensa-t-il. La volonté de s'éveiller lui fit faire un mouvement.— Un
cri s'étouffa derrière lui et fut suivi de près par la chute bruyante de son pesant trousseau do clefs.
Il se dressa sur ses pieds en sursaut.— La porte de sa loge retombait.
Il s'élança. Il vit distinctement une forme blanche glis- .ser sur le pavé de la cour, dans la direction de l'aile droite.
Il se frotta les yeux. — Le fantôme s'était arrêté sur le seuil de l'aile droite.— On ne l'apercevait plus guère, mais Biot crut le voir se retourner et poser sa main sur sa bouche en un geste impérieux qui commandait le silence.
H revint. La surprise le faisait ivre. — 11 ramassa son trousseau de clefs. La clef de la porte du jardin donnant sur la rue Payonne y manquait...
Le lendemain malin, lors(pioBiot endossa la livrée pour .servir le di'jcuiiiT de la duchesse douairière, il trouva Berthe de Maillepré aussi pâle, aussi morne, aussi gJacée que de coulume.
Seulement, en un instant où personne ne l'observait, Biot vit une fugitive étincelle s'allumer dans son œil, et sa main, par un geste rapide, posa son doigt tendu sur sa bouche...