CHAPITRE III
LE FRÈnE ET LA SOEin.
Il en était ainsi tous les jours du dîner de Mme la duehesse douairière de Maillepré. Nul n'avait le droit de parler en sa présence, à moins que le bon plaisir de la vieille dame no fût d'interroger.
Ceci n'arrivait point souvent, car elle se complaisait en cette atmosphère de silencieux respect, et sa langue raidie semblait avoir paresse à prononcer la moindre parole.
Quelquefois, néanmoins, lorsque Biot lui apportait à laycr dans son aiguière antique et que lîerthe, quitte de son service, mangeait à son tour quelques bouchées avec lenteur et sans plaisir, la douairière daignait adresser à monsieur le marquis de Maillepré ou à mademoiselle de Naye (iuel(iues questions laconiques.
Ce soir, elle avait pris son repas avec appétit. — Elle plongea ses mains séchées dans l'eau presque bouillante que lui présentait Jean-Marie Biot, et se tourna vers son pétit-flls.
— Marquis, dit-elle d'une voix qui semblait n'être point de ce monde,— qu'avez-vous fait de votre journée?...
Cette voix de la vieille dame, traversant à de longs intervalles le silence accoutumé, choquait l'oreille à l'improviste et faisait tressaillir comme ces bruits inattendus que grossit la solitude.
Gaston répondit en s'inclinanl avec respect :
— Madame, j'ai employé mes heures au passe-temps des gentilshommes de mon âge... J'ai fait des armes... j'ai monté à cheval...
— Et le reste du jour au jeu de paume, murmura la 1 douairière ; —c'est bien cela!... la jeunesse est toujours la
môme... Et vous, de Naye, ma mignonne?... La pauvre Sainte rougit, car elle ne sava't point mentir.
— Madame ma mère, répliqua-t-elle pourtant, j'ai choisi quelques chiflons...
La douairière abaissa sur elle son œil vitreux. Un sou-' rire ébauché courut par les mille rides de sa bouche. — Sa voix eut une inflexion bonne.
— Vous êtesjolie, ma fille... dit-elle.
Puis son visage redevint de pierre.
— Mademoiselle de Maillepré, reprit-elle en s'adressant à Berthe, — veuillez me réciter les Grâces.
Tout le monde se leva, sauf la douairière qui ferma les yeux et joignit les mains.
Berthe, dont la lèvre avait à peine effleuré la minime portion placée sur son assiette, récita d'une voix lente et faible le verset latin, auquel l'assistance ré[)Ondit.
La douairière fit le signe de la croix et tendit sa main à baiser. — C'était le signal. Gaston et Sainte sortirent à reculons et les veux baissés, suivant la rigueur de l'étiquette.
Lorsqu'ils eurent passé le seuil, ils ouvrirent tous deux leurs poitrines à l'air frais de la chambre et jetèrent bas le masque froid dont chaque jour et à cette heure te cérémonial du repas couvrait leurs jeunes visages.
Une fois encore la pieuse comédie était jouée. La vieille dame allait s'endormir et nulle pensée douloureuse ne troublerait le repos de sa nuit...
C'était la récompense d'une journée de labeur. — Demain pour le même prix, un labeur pareil.
Il y avait sept ans maintenant que le marquis de Maillepré était mort.— Sa femme avait mis trois ans à le suivre. — Durant trois autres années, la seconde sœur de Gaston, Charlotte, avait pris sa part de la pieuse tâche que s'imposait la famille.
Mais le fardeau était lourd. Charlotte avait faibli sous son poids.
Charlotte était une vive et pétulante enf;mt, à l'esprit soudain, au cœur prompt à aimer, mais prompt à oublier peut-être. Elle était charmante; sa beauté d'un tout autre caractère que celle de ses sœurs, piquait par une nuance d'étourderie mutine et pétillait d'entrain et de finesse.
Autcmips où la famille habitait la rue de Yerncuil, au faubourg Saint-Germain, Charlotte et Sainte travaillaient à façon, sans sortir de la maison. Elles avaient établi leur petit atelier dans une chambre donnantsurla rue.— Charlotte avait un caractère inégal. Le plus souvent sa gaie nature prenait le dessus, iîlle chantait, elle riait, ciitraùianl Sainte à de folles espiègleries. D'autres lois, èlle'tondiait tout à coup, abattue sous la monotone uniformité de sa vie. Elle avait alors des heures do tristesse morne. En vain
la pauvre Sainte essayait de guérir ces accès de chagrin à l'aide de sa douceur sereine, Charlotte ne s'égayait point.
— Elle passait de longues heures, pensive et obstinément silencieuse, à regarder les équipages qui roulaient sous sa fenêtre, et lorsque arrivait quelque calèclie brillante, au trot dansant de deux fiers chevaux, abaissant et relevant à tour de rôle leur haute encolure, Charlotte se penchait. — Son ceil dévorait l'intérieur de la calèche, et glissait avec jalousie sur les heureuses habitantes de ce petit salon de soie qui se balançaient mollement, avec les fleurs elles plumes onduleuses de leurs coiffures, au bercement moelleux de l'équipage...
La voiture passait. Le bruit de ses roues sveltes se perdait au loin.— Charlotte avait les yeux humides.
Puis elle rougissait vivement, de dépit peut-être, peutêtre de honle. Puis encore, soit réaction sincère de sa gaîté native, soit effort de son amour-propre froissé, sa figure reprenait son enjoué sourire. LUe causait; son babil éclatait en un feu roulant de vives plaisanteries.
Sainte s'étonnait, mais elle ne devinait point ce qui était au fond de ces crises mélancoliques...
De l'autre côté de la rue demeurait un dandy politique, un lion diplomate, secrétaire d'ambassade en disponibilité.
Ce secrétaire d'ambassade avait une voiture armoriée et d'assez beaux chevaux...
Un soir, — ce^ choses arrivent, mais on ne sait comment,
— Charlotte et le lion causèrent dans la rue pendant une heure.
Ils se connaissaient. Le lion avait admiré en amateur le minois piquant de la jeune fille et la jeune fiUe avait souvent regardé les chevaux du lion : le tout par la fenêtre.
Ils causèrent : ce ne fut point d'amour.
Le lendemain, vers dix heures du matin, le lion se présenta et demanda monsieur Gaston de Naye.
Car la famille de Maillepré ne gardait son \Tai nom que vis-à-vis de la douairière, qui, ne sortant jamais et ne recevant personne, ne pouvait se douter de ce changement. Pour tout le monde, Gaston et ses sœurs s'appelaient monsieur et mesdemoiselles de Naye. Ceci était un devoir imposé par le marquis mourant. 11 n'avait point voulu que le nom de Alaillepré fût compromis dans les chances glissantes d'une lutte contre la misère.
Biot fit entrer le lion qui salua Gaston en homme bien appris, déclina ses nom et titres et ajouta :
— Mon cher monsieur, je ne veux jibint vous déranger longtemps... l'affaire qui m'amène est d«s plus simples... Je viens vous demander la main do mademoiselle voire sœur... la brune... J'ai son nom sur le bout de la langue...
— Charlo'.te? murmura Gaston, stupéfait par celte entrée en matière.
— Précisément... Je suis dans une position assez belle... j'ai de la fortune... un nom...
— Mais connaissez-vous donc ma sœur?.... demanda Gaston.
— D'une manière imparfaite, réphipia le lion en saluant ; —mais nousaurons tout le temps de l'aire plus ample connaissance... J'ai à vous prévenir que la chose presse... Il me faut une femme d'ici à un très brel délai.
— Mais, monsieur...
— Oui, monsieur... Si vous voulez bien prendre l'avis de maden\oisellc... Vous m'avez dit son nom...
. — Charlotte! prononça machinalement Gaston.
— Charlotte!... je savais bien... J'aurai l'honneur "de vous revoir dans la soirée... Ne vous dérangez pas, je vous conjure...
Le secrétaire d'ambassade salua gracieusemenlde la main et tourna les talons.
Gaston demeura comme abasourdi de cette ouverture soudaine et des vives façons de'cet épous5ur impromptu.
— Il fit appeler sa sœur.
Il eurent ensemble un long enlretien, durant lequel Charlotte pleura, rougit, baliiutia...
Le soir, le secrétaire d'ambassade, fidèle au rendez-vous, se présenta Je nouveau. Gaston le reçut.
— Eh bien I dit le lion,— sommes-nous beaux-frères?...
— J'ai interrogé ma sœur, répliqua Gaston; elle consent à devenir votre lemme... Mais tout ceci est bien étrange, monsieur !... et la responsabilité qui pèse sur moi...
— Permettez !... Il m'est impossible d'entrcrdans ces détails... Je'liiis ma demande, j'attends la réponse : vous avez en toute une journée pour réflécliir.
— Ma sœur est orpheline.... voulut dire encore Gaston.
— Mon cher monsieur ! s'écria le lion, — c'est net, c'est simple, c'est clair !... Veuillez me dire oui ou me dire non.
Gaston réfléchit un instant. —Puis il regarda le lion en face.
C'étaitun homme jeune encore, assez distingué, joli garçon et dont la physionomie ne manquait pas de franchise.
— Je n'ai pas le^ droit, pensa Gaston, d'éloigner de Charlotte la main que lui tend le hasard pour sortir fie l'obscure indigence où nous végétons ensemble... elle me le reprocherait un jour peut-être...
— J'ai l'honneur de vous répéter, dit le lion, — que j'attends votre réponse.
— Soit fait suivant la volonté de ma sœur, répliqua le jeune homme.
— A la bonne heure!... Vous me voyez très enchanté d'entrer dans votre famille... Néanmoins, il reste encore une petite dilficulté à lever... Une bagatelle, vraiment... moins que rien !... Ma future est pauvre ; cela m'est égal... mais elle a deux sœurs qui ne sont pas plus riches qu'elle et un frère... Mon chemnonsieur, s'interrompit ici le lion, ne froncez pas les sourcils; nous parlons d'affaires... Je voulais vous dire que, en épousant mademoiselle... son nom m'écliappe toujours !... je prétends ne point épouser sa parenté...
— Libre à vous, monsieur !... commença Gaston avec hauteur.
— Permettez donc!... On a beau faire... Je sais cela par creur... Avec la meilleure volonté du monde, on se lie plus ou moins... Et, tout doucement... vous m'entendez bien!... on se trouve avec une famille entière sur les épaules.
— Monsieur 1 s'écria. Gaston, qui se contenait à peine , êtes-vous venu chez moi pour m'insulter?
— 11 est extrêmement difficile de discuter avec vous, repartit froidement le secrétaire d'ambassade... En conséquence, ajouta-l-il en se levant, je prends le parti de vous poser en deux mots ma prétention et de vous donner encore le temps de réfléchir... Voilà ce que c'est : Si j'épouse mademoiselle votre sœur, vous changerez de domicile et vous me donnerez votre parole de ne point laisser ici votre adresse nouvelle... Moi, de mon côté, je quitterai mon appartement... Dij sorte que nous nous perdrons tout naturellement de vue en restant les meilleurs beaux-frères du monde... A l'honneur de vous revoir... Je reviendiai demain.
— (.'est inutile, monsieur, dit Gaslon indigné.
Le secrétaire d'ambassade éla.t dt.ijà dans l'escalier, au bas duquel l'attendait sa calèche.
A la fenêtre de la chambre voisine, Charlotte, penchée au dehors, regardait piaffer les beaux chevaux que modérait un cocher à perruque...
Gaston était le chef de la famille, et il n'avait pas beaucoup plus de vingt ans. Il s'était aperçu dès long-lemps de l'impatience avec laquelle Charlotte supportait l'indigence commune, la solitude et les rigoureux devoirs que la famille s'était imposés vis-à-vis de la duchesse douairière. Charlolte avait le cœur bon, mais léger, et sa tiMe était plus légère encore que sDn ca;ur.
Il la retrouva émue, mais joypuse...
11 devina tout ce qu'il y avait en elle d'immenses désirs de liberté, de l)ruit, de luxe.
Ou peut-être crut-il deviner qu'elle aimait...
Ce lut une nuit de tristesse amère. Gaston se retourna bien souvent sur sa couche, où l'insomnie le brûlait. — C'est que Dieu lui prenait la moitié de la mince réserve de bonheur qu'il s'était faite dans sa misère.
PAUL FEVAL.
Il no paria point à Charlotte de la préleulion blessante mise en avant parle diplomate.
Le lendemain, lorsque ce dernier revint. Gaston, froid et dijine, accepta l'outrageux ultimatum. — Quelques .jours après, le mariage se célébra. Gaston et Jean-Marie Biot furent témoins.
A la sortie de réirlise.Cliarlolte se jeta en pleurant dans les bras de son frère. Gaston était bien pâle. Sou souille soulevait en sifflant sa poitrine serrée par une vapue et cuisante angois.se. Mais il eut un sourire pour se séparer de sa sœur.
Depuis, il ne l'avait point revue.
Ce fut ainsi que CliarhUte eut un équipa.^re et ilovint la compagne de monsieur le vicomte du Cliesnel, secrétaire d'aiiibassade, — qui avait besoni d'une très jolie femme... I
L'absence de Charlotte pesa lourdement sur Sainte. La pauvre enfant espérait chaque jour revo'r sa su'ur chérie. {
liaston aussi soullVit cruellement. i
On vit les yeux de Berthe briller, puis se baisser, lors- t qu'elle anprit ce mariage. j
Quant à madame la duches-e douairière de Maillepré , j elle l'c parut point s'apercevoir de l'absence de sa pelite- i lille. !
En sortant de la brûlante étuve où vivaient Berthe ri la ; duchesse, dont celle température ardente suHîsnit à peine ,i réchauffer ks mendnes glacés, Sainte et Gaston s'assirent l'un près de l'autre dans un coin de la chainbretle de la jeune tille.
Sainte et Gaston s'aimaient de tout l'amour iju'on partage d'ordinaire entre les diverses affections de la famille. Lecercle de l'urs buidresses avait été se rétrécissant depuis l'enfance, et chaque perle, déplorée, avait laissé à chacun d'eux un hérilage d'amour iprils avaient reporté l'un sur l'autre.
C'était entre eux une communauté entière de .senlimens, un perpétuel échange de consolations tendres et d'attentives caresses. L'un d'eux n'avait fioiut de joie qui ne fût 1 1 joie de l'autre, et s'ils se cachaient mutuellement iiuelquc chose parfois, c'était la peine que chacun gardait pour soi jalousement.
Se retrouver vers le soir sullisait à lesre[ioser d'un long jour de travail pénible. Isnsendile, ils étaient heureuxjusqu'à ne ])oint regrelter le splendide [)assé deleurrac--, j'is<iu'îi ne plus s'impiiiHer de l'avenir...
Bien souvent leur doucv* causerie se prolongeait jusipie dins la nuit, lùitre c, s niiiraillesnues (]u'liab!taient ;iulrefois les derniers vah'ts de .Miullepré, l'héritier uiuqui' de c nom chevaleresque disait à sa sœur les grandeurs de learsaieux. — l'ar la fenêtre, ils voyaient les hautes toitures de rb''Hel trancher le sond)rc azur des nuits étoilées,
la cour vaste et silencieuse, le perron verdi, leo croisées
sans lumières...
L'immense palais se dressait devant eux comme un emblème funèbn>. C'était I.- tombeau des gloires éleinles...
Ils étaient sruls, < t laiblts et pauvres, vis-à-vis de ces magnifi'jues souvenirs, —mais ils s'aimaient. La radieu-e sérénilé de Sainte mettait une douceur inlinii." parmi ces niélancoliqnes évocations du passé.
Quand Gaston se taisait, le silence devenait rêveur. — Quel était le songe de ces deux enfaiis assis sur de^ chaires de paille, à deux pas des nolile, sièges de vrlciiu-s oii b'iu's aieidcs avaient brodé lier emenl l'anl ipie baunièiede la iamille?... I
Sainte regretîail, mais sans désespou' ni colère. Tlie regrettait surtout pour Gaston, qui ei^l A bi'U [lOité la vieilli' épéede .Maillepré...
Gaston se disait :
Qu'elle serait belle avec les riches atours d'une giandi;
dame!... qu'elle serait bonne, et que de bénédiclions l(; malheur 'onlagéétendiait autour d'elle!... Mais Gaston se disait encore :
— Et la voilà pauvre!... jet(''(^au milieu d'eb curs Iravauï'.... m^lée à d.îJ'oUe-j créatures qii cherchcal duu
le plaisir bruyant et grossier une compensation à leur labeur ingrat!... tombée! tombée, mon Dieu! jusqu'à craindre le sarcasme de compagnes étourdies ou méchantes, qui raillent son angélique pudeur!...
Le front de Gaston se ridait. Une froide angoisse lui oppressait le cœur. Puis quelque pensée, soudaine comme l'éclair, traversait son esprit et mettait un rouge sombre sur la pâleur de sa joue.
Il baissait les yeux pour cacher le feu menaçant et implacable qu'il sentait jaillir malgré lui de sa prunelle...
—Et c'est lui!... lui seul !... pensait-il; — lui qui a lionne le désespoir pour dernier oreiller à notre père mourant !... lui qui a empoisonné la dernière heure de ma sainte mère'... lui qui nous a tout pris!... et qui nous a forcés d(> mettre vm voile sur le nom de Maillepré pour ne pas le souiller de noire misère !... Mon Dieu 1... je mourrai jeune! mais... oh ! pardon, pardon!... il ne sourira pas à la nouvelle de ma nuirt!...
Sainte ne savait, la pauvre enfant, quelle temp^'te de colère et de haine secouait en ces momens le cœm soulevé de son frère, — mais elle voyait ses tempes mobiles battre et se mouiller de sueur ; elle voyaitson front plissé rougir, puis pâlir...
Gaston senlait un bras entourer son cou doucement et une lèvre effleurer, caressante, sa joue qui bouillait de fièvre...
11 relevait les yeux. — Ceux de Sainte avaient des larmes sous un sourire...
C'était comme le baume magique dont le rapide bienfait éteint les cuisantes ardeurs d'une blessure enflammée. — La colère de Gaston mourait dans un élan de tendresse. — Il oubliait sa haine, tant était doux à son âme le sourire aimé de sa sœur.
Et, à la vue de ce charme suave, irrésistible, que rayonnait ce sourire de vierge, il laissait glisser ailleurs sa pensée. L'esjioir, cet amisecourable des jeunes années, faisait bureau loin pour lui un coin d'avenir.
Elle étïit si belle et si |)ure ! Le regard de Dieu, sans doute, descendait sur elle avec amour. Le bonheur, peutêtre, était au bout d'une [lassagère souffrance... I Leur vo'ux se croisaient ainsi et moulaient vers le ciel avec cet oubli de soi-nièine ipii est la chariti'. C'était pour Gaston que Sainte espérait et [iriait ; fiour Sainte, Gaston se reprenait à la foi et rappelait son courage. i Mais Gaslon avait une consolalion de plus que Sainte, car cbaipie jour i* voyait la vie s'asseoir en elle et quelipies jiouv. aux signes de gracieuse vigueur remplir les promesses charmantes de l'adolescence. — I a jeune fille arrivait à èlre femme. Elle défiassait vidorieuse les périls de ci.'l âge incertain où la vierge pâtit parfois et se courbe sous réireiute d'un mal inconnu.
; Ga.'ton pouvait suivre de l'œil le.-, heureux progTès do ' cette fleur de beavdé, dont chaq\ic matin enlr'ouvrail da-
vanhge la blaïu'he corolle à tenii éiianouie. ! 11 y avait de longs jours sur ce visage si frais, de longs jours dans cette taille élastique et souple...
Sainte, au contraire, constatait avec terreur chez son fii're un dépérissement lent, in>ensib'è, mais sûr. Gaston i-lait beau, et p'utôt robuste (pie faible, mais Sainte a\ ait l'ieil d'une mère qui aime passionnément, pour découvrir les iinperceplibles symptômes de cette mort à long terme ipii gagne peu à peu les poitrinaires, j Madame la marquise de J!aille[iiv ét:iit niorle d'une ma- ' ladir-de poitrine. '
j Bien souvent, le matin, il y a\ail des pUnu-s derrière lo
j -ourire de Sainte, lorsqu'elle relrouxait son frère, essoulllé
f)ar \:i fièvre noclunic el (ju'elle lisait l'épuisement dansses
yeux fixes et gros d'insoHinie...
' Elle s'était informée, la pauvre enfant. On lui avait dit :
le remède souverain, c'est la distraction, c'est le plaisir. I Dès lors, elle avait liîclu^ de persuader à Gaston qu'il lalb.it suivre l'exemple des jeunes gens de son âge, — et c'était chose étrange assurément, que d'entenilro la naivè
U!S AMOUBS DE PANS.
cillant prt'^clier ainsi de tout son cœnr In doctrinp de la dissipation pt les iimyaiitos iiM/^s.
Mais G,f .(ou ne vuuliiit poini .li- ci'> iil.ii-ir^ iju'il méprisait sans trof) les connaîlrt'.
(.'était une nature droite, élevée, ennemie du Irncfis et de la foule. Sa douceur austère se plaisait en des joies recueillies. Il parut ne point comprendre le vœu de sa sœur.
Alors Sainte changea do tactique.
Gaston la vit une fois toute rêveuse et triste.
— Je ne sais, répondit-elle à ses questions, — chaque .jour J'entends parler de bals, ds théâtres, de concerts.... Je n'ai jamais vu de bal, moi, Gaston... Je n'ai jamais passé le seuil d'un théâtre... Que ce doit élre beau, mon frère!...
— C'est b»au, répondit Gaston ; — mais nous sommes bien pau^Tes, ma sœur.
Sainte rougit. Elle n'avait point songé à cela.
— 11 faut beaucoup d'argent pour toutes ces choses, reprit Gaston en souriant, — et nous n'avons plus ni terres ni cliAteaux, inasœiir...
la pauvre Sainte était vaincue. Klle avait pris ce chemin, comptant sur la tendresse de son frère, [lonr arriv(-r à le jeter hors do sa vie solitaire et uniforme, sous prélexle de contenter son caprice à elle. Mais l'argent !... C'est à peine si leurs efforts constans pouvaient suffire à entretenir cette apparence de bieu-étrc dont leur dévouement pieux entourait la duchesse.
Il n'avait plusélé question de théâtre, ni de bals, ni de concerts.
C« soir, en s'asseyent auprès de sa sœur,— Gaston avait lie la malice dans son sourire. — Il attendit (pie Biot ci^t achevé sa tache dans la chambre de l'aieulc rt repris le chemin de sa loge, puis il liaisa Sainte aj front et l'entraîna dans la pièce d'entrée.
Là il ouvrit l'armoire o i Biot et lui serraient leurs costumesd'apparal.
— Qu'y a-t-il donc? damanda Sainte étonnée.
Gjs'.on, au lieu de répondre, atteignit sur le rayon le plus élevé de l'armoire un objet recouvert d'un voile et le rcnn't aux mains de Sainte.
— Qu'est-ce donc ! répéta celle-ci.
Gaston la regardait en riant,
Elle défit lestement les épingles qui retenaient le voile et découvrit un gracieux chapeau de gaze blanche sur lequel se eouchait, arrondie, une guirlande de marguerites; Sainte ou\Tit de gramis yeux et devint ronge de plaisir.
Puis ses vives couleurs tonvbèrent tout-à-coup.
Elle ne quiltait seu costume d'ouvrière que le soir, et ne sortait jamais qu'avec le petit bonnet des grisettes.
—'Ce n'est pas pour moi, murmura-t-elle.
Gaston lui prit le chapeau des mains et le plaça sur sa trie.
— Que tu es jolie ! s'écria-t-il en l'entraînant devant le miroir.
Sainte se regarda timidement et ne put retenir un cri de joie.
— Ne U> souvient-il plus, dit Gaston, de ton envie d'aller au théàtr»?... J'ai travaillé un peu plus que de coutume...
— Mon bon petit frère !... interrompit Sainte qui avait di's larmes dans les yeux.
Elle jvta ses bra< autour du cou de Gaston, qui était heureux comme s'il cilt recouvré l'hériiage de ses pères.
— Maintenant, iHt-il, nous allons nous esquiver sans bruit... Une faut pas([ue Berthe sache...
— Pauvre B:,n'lhe! murmura Sainte; elle va rester seule!...
— Nous reviendrons avant qu'elle ne s'aperçoive de notre absence... viens 1
Sainte j«ta un regard di> regret sur la [lorta nui se fermait sur la recluse et suivit son frère.
Ils descendirent doucement l'escalior.
Comme ils mettaient le pied dans la cour, le marteau de la porte cochère retentit. Un homme, enveloppé d'un vaste manteau, entra.
Il passa devant la loge sans mot dire et prit le chemin du corps de logis principal. ,
Gaston et lui se croisèrent ('e près, à un endroit de la cour qu'éclairai! assez viveiueul la lanterne cnl|é>- au mur de la loge. Us échangèrent un regard.
Gaston n'avait jamais vu cet iioiuiiie, qui était monsieur Williams, le locataire du corps de logis. Lorsque leurs regards se choquèrent, tous deux s'arrèièrent uh instant, et Gaston éprouva un mouvement de trouble qy'il ne put point définir.
MonsieurWiliiamssaluaet passa.Gaston le|suivit des yeux et le vit se retourner au moment où il arrivait au perron.
Biot alla chercher une voiture, sans songer à s'enquérir de cette sortie inusitée.
— A l'Opéra ! dit Gaston au cocher.
La voiture partit. Biot rentra dans sa loge et se reprit à tordre ses fils de fer.
Les deux pièces occupées par Gaston et Sainte étaient désertes depuis trois heures à peu près, lorsque la porte de la chambre de l'aïeule s'ouvrit doucament et avec précaution.
Berthe de Maillepré, blanche comme un spectre, se montra sur le seuil et prêta l'oreille. Comme elle n'enlendait aucun bruit, elle se glissa par l'ouverture étroite et entra. — Elle avait toujours sa robe blanche; mais sur son bras étftit une mante noire pliée.
Elle s'approcha du lit de Suinte, qu'elle trouva vide. — Son visage immobile eut un imperceptible sourire d'amertume.
Elle alla au litde Gaston, et, le trouvantvide encore, elle cessa de prendre des précautions.
La mante noire, dépliée, couvrit ses épaules amaigries. Elle en rabattit la capuce sur son visage.
Pui., après avoir rclermé la porte de la chambre de l'aïeule, elle revint sur ses pas et gagna l'escalier.
Mais au lieu^le suivre le même chemin que Gaslon et Sainte et de ilescendre dans la cour, ellu s'engagea sans lumière et comme si elle eiït connu parfaitement sa route, dans un corridor qui communiquait avec ce corps de logis et les jardins.