CHAPITRE XVII
On avait enlevé Harriit, poursuivit Porceva'; ces plaintes que j avais entemaies dans man sommeil, c'étaient les cris de détresse de T.a pauvre sœur.;
Je m'élançai vers le lit vide et je mis ma main entre les couvertures qui étaient chaudes encore.
Les ravisseurs ne pouvaient être loin; mais de quel côté diriger mes recherches?
La chambre où avait oouclié Hirrlet avait trois portes l'une d'elles donrait .sur ma propre chambre; la second?, que j'avais entendu fermer eliemêmi à double tour, était restée dans le raêaie état; la troisième enfin ouvrait son étroit battant au pied du Ht, vis-;i-vis de la f<^Dêlre...
Stephen mit la main sur le bras de Perrcval.
— Je connais cette chambre, dit-i-, qui fut aussi lunette pourœci (;ue pour vous, Frank... G'eat par celte pciile porte, percée au pied du iit, que je vis s'introduire une fois deux hommes dont l'un portait un masque sur son visage., l'autre tenait en nrain un flambeau. Mon père do'mait dans le lit où dormit plus tard vi^re malheureuse sœur... Mais conlinî-ez votre ré:ii, Pcrceval, j't'coule.
S'ep'ivn t'cmblait e.n arpnoiiçaiit ces paro'ej.— Fratik et lui éiaienl là en lace i'ua de l'autre, pùlcs l u ; deux et tous deux EOiB le cvup de la mémo éir,oti'"'n, poignacte et profonde. Il semblait que celte étrange ffïuciience, qui ratla chait au même lieu les souvenirs de !cu!s uialiieurs, us rap procbi'it en ce moment et s.rrût d<ivant.îge la thaiiie de letr mutuel dévoùmen!; mais il serablsit aussi que cette circonstance mit une teinte p:us lugitbrc sur la Iristf sse de c.hac ;n d'eux et assombrît dîvanUge leur passé, en condensant sur un seitl point deitx catastrophes terrib'es, en adJiiionnaLt dehx douleurs.
— On m'a conté autrefois l'assjssraî de monsieur Ma> ]N"3b, Siiphen, r-pril Porccval, mais oa mêla conu-vjgue ment. Yotis m'en di ez les détails... Peut-être, pour ces deux crimes commis au iEê2:e lieu, n'y a t-il (ju'uu Si:u'i coupable. . Et je vous aime assez, Mac-Nab pour vous donner parisge en ma vengeance.
— Et vous êtes le s'ul homme au monde, Frai.k, répondit Siephfn eu lui ser.ant la main avec force, avec (jui je puisse consentira nuitre en commun ma haine pour l'assassin di moa pèe... Qae tites>ou3 après la dispari'ioa de votre sœur?
—Je demeurai Hin instant comme r.néa^ili. Mesdeix mains sérièrent convulsivemeiit mo:i cerveau qui refusait de penser. Mon œil hagird et troublé parcoiirait la chambre en tous SI ns it croyait aper.-cvoir partout l'image d'Harrict... Ce qui arrivait me semblait être impos-iblc. Je ve distis que nos lois ont purgé depuis longtemps les Tnjs Royaumes de ct-s repaires de bandits tîoîit l'audace flTrayait nos" pères. Je me disais... Puis l'évidence, l'cvid'f ce inexcrable étouifait ce doute bieîifaiS2irt
Lii instant j'allai jusqa'à espérer que j'étais fou. ^
J'étais tssis sur le pied 4u l''- Ce moment de trouble infini qui me rendait incapable de toute détermination duia environ une n:inute.
Au -bf ut de ce temps, k besoin d'agir secoua ma torpeur; je me leva' d'un bond et, sans réfléchir, je me jsîai à corps perdu ea' s i'espace sombre q-i se trouvait au delà de la petite porto ouverte.
En un autre moment je me sera's tué saiis doute, car la porte donnait sur un escalier de granit, dont les degrés hauts éiroils, uséSjxJesceudâieat à une grande profondeur.
— Â.h!... dit Stephen, comme s'il se fût attendu àure autre conclusion. .
Puis il ajouta presque aussitôt :
— Ceci e.'-t élra;ige,Perceval. Derrière ia porte dont vous parlez, je n'ai janiai--;vu. moi, qu'un mur de pierre.
— Je vousdis ce qui m'arriva, Stepiien... et ce n'est pas la première fois du reste qu'on me parle de c« mur de pierre.. ï mais il y a dans mon récit des choses plus élraigcs eiicorr. Attendez pour vous étonner.
Je m'étais élincé sans me douter h^ moins du mon.'c de l'existence da cet escalier. A peine avais-je passé le seml que le sol se ('ér.-.ba brusquement sans moi. . Cet eocalier dont je veus parle touche liitéralem nt le sett.l, Stephen.
— Entre le mur que j'ai vu, va de mes yeux, Frank, répondit Mac-Nab, — mur tout rongé de mousse tt qui semblait aussi vieux que le inonde, futre le mur etles*Hiil, il y ala place de deux hommes... Et je p-nse queçctaitlà que s'étaient cachés les meurtriers de mou [ère.
— Dieu sait que je n'ai pu me tromper, reprit Perceval, et chacune des circonstances de cttte hatrible nuit est gravée en traits de sang dans ma mémoire.— Je me hùssai aller, mon flan m'emporait. Lancé ainsi sur lefe pente raide et toucha, ta peine du pieJ, en passant, qui Iques degrés ?u hâ^arJ, je vins tomber sur la terre humide d'un souterrain, où je deraearai comme foudroyé durant quelques secondes.
Mais je n'étais qu'élourJi. L'instant d'après je me relevai saus blessure.
Une nuit coiopléte m'entourait. — Au dessus i!e. ma lêle, à une tr»>s grande hauteur, apparaissait une faible lueur, reflet égaré des rayons de li ;une qti passait par la petite portque je vensis de franchir.
Un instant, j'e s la pensée de remonter les dcgréi ce-c'ndus, car comment croire (jue la voie où le hasard m'av^ t engagé nie oOBduirait vers ma pauvre Ilarriet! Celte cave était |;ei!t-èlresans issue. Ja n'avais nulle idée ûc- sa forme, nul souMÇ.Dn de son étendue.
L'obscyriié s'tiinJait de toutes parts coni.. opaque auteur de moi
Mais au moment où je rerceitais le i^ied sur li pri-rmùie marche de i'escalicr, un mouvement irrrfléchi me porta au'i dernière fois à me retourner pour essayer etcrede pfrar iemurdelé èbres cù j'étas empri-oniié.
Je vis un speclaclb élrang', à la r alité duquel ma raison se rcfusî de croire tout d'ahorJ. Je fermai les yeux pour é.hîpper à la fantastique .ipp.'.rititn qui venait -de frapper ma vue, et qui, pour ûire bizarre jusqu'à rimpo->ih'e, u;'a;fcrmissait dans l'idée (jne ma pauvr.; ti'te se per/ait. " Mïis quand j >. rouvris les yeux, j ' vi; encore, je distinguai parfaitement, et, au lien deremonier, je m'enfançai aussitôt dans l'ombre du souterrain.
A une dislance énorme, St^plien, distance dont je ne jiuis avoir une idée positivejneiit exacte, mais qui rapetissait les objets au point d-î prêter à un homme la taille d'nnçp'upée, j e ve:.'ais d'ipercevoir une vive lueur, et autour de cette lueur, distincts et vivement éclaires, quatre ou cinq "personnages qui nsarchaient, groupés, portant au milieu d eux un objet de couleur i.lanche.
— Ma sœur ! ma pauvre sœur ! m'ccriai-jc.
Car, dès c« moment, je devinai, le sentis que l'objet biati". porté par ces hommes, que la dislance qui nous séparait me montrait comme autant de nains, était a^a sœur — ou le cadavre de ma sojur.
D.''s lors, plus d'irrésûluiion. li fallait les suivre quoi qu' i pût en résulter, les atteindre à tout prix.
La soudaineté de Tap^iarition à une telle distance prouvait que la route à suivre n'était point directe. Il n'y avaii point deux manières d'expliquer ce fait. J'étais, dans desgaîeri- s souterraines d'une é er.due e;>traordinaire La maison de Randal s'élevait sur l'une des extrémités de ces galeries, l'autre aboutissait Dieu savait cù. Le groupe, composé de cinq hommes et de ma sœur Harriet, cheminait dans les galeries à la vive lueur des torch;s. Moi, je n'ï.vais rien pour me diriger, — Celui qui conduisait le groupe connaissait sa route; moi, je rignoràîs complètement.
PAUL FEVAL,
Mais lïu'iirportniltout cela!
Due seule notion existait en moi : la cerlitutle qu'il y avait lies dsngers à éviier, puisque la peiilc i aravace n'ava.l poin! suivi la ligne droite et s'éiail montrée à moi toutàcoupau détour d'une galerie dont la paroi m'avait caché jusqu'alors l'éclat des lorcbeï.
Vous sentfz, Sîeplien, combien celte rotion élait vaine, puisqu'elle me disait le péril sans m'apprendre les moyens de l'éviter.
5Ia koussfle élait le groupe et ses torclics. J'apercevais to jours en efff t la nocturne caravane, comme on voit les passens du haut de la I. nterne de Saint Paul lorsqu'on applique à son œil le gros bcwt de la longue-viic.
Cjrtes, ii y avav peu d'espoir.
Je plis ma course, néanmoins, h-s bras eq avant, afin de ne me point briser du premier coup le crâne contre quelque saillie des parois inconnues du souterrain. Le sol de lagalerifi allait en descendant. Ma marche était rapide. En peu de temps je crus «l'apercevoir (i\!e les hommes marchant devant moi grossissaient sensiblement à l'œil.
Mon coût âge redoubla.
Mais, à mesure quej'avanç.iis, un bruit lointain et qui d'abord n'avait été qu'un sourd muCmure arrivait plus distinct à mon oreille.
C'était quel(|iue chose comme le bruit d'une chute d'eau tom'^anl d'une coesidérabié hauteur...
— Le torrent de Blaekflood ! murmura Stcphen.
— Je jiensais que vous ne conGaissiez point ces g.ilciies, Mac-Na:.?dit.Perceval qui regarda fixenieni son an;i.
■ Stephcn sourit avec amertume.
— Frank, dit- il, rou^ n'avons en ce monde vous que moi, moi que vous pour ami... Ne nous délions pas l'un de l'autre... Jecro;s devieer que vous soupçonnei mon oncle Mac-Far lane : je n'ai nulle raison pour être de votre avis, car je respecte et j'al'.r.e le père de ma pauvre Clary... — mais je ne le soutiendrais pas au prix d'un mensonge.
— Pardonnez-moi, Stepben, balbutia Perceval, Lonleux, mais trop loyal pour dissimuler apfès coup un iiivolonlaire mo'jvemcnt'dc doute.
Stepben lui tendit b main.
— Jl' re connais pas les souterrains dont vous parlez, pour uivit-il. Jamais je n'eus la moindre nouvelle de leur exislence, et je crois pouvoir alîirmer qu'ils sont ignoras dans le pays. —Mais, leur existence admise ,— et je ne doute jamais de ce que vous avance?., Perctval, — s'ils sont trav.rsés par un courant d'eau, ce doit êlre nécessairement li torrent de Blackflood, qui disparaît en cUn brusquement sous ia roche de Traqhair,au sud des ruin s de Sainte- Marie il fi Crcwft
— Pardonnezrmoi,Stephen, dit encore une fois Perceval ; — quant aux soupçons que je puis avoir sur monsieur Mae- Failane, je vous en ferai juge...
Je fus longtemps avant d'atteindre l'endroit d^où partait ce bruit dont je vous ai parlé. Le soi du souterrain descendait toujours, par une pente douce, peu sensible à la vérité, mais conlir.ue. A mesure que j'avar.çaia, je sentais sous mes pas un terrain plus gras cl plus g'.issant.
Bientôt un air humide vint trapper mon visage. Le fracas delà cliute redoublait. Il n'y avait plus à s'y tromper.
Quebiuospas encore, et je vis une nappe blanche trancher pa mi l'obscurité : c'était l'écume delà chute.
J'avançais toujours, malgré la plaie fine et froide qui commençait îi me fouetler le visage. J'avançai jusqu'A ce que mes pieds icuchassent l'écume phospli'..resceutedu petit lac crcuaé par le poids des eaux du torrent de Blackdood, comme vous l'appelez.
Xividcmra.nl ce lac et cette chute étaient cause du détour pris parles gens que je ponr-suivais, détour qui m'avait caché d'abord la lumière de leurs torches. Mais quelle était cftle ro:.ite de traverse? où la prendre'?
J'allai h droile, j'allai à gauche^ et des deux côtés je trouvai, au bnul de quelques pas, la paroi pleine et suintante du souterrain, qui était fort étroit en ce lieu.
Puis je revins vers la nappe d'écume, Slejhen, et donnant mon âme à Dieu, je ne plongeai dans le torrerl.
Ce fut uu ruile travail. — Le courant m'emporta d'abord avec une force irrésistible ; mais je lis des efforts désespérés, parce que je connaissais le peu de largeur de la aa erie et que je redoulais par dessus tout- d'aborder au loin, dans quelque autre bojau souterrain où ma course s'égarerait sans utilité pour ma sœur.
Heureusement le courant donnait surtout à l'endroit d'où j'étais parti. Après une douzaine de brasses, je me trouvai dans des oasx plus tranquilles. — Et il était temps, Slephen, car je voyais déjà un mur noir s'interposer entre mon œil et la moitié du groupe, point lumineux (lui me servait toujours de boussole. — Si j'eusse dérivé de la largeur de mon corps, j'aurais perdu ma route.
Je touchai le bord opposé juste ?i l'angle de ce mur noir qui n'était autre chose que la paroi de la galerie,— «t je replis ma cour.-e.
Le sol moulait de ce côté comme il descerdait de l'autre. Je ccurais de toute ma force afin de garder la chaleur à mes membres transis, auxquels se collait le drap alourdi de mon coslume de voyage.— Le groupe devenait plus dislincl; j'approchais : je le gagnais...
Le groupe s'arrêta tout-à-coup. J'élais alors assez proche pour disiing'jer au devant ce lui une porte percée dans le mur du souterrain. La porte s'c avril.- Les lorchts disparu lent.
Oh 1 Stepben, ce coup auquel je dcais m'atlendrc me lerrassa.— J'eus l'inipriidence de faire plusieu.-s tours srr moimême peur chercher au loin une lueur, quehiue chose qui put me guider : je ne vis rien, et, quand je m'arrêtai, impossible de me rendre compte de la direction à suivre ! Les lorches avaient, disi.aru : de quel côté? je ne m'en souvenais . plus.- Le bruit delà chute se faisait enlendre encore; mais mille fois brisé [m les voûtes inégales du souterrain, il arrivait à mon oreille comme un sourd murmure, résonnant i"! droite aussi bitn qu'à gauche, en arrière aussi bie:: qu'en avant.
J'étais perdu.
Je me lais.sai tomber sur mes genoux, sans force désormais et s'sns courage. Je me plaignais comme un enlan' I je pleurais comme une femme, el le blasphème, compagnon de toule faiblesse, se pressait sur ma lèvre...
Mais Dieu avait marqué celle nuit pT)ur porter au comble mou martyre, et j'eusse été trop lic.:reux de mourir, perdu dans la nuit de ces inimenses galeries.
Au moment où mon désespoir v.ie clouaii, inerle, au sol humide du souterrain, j'entendis retentir au loin le pas lourd d'un homme, et une voix s'éleva, qui chantait des couplets campagnards. / >
Je me glissai hors de la voie et me tins debout contre le mur de la galerie. L'homme passa, chan'anl iQ;:joiirs. — Je ptnse qi.e c'était Saunie, no'.re postillon,— je le .-uivis.
Saunie n'avait point de torche, mais il ciiaiilaii, et d'ailleurs le bruit de son pas eût suGi à me guider.
Nous marchâmes quehjues minulMr encoic. — J'istime avoir été en tout une demi-heure dans le scuierrain. —Au bout de ce temps, j'entendis une porte tourner en grinç.int sur SCS gonds rouilles, et le bruit des pas de Saunie cessa tout-à-coup.
Je me trouvais seul encore et sans guide. Mais j'élais bien près du but, et quelque chose me semblait luire faibUment en avant de moi.
C'est ici, Slephen, que je pus juger ou plutôt conjecturer l'immense étendue de ce soulerrain. La lueur que j'entrevoyais veuait du dehors : c'élait le reflet d'un rellci, csr les rayons de la lune ne pouvaient pénéirer jusqu'en bas. Celte lueur frappait sur un pan de muraille maçonnée où se trouvait précisément la porte où Saunie, et avant lui sans doute les gens qui enlevaient ma sœur, avaient disparu.
De l'endroit ou j'étais encore, je ne pouvais voir d'où venait la lueur; mais en arrivant auprès de la porte, j'aperçus à ui;e grande hauteur un trou qui me montra le ciel étoile.
A me.î coiés, les murs de la galerie cessiienl. Je me Irou
LES MYSTERES DE LONDRES
va:s o'ans une .«orte ilc dfmi rond-point dont les abodlissans s'éda'rait'fit vagiieoient à la lueur qui descnulail du Irou. — C'éiaieut douze ou quinze galeries semblables ;\ celle que je venais de i!ui(ier.
Aussi larges et sans doute aussi lonjrues.
On pourrait errer bien des jours, si la mort ne se metlait pas en tiavers, dans ce :é -.ébreux labyrinthe, Sieiilien!
D'en bas, fi cette distance, le trou mè semblait être rc'OUvertd"une dentelle. Il doit y avoir une grille de 1er sur son criiice, qui est comme le soupirail de ces glsîantesq'se caves.
Mais vous lii noniiâissez sans l'ouie, Steplien, car il doit se montrer au r,-.s .lu sol?
iMaciVâb liésila.
— liya, diiil enfin le Grccdij-llulc (h tn,u gourmand^, où l'ancien laird de Crewe fit, rcion h chrojiriiuej-ter mille tonii'ereai X de terre sans pouvoir le C'"'!nbler... .l'y ai nv^imêmc laissé tomber souvent de gi-os cailloux sans entendre jama s le bruit de leur « hute.
— El où et situé ce trou ? demanda. Percfval.
— A cinquante pas ca avant du perron de Grcwe, répo;:dit le jeuTieméderiii.
— D ■ sorte que j'étais sous la cour du château, rep il l;ntemrni Perceval ; de sorte qu*- IVspa e compris au delù de la porte d-it être sous le cliûleau lui-même.
— if le pense ainsi, murmura St-'pben; — qi'.'yat il donc au de'ù de telle porte?
— Il y a longtemps que je vous aurais confié c( lie lugubre histoire, ami, repritFranckau lieu de lépoiidre, si je n'avais au fond du cœur un soupç -n terrible et que vient c nlir.i.'er fatalemeut d. puis une heure cliacaiie de vos paroles.
Ne m'interrompez pas : j'ai 1 intention de ne vous rieri cacher.
Toutes ces choses, le rond-point, le soupirail, Ifs paieries li'atlifèrent qii'i bien faiblement mou alteillion Je u'élais pas ii pour réfléchir ou regarder.
Je poussai la parte, qui s'ouvrit d'elle-méire el s? rcfcrina surmoi.
Un bruit confus de chaels et de rires vin! frapper mon oreille.
En iitoniiant dansl'ol scurilé, je rencontrai une autre p'^r'.a q'ii tcda (Omnie la première — Un cri d.; slupéfadion s'é cliappa de n a poiirin", el je fermai les yeux, blessés [.-ar l'éclat éblouissant rie mille bougies, do:.t la lum ère se mirait aux fa elles d'innombrables ir!siaux,cls'épandaiten gerbes étincelînt'S, dOHl les feux croisés aveugaieut k regard.
CIl?vrilRE XVIII.
L'endroit Où je me trouvais ainsi introduite ri»!;:roviste continua Frank Percerai, éiait une vasie salle voûlte, dont l'éc'air.-ge splt-ndide me Irappa sur.'oul à caus3 de l'obscu- .rilé profonde où je tâtonnais naguère.
La salle avait la forme d'ui e m f, et je perse qu'elle avait dû s«rv r de. cbapelie catholique, soit au temps des premières pers''culions suties parles chrétiens dans nos îles, soit 'à l'époque des persécutons plus modernes qu'amena ia réforme après elle. Ses murs, formés dénorŒes pierres humides, renvoyaient en ternes reCets l'éblouissante lumière des lustres.
Au bout de la H<f, à h place où se trouve d'ordinaire le maîire-aulel d'une église, une estrade s'élevait sur laquelle des musiciens, vêtus de costumes éelatans et d'une magnificence théâtrale, composaient uu orchestre complet.
A'; centre et. il unevasl? lablf, couverte de flacors et de mets recherchés, auiour de laquelle s'-as^eyaienUiuaranle ou cinquante moii'cs, couverts de la robe aiistére des di-uples de Saini-Fracçois. "Tous .avaient de longues barbes qiii tachaient les trois qaaits de leurs visages.
A côté de chacun de ces faux moines, il y avait une femme belle et m^gniliquemeni parée, les seins nus, la chevelure au vent et pars;'n ée de diamaus Ou de fleurs.
Ces hommes et ces fi-mmes buvsieni en rianl fo lement. L'anlique chauellc s'emplissait des bruits insei:srs de l'orgie. — Celaient des rires sans lin, de bruyîus baisers, des chants, des blasphime.'.
Il y avait (juelqu.' chose de sinistre el à'Inipie dans la profanation d'un l'.abit .sacré qui n'est plus rci;r hous, prctf slans, qu'ui vieux souvenir, il est vrai, mai- (ju'il faul ai: moins respecter ou couvrir du voile d-; l'oubli comme tout ce qui .tstmort...'
C'éîait une insuTleodieus ■ à ces vcùti, calliolique.«, ui; outrage sars excuse et-sar.s nom.
Ces femmes demi-nues d mt la blanthe ppa.i res'orl.'i! sur la sombre bure des robes rel'gieuses, ces brùlaes scuriies sous ces fro ries voùt.'s, ces ;ha;iis joyeux dans o- lonib.'au. tout cela me frappa d'un saisissem.eRl éragc. Je eus su diable, au sabbat, ù l'enfer...
Celle joie n'était point la joie dts hommes — C él.iit une allé^iresse sauvage et sa riU-ge, soufflant par impelui usis bouffées, puis s'éteignant tout-à-coup en un r.ioriel silence. — Puis encore les femmes souriaient, les iustrumms tlunlaient, et les verres empis .'e choijuaieit
Je ne vis pas cela loui de suite. Mon premier repard n'aperçut que hiniière, lumière éblouissante tî prodiguée à !'inlini. Pendant que j'avais les yeuï fermés pour me soustiaire .Médat blessant de l- us ce.s feux qui miroiiaient. éiinee'ans devsîit mcii, j'enîendis une clameur tonnante, el je me sentis saisir par ckux bras pui-.sans dont l'éircinle me réluisit tout d'un coup à l'impuissatite la plus compble.
L'ipstani d'après on me jelait,garro!téso idement,si:r u" c pile de couss ns enlas.^és contre le mur de la chaiiellc.
C'est alor.î seulemi ni, Stepb.^n, que je pi;s voir les délails ds celle incroyable foie.
S il laiil le dire, dans le premier moment ma surprise et ma curiofilé furent exciiées à un te! poin<, que je perdis le senlimeni de mon malheur Ma conscience fe faus^-a : j oublisi ma situation désespérée, et dunmt une minute je crus a' sisler h la plus bizarre de toutes les représenialiois ihéâlra'es.
On ne s'occupait de moi en aucune façon. La clameur (ju'avait soulevée mou apparition soudaine s'était éteinte en un érlat de rire. Le moine qui venait de me terrasser avait repris sa iilace.— Je ne l'aurais pas su distinguer au rri!i-u ce ses compagnons. *
Et l'orgie conlinua'f.
3Iou œil tep;'nriai i glissait curie:;semcr.t do l'un à l'autre de ces bard is déguisés en religleuN. Il y avait parmi eux, Slephcn, je vous jure, des physiouonres énergiques cl distinguées au plus haut degré. Il y avait des yeux expre:sifs, des fronts blancs cl penseurs, de fins sourire?, — d, par un s ugulier jeu du hasard, plusieurs de ces figu'es ne me semblèlenl peint inconnites. Je crus avoir rencontré déjà plusieurs d'i'iitre elles sur mon chemin.
Où? — Slepben , il faut mettre cela peut-être sur le compte de mon trouble , mais je ne poi.vais placer tes visages que dans If's salons de la haute arislocrsiie, el ma mémoire s'obstinait ;i isoler leurs Irsils de celle barbe envahissante, leurs tailles de ces frocs empruntés, pour se les représenter revL-tus du costume fashionable de nos soirées de Londres.
C'étaient là de bien frivoles pen.ées dans un moment fi terrible, n'e?t-ce pas? Je le confesse, ami, et je m'étonne de les avoir eues ; mais elles s'imposaient à moi malgré moi.
Depuis, j'ai rarement mis le pied dans les salons de notre fashion. Pendant la première snnce q;:i suivit celte nuit fatale, je me lins â l'eca-t; mon cœur était en deuil Pendant toute la seconde, j'ai voyagé Ipin de l'Angleterre.
Mais une fois, — la seule fois, je pense, où je me sois
trouvé dans un raout depuis lors, — il y a de cela un peu plus d'un ail, je me trouvai fareù face dans les salons du duc de Bucdeugh avec un homme dontts regard cie lit tressai iir. J'aurais juré que cet homme était un des faux moines du souterrain de Sainte Marie de Crewe...
— Eh bienPdit Stephen.
— Eh bien ! reprit Frank, — cet homme était l'un des officiers les plus distingués de notre armée. I2 colonel sir George Montait.
Et dimanche encore, après un au d'absence, au bal de lord James Trcvor, n'ai-je pas cru reconnaître dans ce marquis de Rio-Samo...
Mais vous ne me comprendriez pas maintenant, Stephen, ci je continue mon récit.
Presque toutes les femmes qui s'asseyaient à ce banquet nocturne étaient admirablement belles. C'étaient en outre de ces créatures dressées aux labeurs du mal, qui savent l'orgie et que l'ivresse n'abat point. Leur nombre déliassait quelque peu celui des hommes. Elles tâchaient à ren\i l'une de l'autre à se faire pluscharniaotes ; leurs poses s'abaïuionnsient, lascives et molles; leurs sourires chatoyaient; leurs bouches demi closes quêtaient l'amour , et raille voluptceuses promesses couvaient sous le feu voilé de leurs yeux alanguls.
Parlùis le fracas général se taisait ; l'orchestre disait doucement quelcjue chanson suave, et Von n'entendait plus qj'un murmure. La débauche changeait d'aspect. Cinquante ti'te-i-tcie ch'jchottalcnt autour de l'immensf table ; çù et là un tiras blanc, se pendait au fauve collet d'une pèlerine de oiire, et ui,e bouche rose se cachait, avide, sous la noire toison d'une barbe de moine.
Et tout c'Jla, Stephen, je vous le dis encore, sous des flots de lumière, entre les murs humides d'une vieille chapelle, dont les parois crevassées gardaient quelques iambeauide fresque? saintes, — sur un t,o'. tout pavé de tombeaux !
Mon œil avait fait à peu près la moitiédu toi.r de la fab'e i'-irsqu'il s'arrêta sur un personnage dont le grand air et I évidente fup'-iorité captivèrent aussitôt exclusivement mon atienlioii. Cet homme semblait être le r> i de ce peuple ténébreux, l'abbé de ce sacrilège monastère. Son siège, placé au entre de la table, éiait p us large et plus ébivé que c-'lui des Entres conviv s. Il avait la forme d'un tiône.
Jimais j ■ ne vis lieu d'aussi bfau que cet homme, Sleph n.II jortait une sorte de simarre de. soie d'une co'jleur cclat nte, dofit les plis amples se drapaient avec nnjesié. Son visage, comme celui de s»s compagnons, était en partie caché par me longue barbe : la sienne était noire 1 1 descendait en flots abondans jus(iue sur sa ^^oitrine. Ce qu'on voyait de ses traits allait" bien aveo cet austère parure. Ses yeux, doux, p nseurs, impérieux, terrib^s tour à tour, a-ai-n t réellement une puissance surh-:imai«e. Son front était calme j et jeune, parmi ces fronts bronzés ou rougis, et quan i il j souriait tout semblait s'éjlairer autour de lui. j
Malgré le sans-gène de l'orgie, les convives témoignaient ' à cet homme on respect extraordinaire. Cliacuii s'ind naittn ■ lui parlant, et l'assemblée entière sî levait pour porter sa ' sanié. Vers lui se dirigeaient les plus doux sourires de tcu- j tes ces belles femmes, et dans ces sourires, convergeant vers : un but unique, il y avait quelque chose de craintivement adorateur. — Ainsi doivent faire, Stephen, les aimées du harem se dispulint un regard dH sulian. I
On appelait cet homme Son Honneur.
Il répondait aux hoti:m<iges di tou-s avec ce laisser-aller ^ royal, apanage niiurel du pouvoir absolu. Son sourire élait ■ courtois mais fier, et sa conl.scendai.ce se mélangeait de I hauteur. !
Auprès de cet iiomme, s'ir le même sége et enlacée dans ses bras, il y avait une feo me dont la to.ktle contrastait I étrangement avec L s loi eltesenviroi.nantes. Dans ses longs,' cheveux blonds épars il n'y avait ni | erles ni diamans, ni i fltsurs. A SCS blanches épaules ne se rattachait point le | corsage plissé d'une robe de satin ou de velours. — Elle I était velue d'un peignoir de toile, garni d'une ruche de mous- i scline. 4
j II semblait qu'elle eût quitté sa couche à la hâte pour ve-
j nir s'asseoir à la fête et présider l'orgie.
j Je ne voyais point son visage Elle me tournaille dos et
j appu)ait paiesseusement sa tète sur l'épaule de Son Ilon-
i neur, (|ui élevait de temps en temps un verre de cristal taille
i jusqu'à sa lèvre. — Et cette femme buvait.
1 A la vue de cette blonde enfan , Stephen, une douleur aiguë m'avait pris au cœur. Mon sang s'élail figé dans mes veines, sous l'étreinte d'une indicible épouvante. — Car dans cette bacchante demi-nui qui trempait sa lèvre au verre duu bandit et s'abandonnait à s(s publiques caresses, j'avais cru reconnaître ma stcar 1
— Oh ! fil St>'plien avec reproche.
— N'est ce pas que c'était une folle pensée ? s'écria Frank dont l'œil grand ouvert brilla d'un (ièvrcux éclat tout à coup ; li'est ce pas que c'était une iiisulte amère à l'angélique pureté de ma pauvre Harriet ?... un inexcusable outrage au noble sang de Perceval ?... une folie, une faibb sse, utie lâcheté?...
— Celait au moins une idée que votre trouble reul pouvait enfanter, Perceval, dit Stephen.
— - Oh ! oui, mon trouble était grand, mon angoisse aussi, et l'idée était folle... folle et lâche !
J î li rejetai de toute ma force. Je fermai les yeux pour les rouvrir, pour regarder encore et regarder mieux.
C'étaient bien ses beaux cheveux blonds, mon Dieu! et la gracieuse courbur» de ses épaules.
Et puis, ce peignoir (le nuit!... ma sœur n'avait-jlle pas été arrachée à sou sommeil ?
— Ah 1 Frank ! interrompit Stephen.
— Merci... merci, Mac-Nabi prononça péniblement Perceval en serrant la main de son ami ; — \ous êtes un généreux garçon et je vous aime. Oh ! vous défendriez Harriet, vous, contre quiconque oserait l'acciser d'avoir rais i\.n front de vierge sur l'éj^a'^le d'un brigand, n'est-ce pas?
— Mais vous délirez, ami, s'èciia Slcphea. Sur l'honneur, je la défendrais, moi qui l'ai connue .. Mais quelle bouche assez lâche s'ouvrirait pour l'accuser?
Frank haletait ; ses yeux s'éjçaraienf.
— La bouche qui s'ouvrirait pour cela, Siephen, prononça til tout bas et avec un calme etfrayant, — ser.l'. rinerait pour toujours... car moi seul ai le droit d'accuser latiilcdcs Perceval !
Stephen fut frappé de stupeur et garda le siîcnce. Fra!:k reprit :
— Celai i une torture affreuse que ia mienne. J'éiais là, c'oué à ma pkce, ne pouvant ni agir ni même changer en ccriilude le doute qui m'iceab'ait. La jeune liUe me tournait toujours le dos, ei, bien que mes yeux avides ne la quittassent pas d'une seconde, je nepus réussir une seule lois à entrevoir son visage.
Tout le resie avait disparu pour moi. Il n'y avait plus dans celte foule que la jeune li'le et l'homme que l'on appelait Son Honneur.
EUH seaiblaient avoir fait comme moi. Ils s'élaicnt isolés. L homme à la simarre de soie tenait ta jeune fille enib/assée, lui souriait passionnément et l'attirait sur son cœur.
La jeune fille répondait à ses caresses.
Et il y avait dans leurs gesles à tous deux uji amour qui élait bien loin de ressembler à cette Icscive pantomime qui faisait le lourde la lable. Le besu moine avait des façons délicates et courlois^s ; la jeune fil'e gardait de la candet'r jusqu'en S'en abandon.
Oh! Siephen, que je l'eusse mieux aimée comme les autres, voluptueuse avec habitude et savoir, expériente des finesses de la débauche !...
Dites-ttoi, pensez-vous <|u'une pauvre, enfant, violemment arrachée à sa cou he et transportée p^r des souterrains immenses, inconnus, à la rouge lueur des torches, dans les bras d'hommes à l'effrayant aspect, juisse pcrdie tuut d'un cjup la raison et tomber e?. proie à ia plus complète démence ?
A cette brusque question, Stephen, qui ne comprenait que
LES MYSTERES DE LONDRES
trop, mais (jui voulait obstinément ne point comprendre, inlerrompii Fiaiiic du rpgard.
— N'Aies-voiis pas assez iisliile pour me dire cela, monsieur? ajouta durement Perceval.
— Sans doute, répondit enfin Stephen; l'effroi, la slupeur... On a vu des exemples...
Frank l'inlerrompit d'un geste et pressa son front entre ses deux mains.
— Excusez-moi, Mac-Nab, di(-ll ensuite ; — ce souvenir me fait délirer... Et d'ailleurs qu'ai-je besoin d'avoir l'avis de la science? Elle ne connaissait point cet homme : si beau qu'il fiU , la fascination n'avait pu opérer en une demiheure...
— C'était donc elle? murmura Stephen.
FranL bondit sous ses couvertures.
— Elle I (jui ? s'écria-t-il ; — prétendez vous parler d'Harriet Perceval, monsieur?
Un éclair de fureur brilla dans son œil, et il se dressa sur son séant en face de Mac-Nab étonné.
Mais sa colère toinba comme elle était venue, et il dit encore, tandis qu'une larme roulait lentement sur sa joue pâlie :
— Excusez-moi, Stephen. —Vous êtes bon... vous ne m'en voudrez pas... Celle scène aflreuse est là, devant mes yeux... Je vois cet homme, et je la vois aussi, la pauvre fille...
Mon Dieu! je l'aimais tant!...
Pourquoi vous le cacher encore? c'était elle! c'était ma douce Ilarriet, ma sœur bien-ainiée, ma petite sœur, qui était pure comme les anges, Stephen 1
Frank sanglotait.
— Et tigurez-vous cela, reprit-il d'une voix que ses larmes rendaient presque inintelligible; — c'était déchirant !... 'Vous pleurez, vous aussi!... Mon Dieu! moi j'ai vu cela sans mourir!... Harriet, la malheureuse enfmt, mettait ses bras autour du cou de cet homme qti'elle prenait pour Henry Dutton, son (lancé!... Elle se croyait sans doute à la fête des épousailles, et voulait cacher dans le sein de son amant sa pudique rougeur de mariée..
Elle eût été si heureuse avec Henry, qui est un si noble cœiir!
Oh ! Stephen, comment s'étonner que le réveil l'ait tuée après ce songe horrible! ..
-Mais vous ne savez pas tout. — El c'est assez pleurer, car elle n'est pas vengée.