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CHAPITRE XIX

Frank P. rceval interrompit un instant son récit. La douleur, évoquée, était venue, trop violente pour son état de faiblesse, et il n'avait pu siipi)orter le choc de ses souvenirs tout h (OU,) ravivés

Il re|)rit au bout de quelques instans :

— On seniblaii oublier ma [irésence, et nul ne f.iisait attention à moi. Le festin nocturne suivaitson cours. L'ivresse de chacun s'exaltait, et le bruit montait i!e temps à autre jusqu'ù couvrir complètement les accords de l'orchestre.

Son Honneur s'animait lui-même de plus en plus. Le verre de cristal passait incessamment de sa lèvre aux lèvres de la jeune tille , dont les traits demeuraient toiijours invisibles pour moi.

H la regardait, Stephen, avec des yeux où s'allumait la flamme d'un désir (jui grandissait sans cesse et s'exallait

LB SÎKCLE. —

jusqu';t la passion. —Moi, je tremblais sur la couche où l'on tn'avait jeté.

Je me souviendrai toujours de cet instant d'angoisse suprême où le voile tomba, découvrant dans sa chute la poignante réalité. Ce fut une souffrance sans égale, mon Dieu ! et moi qui, en ce moment, crains de voir s'évanouir ce qui me reste d'espoir do bonheur en ce monde, j'attirme que nul coup lie pourra jamais me briser si cruellement le cœur.

Nous sommes une illustre maison, Stephen, et une maison orgueilleuse. L'inflexib'e honneur des races chevaleresques me fut inoculé dès le berceau, et la honte est plus dure à qui fut élevé dans des pensées d'orgueil.

El puis, et surtout, si vous saviez, je l'aimais tant I

Ce fut dans l'un de ces instans de silence qui passaient A travers le fracas de la fête comme des accalmies pan.ii l'orage.

L'orchestre lui-même se taisait.

Je vi.i la jeune lille, dont pas un mouvement ne m'échappait, lever le verre à la hauteur de ses lèvres, et presque aussitôt une douce voix vint à moi, qui dis;iic :

— Henry, mon cher lord, je bois à vous I » C'était la voix d'Harriet.

Je poussai un cri terrible , et je m'agitai en des efforts désespérés pour rompre mes liens. Celle voix me disait tout — tout ce que je viens de vous dire , Stephen, — sa présence au bord de l'abîme et sa folie qui lui faisait prendre l'abîme pour un lit de fleurs.

Mes cris turent couverts par le choc des verres et les éclats des toasts. Le mot d'Harriet avait été un signal.

Cependant comme je coniinua's, m'épuisant à faire arriver ma voix jusqu'à ma sœur, un ries convives se leva et me fouetta en riant le visage avec sa serviette.

Une convulsion de rage me donna la force de rompre un de mes liens, et je roulai à quelques pas des coussins.

— Voilà un diable de garçon ! dit le moine ; — comme il hurle!... Je pense que le plus convenable est de le bâillonner.

— Non I oh ! non ! m'écriai-je , suppliant ; — laissez-n;ai , par pitié!... Si ma sœur entend ma voix, elle reviendra peutêtre à elle-même ..

— Hé ! hé I... grommela le moine ; — la chose est, pardieu , possible! .. Et ce ne serait pas le compte de Son Honneur !

Ce disant, il roula sa serviftle que mes efforts impuissans ne purent l'empêcher de nouer solidement sur ma bouche.

J'essayais de crier encore. — Mais le misérable savait son métier : j'étais bâillonné.

Il me rejeta sur mes coussins, où je demeurai comme une masse inerte.

Les autrrs convives n'avaient point daigné se retourner.

— Milords et gentlemen, dit en ce moment l'un des faux moines que je reconnus aussitôt pour être monsieur Smi h , le maître de la maison de Randal, — nous attendions ce soir une assez jolie capture, et puisque nous nous séparons demain, il en probable que le jeune duc de*'* et sa lady passeront sans encombre sous le cliâteau... Mais à cela ne tienne, puisque nous avons fait une autre capture qui paraît être du goût de Son Honneur !

• Un hurrah accueillit ce discours.

On but : \e speech* commença.

Les harangues étaient faites dans une sorte d'argot dont le sens m'échappait le plus souvent ; néanmoins, je comprenais quelt|ues phrases çà et là, et ces phrases sullirent pour me conva ncre ([ue j'avais devant i"s yeux une piriic des mem-

• r/ie speech, la harangue, ou plutôt, |30ur exprimer mieux l'i^lée au prix d'un barbarisme nianilestc, la horangalio}!— Dans tout repas anglais, que ce soil un loîtiu ou une orgie, le speeeh trouve inévitablement sa place. C'est un ingénieux moyen de faire la pari do l'ennui. On liarangue le raailic do la maison, qui harangue ces convives, lesquels se haranguent entre eux —Plus d'un honnête honuiie aimerait mieux dormir ou Ijoxer, mais c'est la coutume, et, d'ailleurs, l'un n'empêche pas l'autre.

PAUL FEVAX.

brc.s les plus nolables d'une Taste association organisée pour le Vol, la rapine et le meurtre, sans doute.

Son Honneur était le chef suprême de celte association, dont le siège permanent était à Londres, mais qui se ramifiait jusqu'à l'étranger, et dont les souterrains de Sainle- Maieds Grewe étaient tout à la fois le lieu de refuge eu cas de dant;er"et la maison dv plahance.

— Et n'avez-vûus pas :^ssa\é de mettre ies magistrats sur la trace de cette redoutable bande? interrompit ici Stephen.

— Ami, répondit Perceval, je l'ai essayé ; mais monsieur Mïc-Farlane est juge de paix du comté de Duiiifries .. Il a été chargé de l'enquête, et, par deux fois, l'alfaire s'est éioulîée eiiire ses mains.

Stephen se repentit peut-être de son interruption. Il garda un silence embarrassé.

— Son Honneur, reprit Franck, d'après ce que je crus entendre, était à l'étranger depuis plusieurs années et ne faisait que de courtes apparitions en Angleterre. Mais cet élat de choses allait cesser, et, l'année suivante. Son Honneur devait revenir habiter Londres, afin de mettre à exécution un gigantesque nlan de déprédation.

De sorte que cet homme doit être maintenant ici, ajouta Perceval en fronçant le sourcil lout-à-coup.

Stephen tendit curieusement l'oreille, mais Franck ne don- Ba point de conclusion à cette brusque sortie.

— Il me sembla, poursuivit-il, que certains orateurs faisaient allusion dans leur speech, à des plans combinés longtemps à l'avance ; et l'on but avec enthousiasme à la santé d'un ceriain Saunders l'Elépha-t qui devait, à lui seul, remplir d'or toutes les caisses de la compagnie.

Ce nom de Saunders et celui de Fergus furent les seuls qu'on prononça en ma présence.

Le repas auquel j'assistais était au reste le dernier qu'on dût faire en Ecosse. Les associés allaient se disperser, emportant les iustriiclions qm avaient été discutées à loisir dans ce ténébreux congrès.

Ces choses, Slenhen, vous paraîtront peut être impossibles, incroyables — Hélas! piiisséje croire que tout cela n'est qu'un songe! puissé-je n'avoir pointpar deversnioi uiiepri uvc accablai. te de la réalité de mes souvenirs!. . Mais à quiconque voudrait douter, ami, je montrerais une tombe...

Son H(inneur avait répondu brièvement et avec une singulière autorité de paroles aux diverses harangues des orateurs. Il semblait être fortement fatigué de leur éloquence, et ser tournait sans cesse vers Harriel, comme s'il eût fait un crime à ses subordonnés de lui voler ainsi quelques instans de son bonheur.

A la fin du dernier discours, il se leva et salua l'assemblée avec une royale courtoisie.

— Milords et gentlemen, dit-il en souriant, il y a temps pour tout. Nous avens délibéré toute la semaiae, et discuté, et combiné... Maintenant réjouissons-nous!

Ce fut un tonnerre d'applaudissemens à ébranler les voûtes dix fois séculaires de l'antique chapelle.

— Fergus! Fergus pourtoujours ! criait-on avec frénésie.

En même temps, sur un gîste de Son Honneur, l'orchestre se réveilla Tous lesinstruraens qui le composaient éclaièrent à la fois, et la nef se remplit d'une bruyante et vive harmonie.

Quejques couples se le'r -rst. — Un mouvement de valse succéda au prélude. — Au bout de cin(i minutes, la moitié des convives tourbillonnaient autour de la lable

Au bout do cinq autres minutes, il ne reslait plus sur les sièges que le chef de la bande et ma pauvre sœur.

Le reste, emporté par un mouvement de valse accéléré sans cesse, tournoyait, tournoyait en un cercle sans fin. Mon œil se fatiguait à les suivre... — Immobile je sentais tour-;Vlour sur mon visage le vent parfumé des robes de velours et le frôlement rugueux des robes do bure.

— Et la danse allait, pressant à chaque tou' sa rotslioa rapide. — Les femmes pâlissaient : les ytux des hominf s devenaient de feu,

Son Honneur tenait toujours enlacée dans si's bras la jeune fille au peignoir biane. Leurs bouches s' louchaient : ils se parlaient tout bas, — et m'a pauvre sœur, abusée, semblait bien heureuse.

Au moment où la valse atteignait le paroÀVsrae de son étourdissante vitesse, le chef se pencha sur la muin de ma sœur et y mituii baiser, puis, serrant autour de ses reiuS la ceinture de sa sim^re, il enleva la pauvre lillc dans ses br;<s vigoureux et descendit le marchepied de son trône.

L^rcliestre ralentit aussit<?t son iiinuveJKiil pour jouer une de ces indolentes marches li'Allemague dont les notes se balancent pareiseusemenl et bercent i'ftme tout comme les rêveuses élégies des poètes germaniques.

Ce fut alors seulement que je pus voir le visage de ma sœur. Car c'était bien elle, Stephen!... Ah ! mon désespoir ne m'avait point trempé...

Elle souriait, la pauvre insensée, heureuse de danser son bal de flançiilles : elle souriait, et son sourire me déibirait le cœur.

Si H Honneur l'entraÎEa, docile, et se mêla au mouvement des vaiseuis. — Peu à peu les rangs s'éclaircirent autour d'eux. Les autres valseurs, fatigués ou voulant voir se raugèrmt en ga'crie.

Bientôt Uarriet et son cavalier restèrent seuls. — Je la vois encore, Stephen, passant auprès de moi, souriante et heureuse, auprès de moi qui gisais, terrassé, girrolté, privé delà parole... Je vo's encore le gracieux balancement de sa taille souple, qui s'abandonnait, confiante, au bras robusie de cet homme...

Ohl cet homme !.. jo le hais! -e le hais! Stephen !

Un nuirmuri admirateur les suivait, cir ils étaient bva"X totis deux.

Hariiet, cei)endant, perdait le souffle. — Elle appuya languissarnment son fient pâli sur l'épaule de Son lîorinuir, qui s'arrêta aussitôt pour la déposer, demi pansée, sur un large divan qui iccupait le haut bout de ia table. —

L'orchestre continuait (iethanter en sourdine le motif de la valse allemande.

Son Honneur selais?a tcmb?r sur le divan auprès d'Harriet. C'était un signal. Un b'uit strident s- fit tout en haut de 'a vûilte, et les mille bougies s'cleignirenf. à la foif.

Tout demeura plongé dans une nui? profonde. L'oichist-e se tut.

Les cordes qui me liaient m'entrèrent dans la chair, tant fut désespéré l'elTort que je tentai pour secourir ma sœnr en ce moment suprême. Mais tout fut inutile. Je retombai vaincu, must, anéanti.

Dieu me prit en pitié. Je perdis connaissance.

— Pauvre ami, murmura Stephen qui pressait (îculoureusemeiit la main de Perceval entre les sieiin.^s.

Celui-ci était depuis quelques secondes dans un > lat de morne insensibilité. Lp. voix do Mïc Nab le fit tressaillir.

— Oùtnèiaisje? demanda-^l-il brusqueuionl; Cisril faut en finir avec ce cruel récit, Mae-Nab... Vous ai-je dit qu'après celle valse maudite le moine s'était a^sis près de ma sœur, et que les bougies, éteintes par un souffle l'enfer?... Oui ! j'ai dit voue dire cela, car vous me plaignez trop pour ne pas savoir mon malheur... Monsieur, il s'agit ici d'ui;e fille de Perceval... sur votre salut, jurez moi que vous garderez mon secret I

— Oh! Frank!,., s'écria Stephen, avezvous donc besoin démon seiment?

— N'in I répond!! Frank avec égarement ; — vous ai-je demandé un serment à vous, SlPi)henP... Non... Il faut avoir pitié de moi... Eioutez I je crois que j'aimais ma sœur plus encore que Mary... Mai'y, mon seul amour désormais... Oh! je le crois I

J'ignore combien de temps dura mon évanouissement, ajoula-t il pre.>^queaHssilôt. Quand je repris mes sens, l'obscurité durait encore et un profond silence réguail dans la salle.

Au hout d'une heure environ, j'entendis du bruit dans la (Jireclion des galeries où j'avais erré «iurant ia nuit, La porte

LES MYSTERES DE LO?<DUES

parcùj'élais entré s'ouvrit el plusieurs lionîmes enlrèrent, louant en iiiaiii dus iovm'6 almiii^^'s.

Lf'itr lumière iîclaira vaguemnit les suites de l'orgie ■ moines ei f'iiimes dormaient pèle mêle.

Mais ce ne fut point là te que cheri lia mon regard.— Mes yeux se porli^rent (oui rie suite avidement vers le divan où le clief s'était assis auprès de an sœur.

Ma sœur éiait étendue sur les coMssins; elle soraKiriilait. . — Qiiant au moine, rieboat, Usbra? croisés sur sa poitrine, il senih'ait absorbé dans de profondes méiilat ons.

La Ininière des torches le lira de sa rêverie. Son preini r regard f,!t pour ma sœur, qu'il conlerapli an inslani avec compassion et amour.

îl se penelia et lui mil un baiser su front.

Pnis, se dépouillant de sa slniarre de soie, il l'en couvrit comme d'un voile.

■i avaii-ii donc quelque délicatesse au fond du cœur de cet hom.iifi, Stepben ?

Cela fait, il s'avança jusqu'au milieu des dormeurs et cria d'une voix tonnante :

— Debout, gentlemen! debout I

Les bonimes se levèrent; les femmes disparurent comme parenobanlemenl.

La vieille nef avait compléltment changé d'aspect. Eclairée mainienanf, non plws par le candide éclat des bougies, mais parla lueur fumeuse et empourprée des lordies, elle apparaissait rendue à sa vrjie fliysionomie, vaste, sondire, mystérieuse. F^a tab'e couverte de niels é'ait lout ce qui restait de l'ort^ie de la veille, les miisiriens avaient suivi les temnies et il n'y avait plus da: s la chapelle que les moines rassemblés en cercle amour d : Son Honneur.

— Milords et gentlemen, dit-il, voici venir l'instant de ia îéj)ara!ion... Je suis satisfait di vos cenvrés... Qainl h moi, j'ai bien des ciioses à faire encore sur le continent; mais une année me sullira pour cela, je pense... Dms un an, je reviendrai vers vous, avec (luelques bons el fidèles amis... Jusque la, ^yez toujours présentes mes instruct'ons; n'oubliez rien el obéissez.

Les moines s'incliRérenl h la ronf'e.

— Tout est il prêt? demanda Son Honnetjr à l'vin des porteurs de torche.

— Les vo tures attendent sous le château, répondit celui-ci. '^

— Allons, nifssieurs, bonne chanta et au revoir!

Il se fit un mouvement général vers la porte; mais en ce moment, l'un des moines sç dirigea vers le chef cl me désigna dudoig' en disant :

— Que faut-il faire de Ci la?

Son Honneur laissa tomber sur moi son regsrd.

— Le frère de ente pa'.ivre fille!., murmuraiil.

— Faui-il...? poursuivit le moine dotH un geste CNpressif acheva la pensée.

— Fi 1 docteur, fi ! ..A. qu)i bon ce meurtre inutile?

— Non pas inutile, milord, rép.ondit le docteur en élevant la voix, et si nous consultions nos frères...

C'était évidemment ui! appel. L':>s moines se rapprochèrent.

— Docteur, répondit le chef en redressant sa haute taille, il ne me plaît pas que vous discutiez avec moi. ..Pietinz-vous, messieurs.

— M lis cet homme peut nods perdre ! s'écria le docteur.

— C est \ rai lce.it vrai ! murmura-t-on dans la foule. Son Honneur réprima im geste, de violvnî courroux.

— Milords et genllemin, dit-il, vous ^avez bien cjue notre retraite est introuvable . A l'heure qu'il est, l'issue qui a donné entrée ù ce jeune homme n'exist? pliis... et puis, se souviendrait il dis mille dé. ours des galeries...

— l; (st bieu venu une fois !.. interrompit une voix dans la fo'ile.

— Emp'chez qu'on m'inlerrompf, je vous prie, messieurs I Je vous demande la vie de ceif-niie homme. Un murm.ure ci.urul dans la f mie.

— J'aim?<.etlejaine fil!^ qui est sa sœur, reprit le chef;

— niie-ceitc nuit ne soit po'iir elle qu'en souvenir d'amour... Le rcuruiur* grossit.

— Qu'il n'y ait point aupr's de n;o;; image une iiensée de d'Uil en ma ii:>raoirc.

— De par le diable! milor), s'éci-ia une rude vo x, meilrzvûus do iic-roilles.fadai.s'S eu 1 aiance avec notre sûreté? ..

Vous ne viios jamais, Stephen, de transformation pins soudaine et pins tt.irifale (jue celle qui s'i)péra dans la calme cl lière piiysionomie de Son Honneur. Ses yeux laïuèrenl un brù'anl éclair, tandis ([ue les muscles de sa far-e iressail- I ient vio!:!ninicnl. Son front s'ei'pourpra loui-;Vi'Oup el, paimi la coiicl.e de sang qui le rougissait unilorniément, la lig:ic blanche d'une cicatrice se montra, si i elle et si l'ancliée, (]u'rn l'aurait crue tracée au pineau...

,— Du sourcil gauiho i la naissance desdieveux?... interrompit Slephen.

— C'est vrai! dit Frank; — vous vous souvenez l'e mon rêve?...

— Je me souviens de ce que j'ai vu, Purcev.i! répondit lentement Slephen; — je me souviens de l'assa sin de mon père... Oh! c'estlui! cestWen lui!

Cn.\PlTRE XX.

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