PRÉCIEUX MEUBLE
Fanny Bertrara restait toujours assise auprès de Rio- Santo, bien que la lettre d'Irlande, si ardemment désirée, ouverte mainteuani,fùl à portée de ses yeux.
Rio-Santo, de son côté, ne songeait point â s'éloigiîer. Il lisait évidemment et sans déiiance. Lui qui se privait de tout appui pour n'avoir point de coniident, laissait maintenant sans voile une portion de son secret, à quelques pouces du regard d'une femme!
C'est que pour les petites choses comme pour les grandes Rio-Santo avait un coup d'œil perçant et sûr. l.a conliance qu'il refusait à des riévouemens iniellij,'ens, à des affections passionnées ouchevaleresi|ues, il la donnait à celte femme, morte à demi, cloîtrée dans son passé, végétant avec le souvenir de quelque^s jours de joie, indifférente au présent, captive encore, aimant toujours, mais si étrangement réconciliée avec ss chaîne, qu'elle n'en sentait plus les anneaux ; si bien faite à l'ouldi, qu'il n'y avait plus pour elledejalousie; si \iMlieeiilin, sous la voluptueuse enveioppe de sa beauté de créole, que son amour d'autrefois, passion sensu Ile, violente, emportée et toute pleine de ses ardeurs folles queretrouvi-nt dé loin en loin les cœurs engourdis dans une Vie de molles jouissances, s'était traniformé au point d'égaler en abnégation la sainte tendresse d'une mère. ■ Et toiit ceci â son insu. Fanny Bertram était une gracieuse et belle créature que vous n'eussiez poinl rencontrée sans ^ous sentir ailiré vers elle; mais dans sa nature indolente,
PAUL FEVAL.
•1 n'y avsitpjsHii atome d'héroïsme. Si elle était arrivée à ce poil i que nous «vous (lii, c'est que sa ^las^il)n iireniière, sans cesse combatiue par son apiiltie, n'avait garne d'elle mène que ce qui negèiiait point : une leiidre.-se douce, so- Ijre, piesqu'ausiéro. dans laquelle on put s'endormir el se laisser btTier paresseusement.
Point d'anguissesjaioa-es, — pas même cette féminine et pelile envie qui prend capricieusement à l'esloma'- les ce- •queiti's qui n'ont plus decéur. Point de désirs; — quelques regrf is seulement, parce qu'il n'y a pas, sans regrets, de cliers souvenirs.
Rio-Santo était seul au monde pour connaître Fanry Bertram.qui ne se connai'saKpomt elle même. Celait lafemme qu'il lui fa lait pour (onlidente, en ce sens qu'elle jouait merveilleusement le rôle d unecasseile organisée, d'une casseite dont ni, Rio-Sanio, avait la clef.
Elle était le (entre où vonaienl aboutir de presque tous les points du glcbe les rayons de sa va-te correspondaice. A elle seule éiaient adressi'cs toutes ces lettres, grosses d'événeniens el d- liantes intrigues, dont la plus insigiiiti.inte eût motive dix accusalions capitales. —Le savait-elle ? Tout porte à croire que non. L'eùt-ellrf su, son rôle aurait étt^joué de même et patfaiiement, car le courage est une qualité qui ne fait ^uére défaut à la femme.
M.'iis C' nimt-nt 1 aurait elle appiis ? La curiosité n'e^t•elle pas une fatigue? La cliarmanle créole entassait les lettres dans son cotir' t sans même regarder l'adresse...
En vérité, le méter de don Juan a s-s dangers, surtou quapil on y joint celui de conspirateur. Il est lécond .'n dé' boires et amasse sur la tête d'un homme de terribles tempêtes, mais il a ses bénéfices et ses prolits. — Ni vous ni moi n'eussions trouvé pour serrer nus lettres un meuble aussi admiriblemenl dise et que mistress Fan\fy Bertram.
Ni vous m moi... mais parmi nos Uclr-urs il y aura peutêirn un don .luan. Le siècle en produit éiiorméiiient et de très jolis, surtout flans les classes estimabUs des jeunes premiers- ô es de théâtre et des perruquiers-coiffeurs.
Rio San;o cependant dévorait sa lettre d'Irlande. A mesure qu'il lisait, son œi! brillait davantage et son front s'éclairait d' joie.
Dix mille 1 s'écria-t-il enfin avec un éclat de voix en-
lliousiaste; — dix mille braves et honnêtes cœurs !
Fannv, qui le regardait avec admiration comme on contemple un tableau aimé, une composition favorite, tressaillit à celte sortie soudaine.
— Voulez-vous doncfairs la guerre à quelqu'un, milord ? demanda t-elle en souriant de sa frayeur.
Elle croyait être bien loin de la vérité. RioSantone répondit pi^inL Une pensée nouvelle venait de traverser son cerveau. Son front s'était rembruni tout à
coup.
— Mais cette lettre a dix jours de date ! murmura t-il ; — ces bommes doivent être arrivés... et je ne suis pas prêt,
mci I ....
— Celte lettre m'est parvenue le jour même ou je vous ai compt.'dix mille livres, dit la créole.
— Il doit y en avoir uneauire.
RioSanto vida le coffret par terre. Deux lettres frappère' l aussiiùl son ngard L'unedeLond es,datéedece jour même el dont radr.'sseétdit écrite par la même main que la première lettre ouverte.— L'autre portait le timbre d'Irlande. L'écriture d.; celte dernière ne réveilla aucune idée de curiosité dans l'esprit de Rio-Santo. Il décacheta celle de Londres.
Cette lettre était comme un corollaire de la première qui annonçait le dé,-arl de dix mille Irlandais dirigés sur Londres par peli s p loloiis >.t par diverses roules : elle avisait le marquis de l'arrivée de >elle espère d'armé.'.
R c S mtû, à celtebeure, avait dans Londres dix mille soldats irlandais, c'est-à-dire intrépides et aHamés, fougueux et prêts à tout.
Il se renversa sur son Tauteuil, et Fanny Beriram l'entendit niHrmurer :
— OU!... ces six jours perdus t.. .
— Que j'ai dû être ' eureu^e tant que j'ai cru qu'il m'aimait ! penstla 'elle créole, dont le regard ne se déiach.iit point du visage d»; Rio-Santo.
Celui ci se redressa et passa rapidement en revue les autres lettres. Il y en avait de toutes sortes, et beaucoi' pétaient écrites en idiomes que lessa^ans ae Royal-Society auraient eu grand peine à expliquer. Mais Rio-Santo n'était membre d'aucune académie.
Il lut couramment loules ces missives, et dans chacune d'elles il trouva une noHVPlIe heureuse pour ses desseins. Tout succédait à son gré ce jour-là. Chaque point du globe lui envoyait une arme contre son puissant ennemi.
Aussi, lorsqu'il alligna devant lui toutes ces lettres qui, comme un muet concert, semblaient lui promettre succès et victoire, un immense orgueil flescenrtit dans soi' cœur. Son fier visage s'illumina d'un- reflet de toute-puissance. Il se sentait, comme l'archange rebelle, de force à lutter contre Dieu même.
Fanny bsisfa les yeux avec un soupir.
— Comment a'-je pu ne point mourir, pensa-telle, le jour où j'ai compris i^u'il ne ni'aim.iit plus I...
Ri'i-Saufo se leva el mit toutes les lettres en piquet. Ses doigts frémissaient à leur contact d'an belliqueux plaisir. Il sentait que, entre ses mains, ils étaient comme un faisceau de foudres, dont le redoutable choc suffirait à broyer un empire.
— A l'œuvre ! dit-il, sans savoir qu'il parlait.
Au moment où il se dirigeait vers la porte conduisant aux bureaux d'Edward ani! C, la douce voix de Fanny l'arrêta,
— Milord, disai!-elle, vous avez oublié une lettre. Rio-Santo revint précipitsmment.
— C'est vrai, dit-il en baisant la main de Fanny qui devint p.^lft. — Vous êtes mon bon gén'e, Fanny... Vous veillez nuit et jour sur mes secrets .^ans chercher à If s pénétrer jamais. .. Je n'iii point de meilleur smi que vous.
La créole voiilutfourire, mais ses yeux Se mouillèrent. On â beau se vieillir ei mettre autour de son cœur un reniparide glace, l'Ame a de soudains retours. Fanny, ce jour là, se sent.<it malheureuse. Elle avait trop regardé Rio-Santo, conliaiite qu'ele était liansde longs mois de paresseuse apathie. Elle tendit la lettre à Rio Santo qui la prit et l'ouvrit.
— Oublier une lettre d'Irlande I murmural-il en souriant. Sans s'arrêter à la première page, il chercha tout de suite
la signature A peine l'eut-il déchiffrée, qu'une expression de grave respect se lépaedit sursahautainephysionomie.il se rassit et lut la lettre d'un bout à l'autre, à deux reprises. Voici quel éiait le contenu de celle lettre :
<i Milord,
» Bien que nos opinions diffèrent essentiellement, et quoique nous ayons des idées diamétralement contraires sur les moyens de rendre à notre chère Irlande le rang qui lui est dû parfLi les nations, votre noble dévoùment, votre ardent amour de la commuie patiie nont pu laisser troid 1 homme dont tous les j-urs sont dévoués à l'Irlande, l'homme dont l'unique pass'on est le bonheur du peuple irlandais.
» Les différentes occasions que j'ai eues de discuter avec Votre Seigneurie m'int rem-pli d'adniiraliun pour la profondeur de vos vues, pour la justesse extraordinaire de votre coup d'œil et les puissantes ressources de votre audacieux espnt.
» Assurément, milord, si la guerre effective que Votre Seigneurie prr-iendait alors déclarer à "" pouvait avoir une is-^ue fcvorable, ce serait entre Ihs mainsde Votre St-igneurie. Vous avez le génie pour préparer, la vaillance pour exécuter.
I) Mais la lutte est trop inégale, milord. —Peut-être un jour vipi dra où les chai ces se balai ceronl enlie les deux pays. Ce seia lorsi|ue les honteux giiefs de l'Anglf terre, rendus païens aux yeux mêmes di s Anglais, i.ous .tonneront des 'au, il aires jusque caus les rangs de nos ennemis; ce s^ra lorsqu'un long cri de réprobation s'é!è\era de Imus les coins dt l'Europe cl viendra tomber comme un poids accu-
LES MYSTERES DE LONDRES
ssteHr suf ce gouvernement égoïste et misérable dont les prociiUMi's 'OîU'Ui.sionnairos etendrnt leurs mains avides sur roire mdllieureus? patiie...
» Jusque-là, milord, il faut alieydre. Vainous, nous retomberions plus bas; vainqueurs, nous devrions compter avec ceux qui furent pos lyrans.
• Miird, vous fie m'avez jamais confié vos desseins, niais, coBPaissaul comme je la connais voire haute intdiigeoce, je ne puis penser autre chose sinon que vous prétendez armer Téiranger contre l'Angleterre. Croyez-vous que ce soit là servir l'Irlande, milord ?..
» J'ose penser que je suisaussi fervent patrio'eque Votre Seigneurie; la seule différence qu'il y ait entre nous à cet égtrJ, c'est (lue, si j'ai beaucoup d'amour pour mon pays, je suis exempt de toute haine systématique. A Dieu ne pUise qteje veuille la p- rte de l'Angleterre, re grand ce robustpeuplei Milord! il n'est pis toujours réce.-saire de détruire pour fonder.
» Je veux ^ue l'Irlande soit libre, voilà tout; — vous, milord, vous vouiez que l'Irlande, en conquérant sa liberté, welti' : i,'e.\ >ur la méirnpole f i !a fasse esclave à son tour, Votre Seigneurie a beaucoup debaine.
« Dans la lettre que vous me faites l'honneur de m'adresser, vous me denjandez ma coopération et mfs conseils Ma coopération, qu'elle soit puissante, i omnie vous le dites, ou faible, comme je le crois, ne pçul vous être acquise, milord, qu, s vous suivfz la voie légale et pacifique dans laquelle je suis moi-même engagé. L'I lande a rais en moisa confiance : je facile de mon mieux à la mériter ; mais, du jour où vous vouJrez ë!rr des nùiri-s, milord, et marcher dans les rangs des «-oldasdu Rappel, je ne serai plus ' ue votre xide de camp ',u votie niinfstrc, parce que j'ai fol en vos capacités, et que. dins un génie comme e vitre, il y a le salul de tout un peipie, — son salut et sa g'oire!... »
— Le Rappel ! murmura Hic-Santo avec iropatienceT— c'est un mot!
» Le Rappel ! cortinuail la lettre, comme si elle eût pris soin de répondre à cette interruption; attendez cinq ans, milord, attendez dix ans au plus, ei les échos du monde entier vous renverront ce mot, grossi, menaçant, et si terrible que l'An fit terre tressaillera jusqu'en ses londemens, k l'entendre seulement prononcer.
» Quant au conseil que veut bien me demander Votre Ssigceurie, le voici ; Ne laissez pas votre haine domiuer votre patriotisme. Attendez.
B Je ne suis point suspect de trop de patience, milord. On m'accu<e de toutes parts de violence, de passion, de fougue, et ces accusation s disent vrai. Mon sang bout dans mes veines à la pensée de l'asservissement de l'Irlande; — mais en notre siècle, la loi est une arme plus tranchante que l'épée. Je veux vaincre selon la loi, avec la i«i, par la loi. Ma violence, ma passion, ma fougue, tout cela peut se taire. Je sais attendre... >
Rio Santo ferma brusquement la lettre et la rejeta, froissée, au fond da coffret.
Il m BOUS convient yns d'écrire en toutes lettres sur ces pages Iriïol'S le lom illustre qi.i signiit celte missive. C-, nom, l'univers entier le connaît; il excite un intérêt à la fois romaiiesqiM et grave ; il est dans toutes les bouches et représente assurément la gloire la plus populaire de noire âge.
L'enthousiasme de AieSanto s'était gUcé subitement au contact (Te cetie raison froide II resta quelques minutes immobile, ab^sorllé dans srs réflexions.
Fanny, la pauvr* femme, se repentait de l'avoir contraint ï lire ce le lettre, qui changeait sa voix en-tristesse.
— G i homme est un avocat I dit eutiii le marquis avec amertume et colère.
Puis, se reprenant aussitôt, comme s'il se fût reproché ce mouvement. :
— C'est un lumineux esprit, ajouta-t-il, et un grand citoyen, — mais il ne connaît rien de mes ressources... Il oe j tait pas... I
I Son sourie* t^iamph^nt reparu', tandis qu'il pesait dans j sa main ouverte le paquri de let res naguèie conie- uesdans le coflret.
— Il ne sait pas, poursuivit il eniore, que mon armée disperse chez tous les peuples alliés ou ennemis de l'Angleterre ses innombrables bataillons! Il i.e sait pas que j'ai prêché partout, — partout ! — la croisade contre la Grande-Bretagne !... Alteudre, dit-il, mais )'ai attendu quinze ans. Il ne sait îas cela encore! Ah ! il dit vrai en un point pourtant... je hais l'Angleterre presque autant que j'aime TMande... Et c'est pour cela que ses voifs légales et pacifiques ne me suffisent point; — c'est pour ctla que je veux détruire pour édiiier; — c'est pour cela qu'il me larde, et que ma volonté est de ne plus attendre!. .
Quelques minut^-s après, monsieur le marquis de Rlo- SiU'o se faisait annoncer dans le salou de Sa Qràce le prince Dimitri Tolst. ï, ambassadeur de Hussie.
Le Russe venait d'achever sa toilette. 11 partait pour la cour. Son costume de feLi-ma"ré' hal étincclait d'or et de dianians, ce qui faisait ressortir davantage la sauvage barbarie de ses traits.
A la vue de Rio-Santo, il prit un air affable et ordonna de rentrer son équipage.
— Monsieur le aarquis, dit il, l'honneur de votre visite me rend singulièrement joyeux. J'espère que nous allons causer bngueaeut....
— Nous allons causer très longuement, milord, répondit R^o Santo.
Le prince s'inclina grai ieusement et conduisit son hôte jusqu'à la magnifique causeuse qui ouvrait au;-rès du foyer ses bras de velours.
RiO-Sauto s'assit ; le prince en fit autant.
— Mon.sieur le marquis, reprit ce dernier, notre affaire JOarche... J'ii suivi eu tous points le» instructious de Votre Seigneurie, et il ne m'étonnerait pas du tout que, d'ici à deux ou trois mois...
— Prince, interrompit doucement RIo-Santo, — avec ou sans le secours de Votre Grâce, tout sera fini dans deux ou trois jour;..