TARTARE
Le prince Dimitri Tolstoï regarda |Rio-Sanlo avec étonnement et de cet air qui semble dire : cet homme ne serait-H I as fou ?
— Assurément, milord, dit-il après uh long silence, je suis désoraiais fort acquis à Votre Seigneurie, mais il n'est pas possible que tous ignoriez les lenteurs inhérentes aux négociations diplomatiques. Depuis six jours, j'ai commencé une série de démarches...
— Milord, il faut les continuer, Interrompit Rio-Santo, D'.ais, moi, je n'ai pas le temps d'attendre leurs résultats. Il me faut une avance sur ce résultat. Votre Grâce ne peiise-telle pas cjh'une promesse politique puisse»'escoœpter comme un effet de commerce ?
— Si Votre Seigneurie daignait s'expliquer plus amplement...
— Vous ne comprendriez pas mieux, prince, parce que vous comprenez arlaitenient.... Mais Votre Giâ.e aurait le emps de réfléchir... R'Iléchissez, milord.
Le Russe svisa n'avoir rien de mieux à faire qu'à profiter de la permission. Au bout de quelques secondes, il rwprit avec une mauvaise humeur feinte :
— Sur ma foi, milord, dussé-je passer auprès de vous pour
PADL FÉVàL.
un esprit obtus et aveugle, il est certain que je ne vous comprends l'SS.
— A Di«'u ne plaise que j» nu Me en doute la parole de Votre Grâ.r I je vais in expliquer. Entre complices, «ilord.on se aolt la franchise.
TolMoï retint un geste de violente dénégation.
— foniiilice ou .. collab. râleur, milord, repiille marquis, le mot ny fait rien, et je suis parfaitement convaincu que vous ne songez pninl k nier votre paiii<ipation à une œuvre que l'emper ur votre maître honore de sa haute approbation. Voici le (ail. Je crois vyus avoir dit d jA que l'attaque où vous alla m'aider n'est qu'une faible lariie de mon sy tème de bataille : le princi.^al n'est donc pas de léussir effectivement et complétemi-Dt, mais d'arriver à un résultat qui, réi 1 ou fictif, se puisse rombiner avec d'autres «rœes ei militer pour sa part dans la lutte qui va s'engager. Plus lar.*, que le su.cés enlier vienne, que Its étais «uropéf os entourent l'Angleterre, ce gigantesque comptoir, d'une barrière infrancliiisable à .-«es produits, ce;a ne sera point inutile, car le colosse ne lomb-'ra pas tout d'un coup. — Mais, a prissent, il s'agit d'un fantôme, d'une apparence, dune menace. Commencez-vous à me comprendre, railord?
— Je comprendrai mieux, monsieur le marquis, si vous vous expliquez davantage.
— Soit... Je voudrais, milord, que celte mesure à laquelle Votre Grâce pense pouvoir amener, — dans deux ou trois mois, — messieurs les ambassadeurs des puissances , fût le sujet de toutes les conversations demain à Royal Exchange.
-r- Quoi, œoiisie r ! s'écria le prince eu fronçant le scurci; ; un pareil projet col;'Orlé à la Bourse !
— Je le vou. liais, milord.
— Mais Votre Seigneurie ne pense pas au danger de compromettre le nom de l'e-Tpcreur.
— Si fait .. Le nom de l'empereur doit être prononcé. La chose me parait absolument indispensable.
-—La chose me paraît abxolumint impossible, répondit le prince d'une voix ferme et avec ri flexion.
— Ce ne peut point être voire dernier mot, milord, car la lettré de l'empereur...
— Pensez iou-* donc que Nicolas puisse consentir ft l'imprudente Uéniarche que vous me proposez!* s'écria Tolstoï.
— Non, milord, non assurément, répondit le rcarquis avec une froideur négligente; — le pe puis pen?er cela. Sa Majesté Impériale est un trop excellent politique pour...
Le Russe se leva et reoussa son siège avec violence.
— Alors, dit-il, lâchant la bride à sa fureur rentrée de l'autre fois et à sa colèe actuelle, — alors, monsieur, votre proposition ett un outrage manifeste.
— Fi, prince ! fi donc! prononç» gravement Rio-Santo. — Votre fidèle dévoùment ne peut susciter l'ombre d un doute. Jamais Si Majesté n'eut nn plus sûr, — «n plus irréprochable serviteur.
La colère deTolsloi rentra une fois encore, et une sorte de terreur instinrtive se peignit dans son regard , qu'il voila prestem<nt derrière les poils fauves de ses épais sourcils.
— Milord , dit-il en se rasseyant, —j'avais cru. . je pensais... j'accepte avec plaisir les expicaiions de Votre Seigneurie.
— Et Votre Grâce tombe d'accord avec moi sûr l'objet de ma visite?
Tolstoï interrogea d'un rapide regard 'a physionomie du marquis. Le calme 'Omplel et po:issé jusquâ l'indiflérence qu'il y déi ouvrit sembla < ba ger de nouveau le cours de ses idées; il lepritd'un ton péremptoire :
— Non, mi ord,>ou, réi.ondit il : la lettre de Sa Majesté, qui est entre vos mains...
— Est explicite : songez-y. prince.
— Pas assez pour autoriser une trahison, milord I
Rio Santo eut comme un sourire involontaire en répondant :
— Je conçois que Votre Grlce ait horreur de la pensée même .lune trahison ..
— Qu'est-cç il dite, monsieur? s'écrit encoreTalsloï en re-
trouvant sa pose de spadassin; — voilà deux fois que vos parole? ont un accent de raillerie ..
— En aucune façon, ralord. . Vcuilez-vous rasseoir, je vous conjure, jamais je ne (larlai plus sérieusement .. Je conçois, dlsaii'j'^, que Voire Grâce ait horreur de la pentée même d'une traliison parce que je crois savoir que la trahison ne lui a po:nl réussi autrefois.
Tolstoï devint hléme de rage. Ses moustaches, s« relevant de chaque côté en un rire awfr et convuisif, laissèrent voir la longue rangée rfe ses dents ai>:uës et blanches comme les d.-nts d'uiiai'imal sauvage. Il y eut d^nsla pistore qu'il prit tout à-coup quelque chose de la pose menaçante Ai tigre prêt à s'élancer sur sa proie pour la rié-ori r.
— Qui vous a dit cela? demanda-t-il d'une voix étranglée.
— Personne.. Je l'ai su, vol'à tout.
— Comment lavez vouh su?
— C'est une anck-dote, milord, répondit Rio Santo en oppisàni à la b; uta'e vivaciié de Tolstoï l'excès d'une co^irtoisie cérémonieusement ex..gérée :— je nie ferai un plaisir de la conter à Votre Grâce... Celait, autant qu'il m'en seuviem? ent82. . je me trouvais à Pétersbourg sous le nom du comte Policeni...
— folirenit répéta Tolstoï.
—Oui. ..J'ai porté comme cela un certain ncmbr?de noms.. Il y avait ^ cette époque un jeane pentiliiomiBe a sez bien en cour, le com'e Dimitri Spraunskow, lequel, pour une cause ou pour une antre, fut accusé de haue trahison...
— - Mais il fut jugé, milord, inierrompii Toistoï avec agitation, jugi* et atisoiis de celte calomnieuse accusatidn... Vous avez eu to't de compte sur ce triste souvenir.
— Le comte Dirai ri fut acquitté faute de preuves, milord.
— La câlomoi' man |ue toujours de preuves, monsieur... Et, par ^airit Nicolas! le comte Spraunskow, devenu prince Tolstoï n'en porie pas moins haut la tête, entendez-veus, pour avoir été fàussemeni accusé autrefois.
— Ci'acun porte la léte comme il l'entend, milord... Je disais donc que Votre Grâce fut acquittée faute de preuves.
—Qu'en prétendez vous conclure, s'il vous plaît, monsieur? demanda snperbem n' Tolstoï
— si Votre Grâce veut bien me le permettre, je prétends poursuivra mon anecdote... En ce même temps, le comte Spraunskow avait pour m»îiresse une fort belle Italienne,— fort belle, milord, je dois en convenir, — appelée la signora Palianli...
— t^'e."! vrai, murmura le Russe.
— J • nesaiscoHimentceUse llt...II paraî'rait que Spraunskow, priNonnier, se repentit d'avoir mis t"op de coaflance en sa belle maiiresse, qu'il craignit des aveux, pis que cela peut-être, la remise de certain dépôt... des pièces importantes... des preuvfs .. -
— Mais moiisieurl.. voulut Interrompre rambassadéu^,
— Ferme. lez, milord, reprit paisiblement RioSanto; — des preuves, di^ais-je. Mon Dieu oui... Il paraîtrait certain que la signora Palianli, quelle fût ou non du complot, possédait les écritures, —les états, — lei, livres en paMie double de ta conspiration... Car on en est encore lâ en Russie: c'est l'enfance de l'art. O'il milord' ^e ne serait point, je le gage, le prince Dimitri Tolstoï qui couimedrait a présent pareille éiourderie !..
— Monsieur 1 monsieur, me direz-vous?..
— Permettez, milord, le comte Spraunskow, essayant de réparer une école par une maladresse, écrivit à Laura. '
—Mais vous avez donc été son amant, monskurP s'écria Tolstoï écumant.
— Pardieu 1 milord, répondit Rio-Ssn'osvec une si parfaite aisance de grand seigneur que la fatuité du mot passa presiiue inaperçue; — ceci est la moindre des choses, et Votre Grâce ne pe»t ex;ger me je m'i-n souvienne au juste... Si J'ai eu ce bonheur, ee devait être du reste â l'époque dont nous parlons, car la lettre du comte passa sous mes yeux...
— Infamie I groniU Tj1.-.ioï ; — pendant que j étais captif I.,
LES MYSTËRSS DE LONDRES
— Je HB pense pas avoir dit, interrompit RioSanto, que la signera eût attendu l'arrestation de Votre Grâce.
Il termina sa phrase par un léger salut, accompagné d'un bienveillant sourire.
Le Russe, vaniteux à l'excès comme tous les gens de sa nation, ressentit profondément ce dernier trait, qui le blessait dans l'une de ses plus chères prétentions. Il se leva une seconde fois tremblant de rage, et fit un pas vers le marqnis.
Ce'ui-ci, sans perdre son sourire, le couvrit de son regard souverain, dont le choc vaiiqueur sembla renfoncer la prunelle brûlante de Tolstoï sous la fauve toison de ses sourcils froncés.
Il s'arrêta, partagé entre sa tareur et an soperstitieax mouvement de crainte. — L'idée traversa son esprit troublé que cet homme qui était là près de lui avait un pouvoir surnaturel.
Riû-Santo s'accouda au bras de sa causeuse.
— Oui, milord, poursuivit-il, la lettre du comte Spraunskow ne fut pas p ur la signora toute seule. De ses mains elle passa dans les miennes...
— Et vous la lûtes, monsieur ?
— J'eus cette indiscrétion, milord.
Tolstoï laissa échapper un Ij'.asphême et se prit à parcourir le salon à grands pas, en murmurant de sourdes imprécations. Rio-Santo ne sembl'it point prendre souci de cette furibonde promenade, durant laquelle le prince se donna le plaisir de briser contre le bronze doré du foyer une Taglioni de marbre qu'il avait achetée la veille une centaine de livres.
Celte exécution lui apporta nn sensible soulagement.
— Ma foi, monsieur le marquis, dit-il au boat de quelques secondes, d'un ton qui voulait être très dégagé, — je 8e sais à quel jeu nous jouons ce soir; mais, au demeurant, que m'importe tout cela?... Vous ne pensez pas, je suppose, que je sois jaloux encore de la signora Palianti, et, quant à ma lettre, elle vous donne le droit de me regarder comme coupable, voilà tout.
— Permettez, milord, répartit Rio-Santo, dont la voix devint grave; — Votre Grâce fait erreur : ce n'est pas tout... Si c'était tout, mon anecdote serait dépourvue de sel et je me verrais forcé d' la terminer par quelque banale maxime, comme celle-ci, par exemple : Bien fou qui met son secret entre les mains d'une femme .. J'ai mieux que cela, milord.
— Qu'y a-t-il encore? murmura le princ.
— Il y a que je suis venu visiter Votre Grâce dans un but, — que ma requête a été une fois déjà repoussée, — et que je reviens à la charge.
— C'est inutile, monsieur! dit Tolstoï avec impatience.
J — Pardonnez-moi, milord, c'est non seulement fort utile, mais absolument indispensable... Il faut vous dire que, du plus loin que je me souvienne, j'ai toujours été possédé d'une étrange manie... Je vous la recommande, du reste, milord, car je m'en suis constamment bien trouvé Cette manie consiste à saisir toute occasion de pénétrer au fond d'un secret, sans savoir à quoi pourra servir cette connaissance acquise... Voyez-vous, milord, j'appelle cela ensemencer le hasard... et jenf. connais point de champ aussi ferlik que le hasard. La récolte s'y fait parfois attendre, — mais la semence oubliée germe un beau jour tout à coup, et la moisson dépasse les plus folles espérances.
Tolstoï avait le cœur serré par une vague inquiétude. Il sentait q-ie Rio-Santo avait déconvert en lui un poiBt vulnérable, et ne savait où se porter à la parade. Il se tenait debout et les bras croisés devant le marquis toujours nonchalamment assis dans sa causeuse. Son anxiété croissante se peignait sur son rude visage avec une énergie naïve, terrible et plaisante à la fois.
RioSanto poursuivit d'une voix brève :
— Je ne veux point vous faire languir davantage, milord. Après avoir lu votre lettre, il me prit fantaisie de voir ces preuves confiées par vous à la signora Palianti...
— Imprudent! imprudent et fou ! murmura le prince avec colère.
LE SIÈa.E. —
— Je n'eusse point osé appliquer C8 dernier D:ot à Votre Grâce, reprit Rio-Santo.— La signora refusa d'abor^T «e satisfaire ma curiosité. Je dois ajouter qu'elle résista JonS" temps à mes prières, cinq minutes pour le moins, mili.^»"" Mais, si vaillante qu'elle soit, toute défense a un terme. La signora céda. J'eus entre les mains ces fameuses pièces qiï m'apprirent que vous étiez afSlié aux sociétés secrètes d Allemagne... Tudieu! milord, ea Russie, vous jouez dans toute la rigueur des règles à ce terrible jeu des conspirations. Rieu ne manquait à votre dépôt. On eût dit le dossier de Catilina .. Harangues, sermens écrits avec du sang, et jusqua la c'assique liste des conjurés I...
Rio-Santo se prit à rire. Tolstoï rongeait son frein en silence.
— La liste y était, sur ma foi ! continua le marquis, liste longue et bien remplie de nobles noms, parmi lesquels flgu.rait honorablement le vôtre...
— Et que fit de tous ces chiffons Votre Seigneurie? demanda timidement Tolstoï qui avait peine à respirer.
— Je les rendis à la signora, milord.
Une bruyante bouffée d'air s'échappa de la poitrine du prince, qui releva la tête.
— Ah ! vsus les rendîtes à la signora? dit-il de cette voix contenue qui va devenir provocatrice et menaçante.
— Mon Dieu, oui, milord.
— Tous?...
— Presque tous.
Tolstoï recula comme s'il eût reçu un coup dans la poitrine.
— Milord, je n'en gardai qu'un, reprit Rio-Santo avec son implacable courtoisie; — un seul, le plus petit de tous, — trois lignes écrites et signées avec du sang.
— Le serment! balbutia Tolstoï anéanti.
— Précisément, milord.
— Le serment où je jurais... Mon Dieu! mon Dieu!
— Où vous juriez de mettre votre poignard dans la poitrine de Sa Majesté... La Jeune-Allemagne n'y va pas par quatre chemins.
— Mon Dieu ! mon Dieul répéta le pauvre Tartare, rendu ' plus faible qu'an enfant par ce choc mortel et imprévu.
— Milord, continua le marquis, je ne pouvais penser alors que le comte Spraunstow, prisonnier d'Etat et livrant des secrets dévie et de mort à une aventurière, deviendrait un jour la fleur des diplomates européens... Ce fut la force de l'habitude qui me peussa... J'ensemençai le hasard .. La moisson est venue, comme vous voyez.
Tolstoï ne répondit pas tout de suite. Il s'était laissé tomber, accablé, sur un fauteuil. Il avait des éblouissemens. Mille images menaçantes et bizarres passaient devant ses yeux. Il voyait les sombres cachots des Casemates, les glaces de la Sibérie, le glaive étincelant du bourreau...
Au bout de quelques minutes, il fit rouler Eon fauteuil susle tapis et s'approcha de Rlo-Santo.
— Ainsi, dit-il à voix basse, vous avez cet écrit, monsieur le marquis?
— Ces choses-là se conservant, milord.
L'œil de Tolstoï, brillant tout-à coup sous la profonde saillie de ses sourcils, sembla toiser Rio-Sanfo et mesurer les chances d'une lutte désespérée. Rio-Santo, qui vit parfaitement ce regard, ne bougea pas.
— Vous l'avez, reprit le prince, — sit vous?
— Non pas, milord.
Les dents de Tolstoï s'incrustèrent dans l'épaisseur charnue de sa lèvre. Soa regard s'éteignit.
— Non pas, répéta Rio-Santo en souriant ; — Votre Grâce ysongei-elle?... Je ne connais point de portefeuille assez vaste pour costenir tous le-i petits talismans dont j'ai fait ainsi collection durant le cours de ma vie... Votre serment est à sa place.
— Où? demanda le prince sans espoir d'obtenir une réponse.
— A Saint-Pétersbourg, milord.
Tolstoï leva sur Rio-Santo un regard de haine envenimée.
PA.DL FÉVAL
— Monsieur le marquis, dit-il en lui serrant convulsivement la main , que Dieu vous garde d'être jamais en mon pouvoir comme je suis au votre I Ordonnez : j'obéirai,