LA PETITE IRLANDE
En 181., vingt ans avant l'époque où se passe notre histoire, il y avait à Londres, dans le (juartier Saint-Giles, une pauvre famille composée de quatre membres : deux enfan.-:, le père et la mère.
Le père avait nom monsieur Chrétien O'Breane. C'était un gentilhomme irlandais , dont la famille avait tenu jadis une position opu'ente dans 1-a province deConnaughl. Ses biens, comme ceux de tant d'autres, avaient passé peu ù peu entre les mains d'un lord protestant, dont, en ces derniers temps, Chrétien O'Breane avait été le tenancier.
On sait quelle est la déplorable vie des tenanciers d'Irlande! — Monsieur Chrétien O'Breane, vivant de peu et travaillant beaucoup, avait suflTi jusqu'alors aux besoins de sa lamille et donné à son fils une sorte d'éducation, parce que, outre les bénéfices de son exploitation, il possédait encore un petit coin de terre, reste bien modique, hélas ! de la fortune de ses aïeux.
Un jour, il prit fantaisie à l'intendant du lord, — lequel,
bien entendu, mangeait à Londres ses revenus irlandais ,
de contester à monsieur OBreane le petit coin de terre qui était tout son patrimoine. Il y eut un procè?. En Irlande, on aurait grand tort de dire que la justice a deux poids et deux mesures; elle n'a ni poids ni mesure, ou plutôt sa balance, invariablenifnt penchée du côté de l'Angleterre, laisse vide toujours le plateau qui regarde l'Irlande. Les causes s'instruisent au moyen d'une simple question : — Êtes vous protestant? Non? — Vous avez tort : lâchez prise, de par le roi! — Oui ? de par le roi encore, prenez, pillez, dévorez !
L'intendant du roi obtint gain de cause, el monsieur O'Breane fut violemment chassé de la terre qui nourrissait ses enfans. Cette terre produisait fi peu près de quoi entretenir un chien de meute.
Au jour où nous écrivons ces lignes, l'Irlande entière s'agite et soumet au monde civilisé ses lamentables griefs. Elle ouvre ses haillons pour montrer à nu les plaies saignantes dont l'a couverte la main avide et barbare de l'Angleterre. En même temps elle se redresse, irritée, contre ses indignes oppresseurs. Des cours arbitrales s'assemblent et neutralisent les tristes effets de l'iniquité protestante.
Mais alors l'opprimé courbait le front en silence. Cette mesure insuffisante, mais dont les résultats doivent grandir avec l£ temps, l'émancipation des catholiques , semblait une chimère impossible. Le désespoir était si grand qu'il entraînait l'apathie et endormait les victimes dans leur misère.
Comme monsieur Chrétien O'Breane avait eu la condamnab'e insolence de soutenir un procès contre son lord , on ne voulut point renouveler son bail, et, un beau jour, la porte de sa maisoij se ferma sur lui pour ne point se rouvrir.
Il y a une chose étiange. Tous les malheurs de l'Irlande viennent de Londres; c'est de Londres qug débordent sur la
sa»
PAUL FÉVAL
malheureuseErincesflotsd'insaMablesspécu'.ateursqui, hommes d'nftaires, liants et bas dignitaires de l'Eglise anglicane, —cette maison de commerce cléricale, ce pieux et dévorant vampire, ce honteux monument d'hypocrite usure et de simonie organisée, — négocians, magistrats, arrivent affames, pressés d'acquérir, déterminés à prendre de toutes mains, sans relâche comme sans scrupule, sur cette pauvre terre conquise, dont ifs fils semblent avoir oublié leur valeur antique et ne savent plus guère que menacer en vain dans de bavards ffleetings ou se plaindre à graiuls cris comme des femm.es. Cest à Londres que sont les marquis et les vicomtes, ncules d'un jour, greffés sur de vieilles souches, marchands ou avo- •cats affublés par décret de noms historiques* qui pompent de Ipin la p us pure vie du pays, et l'épuisentà force d'exaitions. G'cft rie Londres que viennent ces lois si misérables, si lâches, qui aggravent chaque jour l'esclavage de plusieurs millions de chrétiens. C'est ;\ Londres que siège ce parlement ennemi qui s'apitoie après boire et verse des larmes d'ivrogne sur les victimes de la traite, laquelle n'existe plus, mais qui s acharne en revanche, sans commisération ni pudeur, si!r le cadavre d'un peuple de frères à l'agonie. — Eh bien! c'est vers Londres toujours que se tournent les reg-.rds de l'Irlandais à bout d'espérances. Londres rayonne un lointain et mystique espoir qui vient réchauffer le découragement, ranimer l'apathie et imposer silence aux cris sourds d'une longue famine. Londres est le port. Il semble à ces pauvres gens que, pour tant de mal accumulé , il doive y avoir compensation. C'i'st un sentiment irraisonné, une sorte de superstition : ils veulent aller ù Londres , et pensent qu'une lois dans la grande ville leurs souffrances seront soulagées.
Et, au 'ait, les plus venimeu-c serpens portent avea eux l'antidote du poison qu'ils distillent. Lî Vipère, la mortelle cobra capello, le redoutable serpent à sonnettfs lui-même, ont ((ueique part, dans la tête, un remède souverain contre leur propre morsure. Pourquoi a'e.T serait-il pas ainsi de Londres?...
Mais pour trouver le remède, hélas ! il faut commencer par broyer la tête du serpent.
Chrétien OT.reane vint à Londres, muni de quelques chétives ressources, et s'établit avec sa femme et ses enfans dans Buckridgc-Slreet , au centre de celte piroisse Saint-Giles, dont les misères sont devenues européennes, et qui noircit comme une large lâche de boue les quartiers les plus opulens du Londres commcreial.
Chaque grande vi!le a ses senlines et sos égoûts oii rindigence, multipliée par le vice, entasse d'obscurs monceaux de douleurs ei d'infamies, mais aucune ville ne peut disputer à Londres la palme des misères et de la honte. Ailleurs,— ft Paris, ceux qui meurent de faim et ceux qui lullcut contre la loi se confinant en de nombreux cloaques, loin des lumineu ses voies cù s'écoule la vie fashionable. La rue aux Fèves est aux antipodes du boulevard de Gar.d, et les bouges du faubourg Saint-Marcel ne sauraient vicier l'air pur du royal parterre des Tuileries. A Londres, tout se mêle en un désordre cynique et hideux. Partout le luxe effréné insulte bruta lement à la détresse ; parlouilla pauvreté criminelle et armée guettft le luxe au passage. — Entre deux streets somptueux, dont les trottoirs éiincelans la nuit aux blanches lueurs du gaz sont gardés par une profusion de policcmen, il y a le lanc toir, df^S'îrt, redouté.— Sous le réverl>ère, l'hoaimn de police; à l'ombre, le bandit. Sur le trottoir, la foule égoïste, insoucieuse, rtinie ; sur le jiavé, l'enfant ou le vieillard qui grelotte et qui a faim.
Et partout, encore une fois, partout ce monstrueux voisi nage ! dans le West End comme dans la Cité , dans Pimlico aussi bien que sur les l;ords de ces docks fameux oli s'amoncellent les richesses des cinq parties du monde.
On ferait une comparaison, prétçntieuse peut-être, mais à
H* Ea Anslelcrre, les'titres ne meurent point. La pairie vacante est donnée avec le nom de l'ancien titulaire. Tout récemment, un aiiorney assez médiocre a étéicréopair, 11 porielc titre d'une d$s plys peblfs familles ^'Irlande. j
coup sur juste et sincèrement pittoresque dans son effrayante énergie, en disant que Londres ressemble à une courtisane lépreuse, dont l'orgie aurait troué de toutes paris la robe brodée d'or, et qui, par chaque trou, montrerait au passant le» horreurs de ses inBon;brables ulcères.
Or, le trou le plus large de celte tunique faux brillantée, celui qui laisse voir la plaie la plus nue, la plus profonde, la plus honteusem'nt gangrenée, s'ouvre sur le sein même de la grande counisane : Saint-Giles, la petite irlaaT)E, — comme si ce nom d'Irlande dftt s'allier la'alemeiil à tout excès de misère ! — est auprès de Solo-Square et de la place de Bedford, entre le riche Ilolborn et le noble Oxford-Street!
Saint Giles n'a par. son pareil dans l'univers entier. C'est, qu'on nous passe l'exs^ression, une sorte de plialanslère complet de la misère et du vice, ces deux éli'mens du crime. Là, toutes les souffrances et toutes les hontes atteignent le degré suprême; là, l'iiomme, revenu à l'état sauvage, igi:orant Dieu, et n'ayant aucune notion du bien et du mal, s'engourdit dans sa fange ou se rue furieusement sur la civirsaiion (|ui l'entoure Là il n'y a entre les deux sexes d'autre distin^ lion que la force. La femme ne s'y prostitue même pas : elle es^t à qui l'assomme.
Cela est ainsi maintenant. — Or, des écrivains éloquens et généreux, qui tout récemment ont dévoilé les invrîisembVtbles hurreurs des ccllars de Saint-Giles , prétendent qu'un commeticemrnt de progrès s'y faitsentr. Ils di-icnt que Saint- Giles de I8i 3 ne ressemble déjà plus à Saint Giles de 1820, par exemple.
Miséricorde I miséricorde!
Qu'étail-re donc en 1820? Ces écrivains généreux, — on sait que l'Angleterre fourmille d'écrivains généreux, de charitables utopistes, d'orateurs très éloquf-ns et très prolixes, voués, en paroles, au cu'ie exclusif de la Pitié. L'Angleterre est la patrie classii|uede la philanthropie. Bien que ie mot soit grec, l'idée est anglaise, cl si h laisi poi>vait:e conjurer avec de longues phrases, !a faconde de messieurs te! et tel nourrirait aisément les Trois-Ro'\aunics.— Ces écrivains généreux, disions-nous, s:,uraii'nl ils nous apprumire ce qu'il peut y avoir de plus nu que la nudilé, do plus niovtc.l que l'inanition, du plus vicieux que le vice, de plus repoussant que la boue? Les malheureux, euia'sjés dans des raves humides, se nourrissaio"l-ils donc plu; mal tn ore que maintenant, ou plutôt, rao'irir de faim tlait-i! plus 'affreux ainrs qu'aujourd'hui?—Oh I viius savez nous dire, messieurs, (onibien, dans ces boyaux infects, décorés du no: - de rue, sur les deux rives de ces ruisseaux noirs, épais, pestilentiels, combien de jeunrs lllles sutcombent à d ■. hideuses maladies, combien d'enfaiiS s'éleiguenl en leur berceau, empoisonnés par l'a'r du bouge paternel, combien dhooimes, dins h force de l'âge, tombent, exténués, sur la borne de la rue et rendent l'âme tn tournant un regard jaloi'x vers vos somptueuses demeures, dont la fenêtre ne s'ouvre point, messieurs, pour jelcr à l'agonisant le »aWt, sous la forme d'un moiceau de pain. Ce sont là des choses curieuses ft qui irouvent édileur.^. La philanthropie entendue ainsi, maintenant que l'horrible esl à la mode, devient une triomphante spéci.lation. Vous êtes des hommes habiles, des commerçans distiigaés,— des philosophes! Vous parlez beaucoup, voHs ne faites rien ; vos lèvres seules sont charitables, et, en définitive, vos emphatiques sanglots se résolvtnt en joyeuses livres sterling.
Pourquoi pas? En un pays où la religion elle-même est un commerce, où le prolftstaniisme a établi un bureau de péage jusque sous les nobles voûtes du royal Weslminsier, n'est-ll pas logique et convenable de trafiquer aussi de la pitié P
Le mal est trop grand, dit-on, et trop profondément enraciné pour qu'on puisse espérer d'y l'orter iemèile. — Ceci veut dire que les gens de Saint-Giles sont trop pauvres même pour acheter ces petites bibles mil imprimées, commentées, falsifiées, que nos sociétés évangéliques vendent pieusement awx sauvages et glisscn' entre un baril de rack cl une partie d'opium; ce qui fait trois poisons on bonne arithmétique. Ceci veut dire que l'opération ne pré'rute nulle chance de gain, etquecestri5tesfâmilles,nouriicsdepeluresdeporames
LES" MYSTERES DE LONDMBS
de terre, ne pourraient point payer les leçons d'un professeur de morale.
Or, mieux vaut garder Saint Giles et ses hontes que d'aventurer des capitaux.
L'argument nous semble victorieux. — Mais a'.crs tirez un voile sur ces ignominies. Ne permeKez pas h vos orateurs de poétiser le tableau d'. re^ repoussantes misères; n'étalez pas dans vos reports officiels une science du i::al existant, si profonde, si rainuiieuse, si piccise, qu'elle accuse votre inaction et met à votre front,— au front de tout u;î grand peuple, — un stigmate d'inlâmie.
' Certes, pour qui connaît l'Angleterre, le cours actuel des choses est inévitable et normal. Nous ne sommes point du bois dont on fait les Vincent de Pau!, et celui qui écrit ces lifrnes n'a pas même l'espoir d'i-veiller la stérile commiscralion de quelques I.'.Jics ; car Saiut-Giles n'est point uu mystère, et vingt autres avant lui ont foulevé les haillons !|ui re couvrent ses plaies saign.nntcs.
Nous décrivons ici pour décrire. A. Londres, hélas ! l'iiomme de cœur défespère, et Vi-cent de Paul lui-même, doiit nous prononcions tout-à-l'heure le nom béni, perdrait cou raj;e devant les serrures perftctionnées de tous ces avares coffres-forts. Ce qui précède n'est point et ne peut être ua appel : nous savoiis trop jusqu'où va la surdité britannique; C6 sont quelques paroles cniues arracliées par le récent aspect d'une détresse incomparab'e.
Contrairement à l'opinion citée, no/s pensons d'ailleurs, et les documens ofiîci.is sont avec nous, iiue la miséie de Saint-Giles a grandi dans ces dernières années ; Saint Giles lai-même s'est élci:du comme s'étend une tache d'huile et a jeté les rameaux de son tronc putréfié le long d?s lanes obscurs qui descendent vers CoviiU Garden. Saint-Gilles enipoi-sonne la moitié d« Londres.
On a beau percer au travers de ses fanges de larges rues (t arrondir, parmi ses pauvres demeures, l'ovale dcré de la grille d'un square : à dilé du square, le long de la rue, Saint- Giles existe. La brique, le plùire, les maçons n'y feront rien.
Si Robert Pet), notre 1res habi'e ministre, élail, ce qu'à Dieu neplai?e! rédiiil à l'agonie, que penserait-il d'un médecin qui prendrait pour le soigner un fer S pa|ii'lûlles, qui mettrait du fard sur ses joues piilies, et tâcherait de combattre le mal en dis|)0sant autour de son col amaigri l'irréproch?b!ç nœud d'une cravate eniiiesée?
Robert Peel enverrait ce docteur bizarre S tous les diablesi malgré sa lonuue habitude du sang-froid parleincplairo. Au moins, nous pensons qj'il le ferait.
Kt pourtant voyfz rincon.sé.]i!ence ! Robert Pecl imîle ic' le fantosque docteur. li fait la toilette d'un quartier agonisant. Ii's hommes souffrent et meurent, Robert Peel leur perce une rue; ils se tor.lent dans les convulsions suprêmes, Robert Peel fait voter des fonds pour leur construire un sqaare.
Si l'honorable haroiinet n'était pas unhommo très sérieux, ceci peurrait passer Yra'n.f nt pour une atroce plaisantfrie, car, quoi qu'on en puisse dire, les maçons et les pavés ne com^ atient que les ru nés et la boue. Or, 'aboue est la moindre chose et les ruines seraient un paradis si l'on y mettait seulement un peu de pain. La misère, voilà la véritable plaie, la misère qui engendre le vice. Pour l'éieiiidre, il ne ?\ilïii p*as de dépenser des mil ions A balayer les souillures matérielles qu'elle amasse autour d'elle ; il faudrait ou une prodigue bienfaisance tout àfail en dehors de nos mTurs mercaiailes et dont les avantages, du reste, se balanceraient par de nombreux dangers, ou un travail public libéralement organisé.
Mais avant tout cela et surtout, il faudrait quelque lumière jetée dans CCS épaisses ténèbres. Il faudrait rendre à ce peuple abruti l'usage de son Intel igence et de son âme. Il faudrait, en soutenant le corps, moraliser le cœur ..
A Londres, oti nous avons tant d'associations burlesques, tant de clubs inutiles, ne se f mdera-t il jamais une société dont le but soit séri* ux et réellement chrétien ? L\ ni'grophilie
est une belle chose, la tempérance e^t, pour un Anglais, une vertu pr sque sublime; mais la charité, la clurité vraie, qui ue s'émeut pas seulement aux problématiques souûrances des Hottefiiols et des Mal;T»ihes, la charité n'aura t-elle peint, elie aiissi, un ap-ùtre? Et devons-nou,s penser que les Pierrel'Knniie anglais so bornerint élernelkmenl à rassembler mille ou douze cents pay.^aus autour d'un baquet d'eau claire pûuv leur taire prêter des scrnens d'ivroguc?
Tin un mot, soulèverons-nous toujours des n'ontagnes pour arriver à des résultats inoiiié beaux, moitié puérils, et ne naîtra t-il point de ce cote du détmil qnelq'ie tccentric man héroïque, quelque père Ma'.hews de labifiifaisance?
.\ vrai diie, nous l'espéions à prine. I.'eccentr!Ci(>/ a des i ornes, et l'homme ([ui voudrait loner ir, cassette de nos lords ou de nos banquiers dépasserait par cela 3"u! ces limites conveKues pour entrer de plain-pied dans l'exliavagsnce.
Ln 181., comme aujourd'hui, Saint-Giles, éiai', par excellence, le quartier dfs malheureux. Point n'est besoin d'ajouter qu'a Cl- litre seul il eût mérité le surnom d'' Petits Irlande-, mais ce surnom, (;ui u'a risn do métaphorique, lui vient eu réalité du grand nombre d'Irlandais qui peuplent ses méphitiques celliers [cellan]'. Lev éisges supérieurs des maisons servent d'asi'e à d-s gens nécessiteux, mais fn état de se urocurer, à la rigueur, ce qui est in iispensable à la vie. Nous parlons ici, bien eiîtendu, en g-^néral, car il est telle masure pleine, de la cive aux combles, d'êtres humains denii-iius qui ont oublié jusqu'au gnùi du pain.
M. O'Breane occupait une Kaison d'apparence un peu moins déiabrt'cqiie les au'.res, et son faible pécule suffisait à lui assurer pour long'einps une sorte d'opulence relative. Celait un homme de eoaiplexion faible et de caractère ardent. I' avait fondé sur .«on séjour à Londres tous ses esjioirs de salut. Au bout d'un mois, il savait ù quoi s'en tenir, et dès lors un découragement profond le saisit. Une seule chose pouvjit encore l'émouvoir C'était la pensée de ! Irlande et l'espérance de repasser un jour le canal Salnt-Geerges.
Et il en arrive toujours ainsi. Aus.silôl que 1 Lia. .dais est -à Londres, il regrette passionnément sa vt-rlc Erin; il lève d'elle sans cesse ; autant il désirait voir Londres, autant il est empressé de le fuir dès qu'il a respiré sa pe>ante atmosphère.
Mai^ il était trop tard. Chr-!ien 0 Breane ava't déjà trop entîmé la peiiie somme apporté;; il ne lui restait idus de quoi faire le voyag'?.
Mistress O'Breane, douce et laborieuse fi-nime, dont la vie s'était i)asséeau milieu dfs mo .'estes travatix >-;>■. son rustique ménage, ne \oyait que par les yeux de son mari, n'aimait que lui au monde et ses enfans, et n'avait d'autre volonté que la .sienne. Sa tille Elsabelh, gaie, vive, rieuse, légère de tête et peut *;re de cœur, était la joie de monsieur O'Cre.-.ne, dont le front chagrin se déridait seuleineni aux sourires de la jolie B-'tsy. - Betsy avait seize ans.
Le dernier membre de la famille, dont nous n'avons point parlé encore, élaii un garçon de dix-huit ans, idolâtré par mistress OBreane, mais que le chef de U maison n'avait point en très grande estime. On ne jifut dire pourtayl que Chrc.ien n'aimât point son lils, car, awtsnt qu'il (tait en lui, il s'était assidûment ocTcupé de son éducation, ma s l'enfant avaii une tournure d'esprit éi range et dont les témérités soudaines effrayaifnt riioiinéte Irlandais, qui regrettait amèrement parfois qu'un si beau garçon n'etit point l'esprit fiit comme tout h- monde.
Car en Irlande comme ailleurs les parens désirent ardemment que leurs enfans aient l'esprit lai', comme tout le monde.
le fils de Chrétien O'Breane se nommait Fergus. Dans ■Londres enlier on n'iût poist recconlré une téic plus arlistiquenient b-:lle sur un corps plus harmonieux. 11 avait, à cet âge de dix-huit ans, oU la virilité n'anée point encore le contour des lignes, cette beauté juvénile et Si-nsuc.le qus le
* Dans les quartier pauvres, les caves qui, ailleurs, servent de cuisine et d'office, foat habitées qar une ou plusieurs lâmilles.
SM
PAUL féval;
mot latin formosus décrit d'une manière complète et inimitable. Il avait mieux quetela. Un avenir de vigueur extraordinaire perçait sous la grâce arrondie de sei membres. Les boucles molles et jetées au hasard de sesabondans chevevix cachaient à demi un front royal, tout i)lein de volonté, de force, de pensée L'ensemble de ses traits enfin, sculptés si délicatement que les plus d'armantes ladies eussent pu en être jalouses, avait, derrière une a;>parence d'insoucieux courage et de rêveuse poésie, une arrière-expression d'Intelligfiice profonde, mêle à une fierté sans limites.
Chrétien O'Breane, le digne homme, n'avait sans doute point aperçu tout cela. L'elit-il aperçu, il s'en serait sincèrement d'Isolé, car trop d'intelligence et de fierté est uue dangereuse condition dans la vie d'un Irlandais.
Jusqu'alors ,Fergus avait aidé son pè e dans les travaux les moins rudes de sa ferme, et tout réctmnieiit il avait été chargé de suivre les détails du proses intenté par l'homme d'affaires du lord. A Londres, parmi tous les métiers offerts à son choix, il prit celui decorrecteur d'épreuves et entra en cette qualité dans la vaste typographiedeBalderiuselMung, Oxford-Street.
L'air de Londres, qui pesait si lourdement sur Mr et mistress O'Breane, semblait au coniraire avoir donné une vie nouvelle à leurs deux enfans. Betzy travaillait tant que durait le jour devant sa fenêtre, en chantant bien gaimeni, et, le soir venu, elle allait porter son ouvrage à l'exploitation de modes de High-IIolborn. Jamais on ne l'avait vue si contente. Quant à Fergus, il travaillait lui aussi courageusement, lisait à ses heures de repos et gagnait déjft quelqu* argent dès le second mois de son séjour eu Angleterre.
Il était, à vrai dire, le seul soutien de la famille, car l'industrie de monsieur O'Breane devenait à Londres lout-àfait inutil». Aussi le plus cher espoir du digne couple était-ii, ;> l'aidede Fergus, d'amasser la somme néi^essaire pour retourner en Irlande.— On emmènerait Betsy qui épouserait là-bas quelque honnête catholique ; on reprendrait une ferme, et Fergus, qui ne valait rien pour travailler la terre, et qui semblait, le pauvre {.arçon, pouvoir devenir bon à quelque chose lorsqu'il s'agissait de livres et autres bagatelles, resterait à Londres, où Dieu le protégerait...
— Mais l'argent Tfnait bien lentement. Monsieur O'Breane fut pris à la longue du mal du pays, .si mortel pour les Irlandais, et mistress O'Breane, par une mystérieuse afi]îiiié, se s«Dtit également dépérir. Il y avait plus de vingt ans que ses joit s comme ses souffrances étaient celles de son mari
Fergus, qui avait compris tout de suite, et avec une intf'lligence bien au-dessus de son âge, les motifs et la portée de celte morne tristesse qui pesait sur la maison paternelle, redoubla d'énergie Son père eut en ce temps une vague perception de sa valeur et cTilrevit le trésor de force et de bonté qu'enfermait le cœur de son fils. Mais il ne fit que l'entrevoir, parce que, tout entier à ses doléances et courbé sous cette égoïste indifférence qui est au fond de la nostalgie, le vieux Clirétien ne donnait plus que peu d'altentioa aux causes qui n'étaient point lui même ou la i>atrie.
Son caractère avait pris une teinte sombre et vindicative. En des jours plus heureux, Isrsqu'il parlait de l'Angleterre c'était bien avec l'amertum'î irlandaise et la haine naturelle à l'opprimé, raai.s cftte amertume et cette haine étaient mitigées par ses préo/'cupations de chaque jour, et l'ardeur de son tempérament se dépensait au travail. Mais en ces heures de Lonires, heures d'oisiveté forcée et de souffrances sa rancune contre l'Angleterre s'échappait en plaintes éloquentes, dont l'énergie désespérée allait droit su cœur de Fergus
Fergus écoulait silencisusement. Parfois, il pâlissait tout à coup, et dans son œil si doux d'ordinaire un éclair s'allumait qui faisait trembler mistress O'Breane.
Betsy, toute seule, restait gaie au milieu de cette (riste.«se. Chaque jfiur, elle avançait de qiielqu.;s minutes l'heure d« porter son travail. Depuis phisieurs semaines elle semblait avoir deviné la coquetterie. Ses beaux cheveux se bouclaient maintenant avec grâce autour de ses tem pas, et sa robe autrefois si chastement agrafée, montrait, par négligence peutêtre, les blanclies promesses d'une gorge de vierge.
Chaque soir, avant de partir, elle consultait plus d'un' fois le petit miroir suspendu au mur de la chambre commune.
Une fois, Fergus revint, après sa tâche achevée, et ne trouva point sa sœur de retour. Fergus aimait Betsy passionnément.
Mistress O'Breane était inquiète. Chrétien souffrait plus que d'habitude.
On attendit. Betsy ne revenait point. — Betsy ne devait point revenir.
Ce fut, dans la pauvre maison, ure nuit de désespoir et de larmes. Mistress O'Breane étouffait ses gémis-^emens ; Chrétien, dont la fièvre exaltait la colère, se répandait en tentatives folles et accusait l'Angleterre de la perte de son . enfant.
Car le malin approchait. Betsy était perdue.
Fergus gardait le silence. Il se tenait â l'écart, pâle, les sourcils froncés, respirant ù peine.
Lorsque le jour parut, il embrassa sa mère et serra la main de son père
— Je vais chercher Betsy, dit-il.
Il resta dehors durant tout le jour. Le so'r, il revint seul, épuisé de lassitude et ne pouvant plus se soutenir.
On ne lui fit point de (lueslious. Mistress O'Brpane joignit ses Mains, la pauvre mère, en tombant à genoux. Chrétien se leva sur son séant. Depuis la veille, sa fièfre avait fait d'effrayans progrès. Il y avait des symptômes de mort prochaine sur sa face hâve et déj-^ décharnée.
— Ils m'ont tout pnsl s'écria-t-il d'une voix creuse et qui tremblait de haine autant que de fièvre ; — tout 1 Bion pain el mon enfant I
— Noire enfant 1 notre pauvre enfant I murmura la mère désolée.
Fergus était allé s'asseoir à sa placédela veille et, comme ia veille, il gîrJait un sombre silence.
— Les Saxons ! les Saxons ! reprit Chrétien dont la voix s'embarrassait 8t qui gesticulait follement; — spoliateurs, ravisseurs, assassins !
Sa tète retomba lourdement sur l'oreiller. — Une convulsion agita le lit. — t^uis une voix qui semblait sortir déjà de la tombe fit tressaillir douloureusement Fergus.
— Enfant! disait-elle, ton père se meurt, ta sœur est déihoiiorée. Debout t et guerre à l'Angleterre!
Fergus se leva d'instinct à cet ordre étrange. — Un profond silt-nce se fit.
Pui.s des sanglots déchirans éclatèrent. Mistress O'Breane, à demi-folle, essayait de réchauffer les mains de Chrétien qui était mort.
Fergus s'agenouilla et pria.
Mistress O'Breane cessa bieiitôt de pleurer. Un calme extraordinaire vint éclairer son visage. Elle souleva les couvertures du lit et se coucha près de Chrétien.
11 y avait vingt ans qu'elle vivait de la vie de cethOBiœe, son premier, son unique amour.
Au bout d'une heure, Fergus, qui était toujours à genoux et cachait entre ses mains sa tôle brûlante, tressaillit de nouveau.
— Mon enfant bien-aimé, disait mistress O'Breane d'une voix si affaiblie qu'elle arrivait à l'oreille de Fergus comme un insaisissable murmure, ton père est mort, ta sœur est déshonorée, moi, je vais prier pour ta sœur et rejoindre ton père... Adieu.
Fergus poussi un cri déchirant et s'affaissa, écrasé par celte triple douleur.
Puis le silence régna encore, un silence lugubre, mortel, que cette fois nul ne vint rompre. .
LES MYSTERES DE LONDRES