DUEL ANGLAIS
Angiis Mac-Farlauc et son beau- frère Mac-Nab étaient îi Lon ires p .ur .;jul''nir un de ces inextricables procès que l'obscuriié (;rùvcrbiale des lois anglaises soulève sans cesse, et (|r'iine cour df justice j'ige tant bien que mal, à l'aide de" poids multiples et Ibitdivers, parmi lesquelsil t.iutcomp- 1er ifabnrd l'équiié, puis le basard, puis la faveur et les recumuisndaiions.
Assuiém lit. nous n'avons en aucune façon la pensée d'accuser de vénalité la justice anglaise ; néanmoins il faut bien reconnaître qu'à Londres l'argent gagne [iresijue tous les procès. Que cU argent ne passe pas imiiiédialemenl dans la poche de* niagivtrats, c'est ce qu'on ne peut nier, mais ceci importe peu en détiniiive. Le mal, c'est ((u'nn homme pauvre etdépouivu de protecteur ne puisse faire valoir l'S droits les p'us évidens. Il est de notoriété publique ((u'un certain nombre de livri-s sterling habilement dépensées peuveut prolonger à Londres un débat judiciaire au-dvlà de la dure commune de laviehumiine. Le droit est ici la moindre chose. Qui s'en occupe? La /'orme trône, sous l'espèce d'un magistrat mal coiifé, et préside à toutes conleslaiions. Le fond devient détail et s'absorbe dans un luxede formalités bizarres dout la moindre épuisera la bourse creuse d'un piaideurnécessiteux.
Et puis, chose incroyable, absurdes, révoltante, lesjugemens et arrêts preu enl force de loi Tout magistrat p'orède par voie réglenu-ntaire. IS'oire jurisprud'uice n'est pas seulement, comme partout ailleurs, un r iierloire v^ni^ra! le où le juge puise des inspiration; e! dt-s conseils, un guide respei té, dont les décisions ; è;en' un grand poids dan': la balance, mais peuvent à la rigueur êire discutées, raodifiéiS, rejetées. Notre jurisprudeiic- est un recueil d luis particulières, parfaitement cblijaloirts dans leurs innoiubrables c niradi'-.iions. Le pour ei le rontrc y sont impéricasemeuî ordonnés et défendus. Touts'y trouve, l'inconusiable comme l'extravagant, et parmi ce dédale, la conscience du juge flotte, inésolue, taïuiis que son fs^rit indécis rumine un airét qui dciendra loi A son tour et augmentera d'autant 1 ini'geste amas de notre tohu-brdiu légal.
li y a bien loi gtemps que d émiueno esprits caressent l'idée de nettoyer un jour ces étaMes d'Augias. Lord Brougham a fait enifii'jre soumet nir ce su^et d'éloquente'' et pie s'iites parole», mais nous voulons i,ag«rque la lindumondearrivera avaiit que notre fameux code national soit constitué.
A la moin-Jre tentative, il y aurait émeute d'avccats, de sollicilors, d'aîioroeys, (''liuishiers, rie greffiers, de mastifrs. Le^ robes noires et les perruques poudit^es dtscendraient sur la piace publique, et la corporation eslimatile des clercs d'avoués mettrait le feu aux quatre coins de Londres.
Il s'agis.<ait, dans le procèï d'Aigus Mac-Farlane, ou plutôt de son père, le ferm'.er de Lecd, d'une vaste étend-e (le terrains contestée par l'uii des uges de i>aix du comté de Dumtries. Ceci était une circonstance mauvaise : un juge de jaix 1
Monsieur Mac-Farlane, dont la lamillc avait toujours possé éces ter'-es, qui composaient b pc u près toute sa loruine, n'avait garde ce,jend.int de céJer sans combat re. (ejuge de paix était riche et fien ai>puyé; Augns et Mac-Nab furent
envoyés ;\ Londres, afin de suivre activepient les intérêts d li famille.
Aiigus ne voyait qu'une chose à faire ; se présenter devant le juge et déduire ses prétentions, mais Mac-Nab, avocat et rompu aux lortufux proi éiU's de la chicsnJ écossaise (car nous devons dire que, sous le rapport des ii^nèbres, des idég'>s et de la mauvaise foi, les lawgers de Londres le »,i.;li'nt encore à ceux de Glascovv et d'Édisbourg), Mac-Nab voulut se précautionner d"uu appui et engager la iHtted'uiie manière plus égale. D'auiienncs relations de tamille lui ouvrirent la maison du vieux comte de White-Manor, lequel était ■.Il digne seigneur. M.iC Nab lui lit loucher au doigt la justice de sa cause, «t le comte pritl'aflaire sous sa haute protection.
G'étaiibien le moins qu'on acceptât en échange l'honneur d'être visité det'mps à autre par le "iW aine de Sa Seigneurie.
Godfrey de Lancester se pré.-entaii ainsi sous ies auspices de monsieur Mac Nab. Aiigus ne le voyait point de fort bon œil et Mary éprouvait pour lui une sorte d'instinctive avirsion.
L'honorable Godfrey avait alors de trente h trente-cinq ans. Sa ligure, ass-z be'le, mais rnugiepar l'habitude des liqueurs fortes autant que par l'effet d'un tempérament sanguin à l'excès, offrait les caractères dislinctifs du t^pe saxon, re;.roduit avec une énerjiie presque brûlais. L'égci-m*" se lisait en grosses lettres surces traits éiarlaïc», et la violence perçait sous l'cnveluiMie compasiée que le lleynie brita. inique met unifornu ment autour de toutes les physionomies.
Anps pensait que l'honorable Godfrey était amoureux de sa sœur Mary, Mar-Nab pré:endait le contraire.
Fergus, lui, avait les sympathies d'Angus et l'amour de Mary.
Les choses ne p^uvaii=nt demt^urer longtemps ainsi sans qu'on pailât de mariage. Mac-Nab, dès qu'il eut connaissance de- prête:. :ions du jcHni- Irlandais, s'y opposa de tout Sun puuv ir, ma s Mary jeta en pleurant ses deux jolis bras autour du cou de son frère, qui jura que le mariage se ferait.
FiTgus et Mary furent fiancés.
1! y avait entreF rgns et l'Honorable Godfrey de Latieester une anlipabie naturelle, qui se traduisait delà part du pr. mier en dédaigneux silt-nce, et, du côté du noblemau, par de prn'oqnans tegards et des mouvemens de haine à i)ei:ie dissimu'és 5l,s se renconiraicnt fort souvent dans la maisou d'Angus, mais O'Breane avait pris Ihab'.tude di' ceiier laiilateet se retirait aussitôi qu'apparaissait l'tiériiier du lôrd P r ce moyen, un éclat avait été jusqu'alors évité.
Le lendorcain du jouroi:i le niir'age .vait éé léîolu, la famille Mac Farlane devait partir pour 1 Écos-e oit l'appelait moinetifauéincnt b conduite du piocès; Fergus était seul dans le parloir où il atten'iait Mac-Farlaiie. Avant que ce dernier lût arrivé, on introduisit l'Honoi'ab'e Godfrey de Lancester, dont le visage en désordre annoncaii une violente co!ère toute prête à éclater. Fergus, suivant ta coutume, prit sou cbancïu et se dirigea vers 'a porte en si'cnce.
— D eu me damne! murmura brutalement Godfrey, ce r^istre a du moins le bon esprit de pretidre la porte de luimême.
Fergus sarrêia et regarda en face monsieur de Lancester, qui se jea sur le divan et croisâ ses jambes avec une nonohalance affectée.
— Je pense quec'est de moi qucvous parlez, monsieur,dit Fergns.
— Ct>!a pourrait, i ardieu I bies être, jeune homme, répliqua Goitrey
Fergus rougit, mais ne perdi p.int son calme.
— Monsieur, reprit-il, à la manière dont commence cet eiitrctitn, il me semble que mieux vaudrait le continuer au dehors ..
Godfay haussa les épaules et ne bougea pas.
— Car je suppose, poursuivit Fergus, et j'espère qu'il y
LES MYSTÎERES DE LONDRES
a autre chose que de la lâcheté derrière votre insolence.
— Allez! dit Lancester qui se leva en souriant. Je vous suis. '
Fergiis passa le premier et monsieur de î ancester le suivit en effet en boutonnant prestfnient les revers de son habit.
Comme il entrait dans la rue, Fergus voulut prendre la parole.
— Plus loin' dit monsieur de Lancester qui tourna l'angle de Shorts-Gardens et entra dans Bellon-Sireet.
Ferjîus le suivit à soti tour — Godfrey iiiiilla le trottoir et vint se po-er au milieu de la rue. C'était ;"! cette rpnque encore un homme fès robuste, et la posture fju'il prit, bien connue dans Londres où le pugilat est une science populaire aussi bien qu'aristocratique, fit ressortir davantage les vigoureuses proportions de son torse.
Il n'y avait dans la rue que de rares passans, affairé', qui foulaen! le trottoir les mains dans leurs poches et l'œil fixé droit devan' euXjromiie il convient A des gens versés dans V^n de marciier «n public et qui ne veulent point recevoir vingt coups de coude par minute.
— Allons, monsieur, dit Godtrey d'un ton provoquant, — s'il vous plait de continuer i'i notre entretien, je suis à vos ordres.
— Il me plait, monsieur, rép'iqua Fergus en s'avançant, de vous demamler compte de votre brutale insolence.
— Soit, jeune homme. Je vais vous rendre mes comptes... et je serai bien trompé, pardieul si vous vous avis<'z de m'en demander jamais d'autres... Procédcns par ordre : d'abord vous aimez miss Mac.Farlane, el cela ne me convient pas... Ensuite, je crois que miss Mac-Farlane vous aime... Enfin, ou m'a dit que vous alliez l'épouser.
— C'est vrai, répondit Fergus.
— Non pas !.. Avant tela, jeune homme, je vous briserai les côtes.
— Monsieur! monsieur! s'écria O'Breanedont la tête s'échauffait, — ffia patience se lasse et je vais vous faire repentir...
Il ne put achever, parce qu'un coup de poing du noblemaa l'atteignit en pleine poitrine et le jeta violemment à la renverse.
L'Honorable Godfrey de Lancester était le meilleur élève du fameux Holmes, deCovent-Garden.qui tint pendant près d'un quart de siècle le sceptre du ring à Londres, et dùut le portrait en pied se voit encore dans tous les publichouses où s'assemblent les boxeurs.
Godfrey se remit en garde aussitôt et sourit avec salisfac-
tiOQ.
Les passans s'arrêièrent des deux côtés de la rue, sur le trottoir. Un boxing dans la houe est une bonne fortune qui devient rare et dont les cokneys apprécient de plus en plus le charme. — Ici, le début promettait.
Fergus se releva, ét^^ardi, furieux. Sans calculer son attaque elsans prendre plus de précaution qse la première fois, il s'élança de nouveau — Le bras de Godfrey, ramené à la hauteur de l'œil, se déploya. — Une seconde lois Fergus roula sur le pavé, où il demeura quelques secondes, immobile el comme anéanti.
Il va sans dire que personne ne bougea pour lui porter aide. — Quelques aconiques dialogues cjura'eni seulement dans l'assistance qui augmentait sur le trottoir el envahissait déjà la rue.
— Buniour, monsieur Hohson. Comment va?., voici un jeune gaillard qu'on est en train d'assommer. Comment est votre lady?
— Alousieur Sinclair, je vous salue. Le coup était bon. Le jeune homme a du voir du feu... Votre lady se porte bien?
— Ce qui est sûr, c'est qu'il en a assez, je crois. Voyez, il ne .bouge plus.
Quelques mains applaudirent. —Le coup était bon. - God frey, athlète émériie, en frappant un homme tout à-fait étrangeràl'ait da pugilat, abusait assuréiicnt de sonavantage et faisait aussi positivement acte de lâcheté qu'un soldat armé
de toutes pièces qui .se =. rvirait de son épée contre un ennemi désarmé; mais, à Londres, nous ne saurionc trop le répéter, on ne rai'^onne point ainsi. Le sens de U générosité y lait défaut à tous. Être le plus fort, voilà l'honneur; être le plus rche, voilà la gloire.
C'est au poi;.t qu'on serait fort embarrassé pour découvrir l'eMdroit prêt is où commencent les susceptibilités èe nos gentlemen.— A. 'a cha-'.bre basse, un député traite .son collègue de roquet et lui dit que Robert Peel le fait marchtr à coups de fouet. Le collègue trouve cela tout simple et riposte au préopinant en le traitant de caniche et en l'accusant d'avoir léché la botte de John Russell.— El la chambre de nre 1 En un mot, les instincts chevaleresques nous sont pr.sque aussi compl-iementétrangersqu'auxAmérieaiiis eux-mêmes. Le co..p était bon, qu'importait le reste/ — Godirey ne mettait point son tslon sur la poitrine du vaincu, n'était-ce pas assez d* grandeur dame?
Cependant monsieur Hobson et monsieur S nclair se trompaient. Fergus n'en avait pas assez Après queh|ues secondes d'immobilitc', il se releva. Son visage était livide et, au milieu de i-e.te pâlear, ses yeux rayonnaient un feu sombre.
Il ne se rua point comme naguère à la ren..t litre ^ie son adversaire ; il le mesura un instant du regnrd et s'avança vers lui à pas lents, les bras pendans, le corps elle visage complètement découverts.
Un frémissement de curiosité courut dans l'sssistance. Chacun s'arrangea pour voir mieux et ne rien perdre du déniiùment, car il était évident pour tous que l'athlète a'iait pouvoir choisir uoe partie vulnérable. — Il y avait à espérer mort d'homme.
Le regard de Godfrey devint en effet attentif, et se darda, lerçant, sur le point où l.i poitrine cède et se creuse en rejoignant l'estomac.
Fergus avançait toujours. — Godfrey visa et frappa de toule sa force. L'un de ses poings attaqua ia poiir.ne de Fergus qui rendit un son creux, effrayant à entendre; l'autre toucha la niissancedu frout et flt jaillir en gerbes de minces filets ûe sang.
A ia stupéfaction générale, Fergus ne tomba point sous ce double coup. Il ne chancela point; il ne recula point. le choc s'énioussa sur sa chair comme s'il eût rencoiiiié l'airain d'une colonne. — L'assemblée, dont l'avide intérêt était porté au comble, laissa échapper un sourd murmure en le voyant debout toujours et droit et ferme, avec une étoile sanglante au milieu de son front pâle.
Godfrey lui-même s'attendait si bien à le terrasser encore, sinon à le tuerdu coup, qu il ne mit point sa prestesse ordinaire à ramener ses poings à sa parade. Dans sa certitude du triomphe, il oublia la rè^le principale, le londement d s l'art. Quand il reconnut son erreur, il n'était plus temps da réparer la faute commise. L^s deux mains de Fergus, — deux tenailles d'acier,— se refermaient sur ses bras qu'elles broyaient.
Le nobleman pâlit à son tour, car l'hsleine de Fergus lui brûlait le visage, car les yeux de Fergus, ardens et sombres, fascinaient ses yeux déjà troublés et emplis de terreur 11 voulut dégager ses bras. Impossible! La pression des doigts de Fergus, égale, continue, patiente, lassait ses eft'orts impuissans, et avait la ténacité de ces anneaux de fer rivés aux poignets des condamnés.
Il se vit perdu. — La foule faisait silerice — On n'entendait que la voix de quelques hommes de police, qui, empêchés par la cohue, lâchaient de forcer la barrière humaine formée autour des combattans, et menaçaient en vain de leur baguette plombée.
Fergus semblait grandir dans sa colère. Sa belle Isiliese redressait avec une tierié terrible en face de son adversaire dompté. Ses traits doux el cLarmans avaient pris une sauvage et implacable puissiiUce... .
Il ramena les bras de Godfrey en arrière et les lâcha toutà coup pour jeter les siens autour des reins du nobleman terrifié, qui se sentit perdre plante. L'assistance >it les traits de monsieur de Lancester se contracter horriblement et en
PÀIHL FEVAL.
tendit un sourd craquement d'os broyfs.— F^rgus alors lâcha prse et Godfrey s'affaissa, iiierie, sur le sol.
— 11 est mort! il est moi il cria ton de tontes parts. ~Et la foule s'ébranla, non point encore pour secourir, mais pour toucher après avoir vu
Ce moHvemeni livra passage aux hommes de poli(^e, qui, suivant lacnuiunie de tous les gens de police de toutes les contrées de l univers, parurent sur le lieu du désastre lorsqu'on n'avaii plus besoin d'eux.
Lancpstergisa't immobile. — Quant à Fergus, qu'une indomptable volonté avait seule soutenu dans le dernier acte de ce drame, il s'arpuyait au bronze d'un réverbère, épuisé, rûlànt, pr^s de défaillir.
On le conduisit devant le magistrat, tandis que monsieur de Lancesipr était placé sur un b ancard qui le ramena dans Poriland Place, chez son père, le lorrf de White.-Manor.
Ct"ci s'était passé en plein soleil diîvant mille témoins.
Ui) mois après, Fergus 0 Breane curparaissait devant le grand jury de la cour des ses^'ions, comme accusé de tentative d'assa^sirat avec préméditation et guetapens contre la personne de l'Horiorable Godfrey de Lancester, héritier présomt'iif de la pairie de While Manor.
Fergus était prisonnier depuis lors, parce qu'il n'avait point pu fournir caution.
C'est assuréinent une belle et noble prérogative du citoyen anglais que \ habeas corpus . Noire loi vient ici en aide à l'accufé innocent et lui épargne ces longues délent'ons préventives, ces mois, ces années de captivité que la justice de plusieur pays du continent et notamment la justice fran caise infligent sur un soupçon et comme à l'aveugle. Nous s .rames iri évidemment en avance sur le chemin de la civilisation, et notre corps de droit, si confus qu'il puisse être, se mont e ixempldu moins de cette ho" tenue et fl^gran-e con'radi tion du cod.- français, qui, tout en proclamant bien haut que tout prévenu est réputé innocent avant sa condamna:ion, c -mmeiice par le jeter en prison, sauf à l'acquitter ensuite.
Mais pourquoi faut il que chez nous l'argent soit la comlition fxi.resse et fatale de l'exercice de tout droit? Cm habeas corpus, tant et si juslem»nt vanté, profite au riche et His e le pauvre dans les Tjps.
Le pauvre qui lâche chaque jour, péniblement et par un travail ^ans trêve, â gagne son repas du soir, a-t-il donc des fonds en réserve pour le cas oià le hasard, l'erreur, la pei fid'.e ferai- nt peser sur fa tête une accusation? N'est-ce point moquerie que de lui demander alors, à lui quia faim et qui couche sur la cendre, une caution personnelle?
Certes, il faut une garantie à la justice. Mais l'argent estil donc l'unique, réii^rnelle garantie? Le malheur appelb^ra -t-il donc toujours d'autres malheurs, et ne se lassera-ton poin' de traier autour de l'indigent un cercle vicieux de soupçons et dim.osMbilités?...
Godtrfy deWhiteMancr avait été b!>^n près de succomber aux suites de la terrible étreinte de Fergus Durant la première semaine, le? médecins avaient eu peu d'csp'ir de le sauver; mais il avait pris le dessus et entrait en convalescence Godfrey appartenait à une famille puissante et il était altéré de vengeance. Autour de son lit de malade un conciliabule se forma; des gens de loi se relayèrent k son chevet- on s'eni ndit; on combina les faits; on ourdit une trame à laquelle Fergus, seul, malade lui même dans sa prison et se croyant fort de sou innocenee, ne devait point échapper.
Fergus subit dans sa prison un luxe d'interrogatoires, el il dut voir dès r<ibord qu'on ne l'accusait pas seulement d'avoir été acteur dans une rixe, accompagnée , te violences. Il était j-une; il mit sa toi dans i'éq'.iiéde ses juges et répondit .-uivanl 'a vérité.
C'eût été pour lui une consolation bien grande que d'avoir des nouvelles de Mary et dAngus; mais il n« s'étonna point trop de leur silence. La lamille de Mac-Farlane devait être •n Ecosse, et sans doute Mary et Angus ignoraient son malheur. ....
Il é rivit à Lochmaben ; il ce reçut point de réponse.
Dans la solitude de sa prison, ses vastes plans de vengeance, un instant mis à l'écart, revinrent solliciter sonesp'it. La première lois qu'il lo' rna de ce côté les regards de son iiiieliigence, il eut un accès de liéioiiragement profond, car depuis piusieus mois il avait inarcbé eu arrière plutôt qu'en avant, et son projet lui apparaissait maiiitenant comme un rêve insensé.
Ce fut l'affaire d'une nuit. — Fergiis était un de ces esprits hardis qui coulent en bronze 1-urs imaginations, st changent en combinaisons méditées froid, mt-nt, tludiées profondément, le premier jet, téméraire et fou de leur pensée. Son projet avait déjà des rai ines a^siz fortes eu lui pour que (hacune de ses faces, passagèrement oubliée, revint se présenter à son tour et subir l'examen. A mesure qu il divisait et comptait ainsi les foudres composai t le tais- Ct-aumiseii réseive que nues mois auparavant, son enthousiasme loi était rendu. Il revoyaU les déaiiis de l'armure britannique, il retrouvait ses (bances d'attaque et de victoire. L'avenir s'ouvrait piurlui de nouveau, et du fond de son humide cellule, sur le grabat misérsb'e où s'étendaient ses membres maL.des, il poussa, plein d'ardeur et d'espoir, son cri de bataille :
— Guerre ii l'Angleterre 1
Hélas ! quel néant d'un côté ; de l'autre quelle colossale puissance !
Fergus n'avait même pas la liberté pour croiser sa frêle éiiéecon're la massue du géant. S.'s mains, faibles qu'elles étaient, avaient en outre des chaînes, et le colosse ennemi allait l'écraser dans sa marche, l'érras^r sans le voir et sans connaître la gr.erre déclarée, comme la paysan cheminant la nuit écrase du pieJ, à l'aveugle, le scorpion dont la mortelle piqûre le menace.
lorsque Fe-gus comoarut devant le graml jury asscTiblé dans Old Railey, il n'y eut qu'une voix sur son affaire. 11 fut reiivoyé '"evant la co:'r.
Ce premier coup le surprit douloureusem'nt; mais ceci n'était, aprf's tint, qu'un iiréliniif<aire. Il ava t été si bruta'ement attaqué; le r.is d'^ l^-gitime dérense était si manifeste, et tant de témoins avaient assisté à la querelle, qu'une condamnât on lui semblait impossil)le.
Fergus, tr>ut armé qu'il était contre l'Angleterre, ne connaissait pas encTire tous b s torts i'i redresser, toutes les hi-ntes à purger. Ripn n'est impossible à Lon-'res, en fait de condaniiiafion. Nos annales iudi(i3ii'es sont les plus riches du monde entier en erreurs inexcusablis t en san;;l:>p.ies i' iquiiés. Nous avons d'une pa't le tr^tueux d.-(lale d • nos ois. de l'autre le fiiix témoignage, organisé sur une é<helle inconnue pirtout ailleurs. Lord H.Hand n'a t il pas di\ à l'occasion d'un procès célèbre, qu'entre le trilinnal de Ponce- Pilae et la iour d'assises, il choisirait le juge qui condamna Jésus-Christ?
Godfrey de Lancester et ses conseillers élsient mieux insfniils que Fergus. Ils savaient que les Cellars del.ong-Li'ne et d'.4!d"rgate-Sireft sont habités par une jiopul.iti<n famélique et misérable, dont l'uniiiue indiisiri'i est le faux témoijinage, et qui tient le parjure à des prix fort modiques, d(-pu s un pot de gin jusqu'à h it ou dix shtLinps. Toutes leurs mesures étaient prises. A l'audiene», un bataillon serré d'hommes acheiés vint déposer que Fergis avait atiaïué le (ils du lord traîtreusement rt h main armée. Fergus croyiiiî rêver. Il s'a^Mait sur son banc ci criait : — M.-nsonge ! Mais les témoins se succédairnt sans reliche et déposaient tous dans les mômes termes.
— Mensonge! menson„'e! ré, t'était madiinaUment Fergus. L'huissier criait silenie, et l'attorney du roi avait peine à
contenir l'indignation soulevée en lui par l'effrontere des dénégations de l'accusé.
Quant aux gentlemen ju^és, ils tuaient le temps de leur mieux et combinaient le menu de leur repas du soir.
Un dernier témoignage vint porter à l'accusé le coup de grâce.
L'homme qui l'apporta était une sorte de mendiant, âgé
d'une vingtaine tl'anm^es, et do' t toute la per>o .i^e prést";tait le plus repniis«ant a p. et. Ses dievotx ruilf-" il touffus à rexc^.« rejoignaien presq le ses sourcils, (tout les poils héri^si^s cachaieni lui œil cauteleux et méi liant. Toiis les penchons ignohles el mauvais se .isaieni sur celle pliys Oi oniie dont un soi^rire liypoerile et bonhomme complétrilt 1 nsemble, faox jusqu'à la perliaif, bas j siju'» i'abjeciion.
Il s'avança vers le tri unal d'un pas saccadé, inégal et dont cliai(iie enjambée rii-loiuail tous ses ^sembres Arrivé devaijlla barre, il salua lejuj^e les assesseurs, ralderman, les jurés, le greffier, l'ailorney du roi, les avocats, l'auditoire el le conslabie qui l'avaii amené
— Olil Vos lI.iRneurs, dit-il svani qu'on rinîeriogcftt,— mes bons lords je jure sur l'évangile el sur iout, que )• . sais ta vtrilé . Dieu ait piiié de moi à l'ariicle de a mort ' Je va's di'e toute la vérllé... Vos Honneurs nrout conla:iiiié hier à la déporlaliou pour une p'nvrs douziine de loulards qu'on a lro»vée dans ma poche .. Mais je ne roe plains pas, mes bons lords!... La vie est ilunuient dièreà Lomlres. et je tr^juverdi peul-éire li-b.-s, lomnie on dit. de rai<lrfl côt' de l'eau, à gagner honnêtenienl mon pauvre pain . Oh 1 oui ! jen'ai p int d'in érê à îromper la jusiicc, et je connais bi^n Fergus O'Brane, le i-ccltTaU. .
Feriîus voului répli(|uer. L'iinihsier cria siler.c?.
— Ces cela, dit I.' lcmo;n, lailes-le taire, le brigand ! .. Vos Honneurs, est-il possit It- d'avoirrâme assez noire pour as-sssii erle fils il un lord I d'un lord Mui a des millions de livres sterlin;:!... Je U' connais, allez I il demeurait dans Sa ni-Giles avec «on brig:jiid de père I
— Mierdide! s'écria Fereus d'une voix tonnanle.
— Faites-le taire ! reprit ie lé i^on, ou il tameniir con-n,e nn mécréant ,,u'il est... Il tienieufsit dans Saiiit-Gile» avec sa more e( s.i sœur, — un^ menili nie dont lord Filz- A'Ian, — que Dieu bénisse Sa Sei.itieuri: i — a tail une bellr dame avee des diamans et des cachemires...
Fcrgus laissK écha; per un fccurd gf^mi.-iserent.
— Et bien souvent. \)0ursuiv.t le iénioi!', sa<hantque j'étais i.n pn.vre homme, il m'a proposé pU-inmo'i chapeau de couronnes si je voulais donn-r un cnp do rouleau au lils du l.)rd.
— Sur mon salut ! s'écri i Fergus, je n'ai jamais p .rlé à ce malheuretx I
— Silence ! dit l'huissier.
— Oli ! q'iesi, Vos Honneurs, reprit encore le témoin, qui lâ ha d'appeler s-ur son la'd visage une expression d:' can.leur, lelirigand m'a parlé, aussi vrai que mon nom est fiobLantern... e* c'e.^i 1»* i om d'un pauvre bo ■ garçon, mes che'S lords! Il va bien 1 ngiemps qu'il gueliait le. mo enl de faire son coup, el plus d'an honnête cumpsgnon a passé pour moins que cela parles maiis de J'ckKeich (le bourreau), j'en jure sur la Bible el.-ur tout, m^s Inrds!
Bi)b Lanicrn s'en a la s'asseoir el cligna de l'œd en regardant l'avouai de Gr.ilfrey. Celui ci lui fil un signe de têie prot(cleur. — Le jury déclara Fergus coupable k l'unanimilé, et l'ariétq.i le condamna ;Ma dé: on.ation fut regardé comine un acte de clémence; car, manileste- ent, il méritait d'être prndu.
Fi rgus sortit de l'audii^nce, en proie à une sorle de torpeur. Il ne uicfura poini la poitéi- du coup, tant la .surprise engourdissait ses facultés. De retour dans sa !;r:s.'n,uneliè vre violente s'tmpara de lui. Il perdit lescniimcnt de sou mulh.'ur.
Q and il s'éveilla de ce lorg .^oisraeil de son intelligence, plusieurs semaines le séparaient déjà du jour rie sa condamnalMip. Il éiait en rad'- d.î Weymoulh, .sur le pM^i (ponton) le Cumbcrland, iirison flotiante desiiiée aux déimrtés sur le i-oint délie crabarqucs pour l'AustraHe.